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Suis-je libre?

« La naissance n’est pas un choix. La possibilité de mourir n’est pas un choix. Nos aïeux ne sont pas un choix. La langue qui nous imprègne avant que nous la parlions n’est pas un choix . Notre nationalité n’est pas un choix. Nous ne pouvons rien contre le jour, la semaine, les lunes, les saisons, l’année, le vieillissement, le temps. Jamais nous ne nous affranchirons de la faim. Jamais du sommeil. Nous n’avons pas choisi d’uriner. Nous n’avons pas choisi d’être les hôtes d’images nocturnes… » (Pascal Quignard : « Vie secrète ». )

Je voudrais préciser que nous ne choisissons pas notre enfance, nos voisins, que nous aurions pu naître en Afrique, que nous aurions pu être élevés dans une autre religion, avec des parents riches, dans une grande ville où nous aurions peut-être fait d’autres rencontres. Il aurait pu y avoir d’autres ciels moins laiteux, d’autres accents, d’autres musiques, enfin d’autres livres. Suis-je libre ? La réponse est non. Personne ne viendra mourir à ma place, personne ne vivra ce que je vis au moment où je le vis. Dans le passage où je me trouve, je croiserai bien quelques-uns mais je demeurerai seul avec mes choix, avec ce que je crois être mes choix, actions qui ne sont que la suite de mes non possibilités de choix. Mon patrimoine génétique m’oblige à être ce que je suis. Suis-je libre d’être petit, d’être grand ou beau ou laid ou tout autre adjectif de notre langue ? Je ne vois pas où je suis libre.

Je suis libre socialement puisque je suis en démocratie ; cela est assuré provisoirement, cela pourrait basculer demain. Ma liberté est sous condition, l’histoire nous enseigne – si elle nous enseigne quelque chose – que le libre de « suis-je libre ? » est attaché au temps et au lieu, vie provisoire. Suis-je libre d’aller me promener un dimanche? Même cela est douteux. Mon envie d’aller me promener est soumise à mes rêves de la nuit qui peuvent me bloquer au lit, elle est soumise au temps qu’il fait qui n’est pas de mon fait, à l’histoire personnelle qui m’anime ou ne m’anime pas, me retient ou ordonne mes envies. Mon envie d’aller me promener est habitée par des sensations incontrôlables, liées à mon passé et à mes expériences. Je vais me promener : vais-je m’arracher ou est-ce que je vais l’éprouver comme une délivrance ? Pourrai-je le faire ?

Au fait pour m’en défaire, je pourrais choisir d’errer. Vagabonder (wandern). Je ne serais pas hanté par la question : vais-je aller me promener ? Je serais simplement hanté par d’autres questions aussi insolubles. Prendre ce chemin ou un autre ? Sachant que le chemin est un choix décisif (Œdipe), lequel prendre ? Ne vaudrait-il pas mieux rester en paix dans une chambre ?

« Je croyais choisir et j’étais choisi », dit Aragon. Cela n’est pas douteux. Mais il me semble que « suis-je libre ? » est une interrogation de mélancolique. Il m’apparaît que cela n’a pas l’importance que j’attribue à la question. Se glisse à l’intérieur de ces absences de choix un souffle de vie que je ne contrôle pas mais qui est la vie même et où il me semble que je suis libre parce que je ne me pose pas la question. Mise entre parenthèses, la question laisse soudain surgir autre chose que je n’avais pas vue, une liberté droite, abstraite et impalpable comme le ciel, une liberté emballante comme une respiration dans un flot continu de langage, un arrêt de pensée qui libère la pensée, une manière décalée de venir au monde à chaque moment, en-deçà des mots, dans le passage du temps où je m’interrogeais tout à l’heure, coincé au cœur de l’aporie.

Suis-je libre ? Tout à l’heure, hâtivement j’ai dit non. Maintenant, souriant, je dis oui.

Retour de la visiteuse

Je me monte du col tout seul balbutiant mes rêveries sur l’horizon du bord de mer, ligne fictive posée sur la sphère terrestre, lorsque je sens une main qui touche mon épaule, sursaut, tremblement, je me retourne :

– Tout doux, tout doux mon ami ! Ton tempérament mimosa m’inciterait presque à ne plus te surprendre.

– Surtout pas, chère visiteuse, surprends-moi ! Tes surgissements impromptus m’éveillent.

Je m’en veux de ma fragilité et me bâillonne la bouche de mes deux mains. Elle a relevé son col, j’en aime les teintes fraîches, buée d’argent mêlée de brun, saison oblige ; elle articule avec précaution, un murmure, pour tempérer sa plaisanterie :

– Je ne suis là que pour toi. Comment peux-tu imaginer…

– Excuse-moi, fais-je en posant trois doigts sur son avant bras gainé de bleu, je sais bien.

– Tu rêvais d’horizon.

– Comment le sais-tu ?

– Je sais tes songes, remuements fantasques, et c’est même là où je suis le plus souvent, si bien que je me sens embarquée avec toi sur l’océan – alors que nous sommes en pleine forêt (elle rit) – et je ne peux qu’approuver ta vision du bateau dont la voile disparaît lentement derrière la rotondité de la terre : le bord de mer… unique lieu où l’on constate que notre astre est une sphère.

