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l’énigme du mont

automne
au-delà du virage, elle tend sa pente, c’est l’entente d’avance, en son tapis de grâce, de politesse aventurée vers nous, vie venue d’ailleurs qui déroule ici-bas sa noblesse rurale ; loin de l’enfance vive ou de l’âge prenant, il s’y fait une rumeur de gente maturité où la courbe ne monte qu’à peine semble-t-il, et le mont en sa ligne presqu’horizontale s’abreuve au ru du fossé et s’en souvient encore au sommet, et les arbres saluent et les feuilles s’affolent en chantant les remous empruntés au flot qui grogne encore sous le pas, au caniveau,
carole méfiante elle se fait fort de dissoudre sa tendresse lorsqu’on l’emprunte sous les pas, car la courbe et son équivalent de terre (la pente) meurent au contact de la semelle habitée pourtant du respect que la vaste robe de feuilles suscite, dentelle des troncs, ombre des halliers heureux d’être accrochés au col que l’on devine puissant alors qu’il paraissait bien mince ; en s’approchant, le sommet s’éloigne, il glisse sous les pas et lui rendre hommage ne peut se faire qu’à distance, on va l’aimer de loin, comme l’automne, ou continuer l’avance presque passivement, comme on dort,
durant le jour, toute de bleu vêtue, je suis, léger pincement au cœur, la lumière qui croule dans le jaune sombre, on voudrait, tant qu’à bouger, dévaler la pente mais c’est octobre, huit mois de montée qui accueillent la décrue des sèves et mon désir tardif et la vie qui dit alors va, allons donc, abandonnons la grandeur rêvée (l’idéal) pour la douce ascension scandée des solides godillots aux lacets assurés… et puis les traces crantées derrière moi sont ma preuve, je fus là, dans la boue, vivant,

