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La jeune fille et l’alcool (monologue)

J’ai été invité à écrire un monologue sur l’alcool et les jeunes, lors de la représentation de la pièce annoncée: Addictions et contradictions (déclarée à la SACD).
J’ai utilisé le personnage d’une jeune fille pour présenter le problème.

Ouaaah, qu’est-ce qu’on s’est marré ! Qu’est-ce qu’on s’est marré !Ouais ouais, oh, il faut pas exagérer ! Comment ? Ouais, on a cassé toutes les vitres de la salle des fêtes, des bouts de verre partout ! Ouais, je sais mais bon c’était l’anniversaire de Nicolas, faut bien s’marrer ! C’est pas tous les jours… vous dites ? Écoutez, non, attendez Madame la psychologue, je vais vous dire… oui, c’est le juge qui m’envoie, mais faut me signer mon papier comme quoi je vous ai bien visitée… ouais, c’est ça, comme quoi je vous ai « consultée », ouais consultée… Faut consulter une psychologue qu’il m’a dit, le juge, mais bon après basta, hein ! On va pas en faire un fromage de cette histoire. Vous signez et on se dit au revoir. Moi, les psys, je me méfie, c’est fouineur et compagnie !

Ben ouais, on a trop bu, ça c’est sûr, j’avoue. De quoi ? Qu’est-ce qu’on a bu ? Oh, on a bu de tout ! En gros on a attaqué à la bière et on a fini à la vodka, ben ouais ! Mais vous buvez pas vous, madame la psychologue ? Ouais, je vois, vous avec un demi de bière vous êtes déjà bourrée ! Vous avez une tête à pas tenir l’alcool, ça c’est sûr !

Comment ? L’incendie ? Quel incendie ? Ah ouais, on a foutu un peu le feu, c’est vrai, y’en avaient qui clopaient dans un coin, normal , le rideau du fond a pris feu dans la salle des fêtes, enfin je sais pas trop comment ça s’est passé, mais ça c’était après, à la fin. Au début on dansait sympa, cool, genre pépère et mémère – comme vous quoi ! – pis à la fin ça a dégénéré, je me souviens un peu des pompiers qui débarquent avec les lances à eau, mais j’étais déjà dans les vapes, faut bien le dire, avec tout ce que je m’étais enfilée ; tiens pour vous dire, je me serais prise une douche avec la lance à incendie, je suis pas sûre que j’aurais dessoûlé ! Comment ? Non, le feu c’est pas moi et pis faut bien qu’on s’amuse ! L’eau là, quand ça a coulé pour éteindre le feu, ah qu’est-ce qu’on s’est marré ! Ah si, on a bien rigolé.

Les dégâts ? Les dégâts de quoi ? Ah oui, les vitres en miettes ouais bof, faut pas pousser, et le mur du fond, juste un peu cramé sur les bords comme une tarte qui serait restée un peu longtemps dans le four ! Y’a pas eu de morts, non, y’a pas eu de morts, alors faut pas pousser ! Comment ? Ah y’en a eu à l’hôpital ? Ah oui, d’accord, non j’étais pas au courant ! Ah oui, y z’étaient ivres morts… mais quand même ils sont pas morts ! Alors arrêtez un peu avec ça ! Faut pas exagérer ! C’est pas si grave ! Toujours à dramatiser ! On se croirait sur une scène de théâtre !!.. Les dégâts, là, c’est que des dégâts matériels… ouais, ouais, c’est papa qui paiera… enfin pour mon père, ça fait dix ans que je l’ai pas vu. Tiens ça me fera l’occasion de le voir ; je vois la scène d’ici : « Bonjour papa, tiens voilà la facture ! Paye ! » La tronche du mec !

Quoi ? Qu’est-ce que vous dites ? On est des irresponsables ? Ben ouais, c’est ce qu’on a dit au juge quand on est passés au tribunal le lendemain matin, on est des jeunes faut bien s’marrer, qu’on a dit au juge ! C’était l’anniversaire de Nicolas, voilà le pourquoi du comment de la chose ! Ben ouais ! Dites, la psychologue, vous allez me le signer mon papier comme quoi je vous ai consultée ?
Comment ? Pourquoi je bois comme ça ? Ah non, là, vous poussez un peu là, c’est à vous, la psychologue, de répondre à des questions pareilles ! Moi, je veux me marrer, c’est tout. Une fête sans alcool c’est comme une soupe sans sel ; attends, une fête sans alcool t’as vu ça où toi ? Sans alcool, non mais attends, je rêve là, non je rêve, attends vous avez bien dit SANS alcool ! Vous vivez dans la lune vous !…. Je vais vous dire, si y’a pas d’alcool, c’est plus un anniversaire c’est un enterrement !

Déjà que c’est pas drôle d’avoir 17 ans ! Comment ? Qu’est-ce qui est pas « drôle » ?Ben je sais pas moi, au lycée tout ça… non, non, je veux pas parler de ça… non, l’école je m’en fous ! C’est quoi le problème ? MON problème ? Ben je sais pas moi, un truc comme les parents sur le dos par exemple : moi, c’est le beau-père qui me déteste, une vraie teigne, je me demande comment ma mère peut le supporter… et avec ça moche comme un pou ! Oh pis c’est pas le sujet. Le sujet, il est simple : faut bien s’marrer, sinon le week-end tu fais quoi dans ce bled ? Des rats morts ! On s’ennuie comme des rats morts ! Voilà le problème !

Encore des questions la psychologue ? Allez-y, mais après vous me signez le papier du juge comme quoi je vous ai consultée… Comment quoi ? Comment on s’est retrouvée à 50 au lieu des 25 prévus au départ ? Eh dites donc, c’est pas tous les jours l’anniversaire de Nicolas, alors on a tweeté et dans le bled on s’ennuie tellement qu’ils sont tous venus. Qu’est-ce qu’on s’est marré ! Comment ? Ah non, ceux qui ont foutu le feu je les connais pas, non. Ouais, ouais, en sortant ils ont cassé des bouteilles sur le parking, ouais, je sais bien tout ça, mais faut bien s’marrer ! Ah ouaiaiais…y’en a après ils ont fait un rodéo avec une voiture et évidemment ils ont éraflé un peu une vingtaine de bagnoles sur le parking, mais bon c’est de la tôle froissée, normal, ils étaient quand même bien bourrés ! Ouais, je reconnais que c’est pas très malin, mais quand on a bu faut excuser! Ouais, encore des dégâts, oh vous allez pas remettre ça encore, ça va, on s’excuse et puis on n’en parle plus ! Je m’excuse, voilà, je m’excuse, vous êtes contente ?!!

Remarquez, le juge ils nous a collé à tous des punitions ! Ah si, ils nous a punis ! Tenez moi je suis obligée de venir vous voir, alors. Obligée qu’il m’a dit, le juge ! Obligée de vous consulter, non, mais tu te rends compte ! Incroyable ! Ah, si j’avais pas été obligée je serais pas venue tu penses. Eh, il faut me signer le papier hein ?

Qu’est-ce que vous dites ? Du cannabis ? Ah ah ah le cannabis, le cannabis ! Nous y voilàààà ! C’est là que vous m’attendez hein, je suis sûre ! Vous vous régalez d’avance : les jeunes, le cannabis ! Ah le beau sujet pour la télé ! Gros titres ! Ah on en frémit dans les chaumières ! Le cannabis et les jeunes ! Les jeunes et le cannabis ! Attendez on va prendre le problème bien en face ! Vous avez jamais fumé vous, vous êtes clean vous ! Attendez, y’a un truc que je comprends pas dans votre obsession du cannabis ! D’abord dites-moi, les jeunes, c’est quoi ? C’est quand on a 14 ans, 19 ans, 25 ans, 32 ans ? Les jeunes je sais pas ce que c’est ! Et le cannabis c’est quoi ? Moi je fume une bouffée d’un pétard qu’on me passe et je ne demande pas ce que c’est. Du coup moi le cannabis et les jeunes je ne sais pas ce que ça veut dire !

Tiens, je vais vous donner un conseil, si vous permettez madame la psychologue !… Pardon ? Ah vous permettez pas ! Ah oui, c’est vous l’adulte donc, pas de conseils ! Bon comme vous voudrez ! Mais c’est la première fois qu’on me fait le coup ! C’est drôle ! Vous dites : (grosse voix)« C’est moi l’adulte ! » C’est bizarre. D’habitude quand il y a un problème c’est toujours sourires de pitié et voix douce, genre : (voix douce)« Allez les jeunes, dites-moi tout !!» Vous non ! Vous, vous dites : c’est moi l’adulte ! Ça fait bizarre… Vous êtes quand même un peu coincée, non ? Les psys et machin chose c’est toujours un peu genre : je me regarde le nombril d’abord et je cause après, non ?

On en était où ? Ah oui, le cannabis ! C’est quoi la question ? Est-ce que j’ai conscience d’avoir franchi la ligne rouge ? Aaah la question ! La ligne rouge elle est où ? C’est la loi dont vous parlez là ! Et la loi, moi, je sais pas ce que c’est. Le juge m’a dit : « Vot’cas est grave ! », ça m’a fait rigoler, il était pas content le juge, pas content du tout ! Il s’est foutu en rogne. Je sais pas pourquoi. Ben oui, je sais qu’il faut pas rigoler devant un juge, bien sûr, mais un juge qui te dit : « Vot’cas est grave », moi ça me rappelle la vodka qu’on a bue ! Ben oui, à la fin on a bu de la vodka , je vous l’ai déjà dit. L’anniversaire de Nicolas, faut bien s’marrer quand même, c’est pas tous les jours !

Qu’est-ce que vous dites ? Faut que je revienne ? Non, pas question ! Ah, c’est le juge qui l’a dit ? Plusieurs séances avec la psychologue ? Avec vous ? Bouh là, non mais attendez, si tous ceux qui boivent un coup de temps en temps doivent passer devant une psychologue vous allez pouvoir vous payer des pulls en cachemire et des voyages en Tanzanie orientale !

Un délit ? Ce qu’on a fait là, c’est un délit ? Je sais pas ce que c’est, moi, un délit ! On n’est pas des délinquants tout de même ! On s’est juste marré un peu. La vodka oui ; on a fumé des pétards d’accord ; et alors ? Il est où le problème ? Bon vous voulez pas me signer le papier du juge, c’est ça hein ? Ben pourquoi ? Ah, on n’a pas encore parlé de l’essentiel ?!! Ben qu’est qu’il vous faut ! J’ai tout raconté, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise de plus ? Parler de moi ? Et là, j’ai pas parlé de moi ? Non, écoutez s’il faut que je revienne je reviendrai, ok, mais je dirai plus rien, voilà, on va pas ressasser c’t'affaire pendant des semaines ! Non, non, je dirai plus rien, j’ai rien à dire ! De moi ? Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise de moi ? Hein, qu’est-ce que vous voulez ? Vous voulez que je vous raconte le truc, je l’ai déjà fait, vous voulez que je vous dise pour l’alcool, je l’ai déjà fait, vous voulez que je vous parle de ma famille, je l’ai déjà fait… alors !!! Non, je ne dirai plus rien. Je ne dirai plus rien, plus rien du tout. Plus rien, non, ce serait inutile. Vous pouvez toujours vous brosser, je dirai plus un mot. Plus un mot. Non, fini, plus un mot !

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Une pièce de théâtre sur les addictions.

