Proust: longtemps je me suis couché de bonne heure

« De bonne heure » : on y entend le « bonheur » d’écrire. Une sorte de : Enfin, j’écris. J’ai attendu « longtemps » mais ça y est je me couche pour écrire. La rêverie peut commencer.
On entend une légère distorsion riche de trois mille pages à venir, car s’il se couche de bonne heure c’est que la journée justement n’a pas duré si longtemps. Le petit pincement de sens de la première phrase de la Recherche signale le passage de la vie gâchée – à musarder chez les Duchesses – à l’œuvre qui rompt le temps donné aux autres et ouvre sur le temps donné à soi, dans le bonheur, à l’écriture de soi. Il se couche : il quitte le « monde » pour revenir à soi. L’insomnie est alors l’autre nom de l’écriture : avancer dans la nuit. Entre le jour et la nuit, entre chien et loup, c’est le long temps du rêve éveillé qui procède. Je me souviens du jour écoulé, des jours, des années, et dussé-je y passer mille et une nuits, ce sera comme on ramasse la mise. J’ai beaucoup donné de ma présence au Monde, maintenant je prends mon bonheur. Au jour, je n’étais rien et l’œuvre de nuit sera tout : vivant rêvant ni hic et nunc ni ailleurs que dans le texte qui commence. C’est le saut de la mort, au-delà d’elle, et c’est pourquoi il se couche. Il feint la mort pour dire le passé, ce qui est mort et peut être ressuscité.
La première phrase est un lieu qui s’élabore d’emblée et situe l’écriture avec précision : entre deux, le monde et moi, c’est à cet endroit que la littérature naît, Kyrie de la grand-messe écrite.
Pointe émergée de l’iceberg, la petite phrase agit sur le lecteur comme celle de Vinteuil sur le narrateur et lisant la Recherche on ne l’oublie jamais. La phrase va rôdant sur les innombrables autres, rappelle l’écriture toujours, chante en sous-main la position du corps qui construit ses verticales-souvenir alors que l’avance est de par sa nature écrite forcément horizontale : une ligne plus une ligne. Elle indique la manière hallucinée et la tardive venue (il a quarante ans) du courage de coucher les mots sur les pages contre l’à quoi bon qui a retardé si longtemps la rédaction du roman. C’est le contraire du cliché : la journée appartient à celui qui se lève tôt ; c’est son retournement littéraire : l’œuvre appartient à celui qui se couche tôt. On dit que la nuit tombe, mais au théâtre de la fiction le rideau se lève sur l’enfance des petits que l’on couche tôt. Des ombres alors se relèvent ; l’oisif qu’il fut appelle ce curieux mélange de réalité et d’imaginaire qui est le lieu réel de la Recherche, obscur moment des vraies formes écrites où papa et maman viennent rejouer avec le narrateur le temps perdu qui ne l’est jamais tout à fait. A la nuit la lumière du souvenir ou plutôt ce jeu magique de lumières et d’ombres, où couché trop tôt il entrevoit ce qui fut, comme on plisse les yeux pour mieux voir. C’est sans surprise que l’on découvre les jeux d’ombre et de lumière de la lanterne magique ; Golo et Geneviève de Brabant sont sans doute l’écho visuel des remuements sonores des parents dans leur lit. C’est ainsi que l’on régresse encore ; avant sa naissance (« de bonne heure »), il y eut un acte premier qui s’entend au coucher (« je me suis couché ») durant une insomnie qui n’est autre peut-être que l’attente (« Longtemps ») de la mystérieuse geste d’amour qui le fit autrefois. Il est normal que concevant son œuvre il la commence par sa propre conception. L’emprise de la phrase est née de l’étreinte des parents : difficile de remonter plus avant et la source d’écriture va enfin pouvoir s’écouler dans le temps.

Des pas sur le mont

Vers les premier beaux jours, je pris le chemin creux qui cédait sous le pas et la boue n’aidant pas je patinai longtemps dans l’ascension du mont qui s’arrondissait, adossé au sud-ouest : le soleil lui faisait une couronne et en ce début d’après-midi ma main esquissa les doigtés d’une sonate, mélodie d’antan habitée vers la fin d’un délire annoncé et développé où mon esprit vagabonda en un étirement délicieux qui semblait viser l’étendue souple du piano. J’avais avancé au rythme de la main gauche, notes détachées qui avaient laissé mes traces de pas tenir contre la terre en un dessin régulier que je contemplai lors d’une brève pause.

