Objections de l’ange

- Je sais bien dit l’ange qu’il y a des hauts et des bas, comme le ciel et la terre, mais moi qui suis justement dans l’entre deux, je te prie instamment de retrouver le temps présent avec ses cris de joie et son enfance inaltérable.
- Tu veux dire que j’ai oublié l’haleine tendre des ciels gris mauve et l’or des nuits lorsque la lune croit sur le souffle des petits endormis.
 - Je ne sais, dit l’ange, mais tes phrases confinées et tes résignations ressemblent peu à ton sourire intérieur …
- Que sais-tu de mon sourire ?
- Je le connais, cela suffit, dit l’ange. Laisse libre cours à ta nature ouverte ; le cœur noisette et les enfants débordant d’espérance devraient te faire tendre les bras vers l’avant sans pour autant toujours viser la barque qui guette là-bas sous le ciel défait d’étoiles.
 - C’est la saison sans doute et le temps, celui qu’il fait, celui qui va, cette double contrainte qui me rive au destin. Mais vois, j’écris…
- Oui, oui, et tes textes ne me déplaisent pas, mais là, tu vois, il est l’heure de chanter le jour.
- Le bonheur, cher ange, c’est déjà écrire. Chaque texte, tout mélancolique qu’il soit, est signe que l’envie avec ses vives trouvailles vient du rêve éveillé. Je laisse aller, je t’assure, ce lourd pas des mots qui me pressent dans une semi-conscience où le vide se peuple au bord de mon gré. Le fil n’est jamais perdu.
 - Il est des amours, dit l’ange, qui devraient te sortir de l’ornière où parfois tes proses et vers s’empoissent de vase sèche.
 - Quelles amours ?
 - Le beau, mon ami, dit l’ange. Vois la visiteuse par exemple, ne te méprends pas sur ce qu’elle dit. Il faut être hors du monde pour écrire, certes, mais elle laisse entendre qu’en écrivant tu fais ce détour nécessaire pour ressaisir la vie. Car tu es comme les autres, même hors du temps, lorsque tu parles dans ton carnet, l’horloge n’en poursuit pas moins sa course. Ne l’oublie pas sinon tu risques à ce train-là de rater le retour des hirondelles !
- Ça, c’est impossible, dis-je en riant.
- Oui, je me moque un peu, dit-il. Et j’ajouterai même que l’on n’a aucun intérêt à me prendre tout à fait au sérieux.
- Et la visiteuse ?
- Oh, dans son calcaire ombré, parfois ocre, elle est si belle… et elle est sans aucun doute bien plus sérieuse que moi.
- Mais qui est-elle ?
- Eh bien, malgré les apparences sculptées, c’est un murmure naturel, paroles de branches et de vent, elle est toutes les fleurs à venir et de plus, elle guette tout signe qui lui rendra la vie. Allez… car seuls les vivants peuvent donner forme aux figures rêvées qui sinon s’ennuient tellement dans leurs robes lointaines.

Un seul commentaire

un rêve d’été

Cette nuit,  j’ai rêvé de l’été. J’ai pu noter ces quelques lignes.

La route buissonnière et gracieuse tourne vers le n’importe où, et si c’est un chemin tant mieux je continuerai à pied, soleil au dos, ceuillant les baies qui éclatent au palais, donnent un goût d’azur rouge au corps ombreux qui me précède; j’ignorais que j’avais soif: se comble alors un frisson, un désir que je croyais endormi; le cliquetis des insectes ignore le silence et le bourdon des ailes par milliers cachées dieu sait où, est un courant continu que le soleil renforce, étrange soleil omniprésent qui éclate sur les feuilles, entre les branches, vitrail ocre et roux parfois selon les essences des arbres qui hachurent le ciel.
Au bois c’est vrai l’avance est lente, les effluves portées dans la maturité des fruits et des branches craquantes tourneraient la tête, s’il n’y avait la fraîcheur tempérée qui amplifie les parfums en les mouillant de supportable.

