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Bientôt donc maintenant

Au cours du temps, écrire ne se tarit que par instants, le rythme est au poignet, là où la main avance, plus sûre même que les paroles pressées contre les tempes, main vive où dort la chance d’enrouler les syllabes que l’esprit métamorphose en mots, visages, amours longues, déroulements souples des digitales qui bientôt verront le jour et nos sourires. La tourbe a beau geler, craquer sous les pas, chaque avance sur le froid élargit la durée du jour, la chute de l’ombre est stoppée ; cascade inverse, l’air des semaines chavire dans le bon sens, l’orbe est avec nous.
La naissance est à l’hiver ; notre souffle brume là devant, halète au futur, la joie en vérité couve sous la neige, les rayures des semelles gravent des rondes enfantines sur les flaques gelées, mes doigts étalés sur les vitres forment une boussole plein sud et c’est parce que je souffle (que je vis) que l’air me répond en nuées caressantes refluant sur mon front.
Il m’arrive parfois de rêver que j’ai pris le mauvais train, ou plutôt que je suis monté dans un train dont j’ignore la destination, il m’entraîne vers la nuit et c’est tout ; d’emblée s’éveille à l’intérieur du rêve déjà, qu’après tout mon corps est en automne, que le temps a fondu, c’est vrai, mais quoi, je n’envie pas ce qui fut (sauf amours et enfants) et c’est au présent que la naissance se pétrit, et me voilà éveillé et en larmes, j’entends un océan qui me lèche les mains, c’est ce peu de temps que je sais, devine, avide, je verrai toutes sortes de printemps, éviterai les miroirs pour ne pas voir ce que mon visage devient, la belle allure du temps compensera et surtout la liberté de dire, l’enfance d’écrire, ces pas enfin sur le mystère de l’affaire intérieure aux questions insondables et splendides. J’irai aux aurores tenter la palette des joies, un œil suffit, une main qui se pose sur le globe levant, bientôt donc à deux doigts des présences heureuses, car bientôt est mieux encore que si cela était, l’attente est grosse de joies, bientôt donc maintenant.

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Une simple lampée de bonheur

Entre le vert paradis dévasté des gifles (le plus dur temps qui se puisse concevoir) et l’instant où la barque viendra du fond de mon horizon (je me vois bien monter dans l’esquif, tranquille, résigné), j’ai somme toute vécu des grâces du temps, sourires, ombrages, antiques prairies, j’ai côtoyé avec passion les plus élégants esprits et la musique de feu illumina mes instants de fraîcheur dressant des remparts contre le mal d’enfance qui menaçait parfois de rejouer la suite des déveines. Insidieuse, presque querelleuse, j’entends une voix qui objecte : on ne bâtit pas sur le sable ; or cette voix prosaïque, froide, butée, calée sur des sentences qui sont autant de condamnations, ne tient pas compte des grâces données sous la grêle… rien n’est jamais oublié, c’est vrai, mais il est des pauses, des retraits, des connaissances, des reconnaissances qui montent la nuit sous la lune de solitude, cette voix du monde neutre n’entend pas le complexe mélange des sensations étoilées, le beau qui venge et la main qui se dresse vers l’ardoise marquetée des toits où j’ai appris à poser un regard admiratif, bienveillant. Amoureux du monde, arbres et visages confondus, je songeais alors et je le pense toujours, qu’une fois vécue semblable avanie, tout est beauté, du moindre pas à la poignée de main la plus franche, sans parler des étreintes, vastes paysages ourlés de frais et de chaud à l’intérieur desquels on reconnaît le chant qu’il faut pour faire fructifier ce que l’aube éveille chaque jour.
Ah oui, j’ai fui la querelle. Ce n’est pas seulement que je n’étais pas de taille ou que j’étais lâche… en temps de paix, qu’est-ce qu’être courageux sinon ranger la vaisselle, faire les courses et adorer les petits comme on le fait à genoux devant la crèche ? Et même ici, au lieu d’écrire, je crois bien que j’efface tranquillement ma présence, oui, je m’absente des fois et des lois, je ramasse des mots qui traînent, en fais un bouquet que je jette au vide du tout venant, toi, moi, nous, nullement apeuré par ce qu’il advient au tournant des hivers répétés, encouragé au contraire par l’inutile apparent, parce que c’est là quelque part dans les buissons infréquentés que le feu, que le beau a quelque chance de jaillir sans presque qu’on le veuille. Or, faire surgir la beauté est à mes yeux un acte de reconnaissance, car aux instants de défaillance, c’est là que j’ai bu, la main en creux, c’est là que j’ai accueilli ce qui sauve… non pas dieu – quelle idée ! – mais une simple lampée de bonheur.