Ce soir a lieu à 20h à La Capelle ( salle des fêtes) la première de ma pièce sur les addictions: Addictions et Contradictions.

Il ne s’agit pas de dénoncer le tabac et l’alcool ainsi que d’autres addictions (portable, fringues, internet, jeu), mais de traduire ces addictions en actes et en paroles pour montrer en amusant que les addictions sont inscrites dans notre nature d’être humains soumis à des penchants que la morale commune réprouve. Un ange vient souvent faire un tour pour souligner les contradictions et sourire de nos mystérieuses attirances envers ce qui détruit ou disperse. L’ange est lui-même attiré par les addictions dont il dit qu’elles pourraient enfin lui faire goûter le bonheur humain qu’il envie tellement !

La pièce est un divertissement plus qu’une injonction à ne pas se droguer, puisque le danger des addictions est répété au quotidien dans les médias et les conversations communes; il était inutile de reprendre ces évidences.
Les lecteurs attentifs de ce blog ont déjà lu le monologue de l’actrice qui est au début de la pièce (tabac), le monologue du joueur (au milieu) et la scène entre deux vieilles femmes sur l’alcool.

Deux acteurs professionnels sont venus épauler des amateurs afin que les scènes délicates soient jouées dans les nuances que le texte sous-tend. Ils apportent l’élégance et la dynamique nécessaires à la bonne compréhension d’un texte qui à première vue n’est pas évident. Une actrice, par ailleurs marionnettiste, a demandé que les deux scènes des vieilles soient jouées en marionnettes vivantes: les deux actrices d’un certain âge tiennent devant elles des poupées qu’elle animent en parlant, ce qui souligne encore davantage le côté burlesque de leurs deux scènes.

J’invite les lecteurs de ce blog qui habitent la région à venir nous rejoindre ce soir à la Capelle ou à venir au théâtre d’Hirson le 9 décembre à 20h… le déplacement en vaut la chandelle! (d’autres représentations sont prévues en 2012; je les indiquerai au fur et à mesure dans ce blog).

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monologue du joueur

Ce texte est extrait d’une pièce sur les addictions; il est protégé par son dépôt à la SACD.

 

C’est pas pour me vanter, mais ma vie est une sacrée aventure ! Quelle vie, quelle vie !! Pour l’amour, là, je ne dis pas, j’ai tiré le gros lot du malheur sans jamais avoir pris de billet : Nathalie, elle m’est tombée dessus à bras raccourcis, Nathalie, c’est une vraie sauvage avec son esprit de clan, les tantes, les oncles, les grands-mères, les belles-mères, les cousins… Avec Nathalie, c’est tout le temps, fourchettes à droite, couteaux à gauche, t’as oublié le pain, essuie tes pieds sur le paillasson, t’as encore égaré mes clefs, c’est toi qui m’a pris mon écharpe, et mes godasses, où t’as foutu mes godasses, t’aurais dû penser au chien, arrête de laisser traîner ton linge sale, remonte tes manches, mon rôti il est pas cuit ? je t’en ficherais, moi… passe-moi le sel… sans oublier que tous les jours elle me harcèle du genre: mais qu’est-ce que t’as à faire la tête, ben réponds, réponds quand je te parle !
T’as des réponses, toi ?… Moi non plus!
Remarquez, je dis du mal de Nathalie, mais je l’aime bien ; faut dire qu’elle a touché un héritage, c’est le côté d’elle que je préfère ; ça me dispense de perdre ma vie à la gagner… Du coup, vous devez vous demander ce que je fais de tout ce temps. Oh lààà ! Mais je n’arrête pas, quelle aventure ! Oui je l’ai déjà dit, quelle aventure… quelle aventure !
Tenez le matin, avec les trente euros dont j’ai soulagé les poches de Nathalie, je me lance ! L’aventure est au coin de la rue ! Dès que je pose mon pied sur la marche du bar tabac, je sens les battements de mon cœur qui s’accélèrent, j’ai les mains moites, la bouche sèche, mes pupilles s’élargissent et tournant le dos au soleil de la rue, j’aperçois enfin la lumière, quand du bout de mes phalanges hésitantes je désigne un banco, un astro dans l’ombre du comptoir….et tiens, remets-moi un banco, merci Lucienne, oui, oui, un deuxième pour la route! C’est pas qu’on gagne des mille et des cents à ces machins-là, mais j’adore gratter ; ma devise c’est : malheureux en ménage, heureux au grattage ! Le matin comme ça, juste après le café, c’est comme un échauffement avant la course du jour. Je gratte.. comment ? Vous dites ? Oui, oui, je gratte donc je rate c’est sûr, mais quand je gagne, ah làlà ! Les doigts tremblent encore plus vite, oui, oui, je rejoue tout… comment ? Ah oui, je reperds tout, oui ; enfin c’est pas gagner qui compte, c’est ce qui se passe là, sous le pull, dès le matin, ça cogne, un vrai plaisir ! Des fois ça peut durer une heure, même deux ! Si, si… j’ai un secret, un truc… oui, un secret. Un bon gratteur, c’est un type qui prend son temps ; tiens, Lucienne, que je dis après avoir acheté mes tickets à gratter, sers-moi donc un café et là – fine ruse du vrai joueur – je sors ma lime à ongles. Eh oui, je me fais les ongles, tous les matins, pour gratter oui, oui monsieur, oui madame, les ongles, je me fais les ongles, comme un boucher affûte ses couteaux. Oui c’est le meilleur moment, j’aiguise mes ongles en songeant : si je touche le paquet en grattant, je file en Italie, loin de Nathalie… comment ? Non, non, je n’y crois pas vraiment, non, ce qui est beau c’est d’espérer… et l’espérance dès le matin, qu’est-ce que tu veux de mieux ?
Je bois une gorgée de café, une deuxième, je fais semblant d’avoir oublié que j’ai acheté des bancos, comme le chat laisse échapper la souris misérable pour mieux lui tomber sur le râble ! Enfin, au bout d’un moment, je range ma lime à ongles, mes doigts sont enfin prêts, j’aspire une troisième gorgée de l’expresso, je rajoute un sucre puis de l’autre main, je fais glisser négligemment les tickets sous ma paume. Gratter, c’est ôter la nuit qui s’attardait aux fenêtres, le matin, quand la lumière paraît et que l’on découvre au fond de ses poumons la pureté de l’air qui s’orange au levant. C’est beau, c’est une splendeur ! Gratter, c’est donner à sa vie une importance énorme, emplir ses poumons de l’air du grand large, marcher sur les eaux droit vers l’horizon où le soleil miroite, ah l’aventure, quelle aventure !Et après ?
Oh ben, plus tard je revois mon loto. Je vérifie que j’ai bien déposé mon ticket où figurent mes numéros. Toujours les mêmes, toujours ! Quels numéros ? Ah là, la question est indiscrète, c’est comme si vous interrogiez un ramasseur de champignons sur l’endroit où il a trouvé ses morilles! Enfin, je trouve. Oui, oui, c’est très spécial ! Quels numéros ? Non, je ne le dirai pas. Non, c’est trop personnel… non, oui, enfin bon, bref… je… je joue toujours la date de naissance de… oh, non, j’ose pas le dire… Si ? Oh, je ne sais pas. Non, non, c’est pas la date de naissance de ma femme, de Nathalie la chipie, non, non, ni celle de ma fille, la droguée, non… pas la mienne non plus… non, excusez la finesse, je… je joue toujours… la date de naissance de mon chien. Dick il s’appelle, avec ses deux oreilles qui traînent par terre et ses yeux larmoyants qui débordent de commisération, je suis sûr qu’un jour la chance me sera favorable. C’est pas dieu possible qu’on n’ait pas un peu pitié de cette pauvre bête si lamentable, et donc je me dis en toute compassion que sa date de naissance finira bien par sortir, voilà ce que je me dis. Voilà, voilà ! Et alors si je gagne… si je gagne, hein ?.. SI JE GAGNE !? (Il chante sur l’air de « Capri c’est fini » ) : « Na-tha-lie, c’est fi-niiiiii…. »… et j’irai enfin en Italie. En Italie… oui, mais où ? A Capri, tiens, justement à Capri ! A Capri ! Voilà, voilà ! Quand même qu’est-ce que c’est bien d’avoir une ambition puissante et des projets lumineux ! Quelle aventure !
Au fait, peut-être que je vais m’ennuyer à cent sous de l’heure à Capri. Eh oui, c’est vrai, le bar tabac va me manquer… c’est même sûr ! Non, il vaut mieux pas trop que je gagne, non, non… Enfin, pas trop tôt… Euh, pas trop tard non plus… Mon dieu, faites comme vous voudrez ! Excusez-moi, je ne voudrais pas vous forcer la main, cher dieu, vous allez dire que je ne sais pas ce que je veux, je le vois bien. Enfin, vous savez c’est pas pour moi, non, c’est pour ce pauvre chien, ce pauvre Dick, il est si pitoyable, si affreusement minable, vous pourriez quand même faire un geste, sa date de naissance tout de même, ça lui ferait tellement plaisir ! Oui, oui, je sais bien que c’est pas lui qui va toucher le jackpot à dix millions d’euros, mais quand même, il serait tellement heureux, ce pauvre Dick ! Oui, je sais, c’est MOI qui vais tout empocher, ben oui, le monde est mal fait, je sais, je sais. Enfin, un jour, Dick sera heureux de voir sa date de naissance sortir des boules qui tournent… Oui, non, excusez-moi je déraille je crois, oui, c’est pas très fin la tactique de passer par le chien pour gagner au loto, mais qu’est-ce que vous voulez que je fasse, faut quand même que je m’en sorte de ma dépendance à Nathalie. De ma dépendance tout court… de ma dépendance…
Où j’en étais, oui, ah oui, le loto, donc. Bon là, on approche de midi, Lucienne tu me mets un apéro léger, merci Lucienne, y’a que toi qui me comprends, merci, un deuxième oui, merci encore Lucienne, donc après, vers midi, je rentre dare-dare à la maison pour pousser un coup de gueule dans la cuisine, histoire de m’assurer que Nathalie a bien préparé le déjeuner. Après cette éprouvante matinée et le boudin aux pommes de ma chère et tendre épouse, je fais une sieste, car je sais que j’ai besoin de toute ma science pour affronter les courses de l’après-midi. Pas les courses au supermarché, non, ça c’est un truc de bonne femme, non, les courses, les vraies, avec des chevaux. Là, c’est du calcul mon gars, le poids des bêtes, les poids des jockeys, la longueur de la course, la qualité du terrain, enfin tout un travail savant ; sauf que quand c’est des juments qui courent je ne joue pas, j’ai pas confiance dans les femelles. Des fois je gagne, donc je refous tout dans la sixième et quand j’ai le tiercé gagnant je paye la tournée générale ! Une vraie joie ! Sont contents les copains, drôlement contents ! Quelle aventure, la vache, quelle aventure ! Le soir je suis épuisé, je ne le cache pas, non c’est vrai, crevé que je suis ; en rentrant, je file un coup de pied au chien parce que j’ai pas gagné au loto et je m’écroule devant la télé en mangeant un rôti de cheval histoire de me venger si j’ai pas gagné aux courses… et si j’ai gagné, je mange le rôti avec le même appétit parce que je suis fier d’entretenir la race chevaline. C’est ça un joueur, c’est un type reconnaissant qui pense à l’avenir. La classe quoi ! La grande classe !
J’ai une vie, quelle vie… une vraie aventure, avec des hauts et des bas… surtout des bas… mais je m’en fiche… tiens je vais vous faire un aveu, tout compte fait, si je gagnais, je ne changerais rien à tout ça, rien du tout. Je m’en fous de l’Italie, je m’en fous de Nathalie. C’est si beau l’incertitude du sort, le destin qu’on dirige, qu’on accepte avec bonne humeur et ce sens de l’humanité qui habite mes activités débordantes au bar tabac du coin! Ah la vie, ah le jeu, quelle aventure, quelle aventure !