hiver
que vienne l’an et sous la croûte du givre que l’on croit perpétuel dans son grossier manteau, je découvre le dénudé des arbres et pour dire le vrai je tremble lorsqu’après le détour du virage j’éprouve avec eux sur l’échine du mont l’horreur continue d’être à jamais ressuyé des vents, écorces à vif, troncs engagés ahuris dans la mousse survie contre l’hiver et les voici qui tendent leurs branches gourdes et franches pourtant, mystères d’un néant bien à elles où ça cogne dans le vide, agitations qui feraient presque douter la courbe de son élégance, si bien qu’on est troublé d’entendre le mont faire l’éloge du froid et de son esprit vif:
« le rêve est à la nuit, mais là-haut la vague langue déroule un modèle de douceur fort rigide, pente tendre mais surtout relativement immortelle, telle la vie de l’esprit que je laisse mûrir sous mes taquines craquelures, la lumière s’y prépare là où le vent écrit du bout des cimes sur la page du ciel ; suis-moi ; nuages et encre, dans leur éternel mélange, fêtent les épousailles des mains et des pensées encore tremblées dans l’attente des fleurs »,
que les choses soient claires chante l’air du temps et je scrute du haut du mont les ardoises battues, antique vêture des fermes qui se tassent à deux pas dans la fumée du vallon, les rafales de vent ne font pas frémir leurs coiffes anguleuses et sous les griffes de la pluie je me laisse descendre face au sud, emplis mes poumons en pressant ma capuche, et protégé du déluge, je chante la saison coupe gorge, dévalant la pente, mordant la terre de mes talons gras ; je voudrais avant la fin du voyage d’hiver, contempler le mont depuis le bas, sa coquille pleine des richesses qui vont surgir demain, dans dix jours peut-être ; ouvrant sa courbe au ciel enfin détendu, je devine le rideau qui se donne à la lumière déblayant de sa voile élégante le gris souris qui triomphe là-haut depuis la nuit des temps… non, depuis le onze novembre, me souffle ma jeune mémoire à l’affût,
printemps
n’en parlons plus puisque les cliquets du petit printemps ont été enclenchés et que le mont, ce mini théâtre de la nature, résonne de la musique des sphères en gésine, froissements d’appels, notes de piccolos qui meurent vite mais se relaient à intervalles irréguliers, rien de bien solennel, l’éveil a toujours de ces pincements rieurs que l’on croit entendre sur fond de silence ; repos apparent, d’autres pépiements viennent impromptu couper la parole des oiseaux éberlués par ce qu’ils éprouvent, beauté future du monde – le mont c’est le monde – qu’ils sentent du bout des plumes s’esquisser en une lézarde vie, entre chaque sillon, chaque touffe d’herbe déjà et lance le feu de joie des arbrisseaux et des haies, guirlandes incendiées des bourgeons, je vous ai tant attendus, vous, les renaissants,
le mont et le crâne c’est tout un, à l’intérieur les appels des oiseaux sont autant d’étoiles et dans le silence de soi il arrive que l’on entende aussi les pâquerettes se défroisser puis échauffer de leurs cœurs ocres le sol qui traînasse dans la glèbe encore un peu dévastée d’ouest ; les yeux fardés des bovidés qui ruminent au bas du mont meuglent leur ennui en trompes écorchées et déchirent de leur buée l’air intouché de l’aube, c’est leur cocorico (la vache élue à la place du coq eût changé la face du pays, moins de vantardises adultes et davantage d’amour pour les enfants tant la bête est englobante) placidité à toute épreuve, l’échange rôde entre nos regards, c’est hélas sans conséquence, corps lourds qui s’offrent en image inverse de notre intranquille conscience,
la montée de l’aube défrise l’arête que sur le fond de bleu découpe au cordeau (ou presque) un premier pas et la courbe prend son élan, poussée modeste que le printemps ravage du bonheur de croître, la foi est là, dieu n’a qu’à bien se tenir et peut-être le mont, au-delà du tumulus, est-il un temple prouvé , chaque brin de la pente valide l’exercice du beau qui ne cesse de varier, je sens au plein de mai que la loi est au temps qui passe, il fait évoluer en mieux, en plus doux, en plus fort, en plus élégant, fleurs ici et là qui, rassemblées d’un regard surplombant, donneraient un bijou rouge bleu jaune, c’est-à-dire la renaissance cachée dans le velours du mont… moins des bijoux finalement que des bougies en plein jour que le mont ombrage pour jouer puis découvre dans le soleil et ouvre enfin comme l’écrin d’une richesse à piller… et le temps ne s’en prive pas qui fane d’un coup les jonquilles et abat vite les coquelicots, ces étranges papillons crus annonciateurs des cerises avec leurs corolles de crépon qui frissonnent un peu, peau du printemps sous la brise, puis s’effacent à jamais,
été
assommé par la masse des arbres surhabillés, le mont pleut ses brindilles, ses feuilles un peu vieilles déjà, on dirait qu’il pèle dès juillet sa cuirasse renaissance et les verts jamais purs virent à la farce grise, les branches deviennent folles de croissance, grinçant, battant laissant craquer leurs os au moindre souffle tandis que le mont même à sec conserve la forme souple de ses artères, chemins de traverse, descentes marquées de piquets très humains qui furent toujours là sur le flanc, cicatrice assurant notre présence, les ancêtres en faisaient déjà leur enclos, du temps où les rois enfermaient les seigneurs, et par la grâce de ces piquets de pâture le mont devient butte témoin, je savais que l’été était une saison du passé, ce qui fut, ce qui en effet a été s’affiche ici et s’étale et se chante, mélancolie des mauves sans oublier l’ocre persistant des boutons d’or, ça se balance en chœur sur le mont des souvenirs, en plein été, voilà l’autrefois qui remonte, les robes et les baisers, il fait bon aller au mont, vague prétexte de promenade des doigts sur ta peau, en plein air, quand nous reverrons-nous ? , éclats de rire qui taillent les chemins,
c’est aux soirées qu’on a le meilleur de la dite belle saison avec ses guirlandes accrochées à la voie lactée, on dirait une mégalopole en l’air, un milliard de réverbères lointains, qui habite là-haut ?, et pourquoi cette chanterelle qui siffle doux ?, je lis là-bas la géométrie antique et sauf l’alpha de la petite ourse tout bouge à la verticale du mont et l’étoile qui chute vers là-bas, vers chez nous est une zébrure témoin, qui nous traverse l’échine de haut en bas, excellence de l’univers qui se rit du mont, nous jette l’effroi presque au pied, et l’analogie avec notre existence, ce feu dans la nuit, brièveté folle du passage puis plus rien, seulement la chute quelque part, et soudain la multiplication des pluies d’étoiles qui un mois plus tard vient faire son quatorze juillet sans artifice, avec un feu pur, muet qui comme notre vie toujours se pare de mystères, tout ce qui est naturel demeurant incompréhensible, pourquoi cet arbre ici foudroyé et cette admiration infinie qui bat sous le gilet léger de la saison maximale ?,
montrant sa blessure bleue au lendemain de l’orage, le mont rosit vers le soir et me souffle : « voilà ce qui arrive lorsqu’on y croit trop, on s’expose, on explose et les efforts pour croître sont rabattus, vanité, vanité », cependant qu’une autre voix venue du fond des pentes console dans l’éclat élégant tout de modestie, la voix fait miroiter sa douceur qui dit la fermeté des lois, approuve ce qui vient, il fallait sur l’arête du mont un témoin spectaculaire pour prendre garde aux rêves diffus, l’ascension sèche du chemin méconnu, c’est le tien, n’en fais pas trop, l’été donne aux rêves une expansion féroce et habillées de gris voilà que procèdent fenaisons et moissons, ferrailles une fois l’an qui viennent glaner l’affaire de vivre, croquer la baguette sera l’évidence, qu’écrasons-nous sous nos palais dans la nuit très noire de juillet ?, le mont rassure, il n’est aucun crime, va, mange et réjouis-toi, le boire est là aussi, à deux phalanges, le col de la bouteille se tend et le mont encourage, bénit, s’amuse du trop-plein de la saison où ses frères proches, d’autres monts, vont faire couler les grappes sucrées du soleil,