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Deux paysages avec la visiteuse

Et lorsqu’au plus noir de la saison, à la veille des neiges – l’air âcre asséchait déjà les palais – comme j’avais traîné sans le vouloir le silence à mes basques, la visiteuse s’en vint, chassant la noire décomposition où mènent tous les chemins (à quoi bon le nier), et m’emporta sur une place bitumée de frais ; je revois sa main gantée qu’elle passe sur son visage puis sur le mien en murmurant « vois ! » et détourne mes yeux de son propre regard : nous sommes au bord d’un lac, sa voix porte contre les vagues sarcastiques, elle cristallise appels d’oiseaux, craquements de branches et autres présences réelles. Il se fait une fraîche ouverture, le futur est donné à l’écho ; les sapins filtrent les ondes issues de nos larynx, renvoyant les voix à la fois idéales et réelles de nos échanges parfaits, où je dis combien je tiens à elle au plus proche du solstice, et elle souriante me renvoie à nos ferveurs desquelles naissent les attachements durables. « J’ai mille choses à faire et cent âmes encore à visiter, ajoute-t-elle en saisissant ma veste par le revers. – Attends, murmuré-je (pour que le lac ne l’entende pas), je dois te dire que je vois sous les eaux, à deux doigts de tes yeux, un autre paysage d’arbres moussus aux horizons croisés, bouleaux solides qui s’achèvent en filaments, chants dorés que le couchant blesse à peine, machines à rêver où l’immobile est un socle à partir duquel tout est possible. – C’est à peu près ça », dit-elle, et comme on le fait aux morts, elle abaisse mes paupières du bout de ses doigts gantés. Elle ajoute enfin : « L’hiver est aux rêves puisque tout est délié ». Comme elle réglait d’une main sûre les rênes des chevaux qui allaient l’entraîner, j’aperçus les premiers flocons qui mouraient minuscules sur l’asphalte inquiétante soudain. Réprimant un frisson sec, j’ouvris grand mes bras sur le vide d’un paysage que je croyais tangible et lorsque quelque part une branche morte craqua, je sus qu’elle était loin déjà ; elle reviendrait au moindre appel.
Je vois en songe sa tête qui confirme.