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Deux grands-mères et l’alcool

Cette scène est un extrait d’une pièce en construction sur les addictions. Comme tous les textes de cette catégorie, ce texte est protégé  de tous droits par la SACD.

 

(Georgette arrive avec un journal à la main, tandis que Mme Gaspard , assise devant sa table, boit une eau de vie de mirabelle.)
Georgette : Mme Gaspard, Mme Gaspard !!
Mme Gaspard : Qu’est-ce qu’y'a ? Pourquoi t’arrives en courant comme ça ? Tu me rappelles le jour de la mort du président Beaubourg !
Georgette : Mais non, c’est pas le président qui est mort, c’est des jeunes !
Mme Gaspard : Des jeunes sont morts ? C’est la guerre alors ! J’étais pas au courant.
Georgette : Mais non, madame Gaspard ! T’as pas vu là, c’est écrit, les jeunes là, ils se sont rassemblés, avec des « c’est ma messe » au portable, tu sais, les trucs qu’ils tapotent tout le temps, les « c’est ma messe », au portable, tu vois ?
Mme Gaspard : Si les jeunes se mettent à aller à la messe, moi je me fais nommer curé !
Georgette : Oh, arrête de te fiche de moi ! Tu sais les portables, bon,ben, ils ont envoyé ces machins-là, des « c’est ma messe » des trucs comme ça !
Mme Gaspard : Des SMS, Georgette, des SMS !
Georgette : Oui, oh, c’est pareil ! Bon, ils envoient des SMS à Paris, ils se rassemblent et ils se mettent à boire jusqu’à plus soif… et puis même après le pus soif…. des vrais trous, qu’ils disent dans le journal.
Mme Gaspard : C’est la jeunesse, ma Georgette !
Georgette : Oui, mais là y’a eu des morts, qu’ils disent dans le journal.
Mme Gaspard : Ah je savais bien que y’avait du macchabée dans l’air, sinon le journal il en aurait pas causé, tu penses !
Georgette : Ah oui, mais c’est des jeunes, des morts jeunes… moi, je trouve que c’est du gâchis… une vieille comme nous qui meurt, bon, normal, mais un jeune, enfin, quand même…
Mme Gaspard : Non, enfin, oui, c’est pas normal !
Georgette : Tu te rends compte, ils se donnent rendez-vous par des messages et ils se soûlent comme ça tout le week-end. Il disent comme ça dans le journal que c’est une vraie plaie. Y’en a partout.
Mme Gaspard : (Reprenant une goutte de son verre) Une vraie plaie. Dans toutes les villes ?
Georgette : Partout, j’te dis, tous les week-ends qu’ils disent dans le journal.
Mme Gaspard : C’est horrible ! Ça devrait être interdit ! T’en veux ma Georgette ? (Elle essuie avec le bas de son tablier un verre qui traîne et le place en face de Georgette)
Georgette : Ah ben, c’est pas de refus, une nouvelle pareille, ça te coupe les jambes… et pis une tite mirabelle je dis jamais non !
Mme Gaspard : Ah, et pis, faite maison, nature, avec les prunes du gros arbre là derrière !
Georgette : Merci ! C’est pas du trafiqué comme dans les bistrots ! Ah les jeunes, ah j’te jure, les jeunes !
Mme Gaspard : Ben tiens, moi, ma gamine…
Georgette : Ta fille ?
Mme Gaspard : Non, la fille à mon Serge, eh ben, l’autre soir elle est rentrée à quatre heures du matin. Le bazar dans l’escalier ! T’aurais entendu ça ! Alors moi, le lendemain, au matin, enfin vers les deux heures de l’après-midi, j’lui ai dit comme ça que l’alcool c’était un fléau, que je lui ai dit, un fléau, un fléau ! Un vrai fléau ! (Elle boit une gorgée)
Georgette : Qu’est-ce qu’elle a répondu ?
Mme Gaspard : Elle a haussé les épaules, la gamine ! Alors moi, tu penses, je l’ai pas lâchée ! Une plaie ! Un fléau ! Et elle avec la tasse de café à la main, appuyée contre le frigo, elle me fait : « Et ton Kasparov, il est mort de quoi ? » Alors, moi, je lui en ai retourné une à la gamine, dis donc, du coup le café a valsé, la tasse en mille morceaux , pis après la gamine à consoler qui pleurait, qui pleurait… eh ben, moi… à la fin je pleurais avec !
Georgette : Je comprends rien à ton histoire Mme Gaspard, tu donnes des baffes, toi ?
Mme Gaspard : Je vais me gêner ! Tu sais, moi, quand on attaque la mémoire à mon Kasparov, je l’ai mauvaise !
Georgette : Attends, c’est qui Kasparov ?
Mme Gaspard : C’est mon bonhomme, tiens, c’t'idée ! Le Kasparov, on l’appelait Gaspard, alors moi ça m’est resté.
Georgette : Ah ben moi, j’ai toujours cru que c’était ton nom , Mme Gaspard!
Mme Gaspard : Ah ben, non, moi, c’est Antoinette Buvry… alors, attends,c’est venu comme ça du vivant de mon Kasparov, un copain à lui il m’a appelée Mme Gaspard : « Dites donc Mme Gaspard, qu’il m’a fait comme ça, vous avez rien contre, si j’emmène votre Gaspard boire un coup au café d’à côté ? » qu’il me dit, avec un ton de rigolade. Qu’est-ce que je pouvais dire, j’aurais dit non, j’aurais pris une torgnole de mon Kasparov !
Georgette : Oh le mien, mon Didier, c’était pareil Mme Gaspard, allez ! Pareil !
Mme Gaspard : Oh, ben, ça me rappelle que des mauvais souvenirs tes trucs dans le journal.
Georgette : Ben, c’est les jeunes, hein, c’est bien de leur faute, hein ?
Mme Gaspard : Ils boivent trop, toute façon !
Georgette : Le week-end, c’est infernal, qu’ils ont dit dans le journal, à rouler sous la table, et les filles avec… je crois que c’est le pire, les filles aussi dis-donc, elle roulent sous la table.
Mme Gaspard : Oh ben, c’est pas nous qu’on aurait roulé sous la table !
Georgette : Oh ben non, alors !
Mme Gaspard : Mon Kasparov non plus il aurait pas roulé sous la table ! Même imbibé jusqu’aux yeux, il était droit comme un I. Ça, c’était un homme !
Georgette : Tu l’as dit ! Le Didier, il faisait tous les bistrots du pays et il rentrait sans tomber dans les escaliers ! C’était le bon temps !
Mme Gaspard : T’as raison, c’était le bon temps ! Non, mais moi, je sors pas d’là, les jeunes, c’est simple, ils tiennent pas l’alcool. Des mauviettes que j’te dis ! C’est pour ça qu’ils meurent comme ça !
Georgette : Ça tu l’as dit ! C’est bien vrai, Mme Gaspard !(Silence)
Mme Gaspard : Tiens, ton Didier, c’est marrant, je l’ai jamais connu.
Georgette : T’a pas eu le temps. Il est mort jeune, oh ben oui, le soir, il faisait tous les bistrots du village qu’on habitait à l’époque, tu te souviens, à l’époque, y’avait un bistrot tous les cent mètres… Ça pouvait pas durer, tu penses!
Mme Gaspard : Ça, ça peut pas faire long feu ! Pareil pour mon Kasparov, que t’as pas connu. Tu pouvais pas le connaître, il est mort à quarante trois ans ; la cuite de trop !
Georgette : Pour bien faire, faudrait interdire l’alcool aux jeunes.
Mme Gaspard : T’as raison … Tu sais des fois j’ai une idée comme ça qui pourrait être utile pour les jeunes !
Georgette : Vaz’y toujours !
Mme Gaspard : Nos maris, ils devraient avoir leurs noms sur la place du village…
Georgette : Je vois pas bien le mérite qu’ils auraient à être là !
Mme Gaspard : On écrirait leurs noms et puis en dessous on écrirait un truc du genre : « Morts au service de l’alcoolisme ! » ou bien : « Buvez, mais pas comme eux ! »
Georgette : Y te vient de ces trucs, toi ! Ben dis donc ! Tu parles d’un goût ! Tiens, à propos de goût, je me reservirais bien une goutte de ta mirabelle, elle est bonne ! Et pis ça peut pas faire de mal ! C’est que du naturel !
Mme Gaspard : Encore une tite lichette, madame Georgette ?
Georgette : Ça fait du bien quèque part, Mme Gaspard !

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Une petite pièce sur le chômage: à propos de « L’anomalie »

Le texte que j’ai mis sur ce blog ces derniers jours a été joué il y a environ quinze ans ; j’étais alors un auteur débutant… il n’est pas sûr que depuis j’aie fait quelque progrès, mais je me souviens nettement que lors de l’écriture je songeais : il faudrait que cette pièce un jour soit démodée, cela voudrait dire que cette tragédie a disparu. La relisant, je me suis aperçu qu’au prix de modifications infimes elle pouvait encore être lue, voire jouée… elle n’avait hélas rien perdu de son actualité.

Elle n’a connu qu’une seule représentation ! Elle servait à introduire une journée anniversaire d’une petite association qui se chargeait de replacer les chômeurs dans la vie active en leur faisant faire des petits boulots. Il m’arrive parfois de recroiser les commanditaires de cette pièce et à chaque fois ils me tapent sur l’épaule. C’est un de mes plus gratifiants souvenirs de théâtre, même si d’autres pièces plus longues et qui ont connu davantage de représentations sont venues naturellement par la suite.

Le rôle de « L’homme » fut alors assuré par un acteur qui était également un travailleur manuel (Fernand Mendes, actuellement à l’hôpital, je te salue ! ), et il montrait au public ses larges battoires ; il défendit ce texte avec une verdeur et une crudité dont je perçois encore les accents violents et angoissés ; il se tenait au milieu du public, en bleu de travail et j’ai douté un moment que l’on avait affaire à un acteur ; tout sortait de son corps de façon tellement naturelle que je me suis interrogé ensuite longtemps sur la nécessité de faire autre chose que ce type de théâtre. Ainsi cette pièce a-t-elle été déterminante pour les nombreux textes que j’ai produits ensuite. J’ai eu la chance énorme d’être joué par des amatrices ou des amateurs, parfois semi professionnels, mais presque jamais par des acteurs de métier. Leur candeur convaincante m’a énormément stimulé et dans les dernières années, les rencontrer d’abord fut une nécessité ; ainsi avons-nous pu jouer la fameuse pièce sur les femmes battues qui, sans les témoignages des actrices, aurait été inconcevable.

