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	<title>Je peins le passage</title>
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	<description>Le blog de Raymond Prunier</description>
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		<title>La Déliaison 4/4</title>
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		<pubDate>Thu, 09 Feb 2012 13:44:30 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Raymond Prunier</dc:creator>
				<category><![CDATA[rêveries]]></category>
		<category><![CDATA[Théâtre]]></category>

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		<description><![CDATA[4 (vers l&#8217;an 2000) (Elle chante a cappella l&#8217;&#160;«Ave Maria» de Schubert. Il intervient après quelques mesures. Elle cesse de chanter dès qu&#8217;il parle). Lui&#160; DieuPrie pour nousPrie nousJ&#8217;ai entendu sous le porche d&#8217;une église une jeune femme chanterCe vieil air d&#8217;éternité qui dit la solitude Sa voix fragile mordait doucement aux secondes futuresÀ ses [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: center; font-size: 22px; margin: 30px 0 20px;"><strong>4 (vers l&#8217;an 2000)</strong></p>
<dl id="dialog">
<dt> </dt>
<dd><em>(Elle chante a cappella l&#8217;&nbsp;«Ave Maria» de Schubert. Il intervient après quelques mesures. Elle cesse de chanter dès qu&#8217;il parle).</em></dd>
<dt><strong>Lui&nbsp;</strong></dt>
<dd>	Dieu<br/>Prie pour nous<br/>Prie nous<br/>J&#8217;ai entendu sous le porche d&#8217;une église une jeune femme chanter<br/>Ce vieil air d&#8217;éternité qui dit la solitude <br/>Sa voix fragile mordait doucement aux secondes futures<br/>À ses pieds un homme accroupi semblait tenir ses cordes vocales<br/>Depuis, je ne suis plus le même<br/>Dieu<br/>Prie pour nous<br/>Pour que cela revienne</dd>
<dt><strong>Elle&nbsp;</strong></dt>
<dd>	Cela ne reviendra pas<br/>L&#8217;espace entre ta voix et Dieu s&#8217;est empli de confort<br/>Je pousse mon caddie aux allées du marché<br/>Cueillant au paradis des choses<br/>L&#8217;aliment qui remplace le pain<br/>Jamais nous ne fûmes si bien<br/>Gras et riches en paix,<br/>Comme des rois mourants<br/>Nous allons</dd>
<dt><strong>Lui&nbsp;</strong></dt>
<dd>	Jamais je ne fus si mal<br/>Si seul<br/>Ordinateurs pour toute corde, pour tout lien,<br/>Prairie de lettres noires à moissonner<br/>En bavardage criant sur clavier silencieux,<br/>Prose au ras du bitume</dd>
<dt><strong>Elle&nbsp;</strong></dt>
<dd>	Jamais je ne fus en pareille paix<br/>Dressée dans les coins amoureux de rues aux gouttières impeccables<br/>Seule</dd>
<dt><strong>Lui&nbsp;</strong></dt>
<dd>	De quoi te plains-tu,</dd>
<dt><strong>Elle&nbsp;</strong></dt>
<dd>	De rien,<br/>Tout est bien<br/>Mais j&#8217;aimerais moins de salle des pas perdus<br/>Et davantage de vraie main trouvée,<br/>Aux doigts violines du sang qui bat</dd>
<dt><strong>Lui&nbsp;</strong></dt>
<dd>	Allez, allez, pas de plaintes, tant pis,<br/>Nous sommes au confort, belle amie,<br/>La boîte à images endort nos envies de meurtres,<br/>Nous que la mort naturelle, seule, peut faire craquer</dd>
<dt><strong>Elle&nbsp;</strong></dt>
<dd>	Je danse sur la corde qui fut notre lien</dd>
<dt><strong>Lui&nbsp;</strong></dt>
<dd>	À ce propos, as-tu remarqué qu&#8217;en un jour<br/>Souvent<br/>Nous ne touchons pas un instant la terre</dd>
<dt><strong>Elle&nbsp;</strong></dt>
<dd>	Le goudron me gêne le pied <br/>Scrupule ajouté à la rotondité des champs</dd>
<dt><strong>Lui&nbsp;</strong></dt>
<dd>	Ça coupe<br/>Ça élève</dd>
<dt><strong>Elle&nbsp;</strong></dt>
<dd>	Ça enlève le poids des voix<br/>Oh, il n&#8217;y a plus de pluie</dd>
<dt><strong>Lui&nbsp;</strong></dt>
<dd>	Ni de froid ni de vent<br/>La veine amère bat à mon poignet pour presque rien<br/>Tiens</dd>
<dt><strong>Elle&nbsp;</strong></dt>
<dd>	Non, non, je sais<br/>J&#8217;ai la même chose à vendre <br/>Le baiser s&#8217;est usé aux avant-gardes des TGV d&#8217;acier</dd>
<dt><strong>Lui&nbsp;</strong></dt>
<dd>	Ainsi va-t-on<br/>Vœux luxueux de nos bras bien peu aguerris<br/>Chargés seulement des sourires de l&#8217;enfant qui a bu</dd>
<dt><strong>Elle&nbsp;</strong></dt>
<dd>	Des avions têtus m&#8217;emmènent tous les soirs</dd>
<dt><strong>Lui&nbsp;</strong></dt>
<dd>	Des bateaux partent au port des aubes ouvertes sur rien<br/>Passez votre chemin, on ne découvre plus,<br/>Il faut annoncer la nouvelle du froid revenu</dd>
<dt><strong>Elle&nbsp;</strong></dt>
<dd>	J&#8217;entends les coups de grisou de la lune affolée</dd>
<dt><strong>Lui&nbsp;</strong></dt>
<dd>	La nuit est descendue dans la pleine lumière des techniques<br/>Sans fin, sans fin,<br/>Un plastique lumineux a remplacé nos cabas</dd>
<dt><strong>Elle&nbsp;</strong></dt>
<dd>	Nous sommes tous beaux et cabossés déjà<br/>Au début, dès la naissance,<br/>Nous avons déjà trop bu, trop vu, trop connu,</dd>
<dt><strong>Lui&nbsp;</strong></dt>
<dd>	Le faux prophète tend la main<br/>Rêveries d&#8217;argent<br/>Sans terre au pied<br/>Chèque obsolète<br/>Carte bleue moissonnant une richesse qui ferait croire au jour nouveau</dd>
<dt><strong>Elle&nbsp;</strong></dt>
<dd>	Je mords au pain<br/>Et je me lasse<br/>Et je me laisse aller à me taire bruyamment<br/>Sur les boulevards embrumés de vapeurs sans mystères</dd>
<dt><strong>Lui&nbsp;</strong></dt>
<dd>	Parfois, pourtant, je m&#8217;en vais,<br/>Il n&#8217;y a plus d&#8217;hommes ni de moteurs <br/>Je vais seul en forêt<br/>Et je redeviens humain<br/>Les tourterelles enchantent les voûtes des peupliers<br/>Elles s&#8217;enfouissent sous le gris des saules<br/>Elles ne veulent plus me voir<br/>Se moquent de moi,<br/>Enveloppées dans la lisse  perfection de leurs plumes intouchables<br/>Tandis que les troncs rouges des pins perdus<br/>Tendent leurs exclamations vers le couchant,<br/>Et c&#8217;est alors que je suis vraiment homme<br/>Plus jamais seul</dd>
<dt><strong>Elle&nbsp;</strong></dt>
<dd>	La chance demeure, ami,<br/>Elle est au chant</dd>
<dt><strong>Lui&nbsp;</strong></dt>
<dd>	Oui, mais pas avec toi,<br/>Nos plaintes sont effarantes, inutiles,<br/>Tu as raison sur tout<br/>Et je ne te comprends pas,</dd>
<dt><strong>Elle&nbsp;</strong></dt>
<dd>	Je ne t&#8217;entends pas, je ne te vois pas,<br/>Mais au monde, rien ne m&#8217;échappe,<br/>Ni l&#8217;efficace froideur des pneumatiques<br/>Ni leur cortège d&#8217;éclatements vains<br/>Ni la splendeur des acacias de juin<br/>Baignés après la pluie du gris des jours déjà joués<br/>Avant l&#8217;été, mon Dieu, avant l&#8217;été,<br/>Oh tu te souviens des gels et des rosées</dd>
<dt><strong>Lui&nbsp;</strong></dt>
<dd>	Oui, ce furent les mêmes, mais tu voyais autre chose,<br/>Nous ne partageons plus,<br/>Plus rien,<br/>Jeunes, nous avons rêvé en commun pour nous plaire<br/>Mais vois les autoroutes funèbres au travers des sillons<br/>C&#8217;est toutes les directions<br/>C&#8217;est toi, c&#8217;est moi,</dd>
<dt><strong>Elle&nbsp;</strong></dt>
<dd>	C&#8217;est toi surtout qui ne te fixe plus<br/>Tu as laissé les papillons, tu oublies les coquelicots<br/>Et l&#8217;océan de septembre qui s&#8217;abat pour rien<br/>Où es-tu,</dd>
<dt><strong>Lui&nbsp;</strong></dt>
<dd>	Non, je n&#8217;ai jamais trahi, ni les lames ni les vagues,<br/>Mais les mots trop nombreux nous font vraiment défaut,<br/>Le ressac des phrases mille fois dites contre le silence salé<br/>Voilà ce qui me noue la gorge</dd>
<dt><strong>Elle&nbsp;</strong></dt>
<dd>	Je voudrais rechanter, réenchanter le petit monde de chez nous<br/>Déployer les richesses du lieu qui nous faisait les aubes vertes<br/>Et les soirs appuyés sur les arias de la jeune espérance</dd>
<dt><strong>Lui&nbsp;</strong></dt>
<dd>	Ce qui manque, c&#8217;est la nuit,<br/>Nous avons déversé de partout un trop plein de lumière,<br/>Absence de lune, soleil voilé,<br/>Oh les criquets d&#8217;été sont morts dans les parkings protégés<br/>Et les tickets de train sont nos identités,<br/>Où veux-tu chanter, </dd>
<dt><strong>Elle&nbsp;</strong></dt>
<dd>	Ici je chanterai, ici je danserai,<br/>C&#8217;est le dernier salon où l&#8217;on cause<br/>Où l&#8217;on parle<br/>Où le silence a le droit d&#8217;être dit,<br/>Donne-moi ta main<br/>Nous allons refonder un monde à perte de vue<br/>Un monde à gains d&#8217;amour</dd>
<dt><strong>Lui&nbsp;</strong></dt>
<dd>	Rêvons, en effet,<br/>Mais pas tout de suite, la main,<br/>Le bout des doigts peut-être,<br/>Pour dire qu&#8217;il y a quelque chose<br/>Au-delà de la vieillesse des mots profus et mécaniques</dd>
<dt><strong>Elle&nbsp;</strong></dt>
<dd>	Tu vas voir la danse rebattre les contre-temps<br/>Et les diastoles systoles qui hantent nos appartements cossus</dd>
<dt><strong>Lui&nbsp;</strong></dt>
<dd>	Chante que nous habitions ce monde<br/>Chante<br/><em>(Elle reprend l&#8217; «Ave Maria» de Schubert, il l&#8217;interrompt au même endroit qu&#8217;au début)</em></dd>
<dt><strong>Lui&nbsp;</strong></dt>
<dd>	Dieu<br/>Prie pour nous<br/>Prie nous<br/>J&#8217;ai entendu sous le proche d&#8217;une église une jeune femme chanter<br/>Ce vieil air d&#8217;éternité qui dit la solitude<br/>Sa voix fragile mordait doucement aux secondes futures<br/>À ses pieds un homme accroupi semblait tenir ses cordes vocales<br/>Depuis je ne suis plus le même<br/>Dieu<br/>Prie pour nous, <br/>Pour que cela revienne.</dd>
</dl>
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		<item>
		<title>La Déliaison 3/4</title>