Le frisson de sa robe encore légère dans les nuances très jaunes se mêle au retour du vent dans les cimes. Elle flotte, la soie et tous les tissus s’allongent derrière elle sur le sol sablonneux de la chênaie ; il me vient qu’elle semble vouloir s’envoler, je tends la main vers elle pour la retenir.

– Tu sens comme la pluie nous élit ?

– Il ne pleut pas !

Elle désigne du bras droit le mauve du fond des bois ; silence, nous retenons notre souffle ; je découvre des dizaines de feuilles déclinant en pluie, en effet – sur les fougères déjà vautrées dans la nuit des troncs – cascade d’étoiles qui scintillent lorsqu’un rayon les cueille de sa main malicieuse. J’approuve de la tête, bat des cils, mystère du détachement sous l’aimant de l’attraction terrestre.

– C’était éclos il y a des mois, dit-elle, toute cette sève qui fit les feuilles se retire peu à peu et voilà l’éventail de leur chute, couleurs qui tombent en chuchotant, mille papiers de gloire discrète dans ce sous-bois désert.

– Nous sommes là !

– Disons que nous en sommes les rares spectateurs, si tu veux. L’autrefois vert et tendre, du temps qu’avril chantait s’écrase en ocre brun rouge sans que personne d’autre ne l’ai décidé que l’oscillation de la terre sur son axe.

Comme je l’interrogeais sur son retour, elle me confia qu’elle venait me surprendre pour m’encourager ; elle savait trop mon déclin, mon tassement sur le temps, en vrai fragile trop large d’esprit ; elle dit qu’elle admirait ma force cependant (ma force !), l’histoire de vivre et l’affaire  d’écrire que je cultivais au beau des décades du déclin, déclin de l’âge, de la saison, déclin social, de la raison, des rêves et des arias, et que ce n’était tout bien considéré pas si grave puisque les cascades étaient toujours remontées des saumons dans l’éblouissement de l’écume des chutes, que le déclin cachait un trop plein d’espérances que nous ne pouvions présentement débusquer, qu’il n’y avait aucune raison de croire à la mort de la mer, de la terre, que l’horizon jamais ne s’effriterait et qu’il faisait si doux de voir debout sur la plage de galets la courbe de la terre s’obscurcir sur l’endroit fictif où le ciel la rejoint, moment magique, ligne sans déclin enfin, imaginaire il est vrai mais solide comme deux pieds, un pas, rien d’autre.

Je voulais qu’elle reste encore à pépier l’espérance. Il y eut un rire métallique de merle qui partit devant et comme je me tournais vers elle pour lui confier que son propre rire ressemblait à l’appel de l’oiseau noir, je vis se froisser la robe lourde de tous les tissus du monde, arc en ciel de l’enfance en allée ; elle n’était plus. Elle reviendrait.

Resta sa voix en ma mémoire et mon pas allégé. La nuit et tous les automnes pouvaient bien procéder.

Un jardin japonais

jardin-sous-la-neige-Koya-Japon-Lucie » … douceur … on se demande ce que tu fais sur la terre.  » (Malraux, Antimémoires, p.11) …

A Koya, Japon, ce jardin photographié il y a peu de jours par ma fille : lieu de méditation, régulièrement ratissé à la main, le voici rhabillé de nuages bleuis par la lumière du jour. Des stèles dissemblables émergent avec leur douceur ferme, leçon de tranquillité d’âme, traces de l’esprit qui osera chanter, défaites de pas, forme d’écriture spirituelle donnée à voir. L’étonnement est saisi dans la glace déposée flocon après flocon ; le vide qui sépare les stèles nous salue, la rêverie s’y glisse sans toucher, elle dit :  » Modestie, c’est moi ; douceur, c’est moi ; craindre quoi que ce soit serait insulter le paradis, ce jardin de la généralité la plus haute, où absence et présence se côtoient, affirme avec moi qu’il n’existe rien d’autre à viser que ce calme intérieur dont je suis l’offrande préparatoire.  »

Entre l’art et la nature quelque chose s’immisce, fond d’humanité pensive, ce n’est pas encore un chant, je l’ai dit, c’est la condition du chant, le silence qui précède. Page blanche tombée des nues où l’esprit des stèles prépare au texte ; peindre le passage, c’est très beau, mais avant la peinture du passage, des esprits désencombrés ont posé les ombres, visant des lois, un ordre souple que notre œil contemple hors du temps.

Nous savons désormais, sans le savoir vraiment, nous sentons bien plutôt que les conditions sont réunies pour que là, sur notre terre, un chant ait droit de cité ; plonger son regard dans le jardin c’est voir en résumé tous les jardins du monde ; nous voici cependant avant eux et l’on effleure du bord des cils le hasard très construit où l’immortalité rêvée suspend son charme fluide.

On croit que nature et art sont séparés. Ce jardin nous persuade du contraire : qui écrivant, peignant, n’a jamais senti au moins une fois qu’il n’est plus ici, que la table sur laquelle il écrit, le chevalet contre lequel il peint, se dérobent et que le rêveur avance alors en une sorte de jardin qui ressemble étonnamment à celui-ci ? Sous la neige plus encore.