L’ensemble est pensé comme un conte naïf revendiqué comme tel. La vingtaine de pièces qui a suivi et les nombreux monologues ne fonctionnent pas autrement. J’ai beaucoup lu de théâtre de toutes les époques et de bien des pays, mais j’avoue oublier tout cela lorsque je me mets au travail. Je ne vois que la scène vide, j’attends, une image vient, puis les actrices et les acteurs futurs s’avancent vers moi en me sollicitant. C’est un théâtre naïf, je l’ai dit, mais c’est un rêve surtout qui fait s’articuler l’ensemble. J’entends des voix et je les retranscris, voilà tout.

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L’anomalie

L’homme :    Regardez-moi ! Normal, hein ? Je suis normal. Ni jeune, ni vieux. Une tête, un corps, des bras, des jambes. Enfin tout, quoi. Tout ce qu’il faut pour faire un homme. Ni courageux, ni lâche. Pas très intelligent, pas trop con non plus, le gars normal. Je suis le type qui va boire un coup avec les copains, qui se fait engueuler par sa femme ; enfin, le type banal. Je regarde le tour de France et les séries américaines. Je suis le citoyen moyen, le bougre qui vote à gauche, qui grogne contre les patrons, en bref le Français bien de chez nous.
Mais c’est drôle, vous allez me dire : qu’est-ce qu’il a ce type, s’il est tellement normal, à venir se planter là devant nous, pour le dire comme ça, tout à trac, bêtement ? Il veut dire quoi ?
La voix :    Vous noterez, cher public, que ses sourcils sont ombrageux, que ses épaules commencent à s’affaisser…
L’homme :     S’affaisser ? Si tu continues tu vas l’avoir, ta fessée, vieille toupie !
La voix:     Non, je ne voulais pas dire du mal de toi, mais regardez, il y a quantité de petits détails qui ne vont pas. Regardez, les mains surtout, les mains tremblantes et inactives, et les plis amers qui se forment au coin de la bouche. Il lui est arrivé quelque chose, mais quoi ?
L’homme:     Vous ne devinez pas ?
La voix:     Non, tu vois, ils ne voient rien.
L’homme:     Ça te va bien de dire ça, toi, la vieille taupe. C’est normal qu’ils ne voient rien. C’est un truc qu’on cache, une anomalie féroce, l’anomalie qui fait de l’homme un animal.
La voix:     Dis-leur, tu vois bien qu’ils ne voient pas !
L’homme:     Non, pas tout de suite, vieille toupie, pas tout de suite. L’histoire, d’abord, l’histoire, mon histoire !
Allons z’ y ! J’ai eu un manque dès ma naissance, un manque terrible ! Non, non, n’allez pas imaginer un deuil quelconque, un truc tragique du genre mort de la mère ou du père, un truc fatal… Non, non ! Simplement, je suis né dans un milieu humble, des gens simples, des vrais pauvres de pauvres. Et quand j’ai grandi, vite, il a fallu que je travaille. Oui, mais quel travail bon dieu, quel travail ? En fait, ça s’est réglé tout seul. Mon père était ouvrier, je suis devenu ouvrier ; et c’est comme ça que j’ai tiré le gros lot du malheur sans jamais avoir pris de billet.
Oh, oui, je sais, on cite toujours l’exemple du type qui est né dans un milieu ouvrier et qui a fini à Polytechnique, ou premier ministre. Mais si on le dit tout le temps, c’est parce que c’est exceptionnel. Sinon, on n’en parlerait pas. Mais un fils d’ouvrier, bon dieu, ça devient ouvrier, le reste, c’est du rêve pour les imbéciles, de l’eau de rose qui coule de la bouche des journaleux et des politicards. La vraie loi de la vie, c’est le pharmacien qui engendre le pharmacien, le médecin le médecin, l’avocat l’avocat, et donc, donc forcément, l’ouvrière met au monde des enfants qui vont à l’usine. La loi de nature vous dis-je, et le premier qui me dit le contraire je lui casse la figure, car c’est humiliant à la fin de présenter ce déterminisme social comme autre chose qu’une évidence ! Le fils d’ouvrier à Polytechnique, ça se produit peut-être, mais c’est une curiosité, rien de plus, et puis vous noterez que le contraire n’existe pas. Le fils de polytechnicien qui va à l’usine, je ne l’ai jamais rencontré. Ni le fils de médecin ou de pharmacien.
La voix:     Mais alors, c’est quoi l’anomalie féroce qui fait de l’homme un animal ? Dis-le !
L’homme:     Attends ! Tu brûles les étapes. Pour une fois qu’on m’écoute, j’aimerais bien prendre mon temps. J’en profite ; alors, ma vieille taupe ne pose pas de questions, pose tes bagages et laisse-moi parler !
Je reprends. Tu vois, l’humiliation, ce sont ces exemples rarissimes et ridicules du fils d’ouvrier qui devient une tête, un chef ! C’est des conneries. Parce que si c’est vrai, moi je passe pour un crétin de première classe et ça tu vois, je ne le supporte pas. J’ai déjà bien assez des humiliations qu’entraîne mon anomalie ! Je ne suis pas plus bête qu’un autre, mais le manque est là déjà, à la naissance, point final ! Pas de pot ! Je suis le fils à « pas de chance », c’est tout !
La voix:     Mais dis-le, ce qui ne va pas, l’anomalie et tout ça !
L’homme:     Écoute, je ne sais pas si c’est bien nécessaire. Les spectateurs ont déjà compris. N’est-ce pas que vous avez déjà compris ? Je lis dans vos regards effrayés que vous découvrez peu à peu le manque, celui qu’on ne veut pas voir et qui existe à des millions d’exemplaires. Vous avez peur, hein ?
Eh oui, je suis le type qui, comme des millions d’autres, cache sa honte entre cuisine et chambre à coucher. Lever, manger, dormir, rien ne se passe que le temps infini de l’attente, le gâchis des jours, la perte totale, l’absence de l’essentiel ! Voyez mes mains blanches qui furent autrefois calleuses.
Ah, ah, vous avez une trouille bleue de me voir, maintenant, moi le gars tout à l’heure normal, voilà que je deviens ce que vous redoutez le plus. Je suis celui que vous ne voulez pas être, c’est pour ça que l’angoisse vous saisit. Vous aimeriez que je me taise, que je me taille, que je me tire une balle. Mais non, je suis vivant, et puisque pour une fois j’ai la parole, je la garde.
Regardez, un beau gars costaud…
La voix:     Eh, tu n’a pas les chevilles qui enflent ?
L’homme:     Non, je persiste et signe, et arrête de m’interrompre, vieille taupe, je suis un beau gars costaud, donc, qui ne demande rien d’autre que ce que les journaleux appellent « la reconnaissance sociale ». Ah, il y en aurait long à dire sur cette fameuse « reconnaissance sociale » ! Ils disent ça les journaleux et les politicards et ils croient qu’ils ont tout dit ! (Silence).
Bon, c’est ça, allez, je le dis, surtout que vous avez deviné, je le lis dans votre gêne, dans vos regards éperdus : oui, oui, oui, je suis chômeur ! Chômeur, chômeur, chômeur !
C’est ça l’anomalie féroce qui fait de l’homme un animal ! La honte de notre temps.
Vous permettez ? (Il roule une cigarette) C’est vraiment marrant, les bonnes âmes, les curés laïcs en col blanc et en cravates voyantes viennent me dire, sur un ton patelin à vomir, qu’il ne faut pas fumer à cause du cancer des poumons, qu’il ne faut pas boire à cause de la cirrhose du foie. Eh, mais Dupont, Durand, Ducon, si tu m’enlèves ça, qu’est-ce qui va me rester ? Mais que veux-tu que je fasse toute la sainte journée, tout le maudit jour, si je n’ai pas le droit de boire et de fumer ? Hein, dis-le, allez, dis-le ?
La voix:     Mais tu n’as pas quelque chose que tu aimes bien faire, je ne sais pas moi, un loisir ?
L’homme:     Ah, ah ! Le loisir, le loisir ! Ah quel mot ma vieille taupe ! Mais je n’ai que ça du « loisir » ! Tiens, je te raconte !
Je me lève le matin dans mon appartement de 30 m carrés de la petite ville perdue dans les brumes, et je me fais un café noir, noir comme mes jours, et sans sucre. Ah oui, j’ai abandonné le sucre. Oh, pas pour des raisons de santé, tu t’en doutes, non, c’est depuis que la fonderie a fermé, depuis que je suis au chômage. C’était trop doux, le sucre ; je préfère l’amertume au petit déjeuner, ça ne ment pas, tu comprends. Pas d’illusions. Avec un sucre, ce serait terrible. Ensuite, je vais boire un café au bistrot d’en bas, un deuxième donc, toujours sans sucre, mais cette fois avec le journal. Je me régale des horreurs du jour et mes mains sont vite noires ; à cause de l’encre du journal ; je m’y frotte les mains, exprès ; oui, ça me rappelle le boulot, les mains noires. Des fois, je passe ma main sur mes joues  et ça fait des traînées, comme j’en avais tous les jours à la fonderie. Avec les larmes, ça coule tout seul, un vrai bonheur !
Et puis je remonte quatre à quatre, vidé, et j’attends midi en roulant des cigarettes. La marquise (c’est comme ça que j’appelle ma femme – au chômage elle aussi – ), la marquise donc, ouvre une boîte. On mâchonne, on boit du onze degrés, on fait la sieste et on se tue à la bière jusqu’au soir ! Télé pour s’enfoncer dans l’oubli, et la nuit, on flotte en faisant semblant de dormir. Ça fait peur non ?
La voix:     Mais à part la fonderie, quand tu ne travaillais pas, tu avais bien des loisirs ?
L’homme:     La pêche, le jardin, les copains, le bricolage.
La voix:     Et les copains, alors ?
L’homme:     Ah, oui, tout à l’heure j’ai dit que j’allais au bistrot avec les copains… mais, braves gens, vieille taupe, vous avez compris que je mentais. Dès que j’ai perdu mon boulot, plus de copains. Ils étaient partis, ou ceux qui sont restés changeaient de trottoir. Ils avaient peur d’attraper le chômage, cette peste noire de notre temps. C’est normal, je ne leur en veux pas ; ils croient que c’est contagieux. C’est tout l’homme ça, superstition et compagnie… et puis, je crois que j’aurais fait pareil…
La voix:     Mais lorsqu’on est demandeur d’emploi, on…
L’homme:     Non, non, non ! Pas « demandeur d’emploi », s’il te plaît ! Du respect, s’il te plaît, pas de mensonge ! Laisse ça aux costards croisés de la pensée unique, celle qui justifie l’injustifiable avec des mots ronflants. Tu dis « chômeur », vieille taupe, compris ? Chômeur !
La voix:     Compris. Je vois, je vois.
L’homme:     Mais non tu ne vois rien, comme d’habitude, tu ne veux rien voir ! « Chômeur », écoute comme c’est laid, comme c’est vrai ! Regarde, écoute, on sent l’accent circonflexe de « chômeur » qui fait comme un toit unique sous lequel tu es coincé jour et nuit ! Et si tu dis « chômeur » en verlan, tu t’aperçois que tu meurs au chaud ! C’est pas un beau mot ça, avec de la vérité autour et dedans ? Qu’est-ce que tu veux de mieux, vieille taupe ? Hein, qu’est-ce que tu en penses ?
La voix:     Je pense que tu te fais du mal.
L’homme:     Eh bien, si tu veux me faire du bien, tu rouvres la fonderie, je récupère mon boulot et tout est bien qui finit bien ! Allez, fais-le !
La voix:     Mais non, ne te moque pas, on ne peut pas revenir en arrière !
L’homme:     Alors ?
La voix:     Mais je veux t’aider, bêta, gros malin…
L’homme:     C’est beau d’insulter un chômeur ! Bravo !
La voix:     Excuse-moi !
L’homme:     Ça va, ça va, n’en rajoute pas ! Quant à m’aider, vieille taupe, mais on n’arrête pas de m’aider ! L’état, ce monstre froid, m’envoie tous les mois quelques glaçons sous la forme de quelques billets de cent euros, juste de quoi payer le pain, les conserves, le café et le pinard. C’est pire que tout, une aide pareille ! Ça te replonge en enfance, quand tes parents te donnaient un franc pour aller acheter des bonbons à l’épicerie du coin ! Tu mesures le progrès ! Le RSA, tu sais ce que ça veut dire ? Le RSA c’est : Rogatons Sociaux pour Anormaux… et après, à la télé, tu vois des gars qui se gobergent alors qu’ils se sont seulement donnés la peine de naître dans un milieu qui leur a tout donné au berceau ! M’aider ? Allez, laisse-moi rigoler !
(La voix se lève dans le public et s’approche de l’homme)
La voix:     Bonjour !
L’homme :    (Il se recule, gêné) Euh, b… bonjour ! Excusez-moi !
La voix:     (riant) Ah non, bel homme ! On ne va pas se dire « vous », plus maintenant, au point où on en est !
L’homme:     Excuse-moi, je te voyais comme une vieille taupe, et tu es là toute fraîche, toute belle !
La voix:     C’est normal, c’est mon nom.
L’homme:     Et tu t’appelles comment ?
La voix:     Espérance, mon nom est espérance.
L’homme:     Ah, ah ! Comme c’est beau… c’est fou ce que tu es belle ! Je ne pensais pas qu’un jour je pourrais parler à une femme aussi magnifique! (Elle rit) Mais, tu sais, je crois qu’il vaut mieux que tu t’en ailles. Tu n’as rien à faire avec un type comme moi.
Espérance :     Tu te trompes. Au contraire ! C’est pour des hommes comme toi que j’existe, que je suis indispensable. Les autres, les bouffis, les aimés, se fichent pas mal de ma présence au milieu d’eux. Ils vivent sans moi, ils végètent sans avoir envie de me voir. Banals et froids, ils ne sentent même pas que je les hante tranquillement. Tandis que toi…
L’homme:     Je comprends. Et je crois même que nous avons un point commun.
Espérance :     Ah, tu vois…
L’homme:     Oui, avec les chômeurs par millions, y a plus beaucoup d’espérance aujourd’hui ; au fond, c’est comme moi, tu es en chômage technique…
Espérance :    On peut dire les choses ainsi. Encore que, justement, entre chômeurs, on a fondés une association.
L’homme:      Tu ne manques pas de culot !
Espérance :    Audace et espérance sont des sœurs siamoises, bel homme ! Soyons concrets si tu le veux bien. Tu sais faire du jardin, tu bricoles… tu pourrais aider. Il y a des tas de gens qui ont besoin de tes capacités !
L’homme:     Mes capacités ? Attends, tu as déjà vu à la télé une collision entre deux trains ? Les wagons disloqués, tu vois ? Eh bien, c’est à peu près l’image de ma colonne vertébrale après vingt cinq ans de fonderie.
Espérance :    Ne t’échappe pas, ne te dérobe pas. Je sais tout cela, je sais. Mais tu pourrais tout de même rendre service ; les gens ont besoin de tes doigts d’or, de ton astuce ; tu sais, il y a toujours un volet disloqué, un gazon à tondre, une machine à réparer. Et les gens sont désemparés, ils perdent un temps infini, ils s’énervent, ils passent des week-ends de chien. Et puis, il y a les personnes âgées, les malades… Tu ne veux pas aider au lieu d’être aidé ?
L’homme:     On peut toujours essayer ; ça ne mange pas de pain, ça ne mange pas de pain…
(De son bras elle entoure les épaules de l’homme ; ils tournent le dos au public et s’éloignent tandis qu’elle continue de parler et qu’il hoche la tête)
Espérance :    Tu comprends, tu pourrais par exemple aller chez… , tu sais, elle habite pas loin; elle a un problème de lumière et, tu vois, tu pourrais..