		<link>http://jepeinslepassage.lenep.com/jepeinslepassage/2012/02/08/la-deliaison-34-1900/</link>
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		<pubDate>Wed, 08 Feb 2012 13:59:22 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Raymond Prunier</dc:creator>
				<category><![CDATA[rêveries]]></category>
		<category><![CDATA[Théâtre]]></category>

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		<description><![CDATA[3 (1900) (Ils sont face à face&#160;; ils se tiennent par la main) Elle  Non, ce dix-neuvième siècle finissantTout s&#8217;en vaRegarde les disputes adultes que nos mains contrarient Lui  Je crois que ce sont les assiettes et les chemises à laver,Avec la soupe du soir revient la mésentente Elle  À force d&#8217;usageLes casseroles font un [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: center; font-size: 22px; margin: 30px 0 20px;"><strong>3 (1900)</strong></p>
<dl id="dialog">
<dt></dt>
<dd>
<dd><em>(Ils sont face à face&nbsp;; ils se tiennent par la main)</em></dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>	Non, ce dix-neuvième siècle finissant<br/>Tout s&#8217;en va<br/>Regarde les disputes adultes que nos mains contrarient
</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>	Je crois que ce sont les assiettes et les chemises à laver,<br/>Avec la soupe du soir revient la mésentente
</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>	À force d&#8217;usage<br/>Les casseroles font un bruit de tonnerre,<br/>Avoir traversé tous ces champs de lavande d&#8217;amour<br/>Pour ça
</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>	Bleu froissé des habitudes<br/>Nuages de mois<br/>Brouillards d&#8217;années<br/>Oh, la bruine des décennies<br/>Tout s&#8217;en va, tu as raison
</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>	Ta peau s&#8217;est tannée
</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>	Tes mains crèvent de fébrilité
</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>	Oui, au grenier des nostalgies <br/>Où je vais quelquefois  <br/>Les meubles remisés s&#8217;embuent de poussière rose <br/>Et mes mains dessinent sur la commode d&#8217;ébène abandonnée là-haut ton visage souriant du premier jour
</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>	Regarde, parfois nos bras reprennent l&#8217;ancienne tendresse, n&#8217;est-ce pas,
</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>	Alors redonne-moi dans ta marche le bel allant d&#8217;avant
</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>	J&#8217;arrive, je m&#8217;en viens crissant sur la gravière des eaux écoulées
</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>	Passons, passons, je ne veux pas seulement cela,<br/>Je veux tes mains qui me prenaient comme des montagnes<br/>Tes grands yeux neufs chaque matin au-dessus de tes cheveux défaits<br/>Comme avant
</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>	Allons, regarde-moi<br/>J&#8217;ai progressé, c&#8217;est vrai<br/>Je veux dire que mes pas ont risqué mille allures<br/>De l&#8217;amble au galop<br/>Et  j&#8217;ai couru toujours plus vite<br/>Vers la maturité<br/>Toujours plus vite
</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>	Tu vois,<br/>Nous avons été vivants, vifs comme le vent,<br/>De la cuisinière au charroi de blé dur jusqu&#8217;à la moissonneuse<br/>Et vois les crevasses sur ma peau,<br/>Trop de rides sorties, trop de colères rentrées
</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>	Et mes tempes filles du temps ont pris aux champs le froment qui couvait chaque juin dévoré
</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>	Tu te regardes trop<br/>Et moi, et mes mots, pourquoi es-tu toujours ailleurs<br/>Et quand tu parles<br/>J&#8217;entends bien que tes cordes vocales ne se tendent que pour pendre nos rêves,<br/>Déchire-moi si tu veux mais qu&#8217;au moins il se passe quelque chose<br/>Ma main ne fera rien contre le crime de désamour<br/>Ma main ne bronchera pas
</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>	Non, non, les crimes viendront bientôt<br/>N&#8217;en rajoute pas, je t&#8217;en prie,<br/>Nous n&#8217;irons plus au bois<br/>Puisque la guerre s&#8217;y met comme on le dit de la gale et des poux
</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>	Oui, la guerre couvait au tout premier baiser<br/>Le progrès des machines et l&#8217;usure de nos corps, croissance féroce, <br/>Viennent chaque jour bousculer nos évidences<br/>Oh, ces évidences de bois que nous avons patiemment sculptées,<br />
<br/>Regarde, les voici mordues par l&#8217;acier qui s&#8217;avance<br/>Carapaces du mal
</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>	Carapaces des hommes, plutôt, fondues dans les usines puantes qui se dressent en lieu et place des coquelicots rouges sang
</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>	Dire que tu étais moi
</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>	Dire que j&#8217;étais toi
</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>	Et le feu maintenant
</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>	Celui d&#8217;amour, oui, le feu d&#8217;amour s&#8217;est entremis,<br/>Il brûle entre nos deux corps<br/>Il fait place nette<br/>Laissez passer le silence<br/>L&#8217;ange gras du progrès et ses théories<br/>L&#8217;exterminateur glacé invente au jour le jour le bien-être qui broie nos jardins, crève nos coussins, meurtri nos oreillers
</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>	Souviens-toi, âne bâté devenu locomotive, automobile,<br/>Nous courions sur deux jambes à travers les halliers<br/>Lumineux, chantants et divinisés avant de laisser notre âme au ciel
</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>	Oui, nous voici bien vivants maintenant<br/>Mais pour combien de temps<br/>N&#8217;entends-tu pas le recul vibrant des canons<br/>Et la gloire nationale qui s&#8217;en va chantant d&#8217;un même pas pressé<br/>Tous ces bruits vont déchirer nos corps, nos tympans et faire taire nos voix simples
</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>	Il va falloir mentir dans la foule féroce des cités populeuses<br/>La crasse s&#8217;est mise au cœur,<br/>Amplifiée par le côtoiement des boulevards
</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>	Mille bras se lèvent au ciel dépeuplé,<br/>Et notre amour, dis, notre amour se délie<br/>Si je ne t&#8217;ai plus, qui dira les enfances d&#8217;avril,<br/>Celles qu&#8217;en novembre on s&#8217;échangeait entre deux draps,
</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>	Allez, marchons vers l&#8217;horizon plat de cette terre
</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>	Oublions le ciel et toi
</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>	Il n&#8217;y a plus que moi
</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>	Il n&#8217;y a plus que moi
</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>	Soyons Dieu
</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>	Folie nécessaire, inéluctable,<br/>Je ne t&#8217;aime pas,<br/>Non que je le veuille, mais je ne le peux pas, je ne peux pas t&#8217;aimer,<br/>Bloqué, je suis en attente de moi,<br/>C&#8217;est moi que je vois aux tulles qui se ruent contre nous<br/>Et la danse seule peut raviver ce que nous ne sommes plus
</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>	La musique soit notre lien<br/>Et les corps esquissés dans notre dos<br/>Sans visage et sans loi<br/>Diront la déchirure de nos deux corps<br/>Qui reculent d&#8217;effroi de se voir en haillons,<br/>Ils flottent et s&#8217;effleurent  <br/>Au Noroît du décembre éternel
</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>	Mais les corps enlacés des danseurs <br/>Mimeront le souvenir des belles amours bleues<br/>Ils nous arracheront un moment hors du violet creux de solitude
</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>	Danseurs, dites-nous l&#8217;espoir<br/>Insufflez le mensonge qui rôde<br/>Fantômes de moi perdu
</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>	Fantôme de moi<br/>Aimez-moi
</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>	Non, moi, moi, moi
</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>	Oh, toi, toujours toi,
</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>	Et alors,</dd>
</dl>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>La Déliaison 2/4</title>
		<link>http://jepeinslepassage.lenep.com/jepeinslepassage/2012/02/07/la-deliaison-24-vers-1800/</link>
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		<pubDate>Tue, 07 Feb 2012 13:09:12 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Raymond Prunier</dc:creator>
				<category><![CDATA[rêveries]]></category>
		<category><![CDATA[Théâtre]]></category>

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		<description><![CDATA[2 (vers 1800) Lui  (Seul) Et puis, il y a deux siècles, enfin j’ai pu dire ‘je’ parce que tu es apparue, Nous avons rêvé de fleur bleue et d’étoile comme tes yeux, je me souviens encore de ce moment où nous avons (Il s’interrompt) Mais je parle d’elle alors qu’elle n’est pas encore là [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: center; font-size: 22px; margin: 30px 0 20px;"><strong>2 (vers 1800)</strong></p>
<dl id="dialog">
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd><em>(Seul)</em> Et puis, il y a deux siècles, enfin j’ai pu dire ‘je’ parce que tu es apparue,<br />