L’auguste visiteuse

Le frisson d’ambre qui s’accroche aux mois froids frôle mon nez ; le fond de l’air et la brise tendent à perdre leur roulé ; de lentes écharpes cotonneuses s’en viennent déjà chasser au-delà les clameurs bourdonnantes d’insectes affolés qui droit franchirent la saison.
Serrant négligemment son incertain foulard mauve la visiteuse commente après un bonjour folâtre :
– A toi qui veux toujours savoir, je peux bien confier que la nuance est empruntée aux lointains matinaux, ce mauve est de l’aube tissée car les jours étrécissant je pioche à leur origine la plus native – encore un peu de nuit – et à leur horizon le plus lointain – encore un peu de colline – et voilà le mélange terre ciel qui s’enroule sans le vouloir sous le menton ; davantage comme une caresse que comme un tissu noué, la belle affaire de gorge s’engage alors de mon côté pour t’offrir ces paroles dont nous savons que tu sauras en faire sourire plus d’un puisque tu es né coiffé et qu’allant vers l’embarcation grise tu ne rates plus une occasion de plaisante allusion à ton sort.
Tu es avec moi, allez, avance, dit-elle enfin en me tirant par la main comme si j’allais verser au noir décours de mes années. Aucune crainte.
Je fais oui de la tête et la laisse glisser hors des plis du rideau ; je n’entends pas son pas – touche-t-elle le sol ? – le turquoise de sa veste chuinte contre moi et sa tunique blanche m’attire loin vers l’orient, ici, en pleine forêt, vol d’envie, ah reprendre ce vieux côtoiement au beau des bruyères qui rosissent deux fois.
-Tu es venue seule dis-je, le courage de tout ce temps, tu es motif de mon sourire. Qui oublierait tes yeux bordés d’argent mat et c’est ainsi que je vais vers le mauve qui t’enlace le cou – excuse mon insistance – la couleur me dit noir et je dis :« pourquoi pas ? », ainsi vivé-je en défi à tes côtés, vif je te jure que c’est vrai, hilare peut-être pas mais décrivant tes surgissements drôles comme ce foulard mauve qui inquiète pour rien et obsède plutôt l’enfant qui fut et flotte à la proue du navire éclatant celui où navigua Télémaque et qui me revient en mémoire, tremblé, doux, qu’allait-il faire là-bas ? Il était inquiet lui aussi mais il était réalisé, adulte, alors que je suis comme dit le poète « en cet âge penchant où mon peu de lumière est si près du couchant ». Le futur jeune roi d’Ithaque au contraire s’embarque au printemps : il est curieux qu’il précède dans le récit l’apparition d’Ulysse, comme si la poésie du premier matin présidait à ce qui fut.
Toujours à l’affût d’une gaieté, la visiteuse reprit que c’était bien le cas et comme elle constatait au-delà de mon regard que l’esprit m’était en berne légère, elle dit touchant mon bras de sa main gauche en une pince quasi imperceptible :
– La clairière est le lieu de notre rire commun, bel ami ; elle est là évidente et crue, souviens-toi chaque sourire était matin et chaque rire était rouge et vert, surtout vert, sur l’élan du rayon primordial. Plus étrange présence est introuvable que cet espace ombreux et lumineux à la fois ; la clairière est source, présence, c’est l’aube du jour, lumière empruntée aux robes bleues qui bientôt par exemple hanteront les plages de septembre, légers regrets du pas, lourde chute du soleil, ralentie dirait-on par le ressac sur la laisse d’où l’on vient.
– Tu veux dire, chère visiteuse que nous allons où je crains le plus ?
– Pas encore ! L’août ambigu fait son barrage, il dit encore le temps de rire, mais je dois reconnaître que les étoiles filent en pleurs de feu et que chaque pomme tombée éclate froide aux pieds des ruminants, grêlon vert que les dents broient en éclats jaillissants ; la pomme, grâce du soleil, est devenue au feuillage son frisson et l’on s’interroge, comme s’il y avait une cause à sa chute sourde dans le silence illimité.
– Je m’attendais à ce qu’on sourie, peut-être pas rire quand même, et c’est toi qui parles froid frisson chute et silence. Où va-t-on si la visiteuse s’emballe vers l’ubac ?
– Tu parles de moi à la troisième personne vieux drille et tu irais presque jusqu’à me vouvoyer ! Allons, allons, c’est que nous faisons du surplace, quittons la clairière et avançons au travers des halliers noirs ! Tu n’entends pas la liesse obligatoire des passereaux qui pincent, pépient et confient au silence tous les accents aigus ? Ces appelants se riraient de nous s’ils comprenaient ce qui nous arrive, eux qui ne savent pas la gravitation et auxquels le sérieux des nids – love toi contre moi – est la seule préoccupation : sauf à s’envoler, ils reviennent toujours, même les migrateurs ; surtout eux. Télémaque à la proue – espérance contre la mort – aurait dû observer les oiseaux, il eût anticipé les retrouvailles, ce n’est pas un reproche, il était si jeune…c’est normal. Et toi, qu’as-tu fait de ta navigation ?
Et puis soudain :
– Oh que ma question était maladroite ajouta la visiteuse en posant machinalement les doigts contre ses lèvres. Je n’aurais jamais dû t’embarquer vers la galère des nostalgies, c’est la pente naturelle du fleuve, chaque goutte d’eau qui passe dit non à la beauté présente, c’est avec ces sortes de peines qu’on machine les philtres d’amour et les musiques prenantes alors que nous nous étions donnés pour tâche de réjouir l’instant, quelle idiote !
On entendit nos deux rires confondus. Elle me pressa le haut des bras de sa poigne double, me fixa un moment et me confia :
– Des premières saisons je te laisse les parfums. Fais-en bon usage !
– J’écrirai.
Elle s’évanouit par les plis des rideaux, comme elle était venue, après avoir fait cette promesse de la main qui augurait un retour mais dissolvait jusqu’au souvenir le tremblé de ma propre existence.
Mes rêveries livrèrent cette année-là une présence poudrée de fleurs.