Tu es seul, dit la voix, constate-le sans en rajouter, goûte le moment et songe que rien n’est jamais venu avant cette halte, reprise de souffle face à l’ombre de toi-même qui se précipite à contre-pente, et sens la légère chaleur qui glisse sous le col arrosé des rayons. Tes pas disent que tu as été ; chacun d’eux dit la seconde fraîche et le mystère est sans doute dans l’espace franchi, entre les notes, les secondes, peut-être les pas.

D’où ma contemplation stupéfaite au milieu des bouleaux qui s’épousent, balbutiant des feuilles assoiffées de lumière ; l’écorce blême a ses traces elle aussi, songé-je, traits de crayon qui suscitent le désir d’être imités à main levée sur le croquis lumineux d’un trop modeste talent, entailles d’un alphabet magique et austère à la fois, traces encore que le tronc blanc suspend, comme le silence les notes, la boue les pas.

Je repris l’ascension et insoucieux désormais du passé, j’eus la récompense des sommets où j’errai jusqu’au bas du jour, porté par les folles mélodies que j’inventai au cru du présent déclinant.

La visiteuse de janvier

L’étrange janvier bleu, ambigu à souhait, m’amena un matin à poser la question : Allons-nous vers la lumière andante ou allegretto ? Je guettais extravagant chaque aube là-bas, leur mordoré fuyant – une heure à peine – qui cinglait les vitres roides, je serrais l’anse du café noir, attentif aux nuances versicolores des ciels dont j’étais bien incapable de dire comment ils passaient du rouge au bleu, car j’avais beau fixer l’orient, le mouvement était si souple qu’il en était insaisissable comme les jours et je me réjouissais de découvrir enfin une chose du monde qui levait sans pourquoi, enfin un endroit chaud de vrai mystère pour rêveur encombré de questions. Je crus percevoir dans la splendeur mélancolique de ces matins incongrus la survenue brutale des pas de la visiteuse, c’était hier, et, comme on s’ébroue, après un sursaut aisément compréhensible, je repris en un murmure à peine vibrant dans l’espace – mais je savais qu’elle m’entendrait – la question où l’italien musical se mêle à la survenue de la lumière.

« L’allure, mon cher, dit-elle en riant n’est pas de mon fait. C’est affaire de battements de cœur au plein du temps qui roule, écrasant les secondes et les nuits. » Me tapotant familièrement le bras – je m’aperçus alors qu’elle m’avait manqué à en crever – elle eut un rire doux et à gorge pleine me suggéra qu’il n’y avait au fond aucune différence notable entre andante et allegretto, ajoutant que le vrai rythme était toujours le même :« La vie qui va, tu sais, au miroir, le visage qui s’emplit et la lueur de la prunelle qui demeure chaque jour un peu pareille, un peu seulement. »

Je me souviens que sa voix résonna longtemps au vif du boudoir fiévreux de ce matin-là (hier donc) où café en main je fus surpris par sa venue ; je revois la courbe élégante du menton et au milieu de son babillage sur le temps sans pourquoi et le rythme des corps, je perçois aujourd’hui encore, si je fais silence, un froissement de tissu léger comme un parfum – retour d’orient sans doute – c’est son châle je crois qu’elle arrange pour masquer sa gorge du peu de froid que l’aube cèle. « Excuse-moi, j’ai apporté, du fond d’azur qui désormais a pris l’horizon dans sa nappe, ce souffle frais que l’existence charrie forcément et qui trouble ce peu de tiédeur de la vieille saison qui toujours hante ces lieux. – L’automne ?, risqué-je sans l’avoir voulu. » Elle fit oui de la tête, glissa impromptu son index au travers de ses lèvres et murmura : « N’en parlons plus ». Je levai les cils en manière de pourquoi et je lus sur son visage une réponse hors langage que je traduisis comme suit : « Il ne fait pas bon revenir sur les jours déclinants puisque nous sommes désormais au bord du retour vers le plus beau moment, nous risquerions toi et moi de ralentir la survenue d’espérance. Tu connais les tourterelles si promptes à s’effacer et le mimosa que tu devines hésitant au-dessus des cimetières du sud. Laisse tes interrogations de jeune homme, ce n’est plus ta saison, qu’as-tu à vouloir alerter la lumière chancelante des premiers pas ? »