Nous avons rêvé de fleur bleue et d’étoile comme tes yeux, je me souviens encore de ce moment où nous avons<br />
<em>(Il s’interrompt)</em><br />
Mais je parle d’elle alors qu’elle n’est pas encore là <em>(Il la cherche)</em>,<br />
Que je ne l’ai pas encore rencontrée,<br />
Je rêve, je rêve,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd><em>(Elle entre, loin de lui)</em><br />
Je rêve, il est déjà sur la terre,<br />
En un lieu que j’ignore,<br />
Dans une peau que je sens sous mes doigts,<br />
Que j’aspire à travers le parfum des lilas, de l’entêtante présence des troènes,<br />
Dans l’adolescence du tout petit juillet,<br />
Il traîne sa solitude ombrageuse, pas malhabiles, mal comptés,<br />
Il n’a d’yeux que pour moi<br />
Et ne m’a jamais vu,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Je me demande si le meilleur moment d’aimer n’est pas juste avant,<br />
Elle : Avant le coup de foudre,<br />
Quand sur l’air saturé des histoires du jour,<br />
Mille cordes tendues entre ciel et terre claquent ensemble,<br />
Inaugurant l’aventure d’amour qui guettait depuis l’aube,</dd>
<dt><strong>Elle</strong></dt>
<dd>Je n’attendais que cela,<br />
Mes mains mineures n’étaient que désir de toi,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Comme l’ivraie montante et le blé encore vert assoiffé de soleil, toi,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Après, quand je t’aurai vue, je boirai le mérite de tes lèvres<br />
Et je saurai que c’est fini,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Puisque ça commence,<br />
Puisqu’il n’y aura plus d’avant,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>J’étais seul, je suis seul, voilà qui est nouveau,<br />
Bientôt nous marcherons par deux dans la rosée que nous déferons de nos pas,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Viens, approche-toi, sur le modèle des toiles de tulle, là-bas,<br />
Dont la brise lève les fibres,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Vois les corps sans visage qui sont tous les sourires,<br />
L’esquisse de ta bouche et la marque de ton corps,<br />
Lorsque tu vas t’éloigner,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Mais je suis là,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Il y eut un printemps, te voilà,<br />
Je le sais, tout est dit,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Non, tout est annoncé, toi vers moi,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Jure-moi que c’est toi <em>(Il s’approche, elle ne bouge pas)</em></dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Attends encore,<br />
Donne-moi le temps, dis-moi la bonne distance,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Le tact, n’est-ce pas, le tact, le respect annonce la seconde où je te toucherai,<br />
Où j’imagine que tu me toucheras ,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Vois comme c’est beau de tarder sur le « pas encore »<br />
De nos peaux encore un peu seules<br />
<em>(Ils se prennent la main)</em></dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>J’entends tes ongles sur ma paume,<br />
La peur fuit sous les aigus majeurs de ta voix encore un peu encordée par l’enfance,<br />
Toi, enfin,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Toi, toujours, voilà, c’est joué,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Non, les jeux ne sont pas faits,<br />
Ils ne le seront jamais,<br />
Cartes distribuées, c’est vrai,<br />
Mais l’instant où l’on entame la partie n’est plus d’aucune pendule,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Ta main, ta main, l’autre main, vite, ose dire je t’aime,<br />
Sachant que c’est la première fois,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Non, avant, promets-moi, jure-moi</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Que veux-tu que je te jure,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Jure-moi que nos « je t’aime » seront toujours une première fois,<br />
Qu’à chaque fois que j’aurai ta voix demandant si tu m’adores<br />
La tranquille assurance de ma réponse mimera contre le temps les épousailles présentes,<br />
Dis-moi que tu seras sûre de moi,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Oh, je le voudrais, je le veux,<br />
Mais, ça y est, j’ai le poids de tes phalanges contre mon cœur,<br />
<em>(Elle lui serre la main contre elle, se dresse pour atteindre son cou de l’autre main)</em></dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Ta peau est plus douce que je ne l’avais imaginé,<br />
Et tes mains me referment à l’endroit imprévu, là,<br />
Au juste lieu de ma nuque qui cède,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Je veux aussi tes yeux,<br />
<em>(Sa main glisse de la nuque vers les yeux)</em><br />
Tes pupilles, verte présence musicale,<br />
Où le bleu et le gris se disputent constamment la lumière,<br />
<em>(Elle passe les doigts sur ses deux cils, presque à distance, tandis qu’il la prend à la taille, comme pour danser)</em><br />
Jamais deux yeux ne se séparent,<br />
Regard mobile sous les arcades des paupières,<br />
Pauvreté des formes, richesse infinie des nuances,<br />
Ne me déplais jamais,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Pourquoi veux-tu que je me fasse peur,<br />
Te déplaire serait m’exposer à la quantité fluide de la rivière,<br />
À l’anonyme de l’enfance à cru, pauvre de mots,<br />
Où nous avons pleuré,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Alors donne tes ultimes larmes puisqu’il n’est plus de fin désormais à notre duo défait d’enfance,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Non, non, la nostalgie est morte,<br />
Adolescente femme, regarde l’étrangeté,<br />
À peine découvrons-nous notre existence que nous nous chargeons du cœur de l’autre,<br />
Du rythme de ton sang, de la langueur de tes bras<br />
<em>(Il lui caresse de haut en bas, les épaules jusqu’au poignet)</em></dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Oh, mon corsage effleuré est une toile ferme sur laquelle tu te dessines à jamais.</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd><em>(Il se sépare)</em> Revenons à l’essentiel, ne nous perdons pas, nous avons toute la vie,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Ne t’en va pas,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd><em>(Souriant)</em> Mais je n’ai jamais autant demeuré, mon amour,<br />
Simplement, brûler trop près, c’est risquer de te perdre,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>C’est cela être adulte, n’est-ce pas,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Oui, c’est quand je suis à distance que je peux vraiment dire que je t’aime,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Mais, nous serons en fusion, quand même,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>C’est vrai, parfois, parfois seulement,<br />
Le reste du temps, c’est-à-dire presque toujours,<br />
Nos vacations seront, amour,<br />
Entre table en désordre et lit défait,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Entre l’oubli de toi et l’enfant qui joue à nos pieds,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Derrière les tentures que nous aurons choisies,<br />
Au-delà des baies vitrées d’où la lumière tombera,<br />
J’aurai, à deux pas, l’immense présence de toi,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>L’immense présence de toi,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Tu sais,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Non,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Entre temps nous danserons,<br />
Nos avancées hors d’amour,<br />
Nos gestes, tous nos gestes, nos pas, tous nos pas, même ailleurs, même loin,<br />
Ne seront qu’une danse unique autour de l’essentiel,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Tant que la danse sera,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Tant qu’elle sera,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Tu seras là,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Non, c’est toi qui seras là.</dd>
</dl>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>La Déliaison 1/4</title>
		<link>http://jepeinslepassage.lenep.com/jepeinslepassage/2012/02/06/la-deliaison-14-moyen-age/</link>
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		<pubDate>Mon, 06 Feb 2012 08:49:26 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Raymond Prunier</dc:creator>
				<category><![CDATA[rêveries]]></category>
		<category><![CDATA[Théâtre]]></category>

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		<description><![CDATA[Ce texte a été conçu pour être dit sur scène par deux acteurs, une femme et un homme; c&#8217;est un argument pour une chorégraphie et il a été donné comme tel il y a une décennie. Il peut cependant être lu comme une rêverie sur la passion. Ce sont peut-être des vers. Chacune des quatre parties [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><em>Ce texte a été conçu pour être dit sur scène par deux acteurs, une femme et un homme; c&#8217;est un argument pour une chorégraphie et il a été donné comme tel il y a une décennie. Il peut cependant être lu comme une rêverie sur la passion. Ce sont peut-être des vers. Chacune des quatre parties s&#8217;efforce de décrire ce qu&#8217;il en est de l&#8217;amour selon les époques arbitrairement choisies et où le seul ordre est chronologique. Il s&#8217;agit d&#8217;une description de l&#8217;évolution du sentiment amoureux à travers les siècles, depuis le moyen-âge jusqu&#8217;à l&#8217;époque contemporaine en passant par la fin du XVIIIème et du XIXème siècle. La déliaison décrit la lente libération du sentiment amoureux à travers quelques périodes de notre occident. Les époques sont explicitement indiquées au début de chaque « scène ».</em></p>