Juillet: ce que dit la visiteuse

« J’ai franchi toutes les saisons, coquelicots et épilobes plein les mains; j’allais de village en village distribuant aux vieillards ce rouge sang qui permet d’attendre sans angoisse le petit mur pelé où des roses trémières presque noires ont cru bon d’indiquer le passage. En hiver, évidemment, on me confondait avec la pluie et son ennui trop lourd aux esprits affairés. Au printemps, pourtant, ce printemps, tu m’as adoubée, reconnue au milieu des cent sollicitations des ombres et des éclats de vie; or, comme tu sais, j’ai toujours été là, m’affairant autour des étals du marché, chantant l’énergie des citadins vifs aussi bien que des truites subtiles qui relancent leurs ruses à chaque coulée du pêcheur. Je frissonne sous les platanes à l’ombre si légère, on dirait une robe du matin comme il y a des robes du soir, ah ces arbres ingrats et tellement heureux. Mais tu sais tout cela, les parasols et les voix, les robes et les pas… J’insiste simplement sur une évidence mon ami, profite des saisons, il n’y en a plus tant que cela; tu sais, on hausse les épaules en ces journées immensément frêles où un vague tremblement préside à nos visions; allons, rions, bien sûr, mais prenons au sérieux ces mêmes rires qui nous valent d’aimer et d’aimer encore, et nous verrons alors le tremblement se désépaissir sous la loi rigoureuse des raisons qui nous font vivre; surgira après un long détour l’amour pur de la vie, l’approbation du passage et ce jour-là je serai enfin reconnue. En attendant, en effet, il est un sifflement, je ne l’entends pas car il émane de mon passage, trace sonore qui appelle d’autres dialogues, ce que nous ne manquerons pas de faire, ces jours-ci… ou dans d’autres saisons.”