Je lui reprochai avec une véhémence de vieil enfant un sérieux que je ne lui avais jamais connu : « Ta voix même a changé de direction. Elle va vers une porte close et tes cordes vocales semblent grincer sans suite. » Elle sourit franchement, ses yeux, ses cheveux avaient l’éclat du ciel et je m’aperçus avant d’entendre sa réponse que je m’étais trompé du tout au tout. Il n’était pas question d’elle, chanta-t-elle en imitant la poupée mécanique, la voix lestée de cette ironie particulière qui ne blesse pas. « Tu perçois ce que tu veux, le sérieux est chez toi. Mon retour est lumière : transcris la joie telle que tu l’éprouves. Ne rate pas cette aube ni les marches suivantes, ne boitille pas et franchis ce janvier de ton vrai pas joyeux. »

Elle s’effaça à l’instant derrière les rideaux comme à son habitude. Son rire est resté, vibrant, flèche plantée au milieu du jardin où elle désigne l’aube.

Défense et illustration du point-virgule

Souple compromis, il permet de souffler en plein course ; il articule une pensée qui mérite qu’on l’infléchisse pour lui donner davantage de fermeté ; il est ce silence qui suit la rencontre et précède le baiser ; il est cette méditation cigogne sur son pied ; c’est un pont sur le fleuve ; ce tronc sur lequel on s’appuie un moment, debout, avant de repartir ; un regard brièvement échangé avec le lecteur en train de lire ; sa verticalité (semi-colonne) lui donne des allures de ruine antique ; sourire vertical, il encourage le lecteur ; il pèse un peu, à peine ; la virgule est au vent, le point-virgule à l’accalmie ; c’est un enfoncement métaphysique dans le rythme ; c’est la mort vue par un vivant au souffle doux ; c’est le silence du contretemps nommé 7 ; c’est juste avant l’endormissement ; accélérons :

vis qui a du jeu exprès ; gond qui valorise l’ouverture d’esprit ; mangrove du style ; isthme du ton ; cliquet de la méditation ; frottement des idées ; étincelle de silex écrits ; marchepied de la pensée ; conjonction purement graphique ; signe qui ne se dit pas mais s’entend ; langue suspendue à l’intérieur du palais ; tiret soufflé mais pas joué ; homme et femme arrêtés sur l’étreinte ; trace de main levée où l’esprit se voit faire ; aberration écrite car le point est « en haut » ; concluons :

Le point dit la mort, la virgule la vie, c’est le blason de l’écriture.

Paris, et après

Et le souffle des jours a repris. Je note l’oubli commencé. Quelque chose s’estompe. Leur absence s’accroît entre les murs de mémoire ; leur pas bientôt ne pèsera plus. Manquent-ils à la chorégraphie brouillonne de la vaste ville, ces êtres sans futur ?

Restent les lieux sur lesquels on a couché des fleurs et d’hésitantes bougies. La pluie s’y met. Des barrières isolent les pans de rues où les passants s’arrêtent, là où les corps fusèrent. Les pneus frôlent les fleurs, soufflent les bougies. D’autres passants commencent à passer au présent de leurs corps affairé, la tête débordant de projets. Ils ont un futur.

La gauche vie et ses hésitations et ses balbutiements réenclenchent la langue toute faite. On dit étourdiment bonjour. Des paumes se serrent ; on en voit qui courent de nouveau vers leurs urgences, dossiers chauds sous le bras. Parfois ils agitent des mallettes lestées d’affaires qui les portent comme voiles vers l’horizon futur.

Un moment stupéfiée, la fébrilité des voix réemplit la rue ; l’asphalte qui fut ensanglantée est jonchée d’affiches noyées de pluie qui affirment qu’on n’oubliera pas. Des millions de doigts envoient des smileys, des rendez-vous. On reparle du temps qu’il fait, du temps de demain, on devine le futur.

Et après ? Je tremble encore un peu en buvant mon café. Les yeux vers la croisée, j’accuse le ciel qui n’en peut mais. Accroché à la tasse, je songe que c’est elle qui me tient. Ils ou elles reviennent en effet dans les gorgées du liquide noir, j’avale leur deuil du bout des lèvres, petite aspiration, puis l’ouragan qui les saisit m’embarque à nouveau de son aile balayant leur futur.

A cet instant leurs corps une nuit fauchés se pressent, viennent à ma rencontre et, écrivant, je dois céder à leurs absences hallucinantes, je veux les voir, j’invente leurs implorations, à ces suppliantes, à ces suppliants, je murmure des mots pour évoquer leurs silhouettes et leur vide aggrave le temps où ils viennent redanser un peu dans ma langue curieusement agencée, je les enrobe alors de langage comme on lange un nouveau-né, comme un peu de futur.