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Couleurs

Tout l’été j’ai cherché du vert et j’en ai à peine trouvé. Au début il y avait bien du bleu sur les tiges des blés dont on dit rapidement qu’ils sont encore verts, puis les feuilles de betteraves ont donné un semblant de teintes obscures, presque noires, et suivant l’inclinaison du soleil tout bougeait constamment ; je n’ai rien vu qui fût définissable selon les adjectifs de couleur que je connais. J’étais parti du bleu parce que je songeais à cette phrase du poète où il est question de la nuit et du ciel des jours splendides, où le bleu se perd ne sachant plus où rayonner du mieux qu’il peut, absent pourtant malgré ce que la vie m’a appris. Je n’ai rien su dire et j’avais beau sortir avec l’effroi naturel de celui qui croit savoir et qui ne découvre rien de ce qu’il a porté tant d’années, ces années où je peinais à respirer ; aux moments rares des grandes joies la vie éclatait alors en un arc en ciel plutôt énigmatique où le gris revenait toujours, comme si ma vue avait baissé, que la cécité me gagnait, étrange illusion. Je ne peux pas affirmer non plus que je n’ai pas vu de rouge, le simple coquelicot, ce coq de la prairie, lançait bien sa teinte pourpre et je m’exaltais de pouvoir dire une nuance enfin claire. Qu’un nuage passe cependant et le rouge que je croyais avoir aperçu devenait violet, bleu, gris, enfin rien qui fût ferme. J’insistai, je repris les mots dans mon esprit, fermai les yeux, et les rouvrant, j’ai vu des ocres, je les ai chantés ; l’été avançait comme on voit, il filait son coton de poussière où le jaune enfin conquis des blés donnait des vagues grises ; j’y devinais l’ocre en un clignement très voulu, et je me suis arrêté à ce beau mot : ocre, sans être convaincu que je tenais là l’immense réalité des surfaces mouvantes, puisque par instants elles voguaient bleues puis noires, et demeurait alors au creux de mes prunelles un gris général de vitrail où les parcelles quoique toutes différentes, donnaient ce mélange proche du blanc crème, usé du sec des ciels. Le vert s’élançait parfois je le reconnais aux cimes des arbres, il était frais, rappelant le premier printemps, mais il était si loin que sa fusion avec le blanc des horizons me faisait basculer dans un scepticisme lié à l’âge sans doute, ce temps de là-bas où tout est confusion. Mes amis, disais-je en parlant aux absents que j’aime, puisque je ne peux vous donner la vraie teinte des choses, je vous demande de m’excuser, j’avance vous savez en titubant sur les chemins de terre brune. Brun, brune, ah, voilà au moins une nuance que je saurai dire : elle est souple et vive, marchande avec les herbes un espace muet où mon pas peut résonner, ce brun est indiscutable, puis le voyant serpenter, je le vis soudain blondir au loin, comme un sable oublié entre deux grincements des ivraies grasses.
Je me suis absenté tout ce temps, obsédé par l’impossibilité de dire vraiment à quoi ressemblait au fond des mots la vie en folie que je voyais croître, mais qui n’avouait pas franchement sa langueur miroitante. Et le brun est resté pourtant gagnant peu à peu les labours d’après moissons et l’intérieur des peupliers, je les ai salués comme il convient, comme lorsqu’on voit passer un cortège funèbre. C’était la fin des teintes, c’est la fin des heureuses variations, parlons au présent, c’est maintenant que je sais que je n’ai rien vu. Non, ce n’est pas cela : j’ai vu au contraire avec une trop grande acuité, et maintenant que tout bascule je parle de brun et je me trompe encore, car suivant les couchants il sera ocre ou rose, et au lever le bleu fera encore des siennes.
La difficulté n’est pas aux couleurs, elle est aux mots ; la douleur est à l’écrit, au moment où je trace ces lignes, la peur me reprend de ne savoir dire, car c’est dire qui a manqué s’il a manqué quelque chose. En réalité il n’a rien manqué. N’a été absente que mon habileté à le dire, coincé que j’étais dans une série de vocables préfabriqués, du prêt-à-dire comme il y a du prêt-à-porter. Et les villes d’ailleurs qu’en dire ? L’asphalte n’a-t-elle pas elle aussi cette même noirceur qui rôdait sourde derrière mes pays ?
J’ai adoré un toit d’ardoise : ce n’était pas un gris ni un bleu, non, c’était un chant. À chaque fois que je l’ai entrevu je le voyais se dégrader sous le coup des pluies des vents et je priais pour qu’il fût sauvé jusqu’au jour où la catastrophe est venue, non son effondrement, mais sa réfection complète et depuis je ne le regarde qu’à peine ; en passant devant lui, je le rêve comme avant. Le passé de ce que nous avons vu importe davantage que le présent toujours mouvant et le souvenir ne peut se dire décidément qu’au chant.