(Je songe un moment en une parenthèse lourde que le Japon est justement ce pays grièvement blessé, aspiré par la mer et les abysses qui le tirent vers leurs tréfonds et je frémis de ce modèle qui flotte là-bas, jardin d’Eden craquant peut-être un jour prochain, lui, ce parangon de stabilité apaisée s’engloutirait, lui, condition du chant un jour se ferait cri, ce n’est pas possible… mais que les dieux sont ironiques…)

Derrière le blanc, sous lui, ce sont toutes les couleurs assemblées, tassées, chuchotis qui pèse peu mais couvre implacablement. Ainsi mon visage quand j’écris ? Je croyais être à la douceur ; les rocs suggèrent une forme d’entêtement ; la douceur alors sera têtue lorsqu’elle posera ses stèles, car ce qui est doux, c’est de n’être plus là, cœur, bras, tout est oublié, tout est allé en ce jardin où je pousse mon texte, halluciné.

Les boeufs de Laon (la montagne couronnée 11)

Il est naturel que les bâtisseurs aient voulu placer les bœufs en haut de la cathédrale. On dit que les hommes du temps  ont ainsi voulu saluer les animaux qui tirèrent les pierres depuis le Chemin des Dames. Je me suis amusé dans La Cité Intérieure à rêver autour de cette présence : les bœufs sont des modèles d’édification ; bœufs, ils expriment l’idéal religieux de l’abstinence sexuelle ; juchés là haut, ils sont lestés d’une symbolique simple : plus je monte plus je m’éloigne du monde, c’est le retrait chrétien ; ils deviennent ainsi des intercesseurs entre le ciel et la terre, prêtres, moines, chamanes, etc.

Ces jongleries cependant ne suffisent pas. La simple observation me convainc d’autre chose. Comme l’a parfaitement rendu Villard de Honnecourt dans son dessin bien connu et que mon éditeur imprimeur (inoubliable Jean Le Mauve) a reproduit dans mon petit livre, les bœufs sortent leurs têtes de l’alignement des tours et cette « charmante fantaisie » (Proust) donne aux animaux placides, balourds, des allures de concierge intrigué, bêtes curieuses qui semblent passer leurs têtes par l’embrasure de fenêtres que les dentelles des tours ménagent au milieu des nuées. Très vite, je sens qu’ils se gonflent de toute mon ironie, grenouille qui devient aussi grosse qu’eux, leur prêtant par retour un sourire qu’ils n’ont peut-être pas, mais que leur col tordu suscite cependant. Il me vient soudain que l’anormal est là : loin d’avoir des cous de taureaux, ces animaux poussent leurs têtes au-dessus du vide de leur col longiligne comme en a peut-être le dragon des contes ; je vois ces bœufs qui un matin du XIIème siècle secouèrent leur joug par la grâce d’un sculpteur et qui libres enfin d’observer, eux qui avaient toujours courbé la tête, avancèrent leurs cous désormais libérés au-dessus des agitations de la cité et des plaines vallonnées. De bêtes de somme elles devenaient bêtes d’éveil, de guet, d’ironie, heureuse moquerie du monde d’en bas, clin d’œil du sculpteur qui se voit à travers eux avec son modeste statut de tailleur de pierre, mais qui SAIT. Au fait, que sait-il ?

Les artistes n’ont pas de reproches à adresser au monde : ils décrivent ce qu’ils voient. De tout temps les vrais artistes ont su d’un savoir ésotérique ce qu’il en était de la création, c’est-à-dire de Dieu (mythe presque universel). Jusqu’à une époque récente, ils ne l’ont jamais dit explicitement, mais ils ont tracé des pistes, envoyé des signaux. Comme les bœufs dépassent de l’alignement des tours, ils ont signalé leur présence dans l’œuvre. Rousseau offrant son prénom au lecteur, Kafka sa belle lettre initiale (un homme marchant debout), Dante tendant sa main à Virgile qui la tend lui-même à Homère, Proust contant comment il devint romancier, Cézanne laissant des pans de toiles non peints… autant de signes, d’appels, de tendres coups de coude, affaires de présence au beau milieu de notre monde.

Ils étaient seuls.

Aucun des seize bœufs ne croise le regard de l’autre. On dirait nous aussi au plein des fadaises, dans nos rues, dans nos transports en commun, jouant l’absence de l’autre alors qu’on le voit parfaitement, solitude posée en haut, hissée sur les plaines où, pauvres gaulois, nous allons ahanant nos tâches fatiguées. Les cornes accrochent bien ici ou là les nuages qui passent mais cet isolement, ce murmure meuglé, n’est pas un hasard, notre sculpteur savait ce qu’il en est de nos destinées à chacun réservées, pose observatrice… et leurs touchants regards… Ami, sais-tu la solitude, les bœufs en troupeau c’est vrai, et cependant chacun par devers soi ? Il faut traverser les nuages du temps, écorner l’azur et manger le foin des plaines lointaines ; figurant un quotidien hanté par le désir de dire, ils renvoient en seize miroirs la platitude de la répétition du semblable : lever, déjeuner, coucher et l’ensemble des tâches, bœufs aux mille pas entre étable et boucherie, la peine de mort au plein du col très curieux. La tête tombe, la bête d’ombre toujours, foin des querelles, retour sur le va et vient des yeux artistes, musique d’orage peut-être (Gracq) plus sûrement ce sel qui pimente nos jours, car sans les artistes et les bœufs que serions-nous ?