<p style="text-align: center; font-size: 22px; margin: 30px 0 20px;"><strong>1 (moyen-âge)</strong></p>
<dl id="dialog">
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Souviens-toi, comme nous étions liés,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Écrasés au sillon, crevés des charrues, le ciel était notre seule ouverture</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Oh oui, les nuages qui couraient à notre place, mais souviens-toi aussi de la terre, j&#8217;entends encore les pas dans le petit enclos du village qui nous était le monde,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Les jours assassinaient nos brèves vies, il fallait prendre vite, et les lèvres de printemps et les rayons trop fous d&#8217;été,<br />
Car la froidure guettait,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Mais la pierre, la pierre,<br />
Que nous avons dressée soudain pour nous relier, nos genoux s&#8217;usèrent au pavement des chapelles à force de prières,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Le grand manteau blanc des églises, des pierres levées aux clochers bleus,<br />
La pierre était belle, c&#8217;est vrai, tu as raison,<br />
Nous n&#8217;avions pas que le vain pas des labours,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Oui, les reflets, souviens-toi, les reflets des vitraux sur ton visage,<br />
Tu as été jeune et beau, et les statues du porche en témoignent,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Peut-être, peut-être, mais l&#8217;audace de mes mains à pousser la charrue pour le pain,<br />
À tirer la pierre pour l&#8217;église, oh, à quoi bon puisque l&#8217;hiver venait,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Au jeu du souvenir les moments se confondent,<br />
Or, souviens-toi que je mis au monde des soleils, des petits d&#8217;homme aux lèvres de vie épatantes,<br />
Combien, combien, tant d&#8217;amour à pleines poignées, des câlins et des larmes qu&#8217;on essuie, garçons et filles,<br />
Tellement vite morts,<br />
Parfois aussi de grasses mains rudes grandissantes nous étaient relais du temps qui nous fracassa d&#8217;un coup de froid,<br />
Au fond d&#8217;automne,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Voilà, nous étions nous, et tout était contre nous, et le ciel seul</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Justement, n&#8217;as-tu pas vu un jour de ciel bas, avant la nuit,<br />
Tant de fois les rayons se glisser entre nuages et horizon, cascades droites, impeccables,<br />
Qui nous furent chaque fois un signe de présence que nous avons repris<br />
Dans les obliques de nos églises, de la terre vers le ciel,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Peut-être,<br />
J&#8217;ai eu mal au cal des mains, les gerçures m&#8217;ont submergé,<br />
Si tu veux que je te montre,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Nous sommes liés, tu le sais bien,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Hélas, hélas,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Mais cesse de t&#8217;acharner à dire que ce ne fut que glas et faux-fuyant des jours,<br />
Tes mains crevassées étaient des montagnes pour mes yeux, la peine fut belle,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>J&#8217;ai déjà dit à peu près la même chose,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Oui, et je le répète,</dd>
<dt><strong>Lui</strong></dt>
<dd>  Mais liés, nous n&#8217;avons jamais dansé,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Tu oublies que main dans la main, nous allions couper les lauriers grinçants du violoneux,<br />
Âmes dansantes des villages, tu les vois, dis-moi, tu les entends encore</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Le chemin vacillant aux confins des horizons, voilà ce que je vois,<br />
La terre tremblante d&#8217;août,<br />
Et surtout, j&#8217;entends nos terreurs de novembre où la terre ne donnait plus,<br />
Et nos angoisses de mars où la terre ne donnait pas encore,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Tu oublies les fêtes et les feux de St Jean,<br />
Oh, vivre toujours dans la lumière,<br />
Nous avons espéré en juin, je donnais aux enfants la promesse de l&#8217;aube tous les soirs, mains jointes,<br />
Heureux survivants aux peaux fluides,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Danser, tu disais danser, sans doute, peut-être,<br />
Mais tous, toujours tous,<br />
Même nos enfants, les petits survivants, étaient condamnés à la tenure, à la terre,<br />
Aux errements fragiles des cœurs qui s&#8217;usaient à trimer,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Avoue pourtant que les fins de moissons avaient des airs de paradis,<br />
Que le craquant doré des chaumes augurait nos dents mordant le pain gris qui nous faisait du bien au ventre, aux bras,<br />
Aux ciels que l&#8217;on ne craignait plus,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Chanter, danser, je n&#8217;ai jamais appris, je n&#8217;ai pas eu le temps,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Tu oublies, chère voix, tu oublies,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Nous sommes-nous jamais aimés,<br />
Puisqu&#8217;il faut lâcher le mot, aimer, aimer, toi, moi,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Pas vraiment, je ne faisais pas de différence entre joindre mes mains pour prier et te serrer dans mes bras pour t&#8217;aimer,<br />
Aimer comme ça, à cru, à vif, non, je ne comprends pas,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Moi non plus, mais je crois deviner,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Deviner quoi, puisque nous étions tous, dis-moi,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Presque rien, ces tulles peintes au fond, regarde,<br />
Elles sont l&#8217;écho lointain de nos misères,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Et de nos conquêtes, bien sûr,<br />
Nous voilà sur ces tulles mouvantes présentés à nouveau, c&#8217;est nous,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Certes, ce n&#8217;est pas loin de nous,<br />
Mais où sont les visages,<br />
Ceux que nous avons porté à l&#8217;intérieur de nos imaginations, invisibles comme Dieu,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Oh, et si visibles pourtant, le dimanche et la nuit dans nos rêves,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>C&#8217;est cela deviner, voir par avance ce que l&#8217;on ne verra pas,<br />
Mes enfants, où êtes-vous,<br />
Et moi, où suis-je,<br />
J&#8217;entends encore mes pas sur le chemin d&#8217;hiver,<br />
Je revois mon visage aux flaques d&#8217;eau glacée où je me cherchais en vain comme sur un miroir,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Je fus ton miroir,<br />
Je te disais combien tu étais grand et fort,<br />
Et je te chantais aux enfants avant qu&#8217;ils ne s&#8217;endorment,<br />
Je les berçais de toi, de Dieu,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Mais tu disais « danser », je me souviens des rondes, oui, c&#8217;est vrai,<br />
Cercles enchantés que nous inventions à la lumière miroitante des saules,<br />
À l&#8217;orée des forêts, où d&#8217;habitude nous tremblions, où nous avions tellement peur,<br />
Lorsque nous nous y aventurions seuls et froids,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>N&#8217;oublie pas les danses,<br />
Elles étaient cœur qui veut,<br />
La joie venait toujours après la peine,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Je devine ce que disent les tulles peintes,<br />
Visions fragiles des vitraux qui furent nos seuls émerveillements,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Nous avons peu vécu,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Savons-nous même si nous avons vécu,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Viens, délions-nous pour mieux nous rapprocher des autres<br />
<em>(Ils délient leurs liens et reculent vers les danseurs)</em></dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Venez amis, dansez pour nous,<br />
Et chantez avec vos corps ce que nous avons deviné,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Oui, chantez avec vos corps,<br />
Puisque nous n&#8217;avons pas su dire les mots,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Soyez nouvelle présence de l&#8217;ancien, de nous,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Vous êtes vivants, vous, aimez-nous, aimez-nous,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Aimez-nous, merci, merci,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Venez, merci,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Tout cela est-il bien réel,<br />
Puisque je fus si bref au monde,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Oui, mais quel éblouissement,<br />
Laisse faire la destinée et les danseurs,<br />
Allez, viens,<br />
Merci d&#8217;avoir été, venez, danseurs,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Merci d&#8217;avoir été, venez, danseurs,</dd>
<dt><strong>Elle </strong></dt>