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Suspension

Le temps est en alerte, la nuit menace, chaque soir est une voix perdue qui sonnait claire puis nous revient dans la candeur d’un air déjà un peu impur. La croissance a vécu, le chant qu’on croyait ascendant se stabilise dans un léger coton de soir amidonné. La peinture du jour cède doucement sous les craquelures de l’été en gambade et notre ange, toujours triomphant jusqu’alors, trace au bord de nos mémoires des voltes parfaites qui signent l’imparfait des semaines à venir. Le souffle se suspend avant la chute ; oh, il y aura bien des retours de flamme où les bleus de nuit et de jour se recouvriront sans qu’on y prenne garde, mais de loin, l’ange envoie des signes limpides, presque trop, son sourire du « tout est beau » se crispe au coin de la maison où la gouttière se tait. Pour combien de temps encore ?
« Range bien tes pulls, aligne-les avec soin sur l’étagère haute, dit l’ange. Emplis la placette de la voix frénétique des enfants en goguette en cette fin de juillet et conte leur les mille étés grouillant d’animaux vifs et droits, et qu’ils empruntent aux bêtes leur naïveté finaude qui se repaît de chaleur dense. C’est le passage risqué entre l’exaltation qui ne cesse d’exhaler ses verdeurs et le salut éclatant des derniers artifices où les fusées brûlent dans les soirées tirées vers le vide des pluies. Ne vois-tu pas le brunissement s’esquisser au vif des limbes, bords un peu brûlés, feuilles grasses certes mais lasses de pendre sur le creux des chemins éblouissants ? La terre redevient miroir de facéties usées, les chaumes, coupes neuves, n’obéissent plus au vent dans la hâte de s’engloutir sous les socs ; marcher au milieu d’eux, c’est prendre une traverse qui mord les mollets ; les blés étaient si souples. On entend derrière les étirements de nuages non plus le suraigu des croissances abouties, mais un assourdissant appel de chutes, cascades, ruisseaux où l’eau glacée nous renvoie aux chevilles les premiers frissons graves où l’on perd pied. On a raison de rire et moi-même je bats des ailes comme on s’évente, je souris toujours, tu vois bien, je sens cependant que je fatigue du côté des omoplates, j’y mets moins de conviction malgré le doré des matins revigorants. J’ajoute à la nuit l’ombre de mes ailes au lieu de les écarter pour laisser venir les premiers rayons crus, car la pente est prise, la loi qui veut que tout tombe alourdit mon vol et j’observe que les oiseaux sans le dire explicitement, livrant leurs illusoires gazouillis, ne perdent plus leur temps à faire et défaire des nids joyeusement tricotés ; eux aussi profitent  de ce suspend pour avaler des virages de joie, s’entraînant pour le grand voyage vers les landes où il fera bon pépier encore. La malice de l’immobile est mimée par les jeux où ne compte plus qui gagne et qui perd, où le jeu redevient son essence, sa loi, perte de temps jusqu’à la soif qui sera comblée par l’autre saison.
De beaux jours nous attendent. Je me couche avec vous. Jouons. »

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Dialogue sur les aigus

Je dis à la visiteuse combien la saison est solitaire, à cause sans doute du soleil trop vertical, du départ subreptice des coquelicots, lents effacements de nos fossés… et surtout à cause d`un son: sifflement suraigu; il a surgi au fil des prés, et comme la visiteuse esquisse une dénégation, je lui mets la main sur la bouche, l’invite doucement à me suivre au gré des blés fuyant au bord de l`explosion, gris, oranges, parfois carrement noirs; on les dirait impatients de frissonner dans la batteuse où l’obsession de la moisson s’entretient dans les roulements poussiéreux des matins qui se suivent. Tu comprends, chère amie, le zenith est passé, oh il y aura bien des incendies, chaumes et laboureurs (déjà) au bord de l’asphyxie, mais août approchant, c’est le bouquet final. Je lui conte qu’alors, quand l’aigu chanterelle des moissons enfonce ses vrilles dans mes tympans, je n’ai de cesse de trouver une source au sommet d’une colline pour y plonger mes mains, ma nuque, et de saluer le noir et blanc des lourds galets qu’on prend parfois pour des poissons. Alors je m’apaise. Elle sourit avec moi, puis murmure: “C’est pour ça que les gens en août vont à la mer, inutile d’en faire tout un plat. – Décidément, ce n’est pas mon jour, dis-je en riant”.

Le rire me quitte très vite; elle est sérieuse. Elle n’entend rien. Le silence menace de dévorer le lien qui nous unit et “pour le coup, je vais être vraiment seul” ; j’ai parlé à haute voix, sans en avoir conscience, elle reprend:”Moi aussi, pour le coup, je vais être vraiment seule”. Je lui rétorque d’une voix blanche qu’elle ne fait que passer, elle est le passage, elle ne peut pas être seule, elle est la beauté du temps, elle en a les reflets lorsqu’avec sa robe aux motifs azurés, elle s’allonge sur le divan du moment, puis repart courir les collines et les avenues. “Comment serais-tu seule, toi que tout le monde attend?” Elle rit franchement de mon ingénuité, elle ne se moque pas, non, elle dit seulement:” Tu n’as rien appris, décidément. – Tu veux dire que tu n’es là que pour…?” Je devine à ses cils qui battent que c’est oui, qu’elle passe bien sùr, mais que le dialogue attendait…

Puis un chant, une voix – sans doute celle de la visiteuse qui s’est voilée – monte au plein de juillet:

“J’ai franchi toutes les saisons, coquelicots et épilobes plein les mains; j’allais de village en village distribuant aux vieillards ce rouge sang qui permet d’attendre sans angoisse le petit mur pelé où des roses trémières presque noires ont cru bon d’indiquer le passage. En hiver, évidemment, on me confondait avec la pluie et son ennui trop lourd aux esprit affairés. Au printemps, pourtant, ce printemps, tu m’as adoubée, reconnue au milieu des cent sollicitations des ombres et des éclats de vie; or, comme tu sais, j’ai toujours été là, m’affairant autour des étals du marché, chantant l’énergie des citadins vifs aussi bien que des truites subtiles qui relancent leurs ruses à chaque coulée du pêcheur. Je frissonne sous les platanes à l’ombre si légère, on dirait une robe du matin comme il y a des robes du soir, ah ces arbres ingrats et tellement heureux. Mais tu sais tout cela, les parasols et les voix, les robes et les pas… J’insiste simplement sur une évidence mon ami, profite des saisons, il n’y en a plus tant que cela; tu sais, on hausse les épaules en ces journées immensément frêles où un vague tremblement préside à nos visions; allons, rions, bien sûr, mais prenons au sérieux ces mêmes rires qui nous valent d’aimer et d’aimer encore, et nous verrons alors le tremblement se désépaissir sous la loi rigoureuse des raisons qui nous font vivre; surgira après un long détour l’amour pur de la vie, l’approbation du passage et ce jour-là je serai enfin reconnue. En attendant, en effet, il est un sifflement, je ne l’entends pas car il émane de mon passage, trace sonore qui appelle d’autres dialogues, ce que nous ne manquerons pas de faire, ces jours-ci… ou dans d’autres saisons.”

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Un soir

Je sais qu’à part la rotation des sphères il n’est rien qui tienne, mais les piaulements dans la nuit à deux pas de la maison nous arrêtent, je me penche vers l’oisillon et le replace doucement dans le nid qui baille sous les feuilles de clématite et je dis à ma petite fille que c’est là à peu près tout ce que l’on peut faire. Nous reprenons notre avance, elle applaudit, puis me reprend la main, sa voix fraîche comme l’étoile qui monte éclate de rire, parle des avions que l’on devine très loin, s’étonne de leurs traces clignotantes, estime que ce sont peut-être des étoiles qui les font avancer, je la détrompe, tu vois c’est notre présence sur la terre comme au ciel et comme elle aime les mots je lui dis que l’étoile est Vénus, elle répète le nom pour le plaisir mais sa voix est si claire que les murs et les branches tremblent de toute leur usure bousculée des années. Dans les soirs de juillet on s’abandonne au vivre, palpitations de son cœur au creux de ma paume qui presse son pouls, je lui parle un peu de la musique des sphères, du rythme des étoiles au scintillement incontrôlable et sa voix murmure en montant vers moi que Vénus, elle, ne scintille pas, et je laisse courir la différence entre planètes et étoiles, on ne peut toujours expliquer et celui qui sait est bien moins intéressant que celle qui s’interroge, ainsi marchons-nous lentement vers l’ouest où le saule noir nous attend avec ses longs cheveux que nous effleurons chacun de notre côté, bras levés nous saluons ce miracle de fontaine nocturne d’où proviennent les bourdonnements de quelques hannetons collants qui nous évitent prestement. Le ciel maintenant palpite. Soir sans lune, les constellations s’installent, je repère Cassiopée, les deux Ourses, ne dis rien, sans doute va-t-elle m’en parler, nous avons le temps, un autre soir peut-être, et le son de sa voix ne monte plus, elle serre ma main plus fort tandis que nous revenons à l’aveuglette vers la porte d’entrée. Elle semble presser le pas et je me penche encore pour éviter qu’elle ne lève le bras inutilement, je songe aux accélérations des nocturnes où le piano suspend le temps, gouttelettes précipitées du rubato comme une rosée qui se suspend puis finit par descendre, le temps n’est plus la syntaxe obligatoire du chant puisque la nuit tout est ôté sauf le silence empli de souffles.
J’ouvre, elle se précipite pour raconter les étoiles puis ajoute : « On n’a pas vu de hérisson ». Je fais oui de la tête : « Les étoiles et les hérissons c’est beaucoup pour un seul soir, on verra demain – Oui », dit-elle en se retournant pleine d’espoir.