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Les méfaits du tabac (monologue)

Cette scène sert d’introduction à la pièce: « Addictions et Contradictions ».
(L’actrice entre en scène en refermant le plus silencieusement possible une porte fictive.)
Voilà ! Voilà ! Voi-laaaaa ! (Au public) Permettez… euh… attendez. Voilà ! Ouf, ça y est ! Elle est bien fermée, ouf ! Oui, euh…( Elle s’avance sur la pointe des pieds comme si elle voulait faire le moins de bruit possible). J’arrive, là, mais je ne sais pas quoi vous dire, c’était pas prévu comme ça ! Mais bon, j’ai quitté les coulisses, je n’en pouvais plus… et dans un théâtre quand on quitte les coulisses, on se retrouve où ? Je vous le demande… ben oui, sur la scène bien sûr, c’est pour ça que je suis là.  Oui, faut que je vous dise, oui, elles fument toutes là-bas, dans les coulisses ! Oui, oui, je sais, c’est interdit, oh ben oui, oh ça je sais, oh je sais bien, (Elle crie presque) hélas, hélas! Attendez faut pas que je parle trop fort elles risquent de m’entendre… mais vous savez pas comment elles ont fait les furies ? Elles ont ficelé le directeur du théâtre comme un saucisson et lui ont mis un ruban adhésif sur la bouche, puis elles ont allumé leurs clopes ! Non, mais les drogués, c’est un vrai malheur, une vraie tragédie, elles feraient tout pour… (Elle tousse) Vous voyez les furies, je vous le disais, elles vont me refiler le cancer de la gorge, des poumons et des orteils… euh non les orteils, je crois pas… mais surtout c’est pour ma gorge que je crains, vous pensez, une actrice, sa gorge c’est son gagne-pain… Alors quand je les vois fumer comme ça… j’allais dire : quand je les entends fumer comme ça… eh oui c’est qu’elles toussent les malheureuses, si vous saviez… oui, donc, moi quand elles fument comme ça, j’en ai mal à la gorge, alors c’est pour ça, je me précipite sur la scène, c’est mon refuge, enfin j’ai peur pour ma gorge, mon larynx, enfin, j’ai peur pour moi tout entière et du coup, j’aime mieux être sur scène que dans les coulisses… le problème, c’est que c’était pas prévu comme ça et je ne sais pas quoi vous dire (Elle tousse)… enfin, c’est mieux d’être là à dire du mal des copines qui fument, que de risquer le cancer de la prostate… euh qu’est-ce que je raconte, le cancer de la rate… oui, j’ai oublié de vous dire, oui, parce que si on fume on risque d’attraper le cancer de tout ce que vous voulez, si, si, ils l’ont dit l’autre jour à la télé…D’ailleurs ils ont parlé aussi du tabagisme passif…Oui, le tabagisme passif, c’est pour ça que j’ai fermé la porte. Comment ? Le tabagisme passif qu’est-ce que c’est ? Ah, vaste question, vaste question !  Attendez, juste un exemple comme ça. Voilà, vous êtes dans un bistrot, assise là, toute seule, déprimée (forcément puisque vous venez d’arrêter de fumer) et vous croisez le regard d’un mec, un brun aux yeux verts, et là donc vous vous sentez envahie d’un immense bonheur… (Silence) Euh, non, là je confonds avec le coup de foudre… oui, oui, oui, excusez, c’est parce que dans une autre pièce je joue ce rôle là, le coup de foudre tout ça, alors ça vient interférer, je confonds, excusez-moi… Vous comprenez, là j’improvise hein, faut pas trop m’en vouloir. Oui… euh, j’en étais où? … Ah oui… le tabagisme passif, la vache de tabagisme passif… c’est quand vous respirez les cigarettes des autres…  Oui, c’est interdit de fumer dans les lieux publics, oui, je sais, mais c’est tout récent et dieu sait combien j’ai fumé les cigarettes des autres… je n’en avais jamais sur moi ; ils disaient : tu vas arrêter de nous taxer nos clopes, toi, qu’ils me disaient… non,  non, je me trompe, ça, c’était quand je fumais encore… Non, le tabagisme passif en fait, je le vois bien, je ne vais pas vous expliquer, vous savez ce que c’est… (Très vite) En gros c’est quand les autres fument, que vous fumez pas, mais que vous fumez quand même, parce que vous fumez leur fumée… C’est clair non ? (Elle reprend un débit normal) Remarquez à ce compte là, à y bien réfléchir, faudrait interdire aussi le soleil : ben oui, le soleil = le cancer de la peau. Du coup, du coup… sans le soleil, y’aurait plus de voitures qui se ruent vers le sud puisque le soleil serait interdit, ce qui fait qu’en juillet et en août, avantage collatéral, on ne respirerait plus les carburants qui font les bronchiolites des petits. Car à y bien réfléchir, les bagnoles, ça aussi c’est une forme de tabagisme, enfin c’est du diéselisme passif. Ça vous bourre les poumons de cochonneries aussi. Donc, plus de soleil, allez, on interdit le soleil…(Elle hésite)… Allez, on interdit le soleil, d’accord ? Vive la pluie ! Non, attendez, qu’est-ce que je raconte ? Attendez, je crois que je me perds un peu là, excusez-moi, j’improvise… Reprenons !
Oui, donc je préfère être là avec vous qu’avec elles dans les coulisses. Tiens, je vais vous dire un truc (Elle tousse) … c’est incroyable que je tousse comme ça, elles m’ont peut-être refilé le cancer des poumons… oui, un truc à vous dire… Voilà, en fait, comme je suis obligée de me réfugier sur la scène, en fait, vous me sauvez la vie, je vous dois la vie, heureusement que vous êtes là, oui, sans vous je n’aurais aucune raison de venir sur la scène, merci à vous… Si, si, je vous en prie, voilà merci, merci, merci, sans vous je serai morte, si, si… Ah ben si, merci ! Morte que je vous dis, enfin… peut-être pas morte quand même, non peut-être pas (Elle tousse)… Oui, parce que ça ne vient pas tout de suite, le cancer, c’est sournois, ça rampe à l’intérieur, ça peut durer des années, ça vous gratouille les branchies… non, attendez, c’est pas les branchies, c’est les bronches, voilà, oui, les bronches… les branchies c’est le truc des poissons, vous savez sur le côté le petit clapet qui s’ouvre et qui se ferme… tiens à propos de clapet qui s’ouvre et se ferme, je ferais mieux de le fermer, parce que si elles apprennent que je les ai critiquées, ça va barder pour ma fiole… Attendez, non, juste un truc avant qu’elles arrivent, vous dites rien, hein, chuuuut, vous dites rien, chuuut…

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La vie en rose (petite scène de théâtre)

