Un père (nov.17)

Il avait fait cent mille pas

Il avait même tenté de dormir deux cents nuits

Depuis la seconde où il l’avait appris

Mais il était resté sur la place à jamais

Debout

Stupéfait

Granitique

Sourd à l’instant

Aux chants des oiseaux et surtout aux pas des enfants

Aux ris du soleil contre la grille aux gonds secs

L’horloge aurait dû arrêter de carillonner

Quand le maire avait osé dire – neutre féroce grave –

Il est mort ton gars ton soldat

D’autres mots s’étaient bousculés

Héros médaille champ d’honneur

Il avait repoussé le maire des deux mains

Il avait senti qu’’il n’oserait plus dire

Mon fils

Il le revit éclatant de rire dansant sur les labours

S’essayant contre les flaques aux folies bicylette

C’était fou

Il avait fallu ensuite

Rouler une cigarette acheter le journal boire avec femme et amis

Toutes choses à jamais impossibles impossibles impossibles.

Monument aux Vivants (Nov.17)

Au milieu du village sous l’arbre de la liberté

Lisant leurs noms sur le marbre griffé des décennies

Je redoute de lire le mien propre

Mais non dis la voix de Paix c’est fini

Ça bat sous ton pull

A gauche

Ici pourtant sous mes yeux un presque homonyme

Avec sans doute femme ceinturons enfants habitudes marteaux préjugés tournevis pinces coupantes

Et obéissance à la loi et colères justifiées et chansons préférées et messes du dimanche

Habitudes rituels

Je te vois je te nomme je t’appelle

De ma voix fort banale couverte par le raclement des bennes lestées de betteraves

Laissez-moi lire je vous prie

Laissez monter de mes lèvres vivantes

La buée qui se mêle aux brumes de novembre

Chaque syllabe de vos noms évoque un être de sang

Qui vénérait la vie

Moi vivant promis

Il n’y aura pas d’oubli

Toi et toi mes amis

Et parfois miracle l’un d’eux me répond

Même prénom que moi quelle joie

Sa mère son père l’appelèrent comme on le fit de moi et le silence en est allégé

Un vrai dialogue s’installe au goudron de la place

Monument le mot le dit

C’est ce qui reste quand on va tout oublier

Cela demeure je suis là je suis là

Souvenir vivant très présent

Qui reviendra vous saluer tous les jours.

Mères (nov.17)

Divinités prosaïques encloses dans la nuit des cuisines

Tabliers bleus ou blancs – puis à trente ans noirs

Nous avons langé les petits tendresse

Leur offrant inépuisables l’élémentaire

Angoisses apaisées au puits d’amour et source intarissable du lait de vie

Il en fallut des pas des peines des nuits

C’est fou ce que c’était prenant cette tendresse à pleins bras

Notre corps entier s’est crevé à la tâche de les faire croître

Rituels fêtes danses sérieux et surtout respect nous leur avons tout appris

Tout – respect et encore respect – ce n’était jamais assez

Eduqués à la dure

Ils ont été tirés vers le haut

Ainsi nous sommes nous fané à contrarier leurs désirs il les fallait obéissants

Puis un matin une aube d’été sans pourquoi

Nous les avons vus partir – souvenir très net du mouchoir ruisselant

On les barde de ferraille sur la tête aux bras

Ils creusent – les avions nous seulement conçus pour ça –

Tombes et tranchées

Tranchées et tombes

Les lettres étaient boueuses

Pleines d’amour pour nous lointaines et de haine envers les germains à deux pas

Fusées de détresse dans la nuit de l’Ailette

Qui éclairaient leurs bouilles épouvantées

Et dans la pluie des obus s’engloutit le respect imprimé à leurs fronts

Aujourd’hui assises dans le square pacifié les mères murmurent doucement les prénoms

Caressent les minois balancent tranquillement les petits corps qui s’envolent

C’est un chant qui se souvient de ce qui aurait pu être

La guerre n’est plus de saison

Les hommes se cherchent un nouveau rôle sur les rives de cet automne

Mais il est tard et les mères de novembre là-bas n’attendent plus de merci.

Retour de Fantômes (nov.17)

Haillons boueux

Vareuses où courent les poux

Vous revenez mains mortes orties aux canons des fusils

Plaintes à vos lèvres déchirées

Qu’avez-vous à me reprocher fantômes de novembre

Oui moi j’ai vieilli gras et libre en paix

Je sais bien

Et la peine et la joie et écrire et chanter

Alors que vous cueillis et noyés sous le nombre

N’avez pas eu le loisir d’affirmer vos pas d’étreindre et d’enfiévrer vos bras

A peine nommés par vos mères vous fûtes expédiés chez les ancêtres

N’ayez crainte nous allons vous rendre hommage et déposer des gerbes

Mais non disent-ils tour à tour

Et la rumeur de mille voix enchevêtrées

Fait fuir d’un coup tous les corbeaux

Comprends enfin notre retour qui te dit de rire

– Les mâchoires encore encombrées de glaise et de craie

Soudain me reprochent mes chagrins et ma peur de l’hiver –

Danse clament-ils danse sur les ombres très obliques de nos croix qui prennent la terre entière

Rougis les radis jaunis les blés

Croque les pommes du temps

Explose de joie simple

Vis

Et ton hommage de novembre vaudra toutes les fleurs.