<dd>Adieu,</dd>
<dt><strong>Lui </strong></dt>
<dd>Adieu</dd>
</dl>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Dix aphorismes</title>
		<link>http://jepeinslepassage.lenep.com/jepeinslepassage/2012/02/03/dix-aphorismes/</link>
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		<pubDate>Fri, 03 Feb 2012 07:30:33 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Raymond Prunier</dc:creator>
				<category><![CDATA[Aphorismes]]></category>

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		<description><![CDATA[Qui ne dit mot qu&#8217;on sent ? Biberon : bouteille à la mère. Pour prendre son pouls il faut enlever sa montre : la vie n&#8217;a qu&#8217;un temps. Les images omniprésentes suscitent une distance qui explique le succès des déodorants. Terrible pour l&#8217;humanité, ce jour où Oppenheimer déclara : « Il serait souhaitable que nous fissions de l&#8217;atome ». Après le [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Qui ne dit mot qu&#8217;on sent ?</p>
<p>Biberon : bouteille à la mère. </p>
<p>Pour prendre son pouls il faut enlever sa montre : la vie n&#8217;a qu&#8217;un temps. </p>
<p>Les images omniprésentes suscitent une distance qui explique le succès des déodorants. </p>
<p>Terrible pour l&#8217;humanité, ce jour où Oppenheimer déclara : « Il serait souhaitable que nous fissions de l&#8217;atome ». </p>
<p>Après le passage d&#8217;une voiture sur l&#8217;asphalte mouillée, le silence qui suit n&#8217;est jamais de Mozart.</p>
<p>Le jogging : plagiat du flux tendu des marchandises. </p>
<p>En passant devant les gendarmes, il s&#8217;assurait toujours qu&#8217;il avait mis sa ceinture. Même à pied. </p>
<p>Les révoltés de la société s&#8217;abreuvent de fictions criminelles – romans, films, séries – où les représentants de l&#8217;Ordre sont intelligents et courageux. </p>
<p>On vit et bientôt on n&#8217;est que dalle. </p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Notes sur la traduction et l&#8217;interprétation musicale</title>
		<link>http://jepeinslepassage.lenep.com/jepeinslepassage/2012/01/29/notes-sur-la-traduction-et-linterpretation-musicale/</link>
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		<pubDate>Sun, 29 Jan 2012 13:37:02 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Raymond Prunier</dc:creator>
				<category><![CDATA[poétique]]></category>
		<category><![CDATA[Traductions]]></category>

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		<description><![CDATA[Si nous avions des interprétations de Liszt de sa propre sonate, nous trouverions cela excessif, inaudible, à la limite du gâchis. Le premier grand virtuose compositeur dont nous ayons des enregistrements est sans doute Rachmaninov : le tempo n&#8217;est pas respecté, les notes sont parfois « mangées »&#8230; et c&#8217;est difficile à supporter lorsqu&#8217;on a l&#8217;habitude de versions [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Si nous avions des interprétations de Liszt de sa propre sonate, nous trouverions cela excessif, inaudible, à la limite du gâchis. Le premier grand virtuose compositeur dont nous ayons des enregistrements est sans doute Rachmaninov : le tempo n&#8217;est pas respecté, les notes sont parfois « mangées »&#8230; et c&#8217;est difficile à supporter lorsqu&#8217;on a l&#8217;habitude de versions plus modernes. J&#8217;ai le souvenir d&#8217;une interprétation en concert de l&#8217;Appassionata de Beethoven par Vlado Perlmutter (qui jeune pianiste avait connu Ravel et c&#8217;était sa vraie spécialité ; la Sonatine demeure un événement discographique étonnant&#8230; ) ; à l&#8217;époque il y avait une pause durant le concert et pendant cet entracte nous avions engagé une discussion sur la vision proposée par le grand pianiste. C&#8217;était au tout début des années 80, Vlado Perlmutter avait passé les soixante dix ans&#8230; et pourtant tout le monde (sauf moi, pauvre de moi) était offusqué par cette interprétation trop violente aux tympans de nos contemporains.  J&#8217;avais pour ma part à l&#8217;oreille la version Schnabel et je ne risquais pas de tomber dans le travers du « c&#8217;est trop fort, c&#8217;est trop vite, c&#8217;est excessif, les écarts de nuances sont trop énormes&#8230; », enfin toutes ces choses que nos tympans ne supportent plus. L&#8217;admirable Vlado Perlmutter m&#8217;est resté comme un souvenir de l&#8217;ancien temps, celui où l’interprète donnait tout au concert, se ruait sur les notes avec une relative indifférence envers le respect scrupuleux du texte. Consulter une biographie de Beethoven est très instructif : au concert il était ahurissant. Pas seulement à cause de la nouveauté qu&#8217;il représentait pour ses contemporains ; si l&#8217;on en croit les témoignages, il pouvait changer un allegro en presto, il pouvait jouer un andante à 120 à la noire. Comme Liszt plus tard, il sacrifiait tout à l&#8217;impression. Lorsqu&#8217;on lit les commentaires de Proust sur Sarah Bernhard (c&#8217;est contre ma vision de <em>La Recherche</em> car la Berma n&#8217;est pas seulement SB!!) on est surpris par l&#8217;affectation &#8211; pour reprendre le mot kleistien &#8211; de l&#8217;actrice demeurée dans les mémoires. Écouter Apollinaire réciter « Le Pont Mirabeau » nous semble une dérision : le rythme des vers n&#8217;est pas respecté et les accents sont inutilement pompeux! </p>
<p>Nous sommes aujourd&#8217;hui très scrupuleux. Dans les années 30 encore, on pouvait proposer en français une version du « Procès » de Kafka très humour noir ; Vialatte nous l&#8217;a donnée alors qu&#8217;il était au fond relativement peu germaniste et surtout tirait Kafka à soi&#8230; et ce n&#8217;est pas si mal . Ainsi les Français ont-ils cru que Kafka était un auteur d&#8217;humour noir ; mais ce fut intenable trente ou quarante ans plus tard, lorsqu&#8217;on dut constater que le communisme et le fascisme avaient donné de tragiques confirmations à ses textes.  </p>
<p>Songeant à notre « scrupule », à notre besoin de précision absolue, il me vient que cette petite pierre est en réalité un énorme rocher technologique&#8230; je suggérerais le fameux monolithe  de <em>2001 Odyssée de l&#8217;espace.</em> Cela nous a modélisés pour mille ans. Nous sommes dedans, nous n&#8217;y étions pas encore tout à fait dans l&#8217;entre deux guerres. Nous y sommes passés depuis et la tendance au scrupule s&#8217;accentue ; nous voulons être précis, nous avons en tête les modèles mathématiques et le système informatique : 0,1,0,1&#8230; Si bien que nous sommes entrés dans l&#8217;ère de la précision absolue. Et nous voulons la précision pour Beethoven, et nous voulons la précision pour la traduction de Kafka ou de Kleist&#8230; en ces matières pareille exigence n&#8217;a pas de sens. </p>
<p>Quand on songe que le métronome a été inventé à l&#8217;époque de la septième et de la huitième symphonie de Beethoven, on se dit que les compositeurs n&#8217;en avaient pas besoin auparavant ; du point de vue mécanique l&#8217;invention est dérisoire, donc c&#8217;est qu&#8217;il n&#8217;y avait aucune nécessité du respect parfait de la vitesse voulue à l&#8217;intérieur de la musique. On mettait « andante » et cela pouvait aller de 60 à 90 à la noire&#8230; Bach, Mozart, Haydn, tous ces inventeurs de musiques splendides n&#8217;avaient cure d&#8217;une allure précise. Ce n&#8217;est pas que le métronome n&#8217;avait pas encore été inventé&#8230; il ne l&#8217;avait pas été parce que les musiciens n&#8217;en n&#8217;avaient pas besoin ! </p>
<p>Je décris le temps précis d&#8217;aujourd&#8217;hui, propre, calculable, régulier, avec ses normes toutes empruntées au calcul sérieux&#8230; J&#8217;ai l&#8217;impression pénible que notre temps nous dit que c&#8217;est un crime de vivre et qu&#8217;il faut se justifier à chaque fois que l&#8217;on respire un peu librement&#8230; en improvisant par exemple. Jugé à cette aune, Mozart eût été considéré comme un paltoquet. </p>
<p> Ce qui manque c&#8217;est le désaccord des instruments. Les voix et les instruments du pur point de vue technique jouent parfaitement. Le succès-redécouverte de la musique baroque vient jouer les trouble fête &#8211; il y a beau temps pourtant que les considérations mystico religieuses de cette musique  sont lettre morte – . La chance est que cette musique n&#8217;est pas réglable mathématiquement&#8230; elle échappe à une vitesse précise, sans compter que la basse de viole doit être accordée tous les quarts d&#8217;heure. C&#8217;est l&#8217;image de notre liberté que nous aimons à travers elle. La critique de Boulez contre cette musique (« on n&#8217;en connaît même pas le tempo&#8230; ce qu&#8217;ils font là c&#8217;est du Viollet-le-Duc »), est à la fois «  juste » (sans tempo que faire de la musique  écrite&#8230; les spécialistes nous disent que l&#8217;on peut à peu près le déterminer pourtant) et « fausse » parce qu&#8217;il n&#8217;a pas compris que l&#8217;en dehors de la musique manque à notre désir. Nous sommes avides d&#8217;à peu près comme nous voulons l&#8217;amour fou, le coup de foudre, parce que cela seul donne la sensation de vivre à plein une existence tout compte fait relativement courte ; nous ne voulons pas demeurer raisonnables ; nous voulons en bref rester libres ; il serait criminel de ne pas se jeter au monde avec toutes ses forces comme le faisaient Beethoven et Liszt lorsqu&#8217;ils jouaient en public ; une ardeur demande son droit à brûler, c&#8217;est la nôtre, et elle n&#8217;est guère différente de celle des gens qui vivaient à l&#8217;époque de nos grands anciens ; sauf qu&#8217;eux vivaient bien moins longtemps et c&#8217;est la raison pour laquelle ils se jetaient encore davantage au présent … (autrefois le présent était plus court&#8230;). </p>