Les pauvres morts de Paris

Le mieux serait peut-être de se taire pour retrouver le malheur qui cogne si fort : les pauvres morts ne parlent pas. Les rejoindre dans leur silence, méditer, laisser monter ce qui fut leur présence.  Les moulins médiatiques brassent des paroles. Bien sûr il faut remplir le vide, c’est une manière de se défendre. Certains disent qu’ils prient pour Paris, pourquoi pas si c’est leur autre manière. Le langage peut y aider.

Je me tais.

J’écoute les battements de mon cœur, comme un hommage aux pauvres morts.  Je leur donne à entendre ma vie, mon pas ; leur souvenir bat à ce rythme. Je voudrais les serrer de plus près, ces anciens vivants qui étaient comme nous avant-hier. Je les vois avec leurs rires du vendredi soir, leurs mots d’esprit, leurs joies, et peut-être hélas pour certains leur ultime tristesse. Je les entends, j’entends leurs voix, leurs fourchettes, les verres tintent, je devine leurs yeux brillants dans la nuit. Je voudrais les serrer un par un contre moi, ceux qui sont morts, ceux qui vont mourir encore. Il me semble qu’on peut y parvenir si l’on noue sa gorge et qu’on prête l’oreille à la tiédeur de ce novembre.

Se taire c’est laisser aux pauvres morts de Paris toute la place de notre silence respectueux et qui dure.

Je ne ramènerai pas leur nombre à un signe mathématique : 129 ? 200 ? 300 ? Non. Ne pas les regrouper. Ils sont chacun une seule, un seul. Je sais bien qu’on les dénombre pour y voir clair. Je n’ai pas envie d’y voir clair. Leurs visages me flottent là-devant en un brouillard lumineux, écoulement épuisant. J’ai envie d’être épuisé d’eux. Je les vois.

Je ne m’ouvrirai jamais assez au respect de leurs visages.

dimanche

le dimanche vers seize heures

la lune monotone

se lève

dans les flaques de la rue soufflée des feuilles qui passent

 

goulées serrées du petit noir

écailles du croissant aux lèvres

il s’est levé tard

et doit mener encore un peu au bout ce jour trop entendu

 

les miettes tombent du pull

je balaierai demain

Montaigne: pour l’égalité homme femme

Sur des vers de Virgile (III, 4) est un essai scandaleux aux yeux des religieux de son temps 20150828143805003puisqu’il traite sans fard des relations sexuelles ; son auteur dit que l’amour physique est une chose bonne et « juste » (mot étonnant)… et après – entre autre – un long détour sur l’opposition entre amour et amour conjugal d’où il ressort que l’amour a peu à voir avec la conjugalité, l’essai se termine sur les pensées suivantes:

 

« Je dis que les mâles et femelles sont jetés en même moule, sauf l’institution et l’usage, la différence n’y est pas grande: Platon appelle indifféremment les uns et les autres à la société de toutes études, exercices, charges et professions guerrières et paisibles en sa république. Et Antisthènes ôtait toute distinction entre leur vertu et la nôtre. Il est bien plus aisé d’accuser un sexe que d’excuser l’autre. C’est ce qu’on dit, Le fourgon se moque de la paelle. « 

 

La dernière phrase mérite qu’on s’y arrête. L’étrange formule vient d’un proverbe cité par Rabelais qui signifie à peu près : « C’est l’hôpital qui se fout de la charité »…

Cette dernière phrase de l’essai (« C’est ce qu’on dit, Le fourgon se moque de la paelle »), peut être traduite en français moderne de la façon suivante :

« Comme on a coutume de dire : le tisonnier se moque de la pelle à feu ». Le fourgon est le tisonnier et la paelle est la pelle à feu. « Le » opposé à « la » dit bien l’opposition masculin féminin. Le sens est alors : les hommes se moquent des femmes mais au fond le tisonnier étant aussi noir de suie que la pelle à feu, il n’y a aucune raison pour que les hommes s’éprouvent comme supérieurs aux femmes. En bref : le mâle se moque de la femelle mais il n’y a aucun motif pour cette moquerie car les êtres humains – hommes et femmes – sont semblables.