Pas de commentaire pour le moment

La visiteuse

J’ai laissé derrière moi tout un monde hanté de chants et de marches solitaires, la foule des regards et la terre à étreindre, il n’en faut guère davantage pour peupler une vie et la réclusion nécessaire pour tracer ligne à ligne rêveries, discours, brefs dialogues m’enchante seul. Le temps à vivre dans le temps n’est plus. Je me vois foulant les hauteurs hors la vie, attentif au moindre bruit, pas encore las d’abolir la distance où je vois tout ce qui palpite et le reste, astres, pluies, plumes, sourires, fuites des oiseaux, portes qu’on referme sur mes pas, sourires encore. J’entends une voix. Elle me dit : « La jeunesse n’est plus, à quoi bon revenir dans le temps, ordonne à ta guise des refrains et des pages, des dialogues fictifs où rien n’est inventé car les mots que tu traces ont été dits ailleurs par des bouches vivantes auxquelles tu arraches les paroles une à une dans ta mémoire trouble. » Je m’approche, tends la main pour la toucher, elle se dérobe en riant. Elle dit : « Je suis venue pour le murmure, pas pour la vraie vie, je suis la visiteuse des prairies en friches où les mots les choses gisent en vrac, j’éveille à loisir les enfants qui s’en vont vers les barques et tu es de ceux-là ; je te fais faire le tour du propriétaire de ce pays derrière toi qui te tient au présent, pour écrire à la mesure grave de ton pas encore vif, mais n’espère pas, malgré l’énergie qui te porte, revenir dans le frais des ombrages du temps, car les saisons auront beau s’avancer, tu pourras bien, armé d’expériences écrites, en être leur seul scribe fidèle, tu n’auras plus le goût des fruits frais et des fraises sauvages sur tes lèvres. » « Mais je veux te revoir à loisir, visiteuse mystère, n’échappe pas à mes bras qui te cherchent, où irais-je en effet quand reviendra l’hiver etc. » Elle dit : « C’est joué, cher vieux jeune homme, inutile de le faire au pathétique, tu sais parfaitement à quoi t’en tenir et si tu as encore des doutes, regarde-toi au miroir et décris franchement ce que tu vois. » « Nous nous reverrons ? » Elle dit : « Je suis là tous les jours à ton chevet et t’accompagnerai vers la barque en souriant quand l’heure viendra. Tu le sais bien, tu fais semblant de ne pas me connaître, mais je suis l’autre nom de l’ange ; nous habitons ces hauteurs ensemble, allez, ta quiétude heureuse vaut un accord… laisse le silence provoquer mon éveil et le tien. »

Pas de commentaire pour le moment

le retour limité

          usées les amours
viennent refaire leur tour dans ma mémoire
on les croyait risibles voici ma voix qui tremble
j’aperçois la main qui a dû m’appartenir
et qui saisit le trouble battement de l’autre

          froissés les atours
font des crissements singuliers dans les aubes
on n’y croyait plus et la nuit est venue douce
je perçois des murmures aux alizés rouges
et le sable et l’océan crépitant aux oreilles

          brassés les toujours
dans la suite de nuits aux étoiles si nettes
on croyait à l’éternité des étreintes des couples
je vois bien que c’est vrai le printemps
fait retour même bleu semblable reverdie

          brisés les séjours
dans l’horizon vertueux des jours infinis
on ne croit plus à cet avant oui tout ce temps
j’entends bien que l’espérance est courte
et que lourde est la peine de la rupture finale

          désarmés les bonjours
que l’on nous annonçait au tournant des saisons
je crois amis que j’apprends à vivre en vérité
alors que j’entends sonner le glas bleu des bonsoirs
battement de mon pouls palpitant vers son but

2 commentaires

Sophocle: la Voix de la Navette

On sait de source sûre que Sophocle a écrit 123 pièces ; sept seulement nous sont parvenues. La culture occidentale a fait de ses pièces sauvées des piliers essentiels pour ses rêveries : les deux Œdipe et Antigone sont au cœur de toutes les considérations politiques, sociologiques ou psychologiques qui sont débattues à notre époque et ce depuis la Renaissance au moins. On se doute, lisant Sophocle, que ce pourrait bien être l’ensemble majeur du théâtre d’occident et que le reste, ma foi, Shakespeare excepté, n’atteint jamais cette largeur de vues. On imagine difficilement ce qu’aurait pu être notre culture si les 123 pièces nous étaient parvenues…
Aristote raconte le sujet d’une pièce de Sophocle qui a disparu ; grâce au philosophe, nous en avons la trame : une jeune fille est violée par un garçon ; pour qu’elle ne parle pas, il lui coupe la langue. La jeune fille se lance alors dans un travail de tissage pour raconter ce qui lui est arrivé et donner à voir le visage du coupable. Il est arrêté et exécuté.  
 Cette Voix de la Navette résonne en nous de manière étrange à cause des moyens techniques dont nous aurions disposé pour confondre le coupable. Le tissage, malgré tout, s’avère un moyen autrement malicieux que la recherche d’ADN : cet entrecroisement de fils énonce la vérité des faits et donne à voir le visage du criminel. J’y vois une représentation de l’écriture, où ligne après ligne la vérité se fait jour… l’intérêt de cette trame – le mot convient à merveille – semble inépuisable : poésie, théâtre, écriture, récit, tout est convoqué à la fois. Je n’oublie pas que la musique, où la mélodie n’a de sens qu’appuyée par l’harmonie, est également une trame tissée à la fois horizontalement et verticalement.
La Voix de la Navette est perçue comme une pièce magnifique de perspectives… elle est manquante, c’est vrai… mais le sujet en est si ahurissant qu’il nous semble que nos paroles théâtrales (musicales, mythiques) ne cessent de courir derrière son absence jusqu’à l’essoufflement.