Il faut ce regard oblique, point méchant, vrillé sur nos vacations ; ils ont la voix posée des errants qui savent, eux, bêtes d’obscur labeur, artisans du vide, et sa main qui les sculpte et ma main qui va devisant, devinant leurs oraisons et les saisons qu’ils abritent de loin comme on le fait au soleil lorsque posée sur le front, du haut de notre moi, nous attirons l’ombre de nos doigts serrés sur les paupières de l’aube.

La montagne couronnée (10)

Aux instants de répit, crépuscule de mars, nuits sans lune, une mer de sons cogne contre les portes de jadis, et du creux des vallons, j’écoute la rumeur des moissons passées et le flux des vents d’ouest auxquels s’ajoutent les appels des soldats, cris, borborygmes aux « a » assombris, plaintes et cris de joie. Au même titre qu’un auditorium, la cité remparée est un résonateur. De très loin, des sons ourdis clament au dehors ; la cathédrale est un haut parleur qui répercute ces échos montés vers le ciel, millions de prières, vœux, mercis ; mains jointes, les remparts pressent dans leurs paumes des syllabes qui n’aspirent qu’à s’emparer des hauteurs, valse grouillant de vocables latins et français, se berçant de l’espérance d’être écoutés par un dieu dont nous nous doutons aujourd’hui qu’il est sourd.

Ce château à ciel ouvert laisse pendre sur les pentes des entassements d’acacias déjà lourds de leurs bourgeons, un souffle fait gémir des branches croisées : le chef ardoisé (qui déchire des obliques au plus près des nuages) ouvre des questions sans réponses. Quelque part derrière moi un volet bat, rythme sans régularité, fruit du hasard. Il n’est aucune cause.

Froissement de tissu.

Toujours, dit la visiteuse, il a fallu remplir les hauteurs béantes, le regard aurait donné sur le vide et tu sais bien que c’est à peine supportable ; les gens n’ont pas le temps d’affronter ces grands espaces, ils ont déjà assez à faire avec leurs enclos, plantés de pieux, leurs jardins dévorés de l’ivraie et les marches et les tapis et les feux qui claquent au plein du bois qui se consume ; ils ont en mémoire l’odeur de la bure des moines, de la cire coulée des cierges, le son de leurs pas au parvis et le coulis des nuages au dessus de la tête, sans parler des pièces qu’on fait sonner au fond des sacs, pluies d’or parfois, plaies d’argent souvent, et la peur d’avoir faim durant des jours, des nuits, rien n’est jamais acquis.

Elle sourit.

Tu vois, on a bâti des histoires de résurrection à coups de pierres calcaires, pâleur appuyée sur le velours du vide, rien que pour l’essentiel, à savoir débarrasser l’homme sur sa terre de la terreur du ciel ; il sait ce que sont les champs, les femmes et les vaisseaux sur la vague, mais l’azur lui ne se touche pas et c’est donc là que niche forcément le principe salvateur dont leurs rides auront besoin. Ils ont appris ça dans l’enfance : c’est en levant les yeux vers le haut que la réponse vient, grave et bien timbrée.

Des gens comme toi, poursuit-elle en riant, oui, comme toi, des rêveurs, des perdus hors la vie, ont retourné comme un doigt de gant leur impuissance à vivre en un surplis d’inventions fabuleuses, légendes bancales sur les anges du ciel, la virginité de Marie et la résurrection d’un galiléen, et ils ont conçu plus tard des édifices (cathédrales) pour que l’affaire d’exister soit délestée du poids de vivre sous la loi du vide. Bluff sacré, les bœufs observent d’un rugissement muet les disputes en contrebas : au fait, je crois qu’ils rient, mais il ne faut pas le répéter, ces contes font tant de bien aux gens de peu.

– Dont je suis, dis-je.

La montagne couronnée (9)

On peut à peine respirer, le soleil a beau luire, la neige a tout dévoré, clameurs, odeur de poudre, la gorge sèche j’aspire du bord des poumons un air glacé qui fait un bruit de forge ; me précèdent de rares volutes tant mon souffle peine à sortir ; je suis traqué par l’histoire : non, pas par l’histoire, cela voudrait dire que c’est révolu, or rien n’est achevé; je le vois bien au-delà des grilles de ce cimetière où ils ne reposent pas, où ils crient, chaque croix gémissant et il en est des milliers exposées à cette bise qui soulève les pans de ma pelisse. Jeunes gens, j’eusse aimé déposer des boutons d’or au pied de vos croix comme je le fais parfois en mai, souvenez-vous, tant d’années que je viens vers vous, vous me reconnaissez n’est-ce pas, mais en janvier il n’est plus de fleurs, je n’ai que mes pas, mes mains gantées ; un bouquet de givre? oui, j’y ai songé : avez-vous besoin d’un peu de froid supplémentaire ? Vous voyez bien.

Chaque flocon, un mort.

Je me souviens, il y a trente ans, je venais déjà sur le Chemin des Dames, en mars, seul, pour me remémorer la boue et cette déflagration qui dura plusieurs jours quand l’enfer déplaça la montagne, puis je n’ai plus eu le cœur de célébrer votre anniversaire, j’avais des enfants en bas âge auxquels je devais enseigner le respect des autres : « Et surtout tu cesses de te battre dans la cour, c’est interdit, tu m’as compris ? » Il faisait oui de la tête, me lâchait la main et se mêlait à la foule des autres petits noyés de joie.