La concision du propos est stupéfiante : difficile de faire plus court dans une problématique qui pour le XVIème siècle était relativement audacieuse et qui a de nos jours encore une belle pertinence, l’égalité homme-femme demeurant au centre de notre actualité sociale. Il est vrai que la relation homme femme traverse tous les temps, toutes les époques et que la lutte résumée ici en un proverbe métaphore, laisse le lecteur pantois d’admiration.

J’adore plus avant dans le paragraphe : « jetés en même moule »… il est épatant d’emprunter à l’artisanat (la reproduction de statues par exemple) une image aussi parlante.

Le génie de Montaigne ne tient pas à son audace de pensée seulement. Ou plutôt cette incroyable audace se double d’une expression à la hauteur du propos : concision et rythme par deux sont les éléments les plus étonnants.

Car le fourgon et la paelle sur lesquels le paragraphe  et l’essai tout entier se terminent, forment un couple préparé de longue main par les expressions doubles : mâles-femelles, institution-usage, les uns-les autres, guerrières-paisibles, leur vertu-la nôtre, accuser l’un- excuser l’autre… et soudain on est pris de vertige : la dualité fameuse qui nous hante toujours maintenant, est ici martelée avec une conviction qui surprend. Le sage Montaigne est tout sauf un être modéré auquel on pourrait supposer un monotone conservatisme de façade. Il appuie au contraire avec beaucoup de fraîcheur et de brièveté à l’endroit où la société blesse de belle manière.

Son élégance, sa sobriété fine, son sourire, nous indiquent par avance que nous sommes toujours dans cette auberge borgne où les oppositions homme femme se forment sur un increvable entêtement social au beau milieu de notre temps qui se dit si moderne qu’on le nomme parfois post-moderne.

Je me demande si cette précipitation à vouloir sortir du « moderne » n’est pas le signe d’une régression dans les mœurs (à tout le moins d’une angoisse profonde) pour ne plus être confrontés à ces difficultés que les Renaissants et donc les hommes de l’antiquité avaient si bien su mettre en valeur. Ainsi Caton l’ancien disait-il déjà : « Si les femmes étaient nos égales, elles nous seraient supérieures ».

On retrouve chez Montaigne ce même type d’humour distancié, cette même conviction que l’on ne perd rien à dire les choses telles qu’elles sont.

« Sur des vers de Virgile » est un essai divagant, sinueux qui avance vraiment « à sauts et à gambades » comme le voulait son auteur pour l’œuvre entière. En ce sens il est exemplaire. Sa chance est qu’on ne l’étudie pas en classe (trop osé) et que sa réputation est sulfureuse (on exagère).

Il est surtout agile et drôle, truffé de digressions, conversation monologue où les anciens sont les vrais interlocuteurs.

A propos de l’amour physique dont j’ai signalé plus haut que Montaigne le qualifie de « juste » – à la grande surprise du lecteur – voici le passage où l’adjectif surgit sans prévenir :

« Qu’a fait l’action génitale aux hommes, si naturelle, si nécessaire, et si juste, pour n’en oser parler sans vergogne, et pour l’exclure des propos sérieux et réglés ? Nous prononçons hardiment tuer, dérober, trahir : et cela nous n’oserions qu’entre les dents. Est-ce à dire que moins nous en exhalons en parole, d’autant nous avons le droit d’en grossir la pensée ? »

J’ajoute une mention spéciale à propos de l’Ulysse de Joyce. Répétons le cliché : Joyce est avec Kafka et Proust l’écrivain majeur du début du XXème siècle. Il se trouve qu’à la fin d’Ulysse – les connaisseurs ont raison d’en faire le texte cardinal – les gourmands de littérature ont droit à l’invraisemblable monologue de Molly qui n’est autre qu’une rêverie sur la sexualité vue à travers la parole d’une femme. Sa particularité stupéfiante est que le récit n’a aucune ponctuation, monologue intérieur, dont Joyce est l’initiateur dans le roman moderne (affirmation discutable mais ce n’est pas le lieu d’en parler ). Dans ce monologue de près de soixante dix pages, Molly évoque en détail ses aventures sexuelles. Le ton est ironique et sérieux, amusant et cavalier. Tout est dit crûment. Or, par une finesse ahurissante, Joyce cite Montaigne sans le nommer – celui qui nous occupe dans ce chapitre sur les vers de Virgile; voici le bref passage qui recoupe les préoccupations de notre article:

« …elle a la langue un peu trop longue pour mon goût votre blouse est échancrée trop bas c’est à moi qu’elle disait ça la poêle qui reproche au chaudron d’avoir de la suie au derrière et j’étais forcée de lui dire de ne pas mettre ses jambes en l’air comme ça en montre sur le rebord de la fenêtre avec tous ces gens qui passent on la regarde beaucoup comme moi quand j’avais son âge… » (Ulysse T 2 page 513, Folio.)