Pas de commentaire pour le moment

le fil du temps

     nous avons fait nos nids avec du rêve
dans les halliers miroitants
     j’ai sous les pas l’humus de notre terre
jonché de feuilles ridées
     j’entends le frissonnement du vent
sur les rameaux rouge déjà
     ils s’agitent en mille bras crucifiés
et les troncs vibrent des chaînes
     qui les menacent chaque jour davantage
d’un écroulement brusque
     le jour de la raison a conquis
tout ce temps nos espaces

      métropoles fragiles voies monocordes
où l’on passe le temps à rouler
     les flaques nous regardent vieillir
sans autre avenir que l’asphalte
     filons vite de station en station
pour faire semblant de vivre
     l’amitié n’a plus cours sur les boulevards
l’air boit des pétroles glauques
     une poignée de main est rareté chaude
et ma vie bousculée se retire
     j’aimais bien les cimes et les grottes
pures de toute touche humaine

     le grouillement des ailes et des pépiements
ne se perçoit plus guère
     ils continuent pourtant à nicher imperturbables
sur les croisements de branches
     attentifs à bâtir brin par brin des abris
que la bise ne perce pas
     peut-être n’allons-nous plus toucher terre
navires engoudronnés de vie
     où l’on se croise nombreux c’est vrai
sur l’océan où la parole se perd
     il est des cafouillages graves énormes
que l’on perçoit à peine

     la langue vieille ficelée au palais
n’embrasse plus les mots
     il reste sur les ponts parfois des évidences
horizons très ouverts des canaux bleus
     ma main s’avance vers le ciel encanaillé
des blancs fuselages décevants
     amis qui viendrez n’en veuillez pas à nos efforts
nous avons tenté de garder la parole
     contre la vitesse exponentielle de nos calculs
les mots ne pouvaient rien
     des milliards nous avaient précédés avec
leurs raisons leurs avions leurs prisons

     bêtement nous n’avons fait que suivre
confort et amour en visée
     nous étions pauvres en esprit en souffle
la raison a balayé la nuit
     les calendriers se sont bousculés crus
dépouillés de notre mémoire
     les éoliennes glissées en place des moulins
brassent leurs doigts dans le vide
     c’est nos vies que nous voulions meilleures
nous n’aurons pas démérité
     le vent emporte les lois tacites les amis
nous sommes les enfants du meurtre

      l’assassinat européen nous fut en héritage
comment alors nouer des amitiés
     c’est pourquoi je reviens souvent vers la sente
qui monte vers le site ancien
     au milieu des noisetiers encore en gésine
j’entends l’appel du passé
     j’en reprends les paroles oubliées déliées
et je renoue le fil du temps
     ma peine est enviable avec ses pas lents
épuisement du corps à mi-pente
     d’autres nids du rêve demeurent possibles
mais sur les mots pèsent les morts

Pas de commentaire pour le moment

Frontières

Je devine dans le ciel les oiseaux qui vont revenir vers le nord pour enchanter nos lacs ; ils migrent avec leur pilote en pointe dessinant ce triangle parfait que nous leur empruntons pour nos géométries savantes, pensées utiles tracées de leurs corps follement hardis ; ils suivent, je le sais bien, le basculement de la terre sur son axe, mais regarde, mon fils, ils font en réalité du sur place, puisque c’est nous dans nos petits pays vitrifiés, dans nos bulles riches qui bougeons immobiles avec la terre, du nord vers le sud. C’est nous qui sommes figés. Les oiseaux ignorent les frontières, méprisent le zèle neutre des fonctionnaires cravatés, sanglés dans leurs costumes étatiques amidonnés, indifférents, même si l’amour a rendez-vous avec la vie.