Je m’écarte de l’encoignure du porche qui est censé me protéger de la bise, l’air agité me fait vaciller un moment, je me surprends à compter mes pas, comme il m’est souvent arrivé de vouloir dénombrer les croix :  c’était histoire de vous rendre hommage à tous, mais je me trompais dans mes calculs, terreur d’oublier l’un de vous ; au fil des années j’ai renoncé ; je ne vous quitte pas, je m’éloigne là-bas vers l’ouest pour voir les champs de neige, vous ne pouvez être tout le temps en point de mire, je ne peux pas vivre comme ça, habité de vous, je dois contempler autre chose, excusez-moi.

Il panse tant que toz s’oblie, dit l’auteur de Perceval. Le chevalier a vu trois gouttes de sang dans la neige, une oie blessée par un faucon, et il s’attarde et il rêve. Je ne suis pas très loin de ce silence du héros médiéval avec cette différence qu’habillé de rouge il subit très jeune cette aventure avant d’entrer à la cour du roi Arthur ; pour moi, dans mon manteau noir fourré de peau, je la vis après avoir goûté au monde. Et puis trois gouttes de sang, qu’est-ce (d’autant que l’oie est parvenue à s’envoler) au regard des flots ininterrompus du massacre qui vit l’Europe se suicider ? Le souvenir littéraire m’amène un instant à sourire, c’est si frais, c’est si loin… décidément, aucun texte ne rendra la terreur, la présence indépassable de ces croix plantées dans la neige, et si vaines et si démocratiquement alignées.  Perceval rêve appuyé sur sa lance : je l’envie, je comprends l’épreuve initiatique, je rêve avec lui de ce sang carmin écoulé en trois taches sereines.

Le cimetière une fois dépassé, mes pas me conduisent à une vision que j’avais oubliée et qui me submerge, mon corps s’immobilise, doux effet du souvenir de Perceval : là-bas, au-delà du vallon,  sa sœur la cathédrale miroite sous la lumière d’hiver et toute la butte avec elle. Elle tangue, se plie, s’enlace elle-même dans ses dentelles ; elle s’expose au plateau, modeste, plus petite qu’une carte postale, ses découpes foudroyantes de clarté dessinent sur l’azur des traits qui crissent et lancent dans l’air une chanterelle de violon très haut sur le manche de l’instrument. Le plateau, horizontalité fluide, épaisse, est le contrepoint grave de cette mélodie qui l’emporte sur les heurts de la bise qui me fouette, et soudain j’entends à travers ma poitrine passer une aria perçante, amuïssement d’une plainte que l’on tait communément, sans doute celle de l’hiver qui dure… ou peut-être l’écho lointain du chant que la cathédrale lance à ceux qui dorment auprès de moi et je respire enfin librement, comprenant que les deux montagnes s’envoient des signes par dessus le vallon, disant ici ce que nous avons de pire et là-bas ce que nous avons de meilleur.

La montagne couronnée (8)

« Lorsqu’on naît il fait toujours froid. Presque neuf cents ans qu’elle naît au gothique ! » : sa voix est piquante, aérienne et me surprend au parvis alors que je suis plongé dans une rêverie sur l’arc roman qui sous mes yeux en effet se brise. Je reconnais la voix de la visiteuse et comme elle me sourit, je poursuis ma rêverie : « L’arrondi roman de ce porche se casse légèrement, c’est-à-dire que d’un temps circulaire, répétitif, on passe à une époque où l’un et l’autre vont s’opposer pour établir une nouvelle ère ; l’ouvert dans la brisure, l’esprit admet l’autre ; il en a besoin, d’où cette légère cassure, hardiesse fabuleuse ! » Je dessine dans l’air de mon doigt ganté l’endroit où la courbe monte, s’arrête et repart en descendant vers nous. Elle rit, se moque de moi, me traite de pédant comme il sied à notre temps de glace d’ignorer ce qui est lourdement pensé, puis soudain son front se plisse, j’entends sa voix baisser d’une octave, et elle en vient à me demander pardon. Ses cils palpitent, elle rabat sa mante sur elle. A mon tour de sourire : « Non, attends Sibylle, je ne voulais pas… » Soudain rien ne va. Me vient une naïveté que je ne peux m’empêcher de glisser : « Cette cassure, si tu l’ouvres encore et encore, tu tombes forcément sur deux lignes parallèles : c’est la raison d’être des tours ; elles figurent au parvis cet extrême de l’ouverture ; ce qui était opposition devient éclatante nécessité des deux tours de façade ! ».

Elle me fixe, semble réprouver mon emballement, puis sans dire un mot, me prend d’une main énergique mon avant-bras sous le sien, murmure des approbations peu claires dans cet après-midi de décembre où les nuages se sont installés à demeure autour de la cathédrale nouvelle. Elle prolonge : « Elle naît ; le monde est neuf, ce qui explique le froid. » Une fois entrés dans l’édifice, j’objecte que le froid n’est guère plus mordant qu’en été et qu’à tout prendre la nef est sans saison. Je la crois agacée ; je me permets de dire à voix basse : « Mais enfin Sibylle… » Elle rosit doucement à l’entrée, me pose sa grande paume sur l’avant bras ; il me revient qu’elle est la visiteuse, qu’elle impose les mains, qu’elle fait des miracles d’intelligence, et je chante en mon discours privé l’élégance de sa mission ; je ne peux qu’avancer sur la nouveauté invraisemblable de la nef centrale, concentré sur sa voix qui va parler, ce qui m’incite étrangement  à la devancer : « Comment se fait-il que lorsque tu parles, au contraire de moi, aucune buée ne se forme à l’avant de ta bouche ? » Elle aussitôt : « Enfin tu sais bien qui je suis ! Je dois te faire un dessin ? » Je fais non de la tête, mais je note que sa voix est adoucie, medium, presque mezzo. Je fonds.