(En chemise de nuit, la tasse à café sur la table basse, elle se fait les ongles assise dans le canapé. Un CD passe à fond « La vie en rose » chantée par Édith Piaf. Il entre et cherche partout.Durant toute la scène elle reste dans le canapé ; lui, en agitation perpétuelle, ne s’assied jamais,marche de long en large.)
Lui : (Tout le dialogue, jusqu’à ce qu’il éteigne le CD, sera dit en criant, pour dominer la voix de la chanteuse)
T’as pas vu mes clefs ?
Elle : Quoi ? J’entends rien !
Lui : Mes clefs, tu les as pas vues ?
Elle : Non !
Lui : Hier soir je les avais posées sur le guéridon de l’entrée !
Elle : Ben, elles doivent y être encore !
Lui : Non, j’ai regardé, y’a rien !
Elle : Ben alors je sais pas.
Lui : Non, mais réfléchis bon sang !
Elle :  Je peux pas, tu vois pas que je me fais les ongles ?
Lui : Non, mais ça t’empêche pas de…
Elle : Si, moi, quand je me fais les ongles faut que je me concentre.
Lui : Baisse la musique nom de dieu !
Elle : Je peux pas. Je me fais les ongles, j’te dis, fiche-moi la paix !
Lui :  Bon, ben, moi je l’éteins, ta vieille là elle me stresse, elle m’empêche de réfléchir ! (Il éteint le CD) Ouf ! On respire !
Elle : T’es gonflé. Tu me demandes même pas ! T’aimes pas Édith Piaf peut-être?
Lui :  J’aime pas les vieux.
Elle : Moi, je l’aime bien, cette femme. Tu manques pas d’air de couper une chanson aussi belle !
Lui : Non, mais moi, dans une demi-heure faut que sois au taff !
Elle : Eh, c’est Édith Piaf, mon gars ! Tu te rends pas compte la vie qu’elle a eue !
Lui : Mais arrête de me casser les pieds avec cette vieille !
Elle : T’as pas vu le film ?
Lui : Le film ? Non, mais qu’est-ce que tu me parles de ça ! Je cherche mes clefs.
Elle : Oui, ben trouve-les tout seul et me harcèle pas. Déjà que t’as éteint le CD. Moi, c’est le seul jour où je suis tranquille !
Lui : Ah les profs, j’te jure. Tiens, y’en a qui croient que quand on est mort on se réincarne en chien ou en crocodile…
Elle :  Je vois pas le rapport.
Lui : Eh bien, moi, dans ma seconde vie je me réincarne en prof. On fout rien dans ton métier. Quatre jours par semaine que ça bosse, ça. Tout le reste, congé !
Elle : Jaloux ! Arrête de dire du mal de mon boulot ! Tu sais pas ce que c’est, toi, trente mômes !
Lui : Oui, oh, ça va ! Aide-moi plutôt à trouver ces bon dieu de clefs ! (Silence)
Elle : C’est marrant ça me rappelle un truc !
Lui :  Quoi ?
Elle : Quand j’étais petite et que mes deux frères cherchaient un objet perdu, il me disaient : concentre-toi !
Lui :  Et alors ?
Elle : Ben je me concentrais et j’avais un flash dis donc ! Je disais : t’as regardé sur le frigo ? Et hop, le truc était retrouvé, ils étaient tout contents !
Lui : Pourquoi tu me racontes ça ?
Elle : Ben, t’as regardé sur le frigo ?
Lui : Bien sûr que j’ai regardé, tu me prends pour qui ?
Elle : Écoute, au lieu de m’agresser tu ferais mieux de chercher.
Lui : Mais je ne fais que ça de chercher ! Tu pourrais m’aider nom de dieu ! À deux ça irait plus vite. Dans une demi-heure faut que je sois au garage. J’ai des clients qui m’attendent.
Elle : Ben moi, non, tu vois ! Et je m’en fous royalement…Tiens, voilà que je me suis foutu du vernis à côté !
Lui : Les époux se doivent mutuelle assistance, a dit le maire quand on s’est mariés.
Elle : Pfff ! T’es nul, toi ! On n’est même pas mariés. On est pacsés, alors…
Lui : Ah oui, c’est avec mon ex qu’on s’était mariés. T’as raison.
Elle : Bien sûr que j’ai raison !
Lui : Ouais ouais, ça va ! Mais je suis sûr que dans le papier du pacs qu’on a signé il est question d’assistance mutuelle !
Elle : Je sais pas, j’ai signé sans regarder, j’ai regardé les mouches voler en attendant qu’il ait fini son baratin le mec.
Lui : Oui, ben moi j’en suis sûr !
Elle :  C’est bien, tant mieux !
Lui : L’assistance mutuelle, ça y’est dans le pacs !
Elle :  Oui, ben ça va ! Qu’est-ce que tu peux être légaliste !
Lui : Ça veut dire quoi ça légaliste ?
Elle : Ah là là ! Légaliste cela signifie que l’on s’en tient à la loi… et point final.
Lui : Ouh, les profs ! Intellos ! Prise de tête ! Qu’est-ce que j’avais besoin de me marier à une prof !
Elle :  Arrête ! En plus on n’est même pas mariés !
Lui : Ouais ! On l’a déjà dit. Enfin tout ça, ça me fait pas retrouver mes clefs !
 (Elle chante « La Vie en Rose » : quand il me prend dans ses bras/ il me parle tout bas/je vois la vie en rose)
Lui : Arrête de chanter ça, je vais l’avoir dans la tête toute la journée ! Et ça m’énerve !
Elle : Ben dis-donc, on est mercredi, je suis chez moi et…
Lui : Tu es chez nous d’abord, pas chez toi.
Elle : Ah, ici, je suis pas chez moi, elle est bonne celle-là ! Ben tu risques pas de m’y voir longtemps chez nous… si t’as ça dans le crâne mon petit bonhomme !
Lui : Ton petit bonhomme, le jour où il s’est pacsé il aurait mieux fait de… Bon, elles sont où ces vacheries de clefs ?
Elle : Ah si tu veux qu’on se sépare, ça ne tient qu’à toi… ou à moi d’ailleurs, c’est ça qu’est bien dans le pacs,  un seul décide et c’est la séparation ; ah la belle invention!
Lui : Attends, attends, arrête ton délire !
Elle : J’arrêterai si je veux !
Lui : Oui, bon, attends ! Ça y est, je sais ! Hier c’est toi qui as pris ma bagnole pour aller chez Aline !
Elle : Non, j’ai pris MA voiture, elle est bonne celle-là encore, vlà que c’est de ma faute maintenant !
Lui : Oui, c’est de ta faute ! Tiens je vais regarder dans tes affaires !
Elle : T’as de la chance que je me fais les ongles, sinon tu t’en prendrais une !
Lui : Je voudrais bien voir ça !
Elle :  Touche pas à mon sac !
Lui : T’as des choses à me cacher ?
Elle : Oui… Non… enfin, laisse ça tranquille, repose ce sac !
Lui : Ouais, ouais… bon… (Il repose le sac. Il se tâte le corps) Bon dieu de bon dieu. J’ai changé de pantalon ce matin, je te parie que… (Il sort. Elle chante « La Vie en Rose »)
Lui : (Revient en brandissant les clefs) Je les ai ! Ouf ! Je file ! On mange quoi ce soir ?
Elle : On se fait un restau. J’ai pas envie de passer mon mercredi à…
Lui : Mais on est déjà tous les deux à découvert à la banque, tu rêves ou quoi ?
Elle : (Menaçante) Ouais, je rêve mon bonhomme, je rêve, je rêve même drôlement, si tu veux le savoir !
Lui : On en reparle ce soir.
Elle : File, t’es déjà en retard !
Lui :  Arrête de me donner des ordres !
 (Il claque la porte. Elle se lève et chante « La Vie en Rose »)

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La fusion (scène de théâtre)

Deux chaises et deux tables séparées par une cloison fictive ; au pied de chaque table une poubelle de bureau : la situation des objets est parfaitement symétrique pour le spectateur, les tables et chaises se situant à égalité d’espace aussi bien en largeur qu’en profondeur. Christine est côté jardin, Bertrand côté cour, chacun est assis sur sa chaise. Elle écrit sur un bloc de feuilles. Bertrand repose sa tête sur ses bras croisés sur la table et semble sommeiller. De temps à autre il redresse la tête, on le voit souriant, puis il repose sa tête tout le temps que dure le monologue de Christine.

 

Christine :         (La voix est solennelle lorsqu’elle lit ce qu’elle écrit et redevient naturelle lorsqu’elle réagit à son texte) « Je t’écris cette lettre, mon cher… » (Elle hésite, jette la feuille) Non, non, ça c’est nul ! : « Mon très cher Bertrand… » Non, non, non, zut alors ! (Elle barre, puis déchire la feuille et la jette au panier) « Mon amour… » (Elle se recule en faisant grincer la chaise, elle se balance un moment sur les deux pieds arrière de la chaise) Voilà, c’est bien ça, mon amour, c’est très bien (Elle tape sur la feuille de son stylo), c’est tout à fait ça, je suis son amour, il est mon amour… Continuons : « Je veux te dire que je ne peux pas vivre sans toi ». (Elle relit, lève les yeux) Non, non, ça c’est trop direct, et puis ça n’est pas dans le ton allons, réfléchis, réfléchis ! (Elle barre, puis jette la feuille) « Mon amour, je pense à toi toujours depuis notre rencontre… »  (Elle barre, se lève d’un bond, la feuille pendante à la main. Elle s’adresse au mur fictif la séparant de Bertrand) Tu vois, rien ne me vient, je voulais… je voulais te glisser un mot sous ta porte, mais non, vraiment, ce que je veux c’est le baiser que nous avons échangé dans l’ascenseur. Quelle idiote d’avoir dit que j’avais à faire et que… et que… oh, je t’aime tant que ma nuit fut pleine de tes bras, de ton sourire, ai-je rêvé, dis-moi ai-je rêvé ? Ah oui, je t’ai vu toute cette nuit, tu me tendais les bras (Elle tend les bras, lâche la feuille) Quelle idée stupide de lui faire un mot ! Bien une idée de gamine ça ! Tu n’es qu’une gamine ! (Elle pose ses mains sur la paroi fictive et Bertrand de l’autre côté s’est levé aussi et pose ses mains contre les siennes.)

Bertrand :         Comment te dire derrière ce mur qui nous sépare que depuis hier soir le monde a basculé. Oh, Christine, le moment qui a suivi notre baiser où nous avons échangé nos prénoms. Ce furent nos seuls mots. La terre semble avoir cette nuit tourné dans l’autre sens… non, qu’est-ce que je raconte ? Ton baiser me semblait pourtant sincère pourquoi n’avons-nous pas passé ce samedi soir ensemble ? Et quelle pauvre nuit pleine de rêves agités. Je te vois, je te vois… non, justement, je ne te vois pas, je t’entends, c’est curieux comme j’entends tes pas, le bruit de l’eau qui coule dans l’évier, j’ai l’impression que tu chantes… non, tu ne chantes pas… (timidement) tu chantes ?