<p>Une remarque troublante de Giono (il disait à peu près : qu&#8217;ils étaient heureux les contemporains de Mozart, sans même connaître  la musique de Mozart !) nous avertit  de demeurer prudents. L&#8217;époque est une atmosphère générale ; il est évident par exemple que ceux qui sont nés après la Shoah – c&#8217;est mon cas – ont moins d&#8217;insouciance au cœur que les générations précédentes (pour les suivantes je renvoie à ce que je décris ici sur notre temps). </p>
<p>Pour la traduction, on relève que Baudelaire traduisant Poe parle d&#8217;adaptation,  c&#8217;est un trait d&#8217;époque. Nous aujourd&#8217;hui prétendons traduire vraiment. Pure illusion. Comme les interprétations musicales devront être reprises dans cinquante ans pour correspondre au goût du temps, il faudra retraduire ; c&#8217;est cette friabilité de la traduction qui fait son obscur scintillement. Interprétation musicale et traduction sont des artisanats exposés au temps, comme nos visages et nos lois. </p>
<p>Nous parlons une langue différente à chaque génération et le texte de Shakespeare va donc varier suivant les époques alors que le texte de base est bien celui de la langue de la fin du XVIème et du début du XVIIème. En définitive par rapport aux anglophones, nous sommes avantagés, puisqu&#8217;à chaque génération ou presque, nous avons un retour dans notre langue beaucoup plus lisible que pour les Anglais qui demeurent coincés dans le corset de la rude langue lointaine&#8230; Ainsi la traduction est-elle parfois un avantage. Montaigne est plus lisible à l&#8217;étranger que chez nous (Les tentatives récentes pour traduire Montaigne en français moderne sont très émouvantes&#8230; il faudrait étudier ce curieux phénomène de traduction dans la même langue&#8230; et qui n&#8217;est pourtant pas la même!). </p>
<p>On ne peut pas dire ce qu&#8217;est une bonne traduction. Il n&#8217;y a pas de recette ; s&#8217;il y en avait une nous l&#8217;appliquerions de manière scientifique et le problème serait résolu. Il n&#8217;existe aucune solution toute faite. C&#8217;est en chantournant qu&#8217;on devient ébéniste et c&#8217;est en traduisant qu&#8217;on devient traducteur. Chacun fait comme il peut. La traduction échappe à toute définition. C&#8217;est son charme agaçant, c&#8217;est sa misère si l&#8217;on veut, mais on peut aussi bien dire que c&#8217;est sa gloire, puisqu&#8217;enfin quelque chose résiste qui est de l&#8217;ordre de la langue et de la vie de l&#8217;esprit, contre la technologie qui nous prend de partout (ah notre propreté, ah la mathématisation de l&#8217;universel humain ; tant d&#8217;érudits stériles, tant de spécialistes vaniteux !). L&#8217;impossibilité de traduire, quelle chance ! L&#8217;esprit souffle dans le no man&#8217;s land qui sépare deux langues !</p>
<p>Petit problème particulier : les traducteurs amateurs sont des spécialistes de la langue étrangère et négligent la maternelle. Ils ont appris l&#8217;autre langue, en ont fait leur horizon, et tout soudain ils doivent rabattre la langue travaillée avec acharnement sur la leur propre qu&#8217;ils connaissent en définitive moins bien que la langue étrangère ; ils croient la connaître parce qu&#8217;elle leur est naturelle, mais l&#8217;erreur est dans cette foi d&#8217;enfance, la langue de maman qu&#8217;ils n&#8217;ont pas travaillée avec le même acharnement que la langue étrangère. </p>
<p>Hölderlin, maître dans l&#8217;art de traduire, disait à peu près que l&#8217;étranger nous est plus proche que le natif : sa parole paraît mystérieuse car elle touche à d&#8217;autres domaines que celui de la traduction (c&#8217;est la question plus générale du poétique), mais je vais provisoirement me contenter de ce constat&#8230; tant de choses encore à dire à la suite de ces propos parfaitement discutables !! </p>
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		<title>Alexis (Feuillets d&#8217;automne: épilogue)</title>
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		<pubDate>Sat, 28 Jan 2012 07:49:59 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Raymond Prunier</dc:creator>
				<category><![CDATA[fictions]]></category>

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		<description><![CDATA[Mon amour, Je crois vraiment que tu te moques. Tu écris que ta décision est irrévocable et j&#8217;en suis consterné. Je ne te savais pas à ce point encombrée de cet idéal ! L&#8217;amour n&#8217;est pas cette fusion dont tu parles&#8230; ce n&#8217;est pas elle seulement. J&#8217;entends bien ta terreur du temps, j&#8217;entends bien ta panique [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Mon amour,  </p>
<p>Je crois vraiment que tu te moques. Tu écris que ta décision est irrévocable et j&#8217;en suis consterné. Je ne te savais pas à ce point encombrée de cet idéal ! L&#8217;amour n&#8217;est pas cette fusion dont tu parles&#8230; ce n&#8217;est pas elle seulement. J&#8217;entends bien ta terreur du temps, j&#8217;entends bien ta panique devant le risque de détricotage de notre relation parfaite. Mais parfaite l&#8217;est-elle tant que ça pour que tu me places ainsi face à une décision qui est le fait de toi seule ? Tu ne m&#8217;aimes pas. L&#8217;amour c&#8217;est toi et moi. Je suis là aussi. Ce que j&#8217;ai lu, m&#8217;accable : où suis-je ? Où suis-je dans ton discours aberrant ? Où suis-je dans l&#8217;idée que tu te fais de notre amour ? </p>
<p>Il est curieux que tu proposes que nous nous séparions pour que la fusion se prolonge ! Quelle stupide paradoxe ! C&#8217;est en nous séparant que nous serions mieux ensemble ? Ce serait risible si ce n&#8217;était tragique. </p>
<p>S&#8217;il y avait eu amour, nous aurions dû en parler ; tu aurais dû entendre mes objections et ne pas te lancer seule dans ce délire écrit qui me cerne, m&#8217;étouffe et me détruit. Ai-je jamais existé à tes yeux ? Je vois bien que je n&#8217;étais que ce que tu voulais que je sois. Oui, ce fut un bel amour, je suis d&#8217;accord, inoubliable&#8230; mais que tu es lâche ! Tu es lâche parce que tu m&#8217;écris un texte que je maudis au lieu de m&#8217;en parler directement, et tu es lâche parce que tu paniques face au temps, alors que j&#8217;aurais pu t&#8217;aider à naviguer sur ce fleuve qui ne s&#8217;arrête jamais. Aimer, c&#8217;est affronter ensemble ces distorsions que tu décris, c&#8217;est s&#8217;appuyer sur l&#8217;autre pour avancer, c&#8217;est une lutte avec le temps, pas contre lui. Nous changeons (les modifications ne sont pas seulement physiques) et je suis persuadé que nous aurions pu courageusement faire face ensemble à ces ennemis que l&#8217;on tisse au quotidien&#8230; Non, tu n&#8217;as aucun courage. Par angoisse, tu veux figer une relation qui devait se déployer dans le passage et la vie&#8230; Des enfants nous attendaient, idiote ! </p>
<p>Ma douleur est infinie : je quitterai le château si tu ne reviens pas sur ta décision. </p>
<p>Sors de cet idéal qui nous tue !</p>
<p>Alexis</p>
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		<title>Régine (Feuillets d&#8217;automne 8)</title>
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		<pubDate>Fri, 27 Jan 2012 10:23:53 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Raymond Prunier</dc:creator>
				<category><![CDATA[fictions]]></category>

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		<description><![CDATA[Mon amour, C&#8217;était un soir. Il y a quelques jours. Dans l&#8217;après-midi, je t&#8217;avais appelé sur ton portable ; comme tu ne répondais pas, j&#8217;avais raccroché sans laisser de message. J&#8217;étais affreusement déçue. Débordée par les patients, ma journée était vide, j&#8217;avais besoin de ta voix, tu comprends, ta voix. Mille fois dans l&#8217;année cela me [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Mon amour,</p>
<p>C&#8217;était un soir. Il y a quelques jours. Dans l&#8217;après-midi, je t&#8217;avais appelé sur ton portable ; comme tu ne répondais pas, j&#8217;avais raccroché sans laisser de message. J&#8217;étais affreusement déçue. Débordée par les patients, ma journée était vide, j&#8217;avais besoin de ta voix, tu comprends, ta voix. Mille fois dans l&#8217;année cela me prend : c&#8217;est urgent, je dois avoir tes syllabes qui résonnent dans ma tête. La plupart du temps je parviens à me dominer. Ce mardi-là non, impossible. Je voulais le rire dans ta voix, la familiarité, enfin je te voulais tout entier. Ce fut une souffrance terrible.</p>
<p>Le soir tu m&#8217;as déclaré à ce sujet: « Tu sais bien qu&#8217;à cette heure de la journée, nous sommes en conférence de rédaction ». Le ton était correct, sans plus. Tes cordes vocales vibraient tranquilles, elles étaient presque neutres ; j&#8217;ai cru déceler à l&#8217;arrière de ta gorge des hésitations entre colère et insouciance, sorte d&#8217;agacement qui, sur le coup, ne m&#8217;a pas paru foncièrement choquant. Je me souviens que tu t&#8217;es levé alors du fauteuil, tu m&#8217;as souri un peu gêné puis posant tes mains sur la nuque pour étirer tes bras vers l&#8217;arrière et soulager tes épaules, tu as soupiré entre tes lèvres en émettant un minuscule sifflotement qui mimait l&#8217;indifférence. </p>