Je sais que nous allons nous arrêter sur la pierre angulaire ; moi : « Tu sais ? – Je sais »… Nous goûtons un moment cette énorme présence de la mathématique là sous nos pieds. La large pierre noire qui fait trébucher les touristes recèle tant d’émotion que j’ose dire d’une voix à peine audible : « Sibylle, aucune équation ne sera à la hauteur sentimentale de ce calcul proportionnel ! » Elle éclate d’un rire qui emplit toute la nef et résonne longtemps. Sa voix un peu plus tard : « Tu es Petrus et super hanc petram ! », et nous voilà souriant sur la pierre angulaire ; je ne sais pas ce que je fais avec elle et comme je le lui demande, j’entends sa voix, très grave désormais, articuler doucement : « Je suis la visiteuse, ne me la joue pas au naïf, c’est toi le guide »… Lorsque nous arrivons au centre du transept, nous observons longtemps au nord les arts libéraux ; je lui dis que c’est elle qui trône au centre, que je n’admettrai pas qu’elle dise le contraire. « Sagesse, philosophie… si tu veux ! » Comme elle fait mine de s’enfuir, je lui saisis le bras. Elle s’échappe.

On me secouait l’épaule, je dis : « Sybille ? » Une voix abimée me répondit tandis que je découvrais ses rides avec étonnement : « Monsieur, monsieur ! Réveillez-vous, je ferme la cathédrale ! »

 

La montagne couronnée (7)

Dès le premier novembre il faut partir. La peine est totale, des ruines dégringolent sur les pavés, le rideau constant de la douche céleste, plaie noire, cache ce qui faisait la raison de vivre ici. Nuages et terres se confondent, les hauteurs sont closes, fin du monde, on ferme portes et volets, on part : c’est un allègement.

Reviennent pressées par le silence les courses où tout le corps en arrière je dévalais les pentes, souffle venu de l’horizon claquant contre ma poitrine de petit garçon, peut-être le moment le plus spontané venu de ma chaleur intérieure ; j’ai huit ans ; j’ai beau chercher, je ne sais rien d’équivalent, instant où je me crois immortel, où je ne songe même pas à notre nature mortelle, et j’ai pourtant à ce moment l’impression de tout savoir, ou du moins d’éprouver qu’aucun domaine de la pensée et de la sensibilité humaine ne m’échappera jamais ; mégalomanie si l’on veut, j’en dispute encore avec moi pour me faire sourire,  j’avoue que je n’ai jamais retrouvé cette exaltation pure.

Mais non ! Je n’ai jamais cessé de l’entendre aux visages de mes enfants, dans les étreintes ou dans les pas que je fais seul, détendu fermement sur la terre où personne avant moi semble-t-il n’a marché avec pareille conviction, légèreté d’être, moments trouvés sans les chercher et dont les modèles pendent au musée ou s’éprouvent au concert.

Un jour, l’homme dépouillé marche au désert, il a soif et faim et lentement viennent à lui les villes aux ponts brutaux, les ports légers qui se font navires, les chemins non balisés qui tracent une voie derrière mon pas, presque rien donc, mais l’essentiel en souffle fort modeste, présence dont la cathédrale cachée est l’excroissance qui,  à l’instant où je ne la vois pas, paraît exagérée… heureusement dans ma mémoire de ce novembre elle est si fragile qu’elle gagne en faiblesse et ce si peu qui peut sembler immense au seul coup d’œil bascule rapidement dans l’émotion murmurant : œuvre d’hommes dont on ne sait rien, elle défend du fatal dans sa droiture complexe, les ouvertures là-haut entre les pierres, pour autant que je me souvienne, laissent passer nuages et oiseaux, échos de nos travaux mêlés d’enfance où la mer et le ciel se fondent sous ces arcades bâties de mains, un jour, ce n’est pas grand mystère. L’enfant dévalant dansait les mêmes rythmes.

Il n’empêche, il a fallu donner au désert une allure habitable, la soif et la faim n’étaient rien au regard de l’autre besoin, celui du rêve, et c’est ainsi qu’on s’approprie le monde, non pas en refermant sa main pour posséder, mais en l’ouvrant plein vent, écrivant, chantant, dansant et le novembre vaincu a bien dû s’écarter, dissoudre ses nuées ; le voyage imaginaire a trop de charmes, l’envie d’écrire comprime les brouillards dont chaque goutte dite est un peu de mon sang et la manière de dire est le respect des ombres.

Car il ne suffit pas de dévaler les pentes, petit d’homme, on attend de toi que tu délivres les sensations de cette course vie, donne encore à entendre les morts, nous ne sommes pas ici tout à fait par hasard vêtus de cette présence presque nue, nous avons des fantômes et des lois qui forment nos gestes, alors je te prie de chanter encore le mystère d’être maintenant. Comme la montagne plantée là, chacun déploie vers le ciel du tout autre des chants discrets qui visent au plein des échos de notre temps. Reste à trouver la mesure.