Les Fleurs de Germain (Nov.17)

Germain

Permets que je porte un peu les fleurs poussées dans ton jardin

Je veux être avec toi lorsque les pétales

Sur la glace de la dalle

Effleureront les feuilles brunes d’où l’inspiration renaîtra

Au plein de novembre

Le onze bien sûr mais aussi aux alentours

Armistice tache d’huile

Un bonheur petit va faire sa fête de paix

Vois l’Ailette cicatrice devenue ce lac légèrement lesté de voiles

Et les cycles qui se croisent là-bas

Sonnettes faciles cris d’enfants en lieu et place des plaintes aux deuils fous

Les petits courent sur la grève pour se jeter dans les bras de leurs pères

Ces jeunes hommes non morts non mitraillés non fusillés

Qui tournent le dos au vieux siècle

Et disent bonjour à leur vie

Sans besoin du casque ferraillant ou de bêtes molletières

Germain

Dépose tes fleurs avec moi

Je les saluerai chaque jour lorsque tu seras rentré au pays

Ne t’en fais pas

Dépose tes fleurs

Tranquille

Je m’en occupe

Je les ferai bouffer du bout des doigts

Elles feront joli dans l’hiver

Je suis à deux pas.

Sur le Chemin des Dames (Nov. 17)

Un vol d’oiseaux passe dans le ciel

J’entends le souffle de leurs ailes dans le silence du vallon

Comme une page qu’on tourne

Et je songe qu’au lieu de lutter contre le vent les rémiges aspirent l’air sous elles

Se laissent porter

Rêve d’écrivain une fois lancé qui ne veut plus jamais poser la plume et renaude

A revenir au plein du jour conscient

D’autant que le vent fait retour

Au mille des feuilles affolées quoique mortes

Les tas formés au long des troncs vont faire leurs tendresses ailleurs

Feuilles qui cachèrent les appels des bêtes

Et regrettent (c’était mieux avant) le temps où l’on se dévorait à cru

Non ce n’est plus le temps des meurtres appuyés d’artillerie

Les saisons sont revenues

Nous n’irons plus au bois massacrer les cousins

Au Chemin des Dames roule la paix

Enfin.

Une pièce de Bernard Namura: Le Journal des Roses

(Pièce jouée à Laon samedi 28 octobre 2017, elle sera rejouée le 25 novembre à 20H30 à l’ESCAL)

L’auteur ne prend aucune précaution et d’emblée le spectateur est violemment – ce sera la seule violence – projeté dans le rêve. On flotte drôlement. L’évocation répétée des portes par la bouche de l’héroïne doit nous guider ; ce sont les portes de corne et d’ivoire qui donnent sur le rêve. Si l’auteur acteur nous y pousse sans ménagement à travers l’intrusion d’un clochard chez une jeune femme, c’est qu’il a hâte de nous mener à l’endroit où lui-même écrit : entre la veille et le sommeil, hors du monde, les yeux clos, c’est là qu’on est bien, c’est là qu’on va rester durant une heure et demi qui passe comme un songe, car nous allons à la source réelle du pourquoi des malaises et autres bonheurs. L’histoire est simple : au début la jeune femme déprime, à la fin elle produit une œuvre. Entre les deux, diverses étapes se suivent apparemment floues mais très structurées. Le langage a tout loisir de se déployer et l’auteur ne se gêne pas pour tourner autour des mots, approximations qui s’allègent, vérités cachées sous les fleurs. Le chant des syllabes, musique de la langue, supplée le sens que le spectateur croit défaillant mais qui peu à peu s’éclaire, car la jeune femme va aller s’apaisant et le spectateur emballé va se sentir au chaud sous les mots et l’on rêvera bientôt que la pièce ne s’arrête jamais.