<p>J&#8217;ai senti que mes joues rougissaient ; s&#8217;il n&#8217;y avait eu ce petit signe, j&#8217;aurais assez vite oublié ce moment. Plus tard, ta voix a recouvré sa tendresse, le flot de nos échanges s&#8217;est allongé sur les minutes où j&#8217;ai cousu les rideaux pendant que tu préparais le repas du soir et nous avons ensuite fait l&#8217;amour avec la même joie spontanée que d&#8217;habitude. </p>
<p>Lorsque tu t&#8217;es endormi, je me suis relevée pour boire une tisane. </p>
<p>Sur les surfaces nettes de la cuisine je dessine ton ombre mouvante, je l&#8217;accroche aux casseroles pendues, elle s&#8217;attarde un moment sur la plaque de vitrocéramique, traîne sur la porte du réfrigérateur, se perd parmi les torchons froissés où je lis la trace de tes mains humides. J&#8217;aspire en gorgées craquantes comme le givre, du bout des lèvres, le tilleul poussiéreux, brûlant. Mes mains tremblent, ta voix revient, je la tais ; ma bouche s&#8217;essaie à l&#8217;effacement de tes baisers et gonflée du liquide criard, elle bloque l&#8217;accès à ma mémoire ; mille échanges dans ce palais muet, hors temps. Qu&#8217;est-il arrivé à notre amour ?</p>
<p>Je ne t&#8217;avais jamais vu. Te voir là, t&#8217;halluciner pendant ton sommeil au vide de la cuisine, ce n&#8217;est pas tenable, tu comprends ? Si je te vois, c&#8217;est que tu es là devant; tu n&#8217;es plus ici, sous ma robe de chambre, sous ma chemise de nuit, sous ma peau. Tu es objet, tu n&#8217;es plus vivant à l&#8217;intérieur, tu es mort en moi, tu vis hors de moi, et je suis hors de moi, car toi et moi c&#8217;était tout un et là seule, je te suis des yeux et tu ne m&#8217;appartiens plus, tu m&#8217;as quitté, j&#8217;entends ton sifflotement, mon absence dans ta vie, ta presque ironie chantée du bout des lèvres où tu te récupères loin de moi&#8230; C&#8217;est trop de côtoiement n&#8217;est-ce pas, trop de temps évaporé ensemble : l&#8217;amour est un métier à plein temps, mauve, bleu du temps et rouge passion, et là nos métiers, mon amour, nos métiers ; on dirait qu&#8217;un creux s&#8217;est immiscé entre toi et moi, que les jours et les semaines sans souligner leur décours ont avancé une pointe qui nous sépare puis nous détourne chacun l&#8217;un de l&#8217;autre. Qu&#8217;est-il arrivé à notre amour ?</p>
<p>Souviens-toi, il fallait un château à notre amour. Nous l&#8217;avions rêvé ensemble lors de notre première heure commune et à notre grande stupéfaction il est venu très peu de jours après notre rencontre. Nous y avons vécu nos belles saisons loin de la ville. Peut-être était-ce trop beau ? Dis-moi : alors que nous pouvons nous parler tous les soirs, tout le jour en fin de semaine, pourquoi dois-je t&#8217;écrire cette lettre, te parler à travers ce vieux mode de communication&#8230; un appel téléphonique aurait suffit, un mail, quelques phrases murmurées sur l&#8217;oreiller ? Non, tu vois il me faut t&#8217;écrire et je te prie si tu le peux de faire de même. Réponds-moi, écris-moi, dis-moi que tu m&#8217;aimes. </p>
<p>J&#8217;ai beaucoup réfléchi et ma décision est irrévocable (je sais nous aurions dû en parler ensemble auparavant, mais je ne m&#8217;y résous pas&#8230;) : je veux que nous continuions nos relations ; pour éviter la prise du temps qui nous éloigne, je te demande d&#8217;accepter de vivre dans un autre lieu que moi. Nous prendrons en ville des logements différents. Nous conviendrons de jours et de nuits où nous pourrons nous rencontrer et je suis persuadée qu&#8217;alors nous pourrons éviter la destruction de notre amour fusion puisque ne restera entre nous que le plaisir de nous revoir. Je refuse de mettre en danger plus longtemps notre amour en le mêlant aux noyades imperceptibles du quotidien ; il est trop beau, trop parfait, nous n&#8217;avons pas le droit de l&#8217;exposer plus longtemps aux dévoiements de la vie matérielle, aux côtoiements de nos corps qui ne seraient pas présents l&#8217;un à l&#8217;autre uniquement pour nous aimer. </p>
<p>J&#8217;écris tout cela en tremblant, mon amour. Je suis sûre de ton approbation !</p>
<p>Régine</p>
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		<title>Colloque (Feuillets d&#8217;automne 7)</title>
		<link>http://jepeinslepassage.lenep.com/jepeinslepassage/2012/01/26/colloque-feuillets-dautomne-7/</link>
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		<pubDate>Thu, 26 Jan 2012 11:47:29 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Raymond Prunier</dc:creator>
				<category><![CDATA[fictions]]></category>

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		<description><![CDATA[Longtemps ils devisèrent sur le balcon. La lune monta, éclairant la contrée depuis les cimes jusqu&#8217;au fond des vallons, miracle de dévoilement. Il l&#8217;interrogea sur sa vie d&#8217;autrefois. Elle fit non de la tête. Il se sentit autorisé à expliquer les raisons qui l&#8217;avaient amené ici, porté par l&#8217;envie de ceux qui – trop seuls [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://jepeinslepassage.lenep.com/jepeinslepassage/wp-content/uploads/2012/01/paysage-avec-lune.jpg"><img src="http://jepeinslepassage.lenep.com/jepeinslepassage/wp-content/uploads/2012/01/paysage-avec-lune-300x225.jpg" alt="" title="paysage avec lune" width="300" height="225" class="alignright size-medium wp-image-2255" /></a>Longtemps ils devisèrent sur le balcon. La lune monta, éclairant la contrée depuis les cimes jusqu&#8217;au fond des vallons, miracle de dévoilement. Il l&#8217;interrogea sur sa vie d&#8217;autrefois. Elle fit non de la tête. Il se sentit autorisé à expliquer les raisons qui l&#8217;avaient amené ici, porté par l&#8217;envie de ceux qui – trop seuls &#8211;  se font un confident du premier interlocuteur venu : les nombreuses figures féminines  qui avaient vainement cherché en lui un appui pour la vie remontèrent, toutes quémandant leur part de vérité dans son désastre privé. Elles ne voulaient pas de sa passion quotidienne, elles préféraient s&#8217;inquiéter de la couleur du papier peint (il rit)&#8230; ainsi fondit-il en une formule la raison de l&#8217;absurdité de ses idylles successives, commencées invariablement sous le signe d&#8217;un amour vaste comme le monde. Ses paroles résonnaient contre le mur de verdure,  fantômes frissonnant d&#8217;ironie contre tant de certitudes verbales. Un appel de chouette. Elle sourit, songea à voix haute que ses beaux yeux avaient joué dans ces échecs successifs un rôle non négligeable ; il décela une part de moquerie dans les accents apaisés de sa voix. Elle ramena la couverture sur ses jambes. Non, elle n&#8217;avait pas froid. Elle s&#8217;amusait beaucoup, s&#8217;empressant d&#8217;ajouter qu&#8217;elle ne se moquait pas de lui : « Les visiteurs sont rares », dit-elle enfin. </p>
<p>Profitant d&#8217;un silence, elle raconta qu&#8217;une passion avait passé ici dans le château et qu&#8217;il était plus intéressant de l&#8217;évoquer, puisque aucun des deux n&#8217;était concerné. Il l&#8217;encouragea. « Je ne sais pas si c&#8217;est une si bonne idée !», dit-elle après une pause qui lui sembla une éternité. Appels d&#8217;oiseaux, découpes d&#8217;arbres que l&#8217;obscurité rapprochait sur le ciel où il lut par delà les naïfs regroupements d&#8217;étoiles comme un oui murmuré. « S&#8217;il s&#8217;agissait de moi je n&#8217;aurais pas tant de scrupules&#8230; Ils ont vécu ici, ce sont des amis. Huit mois.  Ils ont embelli ma saison. Ils ne parlaient qu&#8217;à moi ; vous voyez comme sont les autres, n&#8217;est-ce pas ? »Il rit doucement. « J&#8217;en ai trop dit, ou pas assez, excusez-moi ! Ils adoraient le château, s&#8217;extasiaient de leur solitude dans nos murs. Surtout, ils étaient toujours à l&#8217;affût l&#8217;un de l&#8217;autre, cherchant à se rendre service mutuellement. Elle lui tenait la porte quand il sortait, il lui relevait solennellement le bas de sa robe lorsqu&#8217;elle montait dans leur voiture et dès qu&#8217;ils se retrouvaient sur le siège avant, ils se posaient un moment la main l&#8217;une sur l&#8217;autre avant de démarrer. C&#8217;était un échange constant de regards complices et même s&#8217;ils affirmaient qu&#8217;ils aimaient ma compagnie, au fond je n&#8217;en crois rien. C&#8217;est tout juste si nous entendions leurs voix tant ils avaient si peu à dire ; ils s&#8217;aimaient, vous l&#8217;avez compris ! On le sentait en leur présence à leur respiration plus courte: cette envie d&#8217;être seuls, c&#8217;est à peine concevable. </p>
<p>Et puis voyez, il y a deux jours, ils sont partis après m&#8217;avoir rendu visite séparément. C&#8217;est pourquoi vous avez encore des fleurs sur la table et des aliments dans le réfrigérateur. Huit mois. Je les couvais du regard. (Oui, je suis aveugle mais en partie seulement et je vois ce que je veux !) Leur amour débordait tellement de leurs échanges captés ici ou là dans le parc ou dans les parties communes que – comment vous dire? &#8211; au fond j&#8217;étais un peu amoureuse d&#8217;eux . Quand elle est venue me voir pour me dire qu&#8217;ils s&#8217;en allaient, le ciel s&#8217;est obscurci. &#8211; Mes enfants, que vous arrive-t-il ? J&#8217;entends encore ma peine, elle trouve ses échos dans cette nuit où nous sommes ce soir, oh si vous saviez cet abandon&#8230;  Oui, excusez-moi, je sais, vous éprouvez au fond le même désarroi.<br />
