Crève-Chœur

Sur le modèle de leurs granges

Les hercules de chez nous dressèrent églises et abbayes

Qu’ils tassèrent au vallon

Pour faire joli et méditer

Pieusement dans l’ombre

Des siècles durant

Leurs paumes chaudes transmirent à la pierre leur amour de la vierge

– Rêvée dès l’enfance auprès d’âtres éclatants –

Tranquille la belle voluptueuse

Sourit longtemps

C’était maman et mon amie mêlées

J’étais l’enfant sur le bras gauche

Protégé par les plis élégants de la Madone

Puis un jour sans prévenir sans pourquoi

De graves brutes ferraillantes se ruèrent sur les blocs savamment agencés

Et cette intelligence monumentale s’en fut au ruisseau

Ça croula dans le flot

Obus mitrailles cris en écho peines inconsolables

Tout fut ligué contre les chœurs ouvragés

Chapiteaux catapultés tympans crevés

Le sourire de l’ange s’ouvrit sur le ciel dépeuplé

Nefs et vitraux sombrèrent

Ce qui éclata dans les cloîtres bascula dans l’outrage cru

Et nous voici aujourd’hui

Interrogeant les ruines dans les après-midis de novembre

Le val est clair mais l’ombre des piliers flous

Dressés dorénavant sur le vide

Chante en mineur les psaumes désaccordés du silence.

Le Beau Chemin (nov.17)

Chipies et favorites aux robes affolantes

Baptisèrent le chemin chantèrent en novembre il pleut bergère

Et leurs voix de sopranes et le manège des roues des carrosses s’en furent loin de nous

Noble carrousel du monde démodé

Des Dames le nom seul resta

Flottant dans l’air au fil de mille saisons

Belles Dames du temps jadis

Dont le regard un jour caressa blés blonds et vallons enchantés

Puis plus rien qu’un silence violet qui attendait son heure

A Bayonne on affûtait les lames

Ailleurs on alignait les fusils

Les usines guettaient dans l’ombre du siècle dix neuf

Puis quand sur un signe mystérieux des nouveaux temps

La ferraille dégringola du ciel sur les casques

Les petits paysans exercés à la bêche

S’enterrèrent précipitamment dans des boyaux boueux

Il fallut tenir tenir tenir

Autrement dit mourir

Aujourd’hui l’odeur de poudre flotte encore

Brume féroce qui prend aux poumons

Oh ce silence

Les pluies finissent de s’acharner sur les derniers bouts de ferraille qui traînent encore

Et l’on se demande

Dans ce désert superbe où sont passés les corps

On scrute les lointains

On néglige à nos pieds les croix qui disent les vies barrées

Et dont l’ombre énorme pèse pourtant

Sur l’horizon brisé.

Une lettre (Nov.17)

Solange

Chère femme

Dis aux petits que je marche vers le front de la loterie majeure

Ils comprendront

Ne leur parle pas d’honneur

Ni de sol à défendre

Nos vingt-huit arpents nos trois vaches

Ne valent pas ma vie

Je m’ennuie tant de vous

Lorsqu’aux étoiles se mêlent les fusées éclairantes

Larmes suspendues sanglots au ciel de novembre

Je vois notre passé

Si je tire le gros lot (promis)

Nous irons piqueniquer là-haut

Soyez patients

Il viendra bien le temps de la guerre démodée

Elle dégoûte tellement

Avec ses bottes ses rats sa boue ses effluves folles

Dans cent ans je le jure ils auront nos crimes en horreur

Pour le bébé que tu attends

Attends

Ne l’accouche pas trop tôt

Ce monde ne le mérite pas encore

Quand il viendra (avec la paix)

Il sera le seul ange du temps de grâce très pure

En attendant

J’entends le claquement des culasses

Il est douteux que je t’embrasse un jour prochain.

Les fiancées d’Hurtebise (Nov.17)

Quand la brume s’y met

Comme on le dit de la gale et des poux

Des silhouettes vacillantes se pressent en foule au Chemin des Dames

Ce sont les fiancées d’Hurtebise

Qui chaque novembre reviennent maudire leur injustice

Promises

Amoureuses

Amantes

Elles soufflent devant elles leur tempête virginale

Chaque pas qu’elles posent fait trembler la terre

Où reposent à jamais leurs hommes perdus

Elles n’implorent ni dieu ni ciel

Elles avancent au rythme de leur colère

Et gare à celui qui traîne au Chemin

Le voilà bientôt pétrifié de giboulées noires

Englouti par le blizzard de minuit

Des vagues de jeunes femmes se succèdent

Grondent crient hurlent

Où sont nos promis nos amants et leurs corps

 

La bise mord voracement mes joues

Je me plaque contre le mur du cimetière

Et prie le ciel

Que la tornade m’épargne.