On est au rêve souriant, ironie naïve et tranquille. C’est un théâtre ironico-onirique (!), car il veut remplir cette gageure audacieuse : guider le spectateur par le bout de son imagination dans un entre deux parlé chanté, où les Roses ont le beau rôle. On assiste ébahi à la suite des visiteurs qui sont autant d’étapes et l’on en vient à songer que ce spectacle est peut-être une biographie rêvée ou l’histoire d’une dépression surmontée. Peu importe. Les visiteurs sont le moteur de l’aventure : un clochard, un jardinier, un danseur, un ex compagnon, un ange sont comme autant de marches qui relèvent la jeune femme, et l’emportent, oiseau blessé, vers la plus haute spiritualité. Peu à peu elle tombe le masque agressif, obéissant en cela à la loi du spectacle qui veut que l’on aille de l’ombre à la lumière. L’auteur dorlote alors le spectateur de mots, l’emporte sur les ailes des signifiants, relâchant l’étreinte froide du toujours signifié (notre quotidien désolant) et lorsque l’acteur se met à parler italien ou une langue mystérieuse, le spectateur planant est à peine surpris : tout se tient puisque même en français nous étions déjà délicieusement propulsés vers les ors du rêve, bien en avant du langage poussiéreux de nos jours ressassés.

Le cœur rouge des roses flotte toujours à deux doigts du cliché sans jamais y tomber (quel sourire !), funambulisme des mots et des corps aventurés dans cette petite odyssée où ce serait Pénélope qui aurait enfin le beau rôle. J’ai adoré la bougie, la chaise haute où le spectacle monte au plafond, très belle occupation de l’espace car la scène tout en longueur pouvait écraser les corps des personnages. Il y a plus encore : au fond de la scène se cache une mystérieuse arrière-scène – c’est une cour intérieure –  métaphore précieuse pour la compréhension de l’ensemble, comme si l’auteur nous appelait pour le rejoindre là-bas, derrière les coulisses de la vie, à l’origine de son rêve malicieux et très pensé. C’est ainsi que l’on a, à travers les portes vitrées du fond, la vision rarissime d’un acteur qui nous appelle du dehors ; c’est sans doute que le langage ne suffisait pas, le réel devait revenir sublimé.

La pièce est un appel à la liberté de rêver, de vivre comme on l’entend. L’angoisse coléreuse est vaincue par l’écriture soignée de l’auteur qui croit dur comme fer aux mille ruses de la langue. On se soigne par les mots : par la grâce de l’auteur, l’héroïne et le spectateur ont droit à un traitement de choc très doux, très confiant, bougrement vif. On en sort hébété, souriant. Quel voyage !

L’anamorphose de Pierre Grenier à Laon

Pierre Grenier ne manque pas d’audace : là où tout le monde courait étourdiment place des Droits de l’Homme, devant la gare, là où mille fois j’avais dû hâter le pas pour attraper mon train, il a peint le plus lent, la rivière, puis une fontaine de pierre, un chien, un vieil homme et une jeune femme qui baigne ses pieds en silence ; c’est éblouissant. Il va désormais me faire rater mon train songé-je lorsqu’avec émoi je découvris la chose, et je souris de la voir signaler à ma vie fort flottante les priorités de mon imaginaire ouvert sur la réalité du rêve. Vous pouvez bien passer dit l’artiste, perdre vos pas sur cette place à ciel frisquet, le souffle de l’esprit y est désormais plus vif que votre hâte et regardez la rivière et gardez-la au creux de l’oreiller lorsque vous dormirez épuisé d’avoir contemplé la Seine, puis – au retour de Paris vers le soir sous les réverbères de nuit – l’aqueduc et ses arches stupéfiantes qui soutiennent l’ancien tramway.
Les peintres du siècle précédent collaient parfois sur la toile un paquet de cigarettes cueilli au ruisseau de la ville pour faire vrai ; ils témoignaient ainsi de la réalité au cœur du monde fictif. Et Pierre Grenier de les imiter mais à l’envers : il part lui de l’ancien tramway posé là comme un souvenir par les édiles soucieux de l’ancien et comme le passé a besoin du rêve de l’artiste, voilà notre peintre qui lui imagine un support et ses arches grandioses et la vie qui coule et les vivants qui se mêlent de paraître et le chien qui s’endort à la claire fontaine.
Pierre Grenier donne à Laon ce qui lui manquait, miracle, une rivière !
L’anamorphose, double illusion, approfondit notre rêve car non seulement c’est un tableau, mais les mille et un tours de la mathématique lui donnent une verticalité heureuse et la magie opère et l’on est enchanté d’avoir été roulé par les flots illusoires d’un cours d’eau qui se fait tout soudain fragile comme la vie. Pour goûter les délices de l’exercice, le peintre mathématicien a pris soin de nous désigner l’endroit où l’on doit découvrir le paysage en creux, je veux dire en relief. Je m’y installe pieds joints, la tête me tourne, le paysage se dresse et une vague de reconnaissance me submerge car il me semble que je vois ce qui manquait à mon regard. Je n’oublie pas que je tourne le dos à la cité huit fois centenaire et si la tête me tourne c’est que la verticalité qui monte du paysage peint est la même que celle qui se dresse dans mon dos, en vrai. L’anamorphose de Pierre Grenier lave mon regard, elle me prépare à la redécouverte de la cité perchée là-haut et simplement, calmement, ce que je vais découvrir en levant les yeux vers la cathédrale, je l’aurai exercé en regardant à mes pieds l’étrange figuration horizontale verticale de notre artiste. Le vide figuré par les bœufs m’aura été révélé par le vallon infini qui se profile à deux pas.
Le vertige est là, face à moi. Je le savais, je le devinais, c’est l’autre nom de vivre, mais ici je vois enfin que je suis un entre deux tout provisoire et cela m’allège et l’illusion me ravit. Si l’œuvre est dite « éphémère » sans amertume par l’artiste, c’est qu’il sait bien que nous avons besoin de ces chimères pour goûter ensuite l’indestructible de la cité millénaire, soutien de nos existences si fragiles, et que nos vies vont ainsi pouvoir un temps plonger dans la rivière imaginaire de Laon, bleu murmure d’une existence rêvée.