Ils me laissent pour seul souvenir leur amour mutuel.» Au lieu de soupirer, elle souriait ; elle avait bâti cette défense sa vie durant.<br />
Il l&#8217;admira. Il l&#8217;envia.</p>
<p>Elle reprit : « Quand elle vint me faire ses adieux, je lui demandai pourquoi. De sa voix aiguë ne restaient plus que des accents fermes, graves, profonds. &#8211; Trop d&#8217;amour, plus d&#8217;amour, me fit-elle en me tendant la main ; je l&#8217;attirai à moi et je l&#8217;embrassai sur la joue ; elle était humide. Elle me tourna le dos et je crus que je ne reverrais plus sa jolie tête où les cheveux roux bouclés formaient un incendie qui rougeoyait sur son visage semé de taches de rousseur et qui se reflétait jusqu&#8217;au galbe parfait de son menton. Soudain elle fit demi-tour et d&#8217;un geste lent, adorable d&#8217;embarras, elle me tendit deux lettres que j&#8217;ai là. Il vint ensuite me saluer. Élégant et droit il me tendit une main ferme puis comme elle, mais avec bien moins de résistance, il se pencha pour m&#8217;embrasser ; il me serra l&#8217;épaule, me secoua doucement le haut du corps. Quand j&#8217;y pense !<br />
Tenez, je vous prête ces deux lettres que Régine m&#8217;a données. Vous comprendrez mieux que moi les vraies raisons de ce départ ; vous avez cette expérience, vous. »</p>
<p>Il intervint : « Ils se sont séparés ? » Elle fit oui de la tête : « Elle est partie la première avec un taxi et lui, comme pour la garder jusqu&#8217;au dernier moment, a attendu longtemps après que la voiture se soit éloignée ; il espérait qu&#8217;elle fasse demi-tour &#8230; Il y a des instants comme ça où l&#8217;on n&#8217;aime plus respirer car on n&#8217;est que frémissement de honte face à un pareil gâchis. Ne me demandez pas pourquoi, tout est dans les lettres. Mais il fait froid. Je dois rentrer. Nous nous revoyons demain matin, excusez-moi. Inutile de les saluer, les autres là, ils ne vous répondront rien. Bonne nuit à vous !»  </p>
<p>Il posa sa main sur la sienne en se penchant comme pour la consoler ; il fut certain qu&#8217;elle le voyait ; il eut encore le loisir de lui confier quelques excuses, qu&#8217;il était tard, que la nuit en effet était fraîche, puis les deux lettres à la main il remonta à l&#8217;appartement des amoureux en faisant le moins de bruit possible, comme lorsqu&#8217;on arrive en retard au concert. Une fois allongé dans le lit profond, il passa la main sur sa barbe drue et ouvrit la première lettre.</p>
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		<title>La soirée (Feuillets d&#8217;automne 6)</title>
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		<pubDate>Fri, 13 Jan 2012 13:29:22 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Raymond Prunier</dc:creator>
				<category><![CDATA[fictions]]></category>

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		<description><![CDATA[Le père est assis devant l&#8217;ordinateur ; la mère debout avec son portable disant : - Attends, je vois mon visiteur, je te rappelle ! Elle s&#8217;avance vers moi, sans sourire. Présentations. Poignées de mains ; la grand-mère arrive droit sur moi : - Tu vois, Marielle avait raison, il a de beaux yeux notre invité ! - Excusez ma mère, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Le père est assis devant l&#8217;ordinateur ; la mère debout avec son portable disant :<br />
- Attends, je vois mon visiteur, je te rappelle !<br />
Elle s&#8217;avance vers moi, sans sourire. Présentations. Poignées de mains ; la grand-mère arrive droit sur moi :<br />
- Tu vois, Marielle avait raison, il a de beaux yeux notre invité !<br />
- Excusez ma mère, me dit-elle, elle est malade et&#8230;<br />
- Je suis très flatté !<br />
- Je ne voudrais pas qu&#8217;elle vous mette mal à l&#8217;aise !<br />
- Tu plaisantes! dit l&#8217;aveugle. Moi, on me dirait que j&#8217;ai de beaux yeux évidemment ça me ferait rigoler mais là c&#8217;est vrai ! Elle éclate de rire. </p>
<p>Un silence s&#8217;installe, le père se lève, me tend la main, m&#8217;indique un prénom que je ne comprends pas vraiment, évite mon regard et retourne s&#8217;asseoir auprès de la baie close où, pianiste las, il reprend ses effleurements de clavier. La femme profite de ce mouvement pour s&#8217;éloigner à son tour de l&#8217;autre côté dans ce qui semble être son lieu favori entre vases et tableaux réalistes. Elle refait un  numéro de portable ; son attente lui donne un regard flottant, prétexte à ne pas s&#8217;occuper de moi.  Je remarque qu&#8217;une tête de cerf, comme poussée à travers la paroi, surmonte le canapé où elle demeure rêvant : le tueur était fier. </p>
<p>Une voix s&#8217;approche ; depuis son fauteuil roulant elle monte vers moi en murmure, c&#8217;est un secret dirait-on ; elle me confie que je n&#8217;ai pas à m&#8217;inquiéter que c&#8217;est toujours comme ça, que je ne reverrai sans doute pas la fille de la maison et qu&#8217;il vaut mieux nous glisser à travers l&#8217;immense salle à manger vers la porte-fenêtre dont le volet n&#8217;est pas clos.<br />
-C&#8217;est là que je vous attendais depuis le coup de fil de Marielle. Ah au fait, vous savez qu&#8217;elle vous adore. Si, si, vous ne l&#8217;avez pas remarqué mais elle vous aime.<br />
Je lui objecte en souriant qu&#8217;aimer est un terme vague et que Marielle éprouve sans doute de la reconnaissance pour&#8230; et je m&#8217;aperçois que je vais évoquer une affaire qui relève  du secret professionnel. Je m&#8217;arrête, elle me fixe un moment, ouvre enfin la porte-fenêtre qui donne sur un balcon. Toujours cette tiédeur de l&#8217;automne, et la lune levée cette fois qui éclaire une série de  têtes hautes, de vastes bras gris et noirs qui se tiennent et se croisent avec une sévérité de moines savants qui, chuchotant sur les cimes, ne se reposent jamais. J&#8217;essaie de distinguer le château : pour ce que j&#8217;en vois il m&#8217;apparaît splendide dans sa robe de pierre de taille rudement posée. Je  crois distinguer les entourages des fenêtres et des portes qui contrastent avec la pierre, formant une masse où le chaud de la brique passée au four et le froid  de la pierre que l&#8217;on taille au fond des grottes forment cet ensemble que j&#8217;aime tant.<br />
- Vous découvrirez tout cela demain, dit-elle en me tirant par la manche  alors que je m&#8217;appuie sur la rambarde, le corps en avant, pour en voir le plus possible. </p>
<p>Enfin, qu&#8217;a-t-elle à me harceler ainsi&#8230; je suis resté pour voir le château ! Elle ne semble pas s&#8217;en soucier. Je n&#8217;ai plus envie de parler mais dans la nuit les plaintes reviennent. Je l&#8217;interroge. Un silence suit ma question ; je crois entendre gémir les même sons, je me bouche les oreilles en pressant mes mains sur les tempes ; elle m&#8217;observe depuis sa situation assise, ne répond toujours pas. Soudain jaillit la question :<br />
- De quel problème s&#8217;agit-il ?<br />
Je balbutie, crois qu&#8217;elle veut que j&#8217;interprète les sons ;  non ce n&#8217;est pas cela ; elle veut savoir pourquoi je suis venu jusqu&#8217;ici et quelle épreuves j&#8217;ai traversées récemment. Sa voix est rauque, demeure douce, mais ferme. </p>
<p>Je finis par évoquer d&#8217;une voix pâle presque neutre la succession rapide de mes femmes, toutes ces illusions perdues non par indifférence mais par trop plein de passion. J&#8217;entends cependant ma propre voix qui s&#8217;élance soudain: « Vous savez cette ardeur, cette énergie, je la voulais totale, entière&#8230; et là je ne sais plus ! Que l&#8217;on veuille se séparer parce que les jours succèdent aux jours et que l&#8217;autre s&#8217;affadit, voilà qui n&#8217;étonne guère, mais moi, c&#8217;était trop de passion ; la passion, vous comprenez, c&#8217;est fatiguant, je les ai toutes fatiguées !! » Elle rit de bon cœur, sans se moquer ; un vrai rire de compréhension dans la nuit. J&#8217;en ris moi-même. Il est vrai que debout sur ce balcon haranguant les arbres qui cachent l&#8217;horizon et semblent soutenir la lune, je donne l&#8217;impression une fois encore que je défends ma cause. Ma cause. Je revois le juge souriant de me voir pour la huitième fois demander mon divorce&#8230; Il dit derrière les paroles rituelles : c&#8217;est un peu beaucoup vous ne trouvez pas, cher collègue&#8230; c&#8217;est affreux, je me sens affreux. </p>
<p>Elle dit doucement :<br />
- Ah oui, pour votre histoire de plaintes là, oui, oui, euh, comment vous expliquer ? Ce sont des girouettes qui grincent dans le vent. Oui, des girouettes. Un ancêtre qui voulant figurer l&#8217;amour n&#8217;a rien trouvé de mieux que de mettre quelques girouettes ; jusqu&#8217;à huit, je crois. Le vent les fait grincer tous les jours de l&#8217;année. Il aurait mieux valu mettre des statues dans le parc du château comme on le faisait autrefois. L&#8217;excentricité, n&#8217;est-ce pas. Ça ne tiendrait qu&#8217;à moi j&#8217;aurais fait enlever tout ça. Enfin, les girouettes ne risquent pas de venir vous tirer les pieds pendant votre sommeil. Une fois tout fermé on ne les entend pas. Remarquez je dis cela mais moi qui dors la fenêtre ouverte ce grincement m&#8217;apporte le sommeil ; ce qui pour l&#8217;un est harcèlement est une berceuse pour l&#8217;autre; voyez comme nous sommes étranges ! </p>
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