 Contrairement aux marchandises et aux oiseaux, nous ne pouvons pas franchir ces coutures qui donnent forme aux pays du monde, balafres de hasard que l’histoire a tailladées sur le visage de l’orbe. Depuis l’espace, notre monde a l’allure pacifique d’un seul ensemble bleu qui récuse nos mesquins arrangements civilisationnels, obstacles incontournables, même si l’amour a rendez-vous avec la vie.

 Annoncée par les roucoulements des tourterelles, cette saison proche est dérision de nos cicatrices apparemment indélébiles et les triangles ailés des oiseaux – que nos avions parodient – sont autrement plus agiles que nos pas hésitants et candides dans les halls des aéroports, lacs de ciment où, revolver à la ceinture, des contrôleurs neutres empêchent tout passage du sud vers le nord, même si l’amour a rendez-vous avec la vie.

 Les douaniers sont des fausses notes dans cet embrassement universel où l’ode à la joie devrait pourtant guider tous nos gestes et soutenir nos mains tendues ; des formulaires, des interrogatoires bloquent les êtres humains derrière des comptoirs infranchissables, tandis que bientôt au-dessus de nos jardins clôturés les oies sauvages vont cancaner souplement, libres et droites, presque ironiques de perfection. Il y aura un temps où le vol des oiseaux et des avions sera le même, on le sait bien. En attendant il faut composer avec nos pays froids et frileux, coincés dans leurs costumes empesés, incapables d’ouverture, même si l’amour a rendez-vous avec la vie.

Pas de commentaire pour le moment

L’air entendu (5/5)

Il veut partir avec eux, il le dit à l’homme en le tirant par la manche : « La musique… j’en ai besoin, c’est la musique », l’autre fait oui de la tête, prend le temps de s’accroupir devant l’enfant, lui pose les deux mains sur les épaules, le fixe droit dans les yeux, souriant, puis il désigne tranquillement les vêtements secs posés sur la grille, fait le geste de s’habiller. L’enfant ôte la couverture, nu mais sans un frisson il se rapproche du feu et s’habille rapidement : sous-vêtements, pulls, pantalon, chaussettes, chaussures enfin qu’il noue à la hâte ; il relève la tête, interroge l’homme en montrant du doigt la roulotte dont il ouvre la porte à l’instant ; le violon sonne plus fort, l’enfant s’approche. Quatre petits sont assis en rond à même le sol couvert d’un tapis rouge coquelicot flambant neuf. Par les fenêtres latérales, des rayons concentrés éclairent le musicien qui, la tête courbée à cause de la hauteur du toit, joue toujours la même danse connue, il rit presque, tape du pied sans forcer tandis que les petits frappent dans leurs mains et le chef qui a défait le crochet de l’extérieur pour qu’il puisse voir, jette de toute sa hauteur un regard déférent à l’enfant, tu vois, semble-t-il dire, tu vois, il n’y a pas de place pour toi dans ce chant, tu n’es pas de ce monde, je suis désolé… L’enfant croit d’abord comprendre qu’il peut entrer et lève la jambe droite pour monter lorsqu’une main l’agrippe par le col, ses jambes battent dans le vide et il se sent tiré à trois pas de l’entrée ; on le dépose, il lève les yeux vers l’homme qui cette fois fait non de la tête et articule quelques phrases chuintantes, légères, au bord du rire. « Emmenez-moi » murmure-t-il, il sait qu’il a perdu, l’autre ne lui répond même pas, frappe dans ses mains, les deux femmes en robes multicolores s’installent sur les banquettes après lui avoir adressé un signe de la main et un sourire grave s’inscrit sur leurs visages. « Ne regrette rien », dit le chef en français; il s’approche du feu encore rougeoyant, l’éteint de quelques coups précis de la semelle, raccroche la grille sur le côté extérieur de la roulotte ; après avoir craché dans ses mains, il va vers l’avant, monte sur le siège du cocher et donne trois petits coups de rênes ; les deux chevaux avancent sans hésiter. L’enfant court sur une dizaine de mètres, son pied accroche une branche, il tombe ; en relevant la tête il aperçoit l’homme qui lui fait un signe d’adieu, la main en l’air et la musique s’éloigne dans les cahots de la roulotte ; puis, hésitant soudain, le chant s’arrête sur une fausse note.