Après (Nov.17)

Après la guerre

Au retour de l’âge d’or donc

Attentif à tes pupilles fenêtres

Je redécouvrirai enfin les espaces de tes rêves blés prairies faîtes et halliers

Eclats bleus éclats blancs

Miroirs graves des étangs

Puis j’écraserai d’un baiser

Chaque volet de tes paupières velours

Pour saluer l’oubli des obus et le repli des fusils

(Leurs consolations je n’en veux pas )

Je veux tes yeux

Vivre à la lumière de ton estime

Etre libre avec toi

Croquer tes joues et à travers tes boucles

Au courant de nos haleines éperdues

Souffler ma peine qui s’éteindra d’un coup

Nous exigerons alors autre chose une autre présence un autre quelqu’un

Un enfant peut-être

Dont le corps très chaud palpitera

Fin réelle des ténèbres

Survie des vies

Qui étaient nôtres si peu.

Un père (nov.17)

Il avait fait cent mille pas

Il avait même tenté de dormir deux cents nuits

Depuis la seconde où il l’avait appris

Mais il était resté sur la place à jamais

Debout

Stupéfait

Granitique

Sourd à l’instant

Aux chants des oiseaux et surtout aux pas des enfants

Aux ris du soleil contre la grille aux gonds secs

L’horloge aurait dû arrêter de carillonner

Quand le maire avait osé dire – neutre féroce grave –

Il est mort ton gars ton soldat

D’autres mots s’étaient bousculés

Héros médaille champ d’honneur

Il avait repoussé le maire des deux mains

Il avait senti qu’’il n’oserait plus dire

Mon fils

Il le revit éclatant de rire dansant sur les labours

S’essayant contre les flaques aux folies bicylette

C’était fou

Il avait fallu ensuite

Rouler une cigarette acheter le journal boire avec femme et amis

Toutes choses à jamais impossibles impossibles impossibles.

Monument aux Vivants (Nov.17)

Au milieu du village sous l’arbre de la liberté

Lisant leurs noms sur le marbre griffé des décennies

Je redoute de lire le mien propre

Mais non dis la voix de Paix c’est fini

Ça bat sous ton pull

A gauche

Ici pourtant sous mes yeux un presque homonyme

Avec sans doute femme ceinturons enfants habitudes marteaux préjugés tournevis pinces coupantes

Et obéissance à la loi et colères justifiées et chansons préférées et messes du dimanche

Habitudes rituels

Je te vois je te nomme je t’appelle

De ma voix fort banale couverte par le raclement des bennes lestées de betteraves

Laissez-moi lire je vous prie

Laissez monter de mes lèvres vivantes

La buée qui se mêle aux brumes de novembre

Chaque syllabe de vos noms évoque un être de sang

Qui vénérait la vie

Moi vivant promis

Il n’y aura pas d’oubli

Toi et toi mes amis

Et parfois miracle l’un d’eux me répond

Même prénom que moi quelle joie

Sa mère son père l’appelèrent comme on le fit de moi et le silence en est allégé

Un vrai dialogue s’installe au goudron de la place

Monument le mot le dit

C’est ce qui reste quand on va tout oublier

Cela demeure je suis là je suis là

Souvenir vivant très présent

Qui reviendra vous saluer tous les jours.

Mères (nov.17)

Divinités prosaïques encloses dans la nuit des cuisines

Tabliers bleus ou blancs – puis à trente ans noirs

Nous avons langé les petits tendresse

Leur offrant inépuisables l’élémentaire

Angoisses apaisées au puits d’amour et source intarissable du lait de vie

Il en fallut des pas des peines des nuits

C’est fou ce que c’était prenant cette tendresse à pleins bras

Notre corps entier s’est crevé à la tâche de les faire croître

Rituels fêtes danses sérieux et surtout respect nous leur avons tout appris

Tout – respect et encore respect – ce n’était jamais assez

Eduqués à la dure

Ils ont été tirés vers le haut

Ainsi nous sommes nous fané à contrarier leurs désirs il les fallait obéissants

Puis un matin une aube d’été sans pourquoi

Nous les avons vus partir – souvenir très net du mouchoir ruisselant

On les barde de ferraille sur la tête aux bras

Ils creusent – les avions nous seulement conçus pour ça –

Tombes et tranchées

Tranchées et tombes

Les lettres étaient boueuses

Pleines d’amour pour nous lointaines et de haine envers les germains à deux pas

Fusées de détresse dans la nuit de l’Ailette

Qui éclairaient leurs bouilles épouvantées

Et dans la pluie des obus s’engloutit le respect imprimé à leurs fronts

Aujourd’hui assises dans le square pacifié les mères murmurent doucement les prénoms

