Moins une marche, un pied devant l’autre, qu’une progression d’une souplesse discutable, entravée qu’elle est par des brindilles fraîches, des branches souples qui cinglent derrière moi en un sifflement sec marquant ma conquête sur le chemin ; je dis conquête, je devrais plutôt parler de ce pas hanté par l’avance, par ce qui n’est pas encore, future découverte du lac aux cygnes impénétrables et droits sur leur col (toujours cette impression qu’ils portent une cravate, un jabot plissé qui trempe dans l’eau). Je me tourne dans le lit côté ventre à plat sur le matelas et je me vois écarter une branche de chêne qui me revient sur la nuque, je n’y prête guère attention et me dis que c’est simplement ma position qui m’a obligé à poser ma tête de côté provoquant cette douleur infime. La lumière inventée de toutes pièces dans mes yeux fermés et la chambre obscure, s’avance à ma rencontre, elle grésille dans l’air matin de cette avancée fictive, j’entends un ramage assourdissant et songe aux nombreuses évocations du silence de la campagne, comme si les oiseaux n’étaient rien ou rares, tandis que le raffut plaintif des branches se frottant sous le vent dans les cimes ajoute au brouhaha pépié une touche humaine. Le mot m’est venu sans réfléchir plus avant, mais humaine me fait sourire car c’est justement cette absence que je cherche, l’ange l’a dit, lorsque tu seras près des eaux, observe la surface huileuse, vaste miroir des nuages, et attends ; bientôt, alors, loin des humains tu me verras surgir puisque tu me dis que tu ne peux dormir sans m’avoir aperçu réellement (c’est-à-dire en songe) au moins une fois. Je serre l’oreiller bourré d’espérance et une fois encore je souris des plumes qui me touchent à travers la toile fraîche, elles me rappellent tout ce que j’ai inventé : oiseaux, ange etc…. Et il découvre enfin le lac au bout du chemin de l’éveil qui sombre justement dans le sommeil. Il n’y croyait plus, mais la solitude, notre état naturel, et le sourire de l’ange ont eu raison de sa conscience. C’est tellement drôle que je crois bien qu’il dort en souriant.
Archives de la categorie rêveries
fév 27
Objections de l’ange
- Je sais bien dit l’ange qu’il y a des hauts et des bas, comme le ciel et la terre, mais moi qui suis justement dans l’entre deux, je te prie instamment de retrouver le temps présent avec ses cris de joie et son enfance inaltérable.
- Tu veux dire que j’ai oublié l’haleine tendre des ciels gris mauve et l’or des nuits lorsque la lune croit sur le souffle des petits endormis.
- Je ne sais, dit l’ange, mais tes phrases confinées et tes résignations ressemblent peu à ton sourire intérieur …
- Que sais-tu de mon sourire ?
- Je le connais, cela suffit, dit l’ange. Laisse libre cours à ta nature ouverte ; le cœur noisette et les enfants débordant d’espérance devraient te faire tendre les bras vers l’avant sans pour autant toujours viser la barque qui guette là-bas sous le ciel défait d’étoiles.
- C’est la saison sans doute et le temps, celui qu’il fait, celui qui va, cette double contrainte qui me rive au destin. Mais vois, j’écris…
- Oui, oui, et tes textes ne me déplaisent pas, mais là, tu vois, il est l’heure de chanter le jour.
- Le bonheur, cher ange, c’est déjà écrire. Chaque texte, tout mélancolique qu’il soit, est signe que l’envie avec ses vives trouvailles vient du rêve éveillé. Je laisse aller, je t’assure, ce lourd pas des mots qui me pressent dans une semi-conscience où le vide se peuple au bord de mon gré. Le fil n’est jamais perdu.
- Il est des amours, dit l’ange, qui devraient te sortir de l’ornière où parfois tes proses et vers s’empoissent de vase sèche.
- Quelles amours ?
- Le beau, mon ami, dit l’ange. Vois la visiteuse par exemple, ne te méprends pas sur ce qu’elle dit. Il faut être hors du monde pour écrire, certes, mais elle laisse entendre qu’en écrivant tu fais ce détour nécessaire pour ressaisir la vie. Car tu es comme les autres, même hors du temps, lorsque tu parles dans ton carnet, l’horloge n’en poursuit pas moins sa course. Ne l’oublie pas sinon tu risques à ce train-là de rater le retour des hirondelles !