La montagne couronnée (6)

Souviens-toi des agréments que nous avions pris aux pas qui tombent seuls au lever du jour, tant de secondes vécues main dans la main, tu étais fière, nous allions au rythme de notre sang, la chance de la rencontre nous portait et nous tournions le dos à la ville, insoucieux des rôles, des masques et des lois, la porte souviens-toi avait battu dans le vent d’octobre et nous étions partis légers en âge, nos habitudes gisaient derrière nous, oh, qu’importe disais-je d’une voix ferme, laissons nous emporter par la fraîcheur lourde de ce bout de saison, le vent pourvoira aux fruits qui n’attendent que nos dents. Il n’est pas impossible parfois de rêver sa vie, tentons-le lorsqu’il en est encore temps et dieu sait que nous l’avons puisque le jour se lève sur notre rencontre, il salue de son premier ocre les pas qui nous firent tout quitter pour vivre un jour, ce jour seul d’amour, mille baisers avant la brume des mois, des années où l’on va s’oublier, c’est sûr, où l’on va s’oublier.

Peu importe mon amour, que nous n’ayons rien emporté de particulier pour cette randonnée, dis-tu après une nuit à peine dormie, une douche suffit et nous voilà partis ; je regrette l’eau sur le corps car nos transpirations étaient gage de notre peau, de peu de peau laissé à l’autre, nos doigts se serrent, j’entends la ville qui s’éveille contre nous ; nous sommes loin déjà, notre avance est énorme et nos muscles éprouvés dans leur souplesse tellement crue ne demandent rien d’autre qu’une marche commune, chant main gauche main droite au piano du chemin pierreux où nous progressons égaux vers une grotte où nous ferons du feu, car vite, je le sais, nous aurons froid, une légère brume monte de ma bouche en vapeur matinale, baisers dissous dans l’air avant même d’avoir eu l’idée de t’effleurer les lèvres. Tu redoutes ce moment où après les maïs brisés et la traversée du village endormi – quelque part un raclement de carrioles, des appels , un coq impatient, presque rien – oui, tu redoutes cette ascension de l’autre mont, mais souviens-toi nous l’avons dit toute cette nuit, là-haut enfin nous serons fiers, lune de miel à pied, nous l’avons répété en riant, et maintenant au pied du mont ta main me serre, je te sais épuisée, c’était folie ; ne te retourne pas sur la cité, tout à l’heure nous verrons si le miel de cette randonnée valait le détour dans le silence venteux des plaines. C’est un essai avons-nous dit, j’entends ton rire, je sais que le soleil donne déjà, merci pour la pomme cueillie, je mords, des éclats jaillissent sur nos fronts,  nos joues tendues de carmin vif ponctuées de larmes lourdes que l’on essuie sur la manche ; j’ose passer mes doigts sur tes pommettes, tu le fais pour moi, nous sommes arrêtés, pause au bas du mont, baisers, étreintes, je crois qu’on dort dans le talus ; au réveil on est l’après-midi, il fait froid. On se secoue et l’ascension commence, le soleil nous sèche vite.

Ce sont des sauts sur les pierres plates, parfois moussues, gambades concentrées ; il faut viser juste, du bout du pied, le corps n’est qu’une fois et si l’on tombe, amie, on se fracasse, le danger, le risque était compris dans le forfait du voyage de noces. Parfois une pierre dolmen consent à nous offrir son grès chauffé et l’on s’allonge et je rêve de toi et semble-t-il tu rêves de moi puisqu’on se jette aux bras au-dessus des éboulis verticaux qui nous appellent. Nous ne nous abîmerons pas ; l’effroi est surmonté grâce au sommeil sur le bas-côté qui nous protège encore. Progressions en avancées lentes, spiralaires. Si je tremble, dit-elle, en me saisissant la main pour franchir le vide, ce n’est pas de peur, mais d’amour, j’ai hâte tu sais. Je sais. Le vertige s’apprend, lui ai-je affirmé lorsque j’ai conçu l’ascension : elle est sûre de son pas parce qu’elle l’est de nous. Régulièrement un morceau de rocs effleuré se jette au ravin ; nos regards s’évitent ; c’était folie, on continue. Haussements d’épaules, enfin on se sourit. Le soleil décline, le vent tourbillonnant fait flotter les pans de nos blousons : un minuscule sentier s’engage sous nos pas. Sauvés.

Une fois sur la crête je lui murmure : tu peux te retourner. La cité au loin cueille la lumière rouge, ocre, bleu, rose, scintillement perpétuel ; on lit la cathédrale à ciel ouvert, stries noires, dentelures comme des fils, tendresse périlleuse des tours, l’humanité. Aucun mot ne vient. Le temps fait retour ; en quelques minutes le soleil bascule sur tous les tons et bientôt sa lumière grise la cité, puis s’éteint.

La grotte est là derrière nous ; maison taillée dans le roc, bouche souriante, gravier, fleurs. Je sors la clef, ouvre la porte, elle m’effleure en me précédant. Un léger cri : quel silence ! Un feu de bois éclaire la pièce, elle m’interroge du regard.