 

Un rêve d’enfant

Stéphane plissa les yeux. Dans le parc, au-delà d’une série d’arbres en enfilade (tunnel goudronné où cliquetaient des bicyclettes) chaque massif de fleurs là-bas dessinait un visage d’enfant. Émergeant de la terre, comme rescapées d’un glissement de terrain, leurs têtes florales respiraient la joie. La promenade virait au conte de fées. Le plein soleil d’avril chantait, le présent craquait de partout, brise immaculée balayant le jour, inaltérable source d’étincelles en partance vers une fusion entre le ciel et la terre. Des visages en fleur… des enfants…
Il était tranquille, seul, désolé. Il se souvint qu’Emma en robe fuchsia – quelle idée ! – jouait ce soir à Shanghai, une salle « pas si grande » comme elle avait dit au téléphone, trois mille places quand même (il avait ri), tout ça pour du Beethoven qu’elle adorait, mais quand même, quand même, c’était loin. Il rêvait comme tout le monde qu’elle reste à la maison, mains croisées, auprès du feu ; lui revint alors, sur le fil chanterelle de ses prodiges, ce Chopin qu’elle avait joué un soir de février pour lui seul, main droite à la place de la gauche et inversement, pas une note à côté, et dans sa mémoire tendue il la revoyait sourire aux lèvres, confessant à travers ses cheveux longs : « J’en avais rêvé toute la nuit, tout le jour, et mes phalanges l’exigeaient de mes paumes ». Il l’avait crue folle, elle l’était ; mais lui-même, avec ses fleurs enfants, visages bordés de terre noire, était-il plus raisonnable ?
Sa découverte n’avait pas le sens commun, les massifs sont invariablement kitchs, ils n’ont jamais les graves nuances de l’enfance aurore ni la douceur des courbes inattendues ; quant aux couleurs franches des corolles, elles ne peuvent restituer fidèlement la variété veloutée de leurs joues. Pourtant quelqu’un l’avait fait.
Il suivit le soleil au déclin et l’ombre sur les fleurs tamisant l’ensemble donna aux visages cachés une profonde unité mélancolique. La nuit seule dit vraiment ce qu’il en est, songea-t-il. Au dernier rayon rasant, vélo en main, il n’y tint plus et comme le jardinier était à deux pas en train de régler l’arrosage, il donna un coup de sonnette qu’il voulut gentillet, attendit que l’autre lève la tête et lui confia, après un bonsoir évasif, sa découverte ; sa voix eut des petits ratés, après tout il ne connaissait pas l’homme en vert, peut-être allait-il le rabrouer et Stéphane ne l’aurait pas supporté, jamais lorsqu’il était question d’enfants, jamais. L’arroseur se contenta de faire un signe de la tête, stoppa le jet d’eau enfin, puis s’avança vers lui, bottes luisantes, menton dressé. Que voulait-il savoir ? Stéphane gêné, reprit sa question sur les fleurs et les enfants. L’autre lui répliqua qu’il rêvait, tourna le robinet pour reprendre l’arrosage par le sol ; il se pencha et, le dos tourné, ignora sa présence.
Du fond du corps Stéphane se rua sur lui ; tordant sa tête, il lui bourra le visage de coups de poings comme on plaque des accords à la fin d’une sonate, l’autre gémit, cria, hurla et il fallut l’intervention des policiers qui fermaient le parc pour que Stéphane cesse enfin, une fois menotté, de s’agiter contre sa victime.
Plus tard il s’excusa, paya les frais d’hospitalisation et le juge bon enfant lui conseilla de faire un enfant (« Avec l’aide de votre femme », crut-il nécessaire de préciser) ce qui apaiserait ses sautes d’humeur. Stéphane expliqua patiemment que grâce à son art il avait fait construire un auditorium mais que son Emma, après quelques concerts très courus, avait préféré ces pérégrinations qu’on nomme une carrière. Finalement on le plaignit beaucoup. Emma et lui suivirent un temps les conseils du juge, les draps froissés témoignèrent qu’ils y allaient de bon cœur ; en vain… la nature refusa de saluer de sa récompense vagissante les efforts du couple déchiré. Le vide les cernait.
Elle s’envola de nouveau vers d’autres cieux ; ce qu’elle perdit en bonheur, Beethoven le gagna en énergie. L’appassionata explosa comme jamais. Stéphane reprit ses plans, constructions et autres élaborations immobilières. Le Mont qui dominait la ville et au sommet duquel trônait l’auditorium allait déguster. Les rêveries de Stéphane – architecte reconnu, il avait carte blanche – s’employèrent sur l’écran à détruire la douce déclinaison du Mont qui au levant avait le vert facile et donnait au crépuscule d’affolants reflets argentés qui mordaient sur la nuit. Il perdit pied, dormit peu et planifia n’importe quoi. Les bétonnières piaffaient, le Mont vacillait, les projets fumeux s’accumulaient dans ses disques durs, enlaidissant fictivement l’élégante éminence.
