Archives pour la catégorie Monologue

Monologue d’une femme face à son miroir

Ce monologue est très demandé par des actrices. Je le propose en accès libre, sans droits. Je demande simplement que mon nom soit cité lors des représentations. Merci.

Cette scène est extraite de la pièce sur les violences conjugales qui figure dans ce blog (« Des Illusions, Desillusions »).Il m’a semblé intéressant de le proposer ici pour montrer que les violences faites aux femmes ne sont pas seulement le fait des hommes, mais aussi du temps qui passe, la pire des injures faites aux femmes (les hommes semblent moins exposés à cette fatalité, le vieillissement n’étant pas aussi grave pour eux que pour elles).

 

(L’actrice est debout, . On peut utiliser deux actrices qui se relaient. On peut également envisager toutes sortes de dispositifs scéniques qui restituent le caractère de monologue intérieur du personnage. )

Quand je passe devant un miroir, je pense : t’es pas belle, ma belle, le miroir fait oui de la tête, je m’approche et sans le vouloir je compte.

Je compte les rides, il y en a tellement que je me perds dans les calculs, dans mes années, là au coin de yeux il y a du monde, ça fourmille; tiens, elles sont apparues après six mois de mariage, la déception déjà. Après l’amour, la peine, après les étoiles dans les yeux, les étoiles gravées près des paupières et lentement, les décennies, années banales, font des spirales, la peau se creuse sous les coups, elle se gonfle ailleurs, on dirait un édredon pas drôle ; la souple peau s’est raidie au milieu des appels nerveux du quotidien, sans doute, chaque jour un peu plus sèche, peut-être ; on dirait une terre craquelée, c’est le puissant éclat des voix brutes qui s’adressèrent à moi, tout ce temps, et les accouchements (sans douleur, tu parles), et les enfants à nourrir et les enfants la nuit. Tiens, regarde la courbe du nez, un effondrement de falaise après un raz de marée, mais le pire c’est la bouche, elle est mauvaise, pleine d’ombre, les lèvres appellent l’amour mais d’avoir embrassé pour rien, pour presque rien, les voici désabusées, tombantes, presque froides, froides… c’est affreux des lèvres froides. Restent les yeux, l’intérieur des yeux, la pupille toujours claire, belle, mais personne ne le sait, il n’y a que moi qui la devine encore, pourtant ces pupilles, elles n’ont pas bougé, c’est moi, c’était moi.

Oh, mon miroir, pourquoi me murmures-tu encore ma mémoire, oui, tu me rappelles le temps où j’étais belle, ce temps d’avant, naïf, exalté. Tu te souviens, miroir, j’étais si pure, il suffisait que je sourie à mon reflet pour que les battements de mon cœur s’accélèrent, c’était moi, j’étais fière d’être moi, d’être toujours jolie, j’avais même au regard autre chose de plus, quelque chose qui forçait le respect, un éclat de vie, du vrai diamant, indestructible, je pouvais tout vivre, tout affronter, je mettais du rouge à mes lèvres, du rimmel à mes cils, pas pour faire la coquette, mais pour confirmer que je me savais belle et c’est cette confiance qui m’a valu de croiser le premier imbécile venu, on se marie, on se débat, on se bat, les joues se creusent, et les coups répétés du temps, de l’homme, des habitudes, font du visage une bouille, une bouille, oui, une bouillie… j’en suis venue à ne plus pouvoir me voir.

Écoute, miroir, toi et moi on se sépare, je crois que c’est mieux comme ça, on va s’éviter,

va fasciner d’autres alouettes, moi, je vais continuer à l’aveuglette,

miroir, passe ton chemin, va refléter plus loin…

je ne m’aime plus .

Monologue d’un vieil homme: Solange et les oiseaux

 

(Un vieil homme s’avance en vêtements usagés. Il émiette du pain et jette les morceaux devant lui.)

venez, venez, les oiseaux, vous me reconnaissez, n’est-ce pas, vous voyez j’ai les mains pleines, n’ayez pas peur, je suis seul sur cette place déserte… ah tiens, une voiture ! mais non, n’ayez pas peur mes petits pigeons, moineaux et surtout vous mésanges charbonnières au masque noir, vous si parfaites, ne craignez rien, ce n’est qu’une portière qui claque, non, non, revenez, revenez…

ah, Solange, si tu savais, ce pain, ce pain que nous avons partagé ensemble tant et tant d’années, cela se compte en décennies, non ? – eh, vous ! les pigeons ! laissez’ en aux mésanges et arrêtez de donner des coups de bec ! – en décennies donc, où nous avons rompu le pain ensemble sur la toile cirée rouge ornée de roses noires, tu sais, elle est en loques maintenant, coupée de partout par le couteau denté qui gisait entre nous deux, Solange, entre nous deux…

oiseaux, je vous prie, allez lui dire lorsque vous repartirez là-haut, sous le soleil ou la pluie, combien elle me manque, folie, fuite fatale aux fins fonds de son exil humain, trop humain, quel accident, ma mie a été trop creusée et où est ton visage, ton front, ta tête où je multipliais les baisers contre tes cheveux, autant de baisers que de cheveux, non peut-être pas, je t’ai si peu embrassée, je n’ai pas eu le temps, pas eu le temps…

allons oiseaux, allons, cessez de piailler, tout de même vous ne manquez de rien vous, alors que moi je manque de tout, enfin d’elle surtout, vos ailes virevoltent brunes, bleues et noires, dites, où irez-vous lorsque tout à l’heure je vous aurai donné ce pain sollicité à la boulangerie auprès de l’homme en blanc qui se lève si tôt…

oui, oh, c’est vrai, je ne dors plus depuis que tu es partie, Solange, rejoindre seule les anges dont les oiseaux que je nourris sont les émissaires joyeux, vifs et querelleurs…

les querelles, parlons-en, Solange, en avons-nous eues, sans doute, mais ma mémoire en a perdu le souvenir, je me rappelle seulement que par peur de te perdre, je mordais la baguette à l’endroit précis où tu avais posé tes mains pour en arracher un quignon, la croûte me restait entre les dents, longue présence de mes lèvres sur ta paume, la joie, la joie… c’était autrefois…c’était quand…

oiseaux, je m’en vais, arrêtez de mendier, vous voyez bien que la place se remplit à cette heure de midi, je n’ai plus rien à faire ici, puisque Solange n’est pas là et qu’il y a du monde, Solange, je te cherche par la ville, vous voyez, mésanges, je repars sur mon vélo vers d’autres endroits isolés où d’autres oiseaux m’attendent, je reviendrai, oui, oui, je reviendrai les mains chargées de pain, allez, allez, fuyez maintenant, fuyez, attention aux chats, et n’oubliez pas le message pour Solange… parlez lui de François, c’est moi, c’est moi, de François et Solange… François… Solange… vous vous souviendrez , vous vous souviendrez?