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Parfums

Si je me retourne, j’entends venu d’occident par-delà les îles et les golfes, un immense souffle qui fait de mes troènes si poivrés un flot de miel blanc, flocons qui sonnent imperceptibles sur la terrasse, émiettement du ciel sur mes sandales fraîches, et cette poudre argentée, cette brume rustique, me renvoie d’un coup les fragrances traversées des îles et l’écume cavalière qui s’écrase à cent lieues de mon jardinet agité. Je n’aurai pas vécu pour rien. Les vieilles feuilles plus souvent grises que vertes sont à l’image des pages où j’écris, car le vent les touche aussi, bousculant, pressant sous mon crâne les mots qui consentent à naître sans que je le veuille presque, puisque la vie, le vent, le même qui gonfle les voiles des heureux navigateurs, parade à deux pas, danse au rythme anarchique des chants d’oiseaux qui susurrent des mélodies incontrôlables, par-dessus le silence. Il se fait une joie échappée au temps qui passe, le présent a beau creuser ses remous évidents, ma peur se dissout rapide dans d’ultimes tremblements, le calme d’avant les mots s’installe en vibrant comme la flèche sur la cible, et me voilà valide, respirant étonné la perpétuelle naissance des secondes, tandis qu’à deux pas, des notes de piano fabriquent un air d’autrefois, fort savant, qui accroche à ma mémoire des guirlandes de fêtes où j’aurais pu rire si j’avais eu comme tout le monde la foi du bonjour et de la poignée de main distraitement serrée. Mais je ne suis pas comme l’arbuste tombé de la dernière pluie, mes cheveux sont là sur le sol ténébreux, la poudre du temps s’y est mis, la pensée d’une joie sur l’instant n’ose pas perdurer, ma vie, ma vie revient avec le souffle qui s’apaise et face à l’immense silence qui s’ensuit, ma mémoire accroche hontes et échecs, m’amie a des yeux de velours, elle est loin, elle s’est dissoute aux îles où il aurait fait bon mourir sans qu’on doive remonter constamment dans les filets les vrais souvenirs de grand bonheur. Il était une barque possible, toutes les chansons l’évoquent, mais à quoi bon les voix, tu sais bien l’envie qui nous prend de ressasser ce qui fut pour boucher les écroulements des décennies, les chansons ont été bues par nos tympans désormais emmurés par la mémoire qui pousse ses blocs de rêveries. Alors, par-delà ces heurts qui vont et viennent, soudain j’oublie tout et, raccrochant mes sandales, je cueille par poignées les fleurs tombées des troènes prenants et les respire pour avoir des golfes et des îles un reste du souvenir piquant du temps où la chance m’échut.

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Le chemin de la mer

Et puis il y aurait cette errance vague sans souvenirs, puisque tout se mélange, où l’on s’écorche les orteils sur la laisse de varech empierrée de coquillages antiques avec en fond sonore hélas non plus tout à fait l’amorti résolu, que rien n’arrête, des rouleaux gémissants depuis l’aube des temps, mais soudain l’odeur écrasante de résine iodée, lorsque le soleil traverse les épines de pin et les pressure une à une pour qu’elles épandent leur cri rauque jusqu’au fond de la gorge séchée par le sel. Il ne m’est demeuré en mémoire aucune marche plus dure que quand la plante des pieds se dérobe sur l’enjambée… car tous les sables sont mouvants, ils tiennent cela de la mer et de ce temps glissé que fourbu, alangui, on finit par faire couler machinalement dans sa paume, anticipant par ce sablier portatif la déception d’amour : plus je serre, plus le temps passe vite. Je rentre, mais je refuse de m’épuiser dans cette geste si vaste et neuve, car dans mon pays on ignore ces déserts et tous les pas valent ce qu’ils veulent, nul ne s’arroge le droit de revenir en arrière, le sol est gras, certes, et la trace demeure, mais justement la vacuité d’été que j’éprouve à la mer – et que j’aime tant – n’a pas cours dans nos vaux et prairies ; dans mon pays tout est efficace. Il m’arrive de croiser des pins groupés aux troncs rouges sous le plein du jour ; près de nos cathédrales gothiques ces bouts de Landes fourvoyées allument des retours de plage où – souvenir – les beaux petits rentraient en gémissant de tant de soûleries, je me souviens qu’ils pouvaient à peine porter leurs vêtements et s’abattaient hagards dans la baignoire où parfois étrangement ils se taisaient en souriant comme si le soleil et la mer les avaient nettoyés de tout langage. Et puisque j’en suis au jeu du je me souviens, je vois venir des vagues et j’entends bien que personne ne peut répondre à mes pourquoi, pourquoi les vagues, le sable et même – enfant des nuages – pourquoi le soleil, car au pays du blé roi nous n’avons rien qui ressemble même de loin aux dunes et aux mouettes discordantes, et c’est donc sans pourquoi que je me jette au roulis froid qui se fait bleu par endroits, et là entre deux vagues, ou plutôt avant l’angoisse de la suivante, après avoir (en faisant un appel en rythme) vaincu la précédente, à cet instant où l’océan se fige sur l’éternel chemin qui mène à l’inépuisable épuisement des vagues, à cet instant j’ai été heureux, comblé de bleu, j’ai vu le soleil vaciller, reconnaître que sa blancheur crue était factice puisque l’eau salée apaisait d’un coup toutes ses vilenies ardentes. J’ai décrit les enfants délestés de langage, je dirai pour moi au contraire la liberté de dire, en ce lieu bref j’ai entendu ma voix rire, des flots de phrases me venaient entre deux vagues sans pourquoi, j’ai été libre, et comme je suis sorti de l’enfer à l’âge adulte, je sais que ce souvenir fut ainsi vécu dans la plénitude de ma voix enfin lâchée pour de bon. Je me souviens que dans l’enfer-l’enfance j’avais besoin de preuves qu’un jour, un jour viendrait et là saisissant l’eau de mer par poignées, j’ai cru que ce serait possible et ce le fut.
Ce n’est qu’un chemin. Il y en eut tant.