Par chance pour le Mont, un chien se perdit un jour devant sa maison qui jouxtait l’auditorium ; langue pendante, la pauvre bête roulait des yeux peu farouches ; il était minuit et Stéphane venait de rentrer. Il le rassura, lui caressa les flancs et dit : « Tu viens d’où ? » L’autre lui lécha les mains ; ils s’assirent à même le Mont et soudain, bras tendu vers le vide, Stéphane lui désigna une étoile bleue : « Tu vois, là-bas, c’est Sirius, l’alpha du Chien ». La bête eut un sobre aboiement. Entre le minime suraigu des étoiles et quelques moteurs au loin, ils eurent droit sous la brise de nuit au tendre clapotis des tuiles fraîches.
Stéphane sentit l’inutilité de son travail à travers les ombres qui découpaient l’informe résidence qu’il avait eu l’insolence de bâtir à sa mode en une seule tour… par mépris pour les acheteurs un peu snob qui auraient voulu s’exhausser sur le Mont ; il sentit sur ses épaules le besoin de repos qui lui mordait la nuque, alarmait ses paupières, lui empâtait la bouche. La cochonnerie verticale qu’il avait méditée – sans trop – se haussait vaniteuse. Il fallait s’en défaire, et vite.
Il y pensait depuis des jours, mais la maladie d’enfant avait dégénéré : il voulait maintenant aller plus loin, crevant d’envie de couper le portable et de n’avoir plus aux tympans que de vrais sons bien réels, genre : « Comment allez-vous ? » ; l’aboiement du chien lui parut un bon début et en se relevant il tapota la tête de l’animal : « Viens mon ami » ; l’architecte emplit de toute sa présence le plateau du Mont et il lui sembla qu’en effet son ombre tracée par la lune filait jusqu’au bas de la colline bleue. Sa décision était prise. « J’arrête tout. Tu comprends, dit-il au chien, ce n’est plus supportable. On ne peut ravager une pente si doucement inclinée. » Le chien comprit qu’il était adopté et sauta pour saisir sa manche tandis qu’ils rentraient par la baie coulissante. Il lui servit de l’eau, poussa l’assiette du bout du pied et le chien lapa, avide et lent.
Stéphane de son côté se servit une goutte d’alcool fort, attendit que le liquide fasse son effet jusqu’au bout des phalanges, puis sans plus longtemps barguigner fit l’improbable : il sortit son téléphone d’une poche de son pantalon, puis glissa le portable sous le couvercle de l’aquarium. Pas un son. Les noms et les mots submergés s’engloutirent au milieu des poissons vifs. La bakélite qui avait harcelé ses tympans durant des mois bascula souplement, chassant au dernier moment dans sa chute un poisson arc en ciel qui s’attardait.
Aucun rêve ne troubla son sommeil.
Il était midi passé ; tapotant alentour ses doigts froissèrent le mot lapidaire de la femme de ménage où il était question de café chaud et de déjeuner. Il sourit aux erreurs de langue et fit un effort pour se souvenir du chien qui, pluie sur le plancher nu, avançait en faisant claquer les ongles de ses pattes. La nuit réinvestit un moment sa mémoire balbutiante. La bête lécha le dessus de ses mains. « Ah, tu as raison. Va ! » Il fit glisser la baie, roulement gras, ouvrit un rêve de paysage aux horizons circulaires ; l’animal fuit et sa présence lui manqua déjà. Tasse de café en main, il cala la feuille sous la soucoupe et écrivit d’une plume légère – il avait cru bon de sortir son stylo à encre – qu’il démissionnait de tous ses postes de l’agence d’architecture, se réservant la libre disposition du Mont dans son entier. Il fourra le mot dans une enveloppe et après avoir rebu une gorgée de café s’en fut à pied sans fermer ni porte ni fenêtre, accompagné du chien, vers le vallon bercé de la brume d’été. Le chemin asphalté coula entre fusains et genévriers, un bras feuillu de noisetier siffla derrière lui et le chien lui colla aux basques. Vivre, c’était peut-être ça : il aurait voulu que la lente déclinaison du Mont durât l’éternité, le bonheur non pas quand même, non, le calme, la loi du corps qui descend pour le plaisir, la confiance comme un pays qu’on retrouve, où l’on a toujours vécu en rêve, marcher pour soi seul, être son propre sel et son sourire.
Il déposa l’enveloppe à l’agence sans un mot et l’hôtesse lui fit le sourire habituel. Elle brûlait d’amour pour lui, n’avait jamais osé ; il songea que c’était trop tard, sourit, puis cruellement sourit encore, prononça son prénom, elle battit des paupières.
« – Il s’appelle comment votre chien ?
– Hermès, Hermès oui.
– Joli nom ! Je ne savais pas que vous aviez un chien. »
Il se retint pour ne pas dire : « Moi non plus », hocha la tête, sourit encore, fit volte-face puis poussa de toutes ses forces la porte vitrée. Une fois dans la rue, il chercha l’adresse indiquée sur le collier du chien.