Proust: longtemps je me suis couché de bonne heure

« De bonne heure » : on y entend le « bonheur » d’écrire. Une sorte de : Enfin, j’écris. J’ai attendu « longtemps » mais ça y est je me couche pour écrire. La rêverie peut commencer.
On entend une légère distorsion riche de trois mille pages à venir, car s’il se couche de bonne heure c’est que la journée justement n’a pas duré si longtemps. Le petit pincement de sens de la première phrase de la Recherche signale le passage de la vie gâchée – à musarder chez les Duchesses – à l’œuvre qui rompt le temps donné aux autres et ouvre sur le temps donné à soi, dans le bonheur, à l’écriture de soi. Il se couche : il quitte le « monde » pour revenir à soi. L’insomnie est alors l’autre nom de l’écriture : avancer dans la nuit. Entre le jour et la nuit, entre chien et loup, c’est le long temps du rêve éveillé qui procède. Je me souviens du jour écoulé, des jours, des années, et dussé-je y passer mille et une nuits, ce sera comme on ramasse la mise. J’ai beaucoup donné de ma présence au Monde, maintenant je prends mon bonheur. Au jour, je n’étais rien et l’œuvre de nuit sera tout : vivant rêvant ni hic et nunc ni ailleurs que dans le texte qui commence. C’est le saut de la mort, au-delà d’elle, et c’est pourquoi il se couche. Il feint la mort pour dire le passé, ce qui est mort et peut être ressuscité.
La première phrase est un lieu qui s’élabore d’emblée et situe l’écriture avec précision : entre deux, le monde et moi, c’est à cet endroit que la littérature naît, Kyrie de la grand-messe écrite.
Pointe émergée de l’iceberg, la petite phrase agit sur le lecteur comme celle de Vinteuil sur le narrateur et lisant la Recherche on ne l’oublie jamais. La phrase va rôdant sur les innombrables autres, rappelle l’écriture toujours, chante en sous-main la position du corps qui construit ses verticales-souvenir alors que l’avance est de par sa nature écrite forcément horizontale : une ligne plus une ligne. Elle indique la manière hallucinée et la tardive venue (il a quarante ans) du courage de coucher les mots sur les pages contre l’à quoi bon qui a retardé si longtemps la rédaction du roman. C’est le contraire du cliché : la journée appartient à celui qui se lève tôt ; c’est son retournement littéraire : l’œuvre appartient à celui qui se couche tôt. On dit que la nuit tombe, mais au théâtre de la fiction le rideau se lève sur l’enfance des petits que l’on couche tôt. Des ombres alors se relèvent ; l’oisif qu’il fut appelle ce curieux mélange de réalité et d’imaginaire qui est le lieu réel de la Recherche, obscur moment des vraies formes écrites où papa et maman viennent rejouer avec le narrateur le temps perdu qui ne l’est jamais tout à fait. A la nuit la lumière du souvenir ou plutôt ce jeu magique de lumières et d’ombres, où couché trop tôt il entrevoit ce qui fut, comme on plisse les yeux pour mieux voir. C’est sans surprise que l’on découvre les jeux d’ombre et de lumière de la lanterne magique ; Golo et Geneviève de Brabant sont sans doute l’écho visuel des remuements sonores des parents dans leur lit. C’est ainsi que l’on régresse encore ; avant sa naissance (« de bonne heure »), il y eut un acte premier qui s’entend au coucher (« je me suis couché ») durant une insomnie qui n’est autre peut-être que l’attente (« Longtemps ») de la mystérieuse geste d’amour qui le fit autrefois. Il est normal que concevant son œuvre il la commence par sa propre conception. L’emprise de la phrase est née de l’étreinte des parents : difficile de remonter plus avant et la source d’écriture va enfin pouvoir s’écouler dans le temps.

Des pas sur le mont

Vers les premier beaux jours, je pris le chemin creux qui cédait sous le pas et la boue n’aidant pas je patinai longtemps dans l’ascension du mont qui s’arrondissait, adossé au sud-ouest : le soleil lui faisait une couronne et en ce début d’après-midi ma main esquissa les doigtés d’une sonate, mélodie d’antan habitée vers la fin d’un délire annoncé et développé où mon esprit vagabonda en un étirement délicieux qui semblait viser l’étendue souple du piano. J’avais avancé au rythme de la main gauche, notes détachées qui avaient laissé mes traces de pas tenir contre la terre en un dessin régulier que je contemplai lors d’une brève pause.

Tu es seul, dit la voix, constate-le sans en rajouter, goûte le moment et songe que rien n’est jamais venu avant cette halte, reprise de souffle face à l’ombre de toi-même qui se précipite à contre-pente, et sens la légère chaleur qui glisse sous le col arrosé des rayons. Tes pas disent que tu as été ; chacun d’eux dit la seconde fraîche et le mystère est sans doute dans l’espace franchi, entre les notes, les secondes, peut-être les pas.

D’où ma contemplation stupéfaite au milieu des bouleaux qui s’épousent, balbutiant des feuilles assoiffées de lumière ; l’écorce blême a ses traces elle aussi, songé-je, traits de crayon qui suscitent le désir d’être imités à main levée sur le croquis lumineux d’un trop modeste talent, entailles d’un alphabet magique et austère à la fois, traces encore que le tronc blanc suspend, comme le silence les notes, la boue les pas.

Je repris l’ascension et insoucieux désormais du passé, j’eus la récompense des sommets où j’errai jusqu’au bas du jour, porté par les folles mélodies que j’inventai au cru du présent déclinant.

La visiteuse de janvier

L’étrange janvier bleu, ambigu à souhait, m’amena un matin à poser la question : Allons-nous vers la lumière andante ou allegretto ? Je guettais extravagant chaque aube là-bas, leur mordoré fuyant – une heure à peine – qui cinglait les vitres roides, je serrais l’anse du café noir, attentif aux nuances versicolores des ciels dont j’étais bien incapable de dire comment ils passaient du rouge au bleu, car j’avais beau fixer l’orient, le mouvement était si souple qu’il en était insaisissable comme les jours et je me réjouissais de découvrir enfin une chose du monde qui levait sans pourquoi, enfin un endroit chaud de vrai mystère pour rêveur encombré de questions. Je crus percevoir dans la splendeur mélancolique de ces matins incongrus la survenue brutale des pas de la visiteuse, c’était hier, et, comme on s’ébroue, après un sursaut aisément compréhensible, je repris en un murmure à peine vibrant dans l’espace – mais je savais qu’elle m’entendrait – la question où l’italien musical se mêle à la survenue de la lumière.