–          C’est un gite rural, j’ai demandé qu’ils préparent tout. Ce sont les gens du village qui s’en sont chargé, c’est compris dans le forfait.

–          Pourquoi n’est-on pas passés par le village, au lieu d’escalader au risque de…

Je ne réponds pas. Elle s’effondre sur le canapé, ferme les yeux. J’ouvre le réfrigérateur et prépare le repas.

–          Ah dit-elle, il y a même la télé.

–          Oui, ils voulaient me louer l’option canal+, j’ai cru bon de refuser.

Elle éclate de rire.

La montagne couronnée (5)

Cette fois c’est décidé : il étale les cartes sur la table de la cuisine. Depuis le temps que je rêvais d’y aller ; l’automne déjà ! Il suit la route du doigt, choisit les départementales, note sur une feuille les embranchements ; comme il fait tout à la chamade – le cœur s’accélère – sa tête véhicule des songes à partir de noms de villages, des spirales de syllabes l’enserrent comme une armure, il étouffe et renonce : sur les derniers kilomètres il prendra la nationale, tant pis. Dommage, dommage, dit-il en tapotant sur la carte, mais bon, il faut savoir céder au tout venant. Sa voix résonne dans la cuisine, solitude, puis retombe en oubliant, sans regret. Il replie la carte avec lenteur, l’accordéon délirant de noms se fait pochette, les battements s’apaisent. Demain, on verra demain. Il s’endort comme un guerrier avant le combat.

Lorsque, venant de Paris, il la voit disparaître au bas de la montagne, le reproche lui monte aux lèvres instantanément : je viens pour toi, et tu te caches à mon approche.

On pourrait penser que c’est comme dans la fable de la coquette et du rustaud : elle feint de dire non pour dire oui, se cache, joue la comédie et il le sait et il insiste ; c’est notre part de ruse animale, bien malin qui s’y dérobe.

Il n’en est rien. Son absence, cette illusion, laisse dans l’air une flammèche vague aussi légère que le visiteur ; ce moins est un plus car il l’imagine tournoyant en vain, vexée de n’être plus au regard exposée, superbe de colère. L’autre petite (Saint Martin) se dresse à sa gauche, réplique pour les pauvres, et c’est contre elle qu’il trébuche après avoir gravi l’escargot lourd qui mène à la surface de la cité : l’église embaume alentour ; que les feuilles de septembre s’y mêlent et l’ironique naïve chante en mineur une musique de chambre bien à elle, sûre de ses arcs boutants patinés où l’ocre de la pierre se souvient des jours heureux lorsque la mante était de sable blond et que les deux petites tours pointaient à l’envi pour parodier la fabuleuse, là-bas, à l’autre extrémité du plateau courbe.

Les grandes filles ont souvent des petites sœurs, moins complexes c’est vrai, mais plus directes, taillées dans une pierre différente, chanson douce, berceuse où l’élégance le dispute à la candeur : Saint Martin donne son manteau, la petite donne dans ses paumes, nefs impeccables, la lueur du couchant, alors que la grande est depuis longtemps plongée dans la nuit. Plein ouest, elle chante sans vibrato, sorte d’avant-goût (c’est peut-être le vrai goût) qui ouvre sur les charmes de la montagne.

Il s’avance sous les remparts. La disparition de la belle le transforme en guetteur mais rien ne bouge, le rempart a beau tourner, bifurquer soudain sous les jardins, il n’aperçoit  que les toits démocratiques du confort, s’en réjouit (la peine est justifiée), mais rien n’annonce le surgissement pour lequel il est venu et qu’il n’a aperçu pour l’instant que de très loin. Il se berce de l’illusion que ces promenades n’attendaient que ses pas ; près de mille ans le contemplent ! Il prête l’oreille : vides de présence humaine, les sinueuses promenades laissent entendre des cris, des rumeurs, des terreurs qui ont lassé les générations du siècle dernier, remparts désormais inutiles ; de nos jours les assassins empruntent  le ciel. Il imagine un toit pour la cité, sourit… et pourquoi pas un dieu ? Quelle idée !

Il s’arrête, songe qu’il a le temps, s’assoit dans l’herbe bleue d’ombre à l’écoute des moteurs qui s’éteignent en contrebas. Des feuilles lui tombent sur les épaules, se livrent à un ultime bavardage, léger crissement sur sa veste de cuir. Il pourrait rester là longtemps  à contempler la plaine sous le souffle frisquet du nord-ouest ; la cité attendra.

C’est la paix des promenades. Tant mieux si la cathédrale ne se donne pas tout de suite : retarde encore mon ami, goûte les pas perdus, édifications humaines à ta droite, nature en pente abrupte à ta gauche ; cet entre deux touche au plein de ta condition, tu as bâti, tu as marché et un jour tu dévaleras la descente en froissant les feuilles mortes. Tu es au « quand » (quelle date ?) et tu vas vers l’édifice de tes vœux ; tout compte fait ton but n’était-il pas de n’en avoir aucun, détour, retour, humour de cette absence de cathédrale, bientôt présence il est vrai : tu verras elle est rehaussement déclaré, peut-être un peu trop, tu verras la voyant que les promenades seules comptaient, que c’est  ici et maintenant, dans le temps suspendu comme ce remblai ancestral, que la joie d’être à soi s’éprouve au plus près.