- Ça, c’est impossible, dis-je en riant.
- Oui, je me moque un peu, dit-il. Et j’ajouterai même que l’on n’a aucun intérêt à me prendre tout à fait au sérieux.
- Et la visiteuse ?
- Oh, dans son calcaire ombré, parfois ocre, elle est si belle… et elle est sans aucun doute bien plus sérieuse que moi.
- Mais qui est-elle ?
- Eh bien, malgré les apparences sculptées, c’est un murmure naturel, paroles de branches et de vent, elle est toutes les fleurs à venir et de plus, elle guette tout signe qui lui rendra la vie. Allez… car seuls les vivants peuvent donner forme aux figures rêvées qui sinon s’ennuient tellement dans leurs robes lointaines.
fév 26
un rêve d’été
Cette nuit, j’ai rêvé de l’été. J’ai pu noter ces quelques lignes.
La route buissonnière et gracieuse tourne vers le n’importe où, et si c’est un chemin tant mieux je continuerai à pied, soleil au dos, ceuillant les baies qui éclatent au palais, donnent un goût d’azur rouge au corps ombreux qui me précède; j’ignorais que j’avais soif: se comble alors un frisson, un désir que je croyais endormi; le cliquetis des insectes ignore le silence et le bourdon des ailes par milliers cachées dieu sait où, est un courant continu que le soleil renforce, étrange soleil omniprésent qui éclate sur les feuilles, entre les branches, vitrail ocre et roux parfois selon les essences des arbres qui hachurent le ciel.
Au bois c’est vrai l’avance est lente, les effluves portées dans la maturité des fruits et des branches craquantes tourneraient la tête, s’il n’y avait la fraîcheur tempérée qui amplifie les parfums en les mouillant de supportable.
fév 20
Frontières
Je devine dans le ciel les oiseaux qui vont revenir vers le nord pour enchanter nos lacs ; ils migrent avec leur pilote en pointe dessinant ce triangle parfait que nous leur empruntons pour nos géométries savantes, pensées utiles tracées de leurs corps follement hardis ; ils suivent, je le sais bien, le basculement de la terre sur son axe, mais regarde, mon fils, ils font en réalité du sur place, puisque c’est nous dans nos petits pays vitrifiés, dans nos bulles riches qui bougeons immobiles avec la terre, du nord vers le sud. C’est nous qui sommes figés. Les oiseaux ignorent les frontières, méprisent le zèle neutre des fonctionnaires cravatés, sanglés dans leurs costumes étatiques amidonnés, indifférents, même si l’amour a rendez-vous avec la vie.
Contrairement aux marchandises et aux oiseaux, nous ne pouvons pas franchir ces coutures qui donnent forme aux pays du monde, balafres de hasard que l’histoire a tailladées sur le visage de l’orbe. Depuis l’espace, notre monde a l’allure pacifique d’un seul ensemble bleu qui récuse nos mesquins arrangements civilisationnels, obstacles incontournables, même si l’amour a rendez-vous avec la vie.
Annoncée par les roucoulements des tourterelles, cette saison proche est dérision de nos cicatrices apparemment indélébiles et les triangles ailés des oiseaux – que nos avions parodient – sont autrement plus agiles que nos pas hésitants et candides dans les halls des aéroports, lacs de ciment où, revolver à la ceinture, des contrôleurs neutres empêchent tout passage du sud vers le nord, même si l’amour a rendez-vous avec la vie.
Les douaniers sont des fausses notes dans cet embrassement universel où l’ode à la joie devrait pourtant guider tous nos gestes et soutenir nos mains tendues ; des formulaires, des interrogatoires bloquent les êtres humains derrière des comptoirs infranchissables, tandis que bientôt au-dessus de nos jardins clôturés les oies sauvages vont cancaner souplement, libres et droites, presque ironiques de perfection. Il y aura un temps où le vol des oiseaux et des avions sera le même, on le sait bien. En attendant il faut composer avec nos pays froids et frileux, coincés dans leurs costumes empesés, incapables d’ouverture, même si l’amour a rendez-vous avec la vie.