Christine :         Je suis là, je suis sûre de toi, je l’ai senti à tes bras qui me serraient ; comment se fait-il que j’ai osé te dire que j’étais occupée ? (Ils lâchent leurs mains) Mais je n’avais rien à faire. C’est drôle déjà l’autre jour, je t’ai croisé dans l’escalier, quand il y eu cette panne d’ascenseur. J’ai vu tes yeux verts, ton teint d’enfant, tes pas sûrs qui sonnaient comme un appel que je n’ai pas voulu entendre. Quelle ironie d’habiter à deux doigts de celui que l’on aime ! Quelle bêtise de t’avoir dit que j’étais occupée. Tu as dû croire que…

Bertrand :         C’est bizarre, j’ai eu l’impression que tes cheveux tes bras tout ton corps me voulaient, mais lorsque tu m’as dit gênée que tu ne voulais pas entrer avec moi dans mon studio, j’ai bien entendu que tu te forçais. Mais au fait, oui, c’était ça qui m’a retenu, peut-être es-tu déjà comment dire, déjà prise… déjà occupée des pensées d’un autre, ça ne peut être que ça, je ne vois pas d’autre explication, peut-être es-tu pleine de la présence d’un qui n’est pas moi et tu m’as embrassé pourtant… pourquoi ? Je n’ai pas rêvé, c’était sincère pourtant, pourtant, toute cette nuit que nous aurions pu passer ensemble, tu es déjà mon amour alors que tu ne le sais peut-être pas. Oh, tant de peut-être ! Je devrais…

Christine :         Ce n’est pas rien de donner un baiser, un vrai baiser long et doux… si tendre. Que te dire maintenant ? J’ai eu peur ? Oui, j’ai eu peur.

Bertrand :         Je t’entends, je te vois, non je ne te vois pas. J’ai eu peur quand tu m’as dit : « Non, excuse-moi, je suis occupée ». Tu m’as doucement repoussé. Je t’ai crue. Je n’aurais pas dû. Non, j’ai bien fait. Par respect je crois. Mais j’aurais dû aggraver ma voix, et j’ai parlé du bord des lèvres, j’étais tellement ému, c’était trop doux. Oui, trop tendre…

Christine :         J’ai pensé toute la nuit que tu étais peut-être comment dire, pris par une autre, déjà pris, déjà occupé dans ton esprit par une autre, mais alors pourquoi m’as-tu prise dans tes bras, comment interpréter ce beau geste timide et ferme à la fois. Tu es timide ? Tu es pris par une autre ?

Bertrand :         (Il pose ses mains sur la paroi et elle pose ses mais contre les siennes une nouvelle fois) Oh c’était tendre, c’était doux, je n’ai jamais connu quelqu’un comme toi ; brune, yeux en amande, je t’ai rêvée, ah oui, tiens, au fait, je ne me souviens plus. C’est tellement confus. Peut-être as-tu les cheveux châtains ? Oh, je ne sais plus ; je me souviens de tes bras voilà, oui tes bras qui me serraient si fort que je n’ai pas osé respirer. Je m’en veux d’être si timide. Je suis tellement farouche… farouche… farouche… J’ai peur de quelque chose ? (Sans le vouloir elle ôte ses chaussures comme en un geste machinal) Un bruit, tiens, de l’autre côté. Là je ne rêve pas. J’appelle, tant pis… (Murmure) Tu es là ? Dis-moi tu es là. Dis, dis-moi ! (Il parle plus fort) Si tu es là parle-moi, je t’en prie.

Christine :         (Elle ôte ses mains et colle son oreille à la paroi fictive) Je te parle là, je t’entends, on dirait que tu parles au mur. C’est pour moi. C’est à moi de refaire ce que j’ai empêché hier. C’est à moi ? Oui, c’est moi qui ai refusé, disant que j’étais occupée. Je dois réparer ça. Je vais l’appeler.

Bertrand :         (D’une voix forte) Christine, tu es là ?

Christine :         (D’une voix forte) Oui, je suis là. Je t’entends. Tu es réveillé ? Dis, tu es réveillé ?

Bertrand :         Quelle question !

Christine :         (Elle crie)Attends j’arrive ! J’ai besoin de… j’ai besoin de

Bertrand :         J’ouvre…

                        (Ils se précipitent sur le devant de la scène et s’étreignent)

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Pièce sur la révolution française

Cette pièce, que j’ai écrite en novembre 2009, a été jouée mercredi 17 février 2010 au théâtre d’Hirson en langue anglaise par des jeunes gens et jeunes filles venus de cinq pays européens. En voici la version française (voir l’article d’hier qui décrit le contexte de cette représentation).

I

(Les cahiers de doléances)

(Cinq personnages assis autour d’une table : quatre paysan(ne)s Hubert, Georges, Raymond et Simone ; Monsieur Duplessis en habit de bourgeois note, plume en main, sur un gros cahier, les doléances des paysans.)

Le Hibou :        (Il arrive habillé en diable, sur la pointe des pieds, très lentement, le doigt sur la bouche et murmure : « Chut ! Chut ! ». Les cinq font semblant de parler pendant l’intervention du Hibou qui s’approche du public.)

                        Je suis le Hibou de Paris. On est en septembre 1788 et ces braves gens de Nogent sur Seine remplissent leurs réclamations pour le roi. Moi, je suis partout et nulle part. Je vole de lieu en lieu pour écouter leurs doléances. Je suis une sorte de témoin. C’est beau, n’est-ce pas, regardez-les ! Ils sont si touchants, si mignons ! Vous savez, ils ignorent encore qu’en ce moment ils écrivent l’histoire… pas celle du petit chaperon rouge ou du chat botté, non, non… ils rédigent l’Histoire avec un grand H. On sent dans l’air comme un vent qui se lève, une bourrasque va soulever l’Europe. Les pauvres petits, ils sont innocents… vous entendez dans l’air du soir leurs murmures plaintifs et tellement justifiés. Allez, tendez l’oreille, c’est si émouvant… allez, je m’écarte… je les laisse se disputer… Ah, une chose encore, essayez de ne pas trop vous moquer. À tout à l’heure mes petits et soyez bien sages… (Il s’éloigne sur la pointe des pieds comme il est venu, tandis que les voix se font enfin entendre)

Hubert :           Et ma vache ! La Rosine qui donnait tout mon bon lait… elle est morte, j’avais plus de foin à lui donner. Note-le Duplessis, note-le !

M.Duplessis :   Ce n’est pas le problème du jour, allons, Hubert ! On n’est pas là pour les vaches mais pour les hommes qui meurent et qui souffrent tous les jours.

Hubert :           Oui, mais si j’ai plus de lait, c’est pas moi que je souffre peut-être ?

M.Duplessis :   Bon, alors, pour sa Rosine, je le note ou pas ?

Georges :         Non, non ! Nous c’est du sel qu’il nous faut ! On mange tout fadasse, et comment qu’on conserve les jambons ? Sa Rosine elle peut bien crever, c’est pas ça qui nous donnera du sel !

Raymond :       Et les impôts imbécile ! C’est encore bien plus important ! La soupe sans sel, les vaches sans foin… d’accord ! Mais regarde mes nippes ; en lambeaux : et en plus l’hiver dernier rappelle-toi ce qu’on a eu froid. On se gèle. Les impôts nous étranglent.

Hubert :           Rosine, elle est pas importante, peut-être ? On a dit qu’on écrivait nos doléances. Moi, je veux du foin.

Georges :         C’est toi qui es bête à manger du foin. C’est le sel qu’il nous faut !

M.Duplessis :   Soyons sérieux messieurs, pour être crédibles auprès du Roi il faudrait que….

Simone :           Non, c’est Raymond qui a raison ! Les impôts, les impôts, les impôts !

Tous :              (scandent) Les impôts ! Bai//ssez les impôts ! Les impôts !

M.Duplessis :   Attendez !(Il note) « Il faudrait baisser les impôts afin que nos paysans puissent nourrir leurs animaux et se procurent du sel… » Ça vous va, ça ? (Ils font oui de la tête)

Georges :         Ouais, ouais… mais l’hiver dernier… rappelez-vous bande de buses…

Hubert :           Buse toi-même…

Georges :         … rappelez-vous quand on a eu si froid. Et on était morts de faim quasiment !

M.Duplessis :   Voilà, ça je le note. Donc je…, j’écris : « … trouver une solution concrète afin d’éviter une nouvelle disette. »

Simone :           C’est clair ! Quand que t’as huit morveux à nourrir, c’est drôlement coton ! Faut à manger.

M.Duplessis :   Bon, ben, ça y’est c’est écrit. J’ajoute : « …surtout lorsqu’il y a des enfants. »

Hubert :           Moi, avec Marguerite, on n’a pas d’enfants, on s’en fiche !

M.Duplessis :   Non, ça y’est c’est écrit, n’y revenons pas !

Hubert :           Oui, mais les vaches, ça passe avant les gosses !

Raymond :       Mais de quoi tu te plains ! T’es le plus riche de la ville, non mais, t’es gonflé !

Georges :         À bas les riches ! Donne-nous tes sous !

M.Duplessis :   Attendez ! Nous n’en sommes pas encore aux inégalités.

Simone :           Moi, y’a un renard qui a attaqué mes poules ! Plus de poulets, plus de poules, plus d’œufs… la catastrophe. Qu’est-ce qu’on peut faire ?

Raymond :       C’est la faute aux nobles, ils veulent pas qu’on chasse… tu parles d’un truc, toi, alors que le gibier grouille partout dans la campagne et qu’on a parfois tellement faim…

Hubert :           Oui, faudrait avoir le droit de les assassiner !

Raymond :       Qui ça ? Les nobles ?

Hubert :           Mais non, crétin ! Les bêtes sauvages !

Raymond :       Crétin ! Toi, tu vas voir quand on va s’en prendre aux riches !

M.Duplessis :   (indifférent à ces remarques, écrit) « Nous exigeons »… ça va exigeons ?

Hubert :           Oui, oui !

M.Duplessis :   Bon, je reprends : « Nous exigeons par ailleurs l’autorisation de chasser les animaux nuisibles ou non… » ça vous va ? (Ils font oui de la tête)

Georges :         Vous allez dire que je change de sujet, mais… et pourquoi le Roi, il viendrait pas nous voir à Nogent ?

Simone :           Il croit sûrement qu’on a la grippe H1 N1 ! Il a peur de la contagion !

Raymond :       Oui, il a peur de nous ! C’est sûr !

M.Duplessis :   Du calme ! Du calme ! Je résume : « Nous aimerions que le Roi soit plus proche de ses sujets afin qu’il prenne la pleine mesure de nos difficultés réelles. » Ça vous va ?

Tous :              Ouais, ouais… bof, bof ! Ouais, si tu crois pas celle-là ! bof bof !

Raymond :       Enfin, Duplessis, heureusement que t’es là ! On ne sait même pas écrire …

Simone :           Bon, tout ça c’est bien beau, mais…

Hubert :           Les vaches n’attendent pas ! Salut la compagnie ! (Il s’en va)

Simone :           Et moi qui ai laissé les gosses dans la basse-cour ! (Elle s’en va)

Georges :         Faut que je range mes provisions avant l’hiver… enfin ce qu’il me reste à manger ! (Il s’en va)

Raymond :       Eh, attendez-moi ! (Il s’en va)

M.Duplessis :   (Se redresse lentement en posant la plume, s’essuie le front) Ben, ça va pas être de la tarte cette affaire. Enfin, on va envoyer ça au Roi, on verra bien, mais ça va gronder drôlement à Versailles… ils vont être bien étonnés…

II

(Les états généraux)

                        (Le Hibou arrive sur la pointe des pieds.) Salut mes amis, me revoilà ! Ouh ouh ! Quelle affaire, mes amis, quelle affaire ! Ouh là là ! Des émeutes tout l’hiver et au printemps 89… ça gronde, ça gronde… et le Roi a réuni les États Généraux le 5 mai ! Tiens voilà le délégué de Nogent sur Seine qui en revient, il va faire son compte rendu des premier débats (Monsieur Duplessis entre) ; Monsieur Duplessis, m’est avis que tu vas avoir la partie difficile. Voyons comment il va s’y prendre pour leur présenter la chose ! Ah, ah ! Mon gaillard ! (Une foule arrive représentée par trois acteurs. Le délégué monte sur une chaise) Ouh là, pourvu qu’il ne se casse pas le nez par terre, ce serait mauvais signe, mes enfants ! On le sent, ça râle, ça râle, ça grogne, ça rouspète ! Drôlement pas contents, je vous le dit ! Mais chut ! chut ! Écoutons, écoutons…

M. Duplessis :  Mes amis, mes amis… vous allez être satisfaits !

Tous :              Ah ! Ah ! Ah ! Enfin !