« L’allure, mon cher, dit-elle en riant n’est pas de mon fait. C’est affaire de battements de cœur au plein du temps qui roule, écrasant les secondes et les nuits. » Me tapotant familièrement le bras – je m’aperçus alors qu’elle m’avait manqué à en crever – elle eut un rire doux et à gorge pleine me suggéra qu’il n’y avait au fond aucune différence notable entre andante et allegretto, ajoutant que le vrai rythme était toujours le même :« La vie qui va, tu sais, au miroir, le visage qui s’emplit et la lueur de la prunelle qui demeure chaque jour un peu pareille, un peu seulement. »

Je me souviens que sa voix résonna longtemps au vif du boudoir fiévreux de ce matin-là (hier donc) où café en main je fus surpris par sa venue ; je revois la courbe élégante du menton et au milieu de son babillage sur le temps sans pourquoi et le rythme des corps, je perçois aujourd’hui encore, si je fais silence, un froissement de tissu léger comme un parfum – retour d’orient sans doute – c’est son châle je crois qu’elle arrange pour masquer sa gorge du peu de froid que l’aube cèle. « Excuse-moi, j’ai apporté, du fond d’azur qui désormais a pris l’horizon dans sa nappe, ce souffle frais que l’existence charrie forcément et qui trouble ce peu de tiédeur de la vieille saison qui toujours hante ces lieux. – L’automne ?, risqué-je sans l’avoir voulu. » Elle fit oui de la tête, glissa impromptu son index au travers de ses lèvres et murmura : « N’en parlons plus ». Je levai les cils en manière de pourquoi et je lus sur son visage une réponse hors langage que je traduisis comme suit : « Il ne fait pas bon revenir sur les jours déclinants puisque nous sommes désormais au bord du retour vers le plus beau moment, nous risquerions toi et moi de ralentir la survenue d’espérance. Tu connais les tourterelles si promptes à s’effacer et le mimosa que tu devines hésitant au-dessus des cimetières du sud. Laisse tes interrogations de jeune homme, ce n’est plus ta saison, qu’as-tu à vouloir alerter la lumière chancelante des premiers pas ? »

Je lui reprochai avec une véhémence de vieil enfant un sérieux que je ne lui avais jamais connu : « Ta voix même a changé de direction. Elle va vers une porte close et tes cordes vocales semblent grincer sans suite. » Elle sourit franchement, ses yeux, ses cheveux avaient l’éclat du ciel et je m’aperçus avant d’entendre sa réponse que je m’étais trompé du tout au tout. Il n’était pas question d’elle, chanta-t-elle en imitant la poupée mécanique, la voix lestée de cette ironie particulière qui ne blesse pas. « Tu perçois ce que tu veux, le sérieux est chez toi. Mon retour est lumière : transcris la joie telle que tu l’éprouves. Ne rate pas cette aube ni les marches suivantes, ne boitille pas et franchis ce janvier de ton vrai pas joyeux. »

Elle s’effaça à l’instant derrière les rideaux comme à son habitude. Son rire est resté, vibrant, flèche plantée au milieu du jardin où elle désigne l’aube.

L’eau douce à Vauclair

L’étang de paix que borde l’effroi laisse flotter les cygnes qui tels des mots s’avancent sans que l’on voie ce qui les meut, dans un silence reflet  qu’on envie, vers lequel on tend les bras, ne serait-ce que pour avoir quelque chose à prier.

Des canards âpres, prosaïques, essuient leurs plumes avec vigueur. Juste vivant, je pose face au souffle pesant un pas de plus, rythme facile que l’eau et moi rendons heureux dans la cadence des vagues brisées dessous les rives.

S’éclaire alors en ce solstice une présence auprès des ruines lestées du grand massacre.

On questionne quelque part :

– Tu reviendras, hein, tu reviendras ?

– Que t’importe mon retour ! Je suis là : n’est-ce pas suffisant ? N’avons-nous pas aux tympans, cent ans après, les éclats des pierres ferventes, éboulées là ? Chacun de mes pas ne réveille-t-il pas l’avalanche des brusques obus qui te firent taire, chère voix ?