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Avec les vagues, l’enfance

Je ne sais pas si j’envie ceux qui verront les brisants et leurs affaires d’écume qui forgent les galets. Il est probable qu’ils s’interrogeront : suis-je heureux ?, et que leurs regards au lieu de répondre se perdront latéralement dans les sables où les robes vertes des vagues s’abattent depuis le premier matin ; puis, par désœuvrement, les mains dans les poches, ils laisseront errer leurs yeux vers l’horizon, juillet est une voile appelée à disparaître parce que la terre est ronde, malgré la ligne finale fabuleuse où le soleil du soir fera semblant de se coucher pour nous inviter à faire de même. Et nous le ferons vraiment. Il y aura des draps pour redoubler la peau, prairie de neige aux replis favorables aux rêves et j’irai clore alors mes yeux sur l’enfance aux portes noires cirées de cris. Au bel été, je mesurerai la distance avec ce qui fut, les pauvres brutes descellées de l’enveloppe humaine et qui versèrent sur nos crânes de petits bouts de chou des coups toujours, si peu parents, sombres cerveaux roulés comme cailloux, bornés comme falaises, glacés, verticaux et apeurés. Je ne reprendrai jamais ce chemin vers la mer où une fois grand j’aurais pu me forger un destin de capitaine libre au vent ; je n’ai pas pu prendre la voile et j’ai ramé à contre lames bricolant un âge adulte entre récifs rêvés et coraux très artistes, emplissant ma voix – enfin ma voix – des échos des anciens où rôdent avec l’ange des chants perpétuels qui recouvrent, tels des brumes de septembre, les hurlements incidents qui alourdirent mes pas et firent de mon enfance provisoire une plage minée. J’emporte mes jours amochés de jadis à la semelle de mes sandales marines, le crissement se fait heureux puisqu’il s’éloigne (le mieux qui puisse nous arriver est de vieillir) avec le temps, ce fidèle allié qui miroite là-bas où j’aurais pu naître, ce paysage de chaleur où paraît-il on aime, ce temps d’avant qui remord constamment dans ma chambre silence. Je me demande souvent s’ils sont heureux dans le présent ces êtres neutres sous parasols, fixant la mer, des jours entiers sous l’avalanche des flèches empoissées de soleil. Je crois que oui, avec leurs crèmes, leurs journaux pathétiques et leurs monosyllabes où la même langue dont j’emplis ces pages s’émiette vite en balbutiements que la vague recouvre ; je pense qu’ils ont sans réfléchir une impression de vivre qui s’éploie au présent avec quelque solidité et peu importe qu’ils rentrent le soir recuits et muets d’indigence parlée, ils sont sûrs de leurs pas. Je ne les envie pas, j’ignore la jalousie, j’essaie seulement d’entendre ici et maintenant la possibilité du pas libre, puisque vivant il me faut bien marcher ; or, j’entends des crissements, folies meurtrières piétinées à grand peine par l’âge adulte, mais qui reviennent évidemment avec la marée, ce qui m’incite à dérouler dans le calme le plus creusé, des draps de mots que j’agite de loin, naufragé cœur battant, plein de l’espérance d’une voile nouvelle.

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