Caressent les minois balancent tranquillement les petits corps qui s’envolent

C’est un chant qui se souvient de ce qui aurait pu être

La guerre n’est plus de saison

Les hommes se cherchent un nouveau rôle sur les rives de cet automne

Mais il est tard et les mères de novembre là-bas n’attendent plus de merci.

Retour de Fantômes (nov.17)

Haillons boueux

Vareuses où courent les poux

Vous revenez mains mortes orties aux canons des fusils

Plaintes à vos lèvres déchirées

Qu’avez-vous à me reprocher fantômes de novembre

Oui moi j’ai vieilli gras et libre en paix

Je sais bien

Et la peine et la joie et écrire et chanter

Alors que vous cueillis et noyés sous le nombre

N’avez pas eu le loisir d’affirmer vos pas d’étreindre et d’enfiévrer vos bras

A peine nommés par vos mères vous fûtes expédiés chez les ancêtres

N’ayez crainte nous allons vous rendre hommage et déposer des gerbes

Mais non disent-ils tour à tour

Et la rumeur de mille voix enchevêtrées

Fait fuir d’un coup tous les corbeaux

Comprends enfin notre retour qui te dit de rire

– Les mâchoires encore encombrées de glaise et de craie

Soudain me reprochent mes chagrins et ma peur de l’hiver –

Danse clament-ils danse sur les ombres très obliques de nos croix qui prennent la terre entière

Rougis les radis jaunis les blés

Croque les pommes du temps

Explose de joie simple

Vis

Et ton hommage de novembre vaudra toutes les fleurs.

Les Fleurs de Germain / Germains Blumen (Nov.17)

Germain
Permets que je porte un peu les fleurs poussées dans ton jardin
Je veux être avec toi lorsque les pétales
Sur la glace de la dalle
Effleureront les feuilles brunes d’où l’inspiration renaîtra
Au plein de novembre
Le onze bien sûr mais aussi aux alentours
Armistice tache d’huile
Un bonheur petit va faire sa fête de paix
Vois l’Ailette cicatrice devenue ce lac légèrement lesté de voiles
Et les cycles qui se croisent là-bas
Sonnettes faciles cris d’enfants en lieu et place des plaintes aux deuils fous
Les petits courent sur la grève pour se jeter dans les bras de leurs pères
Ces jeunes hommes non morts non mitraillés non fusillés
Qui tournent le dos au vieux siècle
Et disent bonjour à leur vie
Sans besoin du casque ferraillant ou de bêtes molletières
Germain
Dépose tes fleurs avec moi
Je les saluerai chaque jour lorsque tu seras rentré au pays
Ne t’en fais pas
Dépose tes fleurs
Tranquille
Je m’en occupe
Je les ferai bouffer du bout des doigts
Elles feront joli dans l’hiver
Je suis à deux pas.
Germain
Laß, daß ich ein Weilchen die Blumen trage, die in deinem Garten gediehen
Ich will bei dir sein, wenn die Blütenblätter
Auf dem Eis der Steinplatte
Die braunen Blätter leicht berühren, und das Atmen wieder beginnt
Mitten im November
Am elften, sicher, auch um den elften herum
Waffenstillstand, und um sich greift
ein kleines Glück mit seinem Friedensfest
Sieh die Ailette, Narbe, die zu diesem See geworden, gespickt mit Segeln
Und die Fahrräder, die dort unten einander kreuzen
Kindergeschrei wie Schellengeläut statt rasender Trauerklagen

Die Kleinen laufen am Strand den Vätern in die Arme
Diese nicht toten, nicht durchsiebten, nicht füsilierten jungen Männer,
Die dem alten Jahrhundert den Rücken kehren
Und Hallo sagen zu ihrem Leben
Ganz ohne Schutzhelm und Wickelgamaschen
Germain
Leg deine Blumen mit mir nieder
Ich werde sie täglich grüßen, wenn du zurück sein wirst in der Heimat
Mach dir keine Sorgen
Leg deine Blumen nieder
Ich kümmere mich darum
Ganz sacht, ganz wie mit Fingerspitzen
Sie werden hübsch aussehen im Winter
Ich wohn’ gleich um die Ecke