– C’est un peu indécent, lui dit-elle bien en face. Que voulez-vous ?
– Le chien.
– Ah oui, oh sans vous il aurait retrouvé son chemin.
– J’ai lu l’adresse sur le collier et je me suis dit que… Euh, vous ne voulez pas me le donner ?
– Quoi ?!
– Le chien.
– Non content de flanquer une raclée à mon mari, vous voulez mon chien !
– Il m’a dit qu’il s’appelait Hermès. Enfin je l’ai lu sur le collier.
– Merci, je sais comment s’appelle mon chien.
– C’est l’envoyé des dieux.
– Oui, oui, rien de bien savant.
– Vous enseignez ?
– Non, je suis couturière. Je raccommode.
– J’ai bien besoin de vous. Tout est déchiré.
– Je répare les tissus, pas les destinées.
– Dommage.
– Vous êtes un beau salaud !
Il eut un sursaut. Ses yeux gris verts le fascinaient. Au tribunal il n’avait rien remarqué et il s’en voulait. Souvenir de nuit : quel était ce visage impeccable qui l’insultait sans prévenir ? Il avait tant besoin d’elle ; il l’avait su dès qu’elle avait ouvert la porte. Il reprit :
– Pourquoi dites-vous ça ?
– Les cinquante mille euros.
– Oui j’ai proposé cinquante mille euros au juge comme ça, comme dédommagement.
– Et le juge est monté à quatre-vingt mille.
– Oui, oh, c’est sans importance.
– Vous parlez à une couturière qui a marié un jardinier.
– Excusez-moi. Je ne voulais pas… Enfin toujours est-il que cet argent je vous le donne de bon cœur.
– Je vois bien que vous vous en fichez.
– Si vous saviez comme je suis désolé.
– Et moi donc ! L’agresseur qui nous noie sous le fric. Quatre-vingt mille ! Vous êtes un beau salaud !
– Encore !
– Rendez-moi Hermès !
– Oui, pardon. Tenez ! Je vous laisse la laisse (Il sourit).
– Encore heureux !
– Vous pourriez sourire un peu.
– Je n’ai pas la tête à ça. Mon mari est parti (elle se mordit la lèvre inférieure, ce mot était de trop).
– Il n’est plus à l’hôpital ?
– Non, dit la couturière. Il est parti vers les îles.
– Les îles bienheureuses ?
– Non, les malheureuses.
– C’est quoi son malheur ?
– Avec votre argent il a pris un billet d’avion pour adopter un enfant.
– C’est ça son malheur ?
– C’est ça notre malheur… C’est ça notre espérance… allez-vous-en ! Fichez le camp ! Ne revenez jamais !
Il vécut désormais en somnambule, Hermès jappait chaque matin contre le mur où il dormait, il attendait son signal pour s’arracher aux draps, faisait rouler la baie vitrée du bout des doigts, la bête venait boire, tout était prêt, le café, les viennoiseries, il se douchait, s’habillait avec recherche mais sans trop, de gris et de bleu en songeant à elle, n’osait pas la cravate, descendant le Mont, – je vous ramène Hermès – vous me dérangez – je vous prie de m’excuser, elle rougissait un peu, lui arrachait la laisse à pleine main, tirait le chien vers elle, les jours succédaient aux jours et il descendait parfois dès l’aube, sans hâte, avec le soleil un peu plus tôt chaque jour, puis un peu plus tard (juin, juillet, solstice oblige), la laisse passait d’une main l’autre et parfois les paumes se touchaient, les paroles s’étoffaient, elle coud songeait-il mais c’est moi qui raccommode, c’est de ma faute, il se moquait de lui-même sous le soleil d’été, l’été étant désormais le participe passé de son être, il avait tant changé, il avançait, montant et descendant le Mont, se faisait doux sous la morsure de midi qui brûlait son crâne un peu dégarni et il avait beau choisir l’ombre, trouvant vulgaire le vaste ensoleillement du chemin vernissé des pas, il ne pouvait toujours demeurer dans la nuit de son rêve chaque jour recommencée : revoir Fanny, ses yeux merveille, la finesse du regard gris qui le perçait, il en était sûr, comme il était assuré qu’elle penchait vers lui, avait un penchant pour lui auquel il associait la pente du Mont qu’il avait failli détruire, il n’avait, pensait-il, jamais été aussi sérieux.