fév 18
L’air entendu (5/5)
Il veut partir avec eux, il le dit à l’homme en le tirant par la manche : « La musique… j’en ai besoin, c’est la musique », l’autre fait oui de la tête, prend le temps de s’accroupir devant l’enfant, lui pose les deux mains sur les épaules, le fixe droit dans les yeux, souriant, puis il désigne tranquillement les vêtements secs posés sur la grille, fait le geste de s’habiller. L’enfant ôte la couverture, nu mais sans un frisson il se rapproche du feu et s’habille rapidement : sous-vêtements, pulls, pantalon, chaussettes, chaussures enfin qu’il noue à la hâte ; il relève la tête, interroge l’homme en montrant du doigt la roulotte dont il ouvre la porte à l’instant ; le violon sonne plus fort, l’enfant s’approche. Quatre petits sont assis en rond à même le sol couvert d’un tapis rouge coquelicot flambant neuf. Par les fenêtres latérales, des rayons concentrés éclairent le musicien qui, la tête courbée à cause de la hauteur du toit, joue toujours la même danse connue, il rit presque, tape du pied sans forcer tandis que les petits frappent dans leurs mains et le chef qui a défait le crochet de l’extérieur pour qu’il puisse voir, jette de toute sa hauteur un regard déférent à l’enfant, tu vois, semble-t-il dire, tu vois, il n’y a pas de place pour toi dans ce chant, tu n’es pas de ce monde, je suis désolé… L’enfant croit d’abord comprendre qu’il peut entrer et lève la jambe droite pour monter lorsqu’une main l’agrippe par le col, ses jambes battent dans le vide et il se sent tiré à trois pas de l’entrée ; on le dépose, il lève les yeux vers l’homme qui cette fois fait non de la tête et articule quelques phrases chuintantes, légères, au bord du rire. « Emmenez-moi » murmure-t-il, il sait qu’il a perdu, l’autre ne lui répond même pas, frappe dans ses mains, les deux femmes en robes multicolores s’installent sur les banquettes après lui avoir adressé un signe de la main et un sourire grave s’inscrit sur leurs visages. « Ne regrette rien », dit le chef en français; il s’approche du feu encore rougeoyant, l’éteint de quelques coups précis de la semelle, raccroche la grille sur le côté extérieur de la roulotte ; après avoir craché dans ses mains, il va vers l’avant, monte sur le siège du cocher et donne trois petits coups de rênes ; les deux chevaux avancent sans hésiter. L’enfant court sur une dizaine de mètres, son pied accroche une branche, il tombe ; en relevant la tête il aperçoit l’homme qui lui fait un signe d’adieu, la main en l’air et la musique s’éloigne dans les cahots de la roulotte ; puis, hésitant soudain, le chant s’arrête sur une fausse note.
fév 17
L’air entendu (4/5)
C’est une caresse rude, bien sûr, une caresse cependant, ses bras, ses jambes, tout y passe, geste à la fois rustre et chaud, j’aspire l’air saturé d’eau et d’humus de ce petit bois où ils se sont réfugiés, on me saisit par les épaules pour me rapprocher du brasier fumant de mes vêtements, les voix reprennent, tiens c’est un violon là-bas dans la roulotte et je reconnais un air joué faux, crincrin rythmé, oui, c’est ça le chant, oui c’est lui : l’anacrouse relance régulièrement la mélodie que l’archet écrase jusqu’à toucher le bois, doubles cordes à casser l’instrument, et l’une des femmes esquisse quelques pas en rythme, s’approche de mes vêtements, les retourne d’un coup ; puis un homme prend la parole longuement, massif, moustaches, les jambes écartées, posé comme une statue, voix grave, langue opaque précipitamment coupée de « h » aspirés; on l’écoute en riant, visiblement il pratique l’ironie froide, le mot « police » surgit de temps à autre, ils éclatent de rire à chaque fois et lui, l’enfant, nu sous sa couverture, pose son menton sur ses genoux, et rêve de cette chaleur qui le tient enfermé à l’intérieur de la couverture protectrice, espère qu’elle va durer, la chaleur, le chant, c’est une même chose. C’est alors qu’il constate que le chant dont il rêve pour couvrir le silence remonte de nouveau, mais les harmonies sont plus subtiles qu’il ne le croyait, en bref ceci : dans le fond le remuement gras soufflé de la rivière, par-dessus le violon toujours aussi divinement faux, et dans l’entre deux, le lieu le plus beau, la voix de baryton lente puis accélérant par endroits jusqu’à se faire murmure, et – mais pourquoi ne l’avait-il pas remarqué plus tôt ? – le froissement large de la brise, frisson amical de mon corps retrouvé au milieu des hêtres dorés par le soleil d’avril, cet âge encore tendre de l’année où je suggère au printemps de ne pas précipiter son écoulement. C’est une prière que je formule, tandis qu’ils rassemblent les pièces dispersées du campement, un pneu ici, un sac là et des plats, des bouteilles, un quignon jeté vers un chien qui bondit, la musique ne cesse pas, le chant toujours le chant, allegro ma non troppo, je songe qu’ils vont partir et que c’est impossible ; le chien s’approche, me lèche le visage puis s’éloigne ; aucun effroi.