Joyce tire la formule vers la trivialité, mais prouve que « Sur des vers de Virgile » est pour lui, sur ce sujet, un texte phare; j’y vois de la part du romancier magique comme un bonjour malicieux à Montaigne.

L’eau douce à Vauclair

L’étang de paix que borde l’effroi laisse flotter les cygnes qui tels des mots s’avancent sans que l’on voie ce qui les meut, dans un silence reflet  qu’on envie, vers lequel on tend les bras, ne serait-ce que pour avoir quelque chose à prier.

Des canards âpres, prosaïques, essuient leurs plumes avec vigueur. Juste vivant, je pose face au souffle pesant un pas de plus, rythme facile que l’eau et moi rendons heureux dans la cadence des vagues brisées dessous les rives.

S’éclaire alors en ce solstice une présence auprès des ruines lestées du grand massacre.

On questionne quelque part :

– Tu reviendras, hein, tu reviendras ?

– Que t’importe mon retour ! Je suis là : n’est-ce pas suffisant ? N’avons-nous pas aux tympans, cent ans après, les éclats des pierres ferventes, éboulées là ? Chacun de mes pas ne réveille-t-il pas l’avalanche des brusques obus qui te firent taire, chère voix ?

Venez, cygnes, statues lentes qui plongez parfois vos têtes dans l’eau sobre et sacrée, donnez vos grâces, confiez aux canards préoccupés d’eux-mêmes le silence limpide qui médite et procède, oublié du siècle…

Mise au point

Chantre des quatre saisons, la lumière m’intéresse. S’étendre dans l’herbe complice du pas gagné – verte et bleue – odeur de terre. Ne marcher que pour rêver encore. Donner à voir l’intérieur médité du grave : sourires, œuvre, avance du pas hors nuit, sons et parfums, la mer en point de mire, seule actrice en rumeur occidentale. J’ai des écumes aux lèvres et des laisses pour chemin qui grincent sous mes pas. Je donnerai les saisons qu’on hume vives ; il est des bleus qu’on cherche sous les oiseaux de proie : a-t-on peur ? Je ne sais si tu m’entends, on intrigue sous la semelle ; on intrigue, on repère les pertes, pour la lumière des yeux qu’enrobent les splendeurs, vivre là toujours, enfant des plages de silence car je fus sa complice tu sais, je me tus lorsqu’elle me tua ; les marronniers scolaires secouent leurs proses, marchepied doux, usé des autres pas et tant pis pour le passé, ouaille de personne je veux bleu neuf le pas. La crise est morte. Serai-je plus froid ? J’entends que le contraire est plus probable. Les oiseaux guitare et clavecin le pincent, tandis que les instruments à vent des coucous et tourterelles crèvent la vérité. Ah, je ne sais plus où j’avais mal. Je me veux hors sol. Chemine sans moi, vieille peau, je m’en vais au présent voir le jour qui fond, je l’aiguiserai contre la mort venant, murmure inaccessible, illisible pour qui est hors musique, donc pour moi aussi aux instants de vive tension où je ne reconnais pas mon modèle de ferveur féminin, cette antre grave qui marche chaque seconde à mon côté. Ce qui se fige ici au rouge du jour parle au moment où je dis l’entrave d’être vieux sans trop. Défait de tout ? Allons, jamais ne fus aussi présent puisque posé sur la colline des vœux crus à mi-chemin de mon ombre et des horizons flous où meurt l’orbe vive, je vais, je vais, lèvres au vent, mordant, expirant, mordant. Fis-tu jamais autre chose ? Que de distractions entassées. Reviens blême histoire et pousse ta chanson où la nuit et le matin s’aiment cependant. Il y eut, il y eut, vaticinant ses vœux, l’orage si fécond des nuits grosses d’incertitudes et cependant illuminées des songes. Déversement hors faute, j’aimai ces temps au fond très vécus, dévoreurs de silence, suspendus aux lèvres de l’autre et puis tu vois comme toujours, cela finit par se réaliser hors langage, enfin, je veux dire de l’intime au lisible sans presque passer par les mots.