Il voulait dire « heureux » mais n’osait laisser monter cette sensation jusqu’à sa conscience, et c’est ainsi qu’il se présentait chaque jour à sa fenêtre ; rituel qui s’était instauré de lui-même : il apparaissait dans l’encadrement derrière lequel elle cousait, il désencombrait ses cordes vocales pour signaler sa présence, – ah vous êtes là, Hermès, oui, oh vous n’auriez pas dû – si, si, tout le plaisir est pour moi, il fait si beau vous savez, descendre le Mont est un immense plaisir, et parfois leurs échanges étaient brefs, d’autres fois ils pouvaient durer une heure ou deux. Elle sortait en lissant son tablier du bout des doigts écartés, prenait la laisse et disparaissait à nouveau pour revenir à la hauteur du cadre de la fenêtre, profil cru aux lèvres très rouges, épaules souvent couvertes d’une sorte d’étole ouvragée où le vert fondamental le disputait à un bleu d’orange comme un ultime ciel de crépuscule. Elle reprenait sa tâche de cousette, lui s’excusait de la distraire, elle ne disait rien, puis un jour enfin – six semaines avaient coulé – elle lui avoua que sa présence ne la gênait pas, qu’elle désirait seulement que l’on ne parle ni de son mari ni du procès. Pour la millième fois il aurait voulu s’excuser, dire qu’il n’aurait jamais dû etc., mais il était pétri de respect devant son élégance toute de calme retenue avec toujours cette petite rougeur aux pommettes lorsqu’elle lui parlait, enfance, songeait-il en écoutant la mélodie frisson de cette sorte de chant qui lui venait ainsi au rythme de son ouvrage d’aiguille. La peur parfois le prenait la nuit loin d’elle ou lorsque Émilie lui téléphonait du fond de ses triomphes mondiaux, affirmant que les contrats se suivaient à la demande, qu’elle était surbookée pour les trois prochaines années – histoire de folle qui le rendait fou, puis soudain calme quand Fanny resurgissait à la croisée de sa mémoire.
Leurs murmures se superposaient, bouts de confidences, morceaux de poèmes, banalités, d’où il ressortait qu’on n’aime bien que lorsqu’on n’y songe pas (généralité qu’il avait inventée pour la circonstance) mais qu’on s’enfonce dans le langage libéré, tel qu’il vient, confiance, confiance. Il songeait souvent, tu es là, je suis ici, mais c’est miracle que la plupart du temps la solitude, notre lot, ne nous monte jamais aux lèvres, même sous la forme d’une plainte légère, puisque le temps où nous sommes ensemble est un moment d’espérance où il fait très bon vivre et puis voilà et le hasard fait bien les choses et je suis toi et je crois bien que tu es moi et plus jamais je ne flotte dans le temps et plus jamais mes pensées ne vont au vide de ma propre présence. La mer est à nous, Fanny, la mer est à nous, il sentait l’océan (pourtant lointain) envoyer ses écumes et ses lois, l’âcreté du pas sur le sable et dans l’air bien trop vif leurs étreintes promises par le soleil de la plage encombrée de leurs empreintes. Puis il repoussait le cliché des bras dans les bras, songeant à mieux, à ses joues seulement, n’espérant pas davantage, n’osant l’espérer dans cette nuit qui ne cessait de bavarder sur le sourire et les enfants.
L’août fut noir : le feuillage du chemin épaissit l’ombre propice aux épanchements, l’oreiller des mots rassurants laissait couler les peurs qui filaient vite au gré du temps passé à deviser ensemble, avec toi mon amour finit-il par penser, pas sans toi, lisait-il à l’instant où elle sortait pour récupérer la laisse dans la fraîcheur du soir.
Le retour du jardinier fut un coup de tonnerre. Stéphane et Fanny traversèrent des jours affreux ; refusant de descendre et de monter, Stéphane décida finalement de louer une chambre à proximité pour la croiser de nouveau le plus souvent possible. Le Mont attendrait, Hermès aussi.
Il est debout dans la chambre meublée, c’est la nuit, la fenêtre donne sur la sienne en contrebas, on est au début de septembre, des oiseaux grattent les gouttières là où les chats guettent, on entend les appels des meurtres sous les toits (crocs contre plumes). Il l’a croisée au marché, a donné son adresse, il l’attend, elle lui a dit fin de semaine quand mon mari sera reparti, il n’a pas trouvé d’enfant, il repart pour deux mois vers les îles de misère. Oh, la rougeur aux joues. C’est cette nuit, il en est sûr. Elle a fait oui de la tête en reprenant la monnaie du marchand de fruits.
Il anticipe sa venue en descendant les marches à pieds nus ; il lui semble que le moindre bruit dissoudrait la magie. L’escalier ne craque pas, la rampe, fétu de paille, cède sous sa poigne, la nuit est si chaude, au bord de l’orage. Il espère tellement l’entendre venir de loin qu’il étouffe un cri lorsqu’elle se glisse contre lui, dans le couloir d’entrée. « Fais-moi un enfant, dit-elle avant de se projeter contre ses lèvres – Non, toi, fais-moi un enfant », chuchote-t-il, juste avant de l’embrasser.