fév 16
L’air entendu (3/5)
Le chant, j’y reviens pour le cerner d’un peu plus près – tous les prétextes sont bons pour m’approcher de lui – le chant est né de la rivière et sur la cire de ma mémoire l’enfant avance contre l’interdit du bord de l’eau : « Jamais au bord de la rivière compris, » voix de rogomme et moi l’oiseux, j’opine bien sûr, je ne vais pas risquer des coups pour un retour de sincérité, dictature et mensonge sont jumelles, donc l’eau lui baigne la plante des pieds, il a choisi un sureau un peu vieux, lui a lié un crin raccroché au roseau et abandonné là par un pêcheur avec son hameçon ; il pêche devant le temps qui fuit, ligne tombant d’amont vers l’aval et soudain horreur, ça mord, il glisse un peu vers l’avant, panique, tombe à l’eau, revient en barbotant et tout est parti, la gaule avec le reste, lui trempé de la tête aux pieds remonte la rive, il ne peut pas rentrer ainsi, ce serait un corps aveu, tremblant, la vie mouillée à mort et il avise un feu bleu mouvant, s’approche ne fait rien – combien sont-ils ? – ils parlent une autre langue, l’une lui fait signe de se déchausser, accroche ses chaussettes sur un châssis métallique au-dessus du brasier, l’autre les tourne pour éviter qu’elles ne brûlent, il doit se déshabiller, aucune honte, personne d’autre n’esquisse un geste, ils le regardent, ses vêtements fument, ils lui passent vivement une couverture, l’une d’elles lui frotte le dos… ça y est je l’ai dit, l’une d’elles lui frotte le dos et chante… enfin je crois, peut-être n’est-ce pas un chant, seulement le bonheur qui lui fond sur l’échine sans prévenir, c’est un silence, un énorme silence qu’un chant anime il n’en doute pas, et la jeune femme qui sourit là-bas.
fév 15
L’air entendu (2/5)
Il n’est pas de moment plus riche que ces écoutes retranscrites, leur ton assuré vient de là, de ce souffle tiède où je parle et où, ordonnée et mauve – je l’ai déjà mentionné, mauve est la nuance des nuées accrochées à la plaine crayeuse, ou plutôt leur reflet sur le blanc ondulé des champs arrosés par l’ouest débordant d’intentions ténébreuses et hautement utiles – et où, ordonnée et mauve donc, l’existence se leste de lois lentement instaurées qui font ces heures gâchées où l’on traîne à la bouche une lavasse, temps d’angoisse de mort, alors que ce chant justement si je veux le décrire – et rien n’est plus pressant – a tout de la nuit chaude, inventive, dans laquelle je poursuis avec d’autres – est-ce si sûr ? – les figures en chair que je devine sans peine, tous ces gens qui m’ont donné me donnent me donneront à découvrir ( dans la bouillie d’années qui nous est accordée) leurs grandes présences totales, et je les écouterai mieux que la nuit cousant les étoiles en frottant leurs éclats, leur parole sera piété, je le sais, je l’ai expérimenté mille fois déjà, et j’espère que le chant ne cessera jamais car alors comment saurai-je qui je suis (non c’est trop demander, non, pas l’être, passer seulement, car alors avec l’être je ne pourrais plus aligner les mots) le chant, le chant, et si je perds ma voix je songerai incontinent : à quoi bon, et replongerai dans le gâchis décrit plus haut, ce temps de rien, hachis d’heures, maladresse de vivre dans l’étroite prose des bonjours que l’on lance dans l’air givré des matins mal ficelés. J’ai la terreur de l’inutile.