Raymond :       Dis-nous Duplessis y’avait du monde ?

M.Duplessis :   Eh bien… eh bien…

Hubert :           T’étais tout seul avec le Roi ou y’avait du monde ?

M.Duplessis :   Arrêtez de plaisanter avec ces choses-là !

Hubert :           Bon, alors, c’est beau, Paris ?

M.Duplessis :   Ce n’était pas à Paris… c’était à…

Hubert :           M’enfin, t’es bien passé par Paris ?

M. Duplessis :  Oui, mais vous savez…

Hubert :           Bon, ça va, ben, c’est tout ce que je voulais savoir… t’énerve pas !

Simone :           Et la salle où que vous étiez, elle était belle la salle ?

Raymond :       Et y’avait des femmes ? Elles étaient belles ?

Hubert :           Y’a eu une messe pour l’ouverture, ça je le sais…

Raymond :       Bon, alors, on a parlé des récoltes ?

M. Duplessis :  Calmez-vous, mes amis, calmons-nous. Oui, nous étions très nombreux, d’autant que les représentants du Tiers État…

Raymond :       C’est quoi d’ça, le Tiers État ?

M.Duplessis :   Ben c’est nous espèce de ballot !

Raymond :       M’insulte pas toi avec tes grands airs là , c’est pas parce que t’es allé voir le Roi que…

M.Duplessis :   Le Tiers État c’est nous ! Tous ceux qui ne sont pas nobles et qui n’appartiennent pas au clergé !

Simone :           Ben dis-donc, ça fait du monde !

M.Duplessis :   C’est pour ça que nous avons exigé d’être représentés par un nombre égal à celui de la noblesse et du clergé réunis.

Simone :           C’est bien ça ! Très bien ! Bravo !

Hubert :           On a dit que le Roi s’était endormi pendant une séance. C’est vrai ?

M.Duplessis :   Oui, c’est vrai… c’était pendant le discours de Necker.

Raymond :       Qui c’est d’ça, Necker ?

M. Duplessis :  C’est le contrôleur général des finances, autant dire c’est lui qui tient les cordons de la bourse quoi… les sous, c’est lui !

Raymond :       Oui, c’est comme ma femme à la maison, quoi…

M.Duplessis :   Attendez, ne m’interrompez pas tout le temps !

Simone :           (à Raymond) Oui, toi, tais-toi ; on a rassemblé de l’argent pour que tu ailles nous représenter là-bas, alors… réponds-nous !

M.Duplessis :   C’est quoi, la question ?

Hubert :           Necker… allez, raconte !

M.Duplessis :   Eh bien… euh, il a fait un discours sur l’état des finances du royaume.

Hubert :           C’est pas brillant, on a compris… et après ?

M.Duplessis :   Et alors nous, le Tiers État on a demandé le vote par tête…

Raymond :       Ouh lààà, explique !

M.Duplessis :   Chaque représentant a son vote et on ne vote plus par les ordres : la noblesse le clergé et le Tiers État, on vote chacun individuellement !

Raymond :       Ben, c’est normal, non ?

M.Duplessis :   Oui, mais au début la demande n’a pas été prise en compte. Le Roi a fait ça (Il fait un geste de refus négligent et hautain du bout de la main)

Raymond :       Il a fait ça ? C’est pas un bon Roi.

Hubert :           Et vous vous êtes laissés faire comme des lavettes que vous êtes.

Simone :           Tu penses, je te l’avais dit, moi…J’aurais dû y aller… je lui aurais dit moi, au Roi, mes poules et les renards…

Hubert :           Qu’est-ce que tu racontes, tu sais même pas lire… et puis tes poules et les renards, le Roi s’en fiche !

Simone :           Oui, bien sûr je sais pas lire… et alors… j’ai une langue comme tout le monde… je sais parler… c’est’y en plus une raison pour se faire envoyer sur les roses… voilà ce que je lui aurais dit au Roi… moi… voilà…

M.Duplessis :   Ne vous en faites donc pas, cela ne fait que commencer… il est question que nous nous réunissions à part pour fonder une Assemblée Nationale…

Raymond :       Tu penses que le Roi va laisser faire, mon œil !

Hubert :           Ouais mon œil ! Ça c’est bien dit ! Comme d’habitude on s’est fait rouler dans la farine, tu parles !

M. Duplessis :  Je ne suis pas de votre avis, mes amis. Croyez-moi, les représentants du Tiers État ne lâcheront rien. Faites-nous confiance !

Raymond :       Tu parles, confiance, confiance… tiens, j’aime mieux parler avec mes vaches, elles au moins elles méritent ma confiance…

Hubert :           Ouais pas sûr que ça marche c’t’affaire …

M.Duplessis :   Ne vous dispersez pas avant d’avoir entendu ceci : ayez confiance mes amis, nous ne sommes pas seuls ! Nous sommes même tout le monde ! Croyez-moi !

                        Tout le monde !

III

(La prise de la Bastille)

 

Le Hibou :        (Il arrive en courant) C’est encore moi ! Je suis tout essoufflé ! Ah là là, ah là là, ça y’est, ça y’est, ce quatorze juillet… le peuple est en marche ! Vous n’entendez pas ces cris, ces pas, ces hurlements. En plein Paris. Ils sont armés, ils sont terribles. Je crois qu’ils vont je ne sais où… mais ils y vont… Attendez,  j’écoute là, ouh là là, ouh là là… Qu’est-ce que j’entends ? La Bastille ? Il vont à la Bastille… c’est un bâtiment énorme… oui, oui, ils sont très nombreux…armés jusqu’aux dents ! Ouh là, moi-même la chouette de Paris, j’ai peur, une de ces trouilles, dis donc ! Oh je me sauve, j’ai trop peur ! Ouh là, la Bastille… ils sont devenus fous… je me sauve…(Il est bloqué par les assaillants qui viennent dans l’autre sens)

La foule :          (figurée par trois ou quatre acteurs ou actrices, fusils en main ) Des Balles ! De la poudre ! Des balles ! De la poudre !

Le Hibou :        Ben, vous avez des fusils !?

Paul :               Oui, mais on n’a pas de poudre !

Le Hibou :        Ben moi non plus !

Paul :               C’est pour ça qu’on va à la Bastille, y’en a là-bas ! Allez fiche le camp. On veut de la poudre ! On veut des balles !

Le Hibou :        Mais pourquoi donc veux-tu des balles et de la poudre ? Qui veux-tu assassiner ?

Paul :               Toi, tais-toi ou je t’assomme avec ma crosse !

Pierre :             On veut des munitions pour nous défendre ! Si tu restes par ici, le Hibou, tu vas te faire étriper !

Le Hibou :        Le bon dieu me protège… vous n’allez quand même pas attaquer la Bastille ! C’est là que sont les prisonniers particuliers du Roi.

Pierre :             Mais si justement, chouette de malheur, tu ne comprends rien ! On veut des balles et de la poudre pour nous défendre et on va libérer les prisonniers.

Le Hibou :        Mais il n’y a que six ou sept prisonniers là-dedans… le diable si j’y comprends quelque chose !

Pierre :             T’occupe pas de comprendre, agis, prends ce fusil… ou va t’en !

Le Hibou :        Je m’éloigne un peu mon ami, mais j’aimerais comprendre… c’est quoi ces canons que vous avez là ?

Pierre :             Tu crois qu’on va prendre la Bastille avec des fourchettes et des petites cuillers ?

Paul :               (Aux canonniers…vers les coulisses) Allez, faites-moi sauter tout ça ! Au feu ! Tirez !

Le Hibou :        Ouh là ! Je me bouche les oreilles moi !

Pierre :             Ça y’est, on a une brèche, on y va, tous dans la Bastille et cognez sur les gardes !

La foule :          Dans la Bastille ! Dans la Bastille !

De Launay :     (Apparaît) Arrêtez malheureux, misérables. (La foule s’arrête) Du calme, en tant que gouverneur de la Bastille, je vous donne l’ordre…

Paul :               T’es gouverneur de rien du tout ! On veut des balles et de la poudre !

Pierre :             Et libère les prisonniers !

De Launay :     Mais le Roi ne voudra jamais !

Paul :               Quel Roi ?

Le Hibou :        Monsieur de Launay… faites ce qu’ils disent ! Obéissez ! Il y va de votre vie !

De Launay :     (se tourne vers les coulisses) Gardes, à moi la Garde ! Tirez sur ces insurgés, ces misérables, ces pouilleux ! (Les gardes n’apparaissent pas ; on entend des voix fortes qui disent : « on ne tire pas sur le peuple »)

Le Hibou :        Sauvez-vous Monsieur de Launay ! Ils vont vous…

De Launay :     Il faudra me passer sur le corps, bande de… vous perdez la tête ou quoi ? !

Paul :               (Il prend De Launay aux épaules) C’est toi qui va perdre la tête ! Viens par ici. Tiens, toi, fais ton travail ! (Il livre De Launay à un garçon boucher qui vient de surgir des coulisses ; il a un couteau à la main) Et pas de pitié !

Pierre :             Attends il faut qu’il nous dise où il y a des balles et de la poudre.

Le Hibou :        Et les prisonniers, les pauvres prisonniers du Roi ?

Paul :               On s’en fiche, on va bien trouver tout seuls ! Allez étripe-moi ce type vite fait, qu’on en finisse ! (Le garçon boucher disparaît avec De Launay et revient avec sa tête… une tête de poupée fera l’affaire…)

Le Hibou :        Quel malheur ! Un si beau jour et il faut qu’il y ait un mort !

Paul :               Des morts il y en aura d’autres, compte sur nous ! Pas de quartier pour les ennemis de la liberté !

Le Hibou :        Pauvre De Launay, il ne risque pas de la voir la liberté ! enfin, si c’est le prix à payer pour que… ouh là là, mais ils y mettent le feu ; ils passent par les brèches et cassent tout… Aujourd’hui, je crois qu’il vaut mieux être le Hibou de Paris que le Roi de France. J’entends qu’on réclame du pain. On a faim. Ils hurlent : « À bas la Bastille ! À bas le pouvoir royal ! Vive la liberté ! »

Pierre :             (revient) T’es encore là, toi ?

Le Hibou :        Ben oui, tu vois, je n’ai pas quitté la scène. Je suis témoin. Le Hibou de Paris doit avoir les yeux partout. Je suis le grand témoin tu comprends ?

Pierre :             Oui, regarde bien ! C’est un événement capital !…

Le Hibou :        C’est une révolte ?

Pierre :             Non, le Hibou, c’est une révolution.

Le Hibou :        (avec admiration) Une révolution, une révolution… je m’en souviendrai.

Pierre :             Pas seulement toi, le Hibou. (Il crie) Le monde entier s’en souviendra !

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