Venez, cygnes, statues lentes qui plongez parfois vos têtes dans l’eau sobre et sacrée, donnez vos grâces, confiez aux canards préoccupés d’eux-mêmes le silence limpide qui médite et procède, oublié du siècle…

Mise au point

Chantre des quatre saisons, la lumière m’intéresse. S’étendre dans l’herbe complice du pas gagné – verte et bleue – odeur de terre. Ne marcher que pour rêver encore. Donner à voir l’intérieur médité du grave : sourires, œuvre, avance du pas hors nuit, sons et parfums, la mer en point de mire, seule actrice en rumeur occidentale. J’ai des écumes aux lèvres et des laisses pour chemin qui grincent sous mes pas. Je donnerai les saisons qu’on hume vives ; il est des bleus qu’on cherche sous les oiseaux de proie : a-t-on peur ? Je ne sais si tu m’entends, on intrigue sous la semelle ; on intrigue, on repère les pertes, pour la lumière des yeux qu’enrobent les splendeurs, vivre là toujours, enfant des plages de silence car je fus sa complice tu sais, je me tus lorsqu’elle me tua ; les marronniers scolaires secouent leurs proses, marchepied doux, usé des autres pas et tant pis pour le passé, ouaille de personne je veux bleu neuf le pas. La crise est morte. Serai-je plus froid ? J’entends que le contraire est plus probable. Les oiseaux guitare et clavecin le pincent, tandis que les instruments à vent des coucous et tourterelles crèvent la vérité. Ah, je ne sais plus où j’avais mal. Je me veux hors sol. Chemine sans moi, vieille peau, je m’en vais au présent voir le jour qui fond, je l’aiguiserai contre la mort venant, murmure inaccessible, illisible pour qui est hors musique, donc pour moi aussi aux instants de vive tension où je ne reconnais pas mon modèle de ferveur féminin, cette antre grave qui marche chaque seconde à mon côté. Ce qui se fige ici au rouge du jour parle au moment où je dis l’entrave d’être vieux sans trop. Défait de tout ? Allons, jamais ne fus aussi présent puisque posé sur la colline des vœux crus à mi-chemin de mon ombre et des horizons flous où meurt l’orbe vive, je vais, je vais, lèvres au vent, mordant, expirant, mordant. Fis-tu jamais autre chose ? Que de distractions entassées. Reviens blême histoire et pousse ta chanson où la nuit et le matin s’aiment cependant. Il y eut, il y eut, vaticinant ses vœux, l’orage si fécond des nuits grosses d’incertitudes et cependant illuminées des songes. Déversement hors faute, j’aimai ces temps au fond très vécus, dévoreurs de silence, suspendus aux lèvres de l’autre et puis tu vois comme toujours, cela finit par se réaliser hors langage, enfin, je veux dire de l’intime au lisible sans presque passer par les mots.

Énième retour de la Visiteuse

– Ainsi je vois que tu t’exprimes sur la liberté, dit la voix rieuse en brouillant des replis du rideau noir et blanc que je croyais pourtant avoir serrés d’une embrasse de fer.

Je remets ma mèche poivre et sel sur le haut du crâne, usant de mes doigts de la main gauche comme d’un peigne ; je rougis d’être surpris en pleine méditation par ma compagne avisée ; je devine par avance la lueur de ses yeux clairs. Tiens, la voilà qui se désembrasse des rideaux et s’avance, robe grave, miel aux lèvres, on dirait l’Égypte d’antan, les lèvres des rives du Nil, les mêmes qui tiennent en respect l’embouchure des jazzmen d’autrefois.

– Oui, dis-je enfin. Oui… liberté chérie ; disons que je m’interroge.

Je remonte de quelques centimètres mon pantalon, gratte méditativement les tympans qui en ont tant entendu. Je songe : parler de liberté avec la Visiteuse, mon dieu, elle qui sent tout, qui sait tout, où vais-je parler ? Elle drape alors sa robe savante, ne me le fait pas à l’esbroufe (« On n’a plus le temps », me dit-elle il y a peu, lors d’un crépuscule bordé de mélancolie), avance son corps bras en avant et murmure :

– Je reconnais bien la saveur de ta peau. Je suis venue au printemps car figure-toi que j’ai entendu, oui, entendu, gratter ta plume. On dirait que tu sors d’une épreuve.

– C’est le cas, murmuré-je en battant des cils.

– Tu en es sorti cher rêveur…

– Oui, tu penses, dis-je, comme on se pend. L’amour de la vie, c’est comme un verre de brouilly, ça ne se refuse pas.

J’aime bien mentir à la Visiteuse : elle n’est pas dupe. Notre langage quasi enfantin. J’entends ses pas qui vaguent à travers la maison, on dirait des volets qu’on ferme. Elle claque des portes.

– Des fois que le malheur reviendrait. (Elle dresse un index sur ses lèvres.) On va faire silence. Le temps ne saura pas que nous sommes ici, il ne passera pas, crois-moi, je connais le vent, je sais y faire. Tu t’en souviendras hein ? Fermer les portes.