fév 14
L’air entendu (1/5)
Les lauriers ne sont jamais vraiment coupés ; quelque chose frémissait sur les bords de l’Aisne, remous émeraude et gris, enfin une musique, pas un chant de voix humaine, non plus qu’un gémissement naturel, branches qui grincent et s’entrechoquent aux cimes, non, un air comme une brise à hauteur d’homme et qu’enfant je reçus tout droit, grand chant blond des aurores et mauve du premier printemps, ce qui me parut alors très étrange et l’est resté. Cette aria montait de l’eau, courant rythmé ; chaque jour m’en rejoue le frisson faste presque à la demande alors que plus de deux cents saisons me séparent de son surgissement ; je n’en ai aucun mérite, je suis sans doute né comme ça, tympans heureusement sollicités par le silence – interdit de parler – et l’absence feinte des taiseux qui me dressèrent et qui la nuit m’entourent encore de leur vigilance hiératique. Je baigne dans un flot harmonisé à mon moment, non pas que la page s’emplisse aisément des murmures ironiques de l’ange à l’haleine de fée, mais si je retrouve ce chant – un appel dans l’isolement complet suffit – c’est qu’il a tout ce temps été apprivoisé, doucement entretenu par mon corps surexposé dont les tensions réclamaient un usage plus souple, ce que je fais désormais chaque jour, curieux instant où je m’isole pour m’ouvrir encore et encore à ce ton mélodieux que des basses rejoignent sans que je le veuille, sans que je leur demande rien.
jan 4
Une journée banale
Même si je suis un jour – on peut raisonnablement en faire la conjecture – au-delà des étoiles avec l’ange à mes côtés, je n’en demeure pas moins à l’affût des gelées qui enguirlandent mon gazon et fondent progressivement sous les rayons de janvier, éphémère effet d’une légère chaleur qui n’adoucit qu’à peine mes pas glacés sur le chemin de la maison.
La vie s’écoule à belle allure le long des tiges des herbes, je rêve des racines, me demandant si elles ont la même impression que moi lorsqu’une goutte d’eau me dévale le long de la colonne vertébrale.
A midi, le ciel se couvre un peu bêtement, alors que j’ai eu à peine le temps de goûter la pureté aurorale et des reproches pointus me cascadent sous le front, j’entends des voix: j’aurais dû, j’aurais pu… je ne me fâche pas, je sourirais plutôt: après tout, qu’aurais-tu fait de cette splendeur? Dis, qu’aurais-tu fait de plus que ces quelques pas esquissés sur l’entrée, danse muette à la gloire des enfants repartis et de la lumière revenue?
Je me rends compte alors que j’étais sorti par pure mélancolie, pour me secouer le cœur à la fonte des grains de rosée blanchis par la nuit. Mon corps se désengourdissait. Trop de rêves confus; je me souviens d’un où je dirigeais une carriole qui transportait d’énormes peluches; j’étais à la fois celui qui tient les rênes et le spectateur amusé.
Je repasse alors en songe ce rêve précis. Je suis bien en effet responsable d’une lignée d’enfants – peluches – devenus grands – grandes peluches – , mais je suis également devenu leur spectateur ravi, puisqu’une fois adultes, je ne peux les voir que de l’extérieur. Je ne peux – et c’est bien – influer en aucune manière sur leurs destins. L’atmosphère du rêve est heureuse, joyeuse, coupée de rires et d’éclats divers. En tirant les rênes, je jette des regards en arrière enchanté de tant de joie; les grandes peluches se penchent au dessus des rebords de la carriole qui fonce et secouent la tête en éclatant de rire. Le spectateur les enveloppe de toute sa tendresse. Tout est bien.
Vers le soir, je songe faussement qu’il va neiger; j’imagine des flocons noirs; est-ce le retour de la mélancolie de l’aube?
(un oubli: dans cette même journée l’artisan a passé pas mal de temps à cahoter sur ce petit texte)