2 commentaires

L’air entendu (4/5)

C’est une caresse rude, bien sûr, une caresse cependant, ses bras, ses jambes, tout y passe, geste à la fois rustre et chaud, j’aspire l’air saturé d’eau et d’humus de ce petit bois où ils se sont réfugiés, on me saisit par les épaules pour me rapprocher du brasier fumant de mes vêtements, les voix reprennent, tiens c’est un violon là-bas dans la roulotte et je reconnais un air joué faux, crincrin rythmé, oui, c’est ça le chant, oui c’est lui : l’anacrouse relance régulièrement la mélodie que l’archet écrase jusqu’à toucher le bois, doubles cordes à casser l’instrument, et l’une des femmes esquisse quelques pas en rythme, s’approche de mes vêtements, les retourne d’un coup ; puis un homme prend la parole longuement, massif, moustaches, les jambes écartées, posé comme une statue, voix grave, langue opaque précipitamment coupée de « h » aspirés; on l’écoute en riant, visiblement il pratique l’ironie froide, le mot « police » surgit de temps à autre, ils éclatent de rire à chaque fois et lui, l’enfant, nu sous sa couverture, pose son menton sur ses genoux, et rêve de cette chaleur qui le tient enfermé à l’intérieur de la couverture protectrice, espère qu’elle va durer, la chaleur, le chant, c’est une même chose. C’est alors qu’il constate que le chant dont il rêve pour couvrir le silence remonte de nouveau, mais les harmonies sont plus subtiles qu’il ne le croyait, en bref ceci : dans le fond le remuement gras soufflé de la rivière, par-dessus le violon toujours aussi divinement faux, et dans l’entre deux, le lieu le plus beau, la voix de baryton lente puis accélérant par endroits jusqu’à se faire murmure, et – mais pourquoi ne l’avait-il pas remarqué plus tôt ? – le froissement large de la brise, frisson amical de mon corps retrouvé au milieu des hêtres dorés par le soleil d’avril, cet âge encore tendre de l’année où je suggère au printemps de ne pas précipiter son écoulement. C’est une prière que je formule, tandis qu’ils rassemblent les pièces dispersées du campement, un pneu ici, un sac là et des plats, des bouteilles, un quignon jeté vers un chien qui bondit, la musique ne cesse pas, le chant toujours le chant, allegro ma non troppo, je songe qu’ils vont partir et que c’est impossible ; le chien s’approche, me lèche le visage puis s’éloigne ; aucun effroi.

Pas de commentaire pour le moment

L’air entendu (3/5)

Le chant, j’y reviens pour le cerner d’un peu plus près – tous les prétextes sont bons pour m’approcher de lui – le chant est né de la rivière et sur la cire de ma mémoire l’enfant avance contre l’interdit du bord de l’eau : « Jamais au bord de la rivière compris, » voix de rogomme et moi l’oiseux, j’opine bien sûr, je ne vais pas risquer des coups pour un retour de sincérité, dictature et mensonge sont jumelles, donc l’eau lui baigne la plante des pieds, il a choisi un sureau un peu vieux, lui a lié un crin raccroché au roseau et abandonné là par un pêcheur avec son hameçon ; il pêche devant le temps qui fuit, ligne tombant d’amont vers l’aval et soudain horreur, ça mord, il glisse un peu vers l’avant, panique, tombe à l’eau, revient en barbotant et tout est parti, la gaule avec le reste, lui trempé de la tête aux pieds remonte la rive, il ne peut pas rentrer ainsi, ce serait un corps aveu, tremblant, la vie mouillée à mort et il avise un feu bleu mouvant, s’approche ne fait rien – combien sont-ils ? – ils parlent une autre langue, l’une lui fait signe de se déchausser, accroche ses chaussettes sur un châssis métallique au-dessus du brasier, l’autre les tourne pour éviter qu’elles ne brûlent, il doit se déshabiller, aucune honte, personne d’autre n’esquisse un geste, ils le regardent, ses vêtements fument, ils lui passent vivement une couverture, l’une d’elles lui frotte le dos… ça y est je l’ai dit, l’une d’elles lui frotte le dos et chante… enfin je crois, peut-être n’est-ce pas un chant, seulement le bonheur qui lui fond sur l’échine sans prévenir, c’est un silence, un énorme silence qu’un chant anime il n’en doute pas, et la jeune femme qui sourit là-bas.

Pas de commentaire pour le moment