– Chère amie, dis-je en la prenant aux épaules – elles sont fines comme celles des marathoniennes – toi qui cours de par le monde, n’as-tu pas mieux à faire qu’à te calfeutrer avec moi contre le temps. D’autant que c’est le premier.

– Le premier temps. Oui, mais il ne faut pas trop en parler, il pourrait fuir, retenons-le.

Elle serre le tissu de ma chemise au niveau des épaules, me secoue.

« Précieux printemps, tu es seul, les autres saisons tournent autour de toi » ; à peine une parole, juste un chuchotis aux oiseaux.

– Ta plume, j’entends ta plume.

-Arrête avec ça douce amie, ce n’est qu’une image. Tu te racontes des histoires.

– Et toi ? Réplique-t-elle en me passant la main sur les joues. Tu ne te racontes pas d’histoires ?

– Si, si.

Mais elle avait déjà disparu dans les bouleaux tigrés.

Suis-je libre?

« La naissance n’est pas un choix. La possibilité de mourir n’est pas un choix. Nos aïeux ne sont pas un choix. La langue qui nous imprègne avant que nous la parlions n’est pas un choix . Notre nationalité n’est pas un choix. Nous ne pouvons rien contre le jour, la semaine, les lunes, les saisons, l’année, le vieillissement, le temps. Jamais nous ne nous affranchirons de la faim. Jamais du sommeil. Nous n’avons pas choisi d’uriner. Nous n’avons pas choisi d’être les hôtes d’images nocturnes… » (Pascal Quignard : « Vie secrète ». )

Je voudrais préciser que nous ne choisissons pas notre enfance, nos voisins, que nous aurions pu naître en Afrique, que nous aurions pu être élevés dans une autre religion, avec des parents riches, dans une grande ville où nous aurions peut-être fait d’autres rencontres. Il aurait pu y avoir d’autres ciels moins laiteux, d’autres accents, d’autres musiques, enfin d’autres livres. Suis-je libre ? La réponse est non. Personne ne viendra mourir à ma place, personne ne vivra ce que je vis au moment où je le vis. Dans le passage où je me trouve, je croiserai bien quelques-uns mais je demeurerai seul avec mes choix, avec ce que je crois être mes choix, actions qui ne sont que la suite de mes non possibilités de choix. Mon patrimoine génétique m’oblige à être ce que je suis. Suis-je libre d’être petit, d’être grand ou beau ou laid ou tout autre adjectif de notre langue ? Je ne vois pas où je suis libre.

Je suis libre socialement puisque je suis en démocratie ; cela est assuré provisoirement, cela pourrait basculer demain. Ma liberté est sous condition, l’histoire nous enseigne – si elle nous enseigne quelque chose – que le libre de « suis-je libre ? » est attaché au temps et au lieu, vie provisoire. Suis-je libre d’aller me promener un dimanche? Même cela est douteux. Mon envie d’aller me promener est soumise à mes rêves de la nuit qui peuvent me bloquer au lit, elle est soumise au temps qu’il fait qui n’est pas de mon fait, à l’histoire personnelle qui m’anime ou ne m’anime pas, me retient ou ordonne mes envies. Mon envie d’aller me promener est habitée par des sensations incontrôlables, liées à mon passé et à mes expériences. Je vais me promener : vais-je m’arracher ou est-ce que je vais l’éprouver comme une délivrance ? Pourrai-je le faire ?

Au fait pour m’en défaire, je pourrais choisir d’errer. Vagabonder (wandern). Je ne serais pas hanté par la question : vais-je aller me promener ? Je serais simplement hanté par d’autres questions aussi insolubles. Prendre ce chemin ou un autre ? Sachant que le chemin est un choix décisif (Œdipe), lequel prendre ? Ne vaudrait-il pas mieux rester en paix dans une chambre ?

« Je croyais choisir et j’étais choisi », dit Aragon. Cela n’est pas douteux. Mais il me semble que « suis-je libre ? » est une interrogation de mélancolique. Il m’apparaît que cela n’a pas l’importance que j’attribue à la question. Se glisse à l’intérieur de ces absences de choix un souffle de vie que je ne contrôle pas mais qui est la vie même et où il me semble que je suis libre parce que je ne me pose pas la question. Mise entre parenthèses, la question laisse soudain surgir autre chose que je n’avais pas vue, une liberté droite, abstraite et impalpable comme le ciel, une liberté emballante comme une respiration dans un flot continu de langage, un arrêt de pensée qui libère la pensée, une manière décalée de venir au monde à chaque moment, en-deçà des mots, dans le passage du temps où je m’interrogeais tout à l’heure, coincé au cœur de l’aporie.

Suis-je libre ? Tout à l’heure, hâtivement j’ai dit non. Maintenant, souriant, je dis oui.