Quand le jardinier appela deux mois plus tard elle lui annonça qu’il n’avait plus besoin de ramener un enfant, qu’elle avait désormais tout ce qu’il fallait à la maison ; de son côté, il annonça qu’il s’était lié dans les îles à une mère de famille nombreuse dont le père était parti sur les vagues ; avant de raccrocher, il mentionna que les enfants étaient beaux comme des fleurs.

L’Aisne et Laon: un sérieux problème d’identité

L’Aisne est un département qui vote FN en majorité. Nous sommes champions de France avec le Pas de Calais. C’est dû au fait que les gens s’y sentent mal ; ils n’ont pas de sentiment d’identité. Il n’y a aucun rapport de « parenté » entre un habitant de Chateau Thierry et un habitant de Hirson. On dirait deux planètes ; se sentir axonais relève du tour de force. Les habitants ne se reconnaissent pas dans un unique pays ; ils n’ont pas de pays cohérent ; aucune autoroute par exemple ne traverse le département du sud vers le nord ; on ne se sent pas chez soi, il n’y a pas de chez soi, il n’y a pas de communication (la RN2 est une dérision) ; on y perd le nord et on n’y gagne aucun sud ; aucun rapport entre les meulières du sud avec leurs vignes fermement alignées et les rouges maisons de brique du nord au milieu des gras pâturages. Il semble impossible de manger du Maroilles en buvant du champagne et on ne boit pas le lait dans une coupe. L’Aisne dirait-on est un pays qui ne cesse jamais d’être en transition, entre une identité champenoise (supposée « riche ») et une identité du nord (supposée « pauvre »). Ces tensions, rivalités et incompréhensions de l’Aisne en font un département trouble, forcément trusté par les extrémistes. Rien de plus naturel, a-t-on envie de dire, sous l’Aisne coule la haine.
La rivière Aisne qui donne son nom au département prend sa source dans la Meuse (!) et traverse le département dans sa partie sud, elle ne peut en aucune manière être un lien pour le département. La géographie indique de plus que les deux rivières qui donnent leurs noms aux deux autres départements de Picardie prennent leur source dans l’Aisne. On s’y perdrait pour moins que ça ! Et voici que surviennent les tout récents Hauts de France, fausse bonne idée, pas si vite, Monsieur Bertrand, laissez-nous respirer, d’autant que « les hauts » ne ressemblent à rien du point de vue purement géographique. « Ajoutons le trouble à la confusion il en sortira peut-être quelque chose », pensent nos lointains édiles.
On pourrait sourire du choix de Laon comme préfecture (voir les nombreux débats du passé), mais Laon de son côté souffre de n’être pas une ville ; c’est une cité. Une cité médiévale peu extensible sur son plateau limité et au bas de la robe splendide du plateau, on a donc un éparpillement de quartiers qui ne ressemblent pas à une ville habituelle (avec une place centrale et des quartiers reliés entre eux qui serait le schéma normal ) d’où les débats justifiés et interminables sur le Poma : c’était enfin un lien du bas vers le haut, de la cité vers les quartiers émiettés ! C’était moins pratique que symbolique certes (seul le quartier de la gare était concerné), mais la symbolique dans les problèmes d’identité, c’est capital. On nous l’a ôté pour des raisons économiques alors que les vraies raisons de sa présence étaient de donner un semblant d’unité à la ville (cordon ombilical !). Avec le Poma cela commençait à ressembler un peu à une ville comme les autres et là de nouveau on nous recasse une identité laonnoise déjà bien laborieuse où le plateau se cherche encore un commerce vivable au milieu des splendeurs.