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La terre en friche

Ce n’est pas la terre, telle qu’on la chante depuis deux cents ans, deux mille ans et même davantage qui m’intéresse ici, ni non plus cet astre menacé par les activités humaines, non, c’est la terre oubliée qui m’arrête, celle que nos pneus n’effleureront jamais, celle que nos pas n’éprouveront jamais, celle qui – hors chemins – végète et déploie tous ses plaisirs d’eau, de lumière et de croissance pour presque rien, dans un vert jamais vert, plutôt bleu, roux, blanc, selon l’inclinaison du jour (l’arc en ciel sur une tige d’ivraie) puisque rien n’est stable, ni notre regard, ni les éclairages du temps qu’il fait. Il me semble que cette autre terre, (avec les océans qui la recouvrent, mais pas seulement, il est tant de terres en friche) est notre chant délaissé et pourtant pur ; mais pur de quoi ?
Pur de notre présence sans doute : s’il faut reprendre son contraire, la geste des villes, je dirai qu’elles sont l’oubli ; les cités sont cet oubli que l’histoire tente de combler (ou sa version présente : la politique), mais elle ne comble rien, car je ne donne pas cher de la peau des rues, ni de l’ombre jetée sur les places de nos villes : marronniers et platanes, que faites-vous là ? Comme un chemin gravillonné mime la plage, ces arbres plantés disent l’oubli de la terre négligée des pas. Les villes vont de guingois, abandonnent la présence, fabriquent des esprits échauffés qui parfois explosent de rage ; des mains nerveuses bricolent une histoire que ces coléreux s’imaginent décisive.
Croire que sa vie est la vie, c’est folie de citadins qui s’émeuvent mutuellement, pauvres enfants persuadés que papa (et surtout maman) les regarde à l’ombre des tours.
La terre en friche est notre futur ; elle oblige à aller voir ailleurs si je n’y suis pas. Et là où je ne suis pas croît l’espérance.
La page blanche est l’autre nom de la terre en friche.

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mélancolie

Les secondes et les pas au lieu de dilater son moi donnaient l’impression d’un jour sans vent où les nuages fixes, du haut des bleus, narguent le petit terrestre.

Il se voyait statue de granit que plus rien ne touche, stupeur coincée dans ce paradoxe qui veut à la fois le cœur battant et l’immobilité, lorsque l’encre est presque antipathique de précision.

On était en mai ce qui aggravait son silence intérieur: tout croît et chante, lui se voyait déclinant et muet, novembre au crâne, souriant pourtant, ange accroché au porche pluvieux d’un parvis cadenassé.

Il approuvait sans réserve cet état d’oubli, soliloquant sur la vérité d’acier qui, en plein soleil, pleut l’évidence modeste du presque rien, le rien enrobant de sa peau de plomb le peu du peu de ses rêveries à peine levées, déjà étouffées.

Entre les visages, les rues, les frissons de voix et le fond sensible qui lui servait d’accueil, un vernis incolore s’était posé au monde, plastique gris à travers lequel le temps même, semble-t-il, ne laissait plus se dessiner aucun contour.

Il éprouvait l’absence à soi en trébuchant sur les pavés, étonné que des pousses soient parvenues à s’imposer parmi les pierres puis songeait tout à coup que cette plante entre deux blocs était un texte né.

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La voix d’argent

Tu n’as jamais expliqué, murmura la voix d’argent, pourquoi tu avais nommé ton ensemble de textes « Je peins le passage ». Tu pourrais peut-être en profiter en ces premiers jours de printemps, non ?
Si j’évoque la voix d’argent, qu’on n’aille pas s’imaginer une voix brillante, renvoyant soigneusement ses éclats vers les mille horizons, car au fond de sa gorge – je parle de la voix de la visiteuse – rôde un argent presque terni, des nuages ont passé constamment sur sa voix et les brumes y demeurent accrochées. Je me doute qu’on va entendre une voix effacée, rien n’est plus faux : c’est comme toujours un rire étouffé, on dirait que les cordes vocales sont enrobées dans la soie et que chaque mot prononcé se voit contraint de faire craquer l’enveloppe souple qui se reforme aussitôt ; je ne sais pas pourquoi je songe aux préludes de Fauré, cette douceur brillante cachée sous la couverture des notes lourdes, passées et repassées au fil des tonalités lointaines et qui se touchent pourtant, comment font-elles, qui peut le dire ? Il reste que l’auditeur de la voix de la visiteuse, entourée d’un monde, avance dans le temps sans voir les changements puisque les cordes vocales résonnent longtemps, oui longtemps, et nul ne sait quand leur vibration cessera. Oh, elle s’arrêtera, ces sons n’étaient pas destinés à rester, sauf que la mémoire curieusement s’accroche à l’éphémère de ce craquement prévenant, ce déchirement presque douloureux et le souvenir le cultive, infinie douceur d’un aveu toujours remis, la visiteuse a je crois parfois les sons cachés du glas, mais je n’en suis pas sûr et c’est cela qui dure, non la voix mais l’incertitude sur le sens réel de la voix d’argent gris, la voix dont je boirais volontiers tous les mots s’il m’était permis de les deviner avant que la voix les prononce. J’ai mille amitiés à transmettre sur le fil de cette voix dont j’entends le rire aussi, je l’ai dit, un rire de bleu caché sous les coussins du diable, l’affaire de vivre, le rire, cette absence dans le silence royal des pavements marbrés où le passé demeure, puisque les rides ont mordu dans ma façade usée, tant de nuits, tant de nuits.
Ah, j’avais oublié la question !
Le printemps est un printemps : ainsi peint-on le passage ; on ne dit pas LE printemps, à quoi bon, ce n’est jamais le même. Oh, je sais bien qu’abstraitement, comme ça, je peux définir le printemps, rien de plus simple, les petites fleurs, les amours de feuilles tendres au vert coquin qui bascule dans le transparent à la demande, oh, oui, cela je peux le dire… allons, n’importe qui sait dire cela. Or ce printemps qui arrive, tu sais toi ce qu’il dit précisément à l’instant où tu écris ? Non, non, cela va de soi. Et je comprends mieux pourquoi j’en suis resté à la voix de la visiteuse, elle au moins quand elle me reparlera, aura ces mêmes accents que j’ai décrits plus haut et donc j’aurai l’espoir que cela dure un peu … alors que le printemps, mon dieu, ça va vite, et puis on a bien le temps d’en reparler, non ? Si je considère l’espérance de vie moyenne des hommes, il me reste encore un peu moins d’une vingtaine de printemps. C’est largement pour gloser sur ce moment dont je regrette déjà l’emballement des chatons au bout des brindilles. La tendresse perce, j’aimerais en retarder la survenue toujours trop rapide… non, c’est ainsi et tout est bien.

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Réveil au château (4/4)

Enchanter le présent : un verre suffit, mieux encore une vision, le château, un lac, mais au fond je m’interroge sur l’absence obsédante de tout être humain :
« Nous sommes des milliards et il n’y aurait ici que nous deux ?
- A dire vrai, murmure-t-elle en froissant légèrement sa robe dans la porte-fenêtre qu’elle emprunte (où était-elle toute cette nuit?), je vous trouve audacieux d’affirmer que nous sommes deux.
- C’est juste, je crois comprendre…. au fait, pourquoi me vouvoyez-vous, je croyais que…
- Cela dépend de l’air du temps. Celui de ce matin, à cheval sur le froid et le chaud, incite à l’élégance modérée du vous ; les buissons rougissent, les oiseaux rebricolent leurs nids soufflés par l’hiver et notre peau, vous l’avez noté, s’assouplit de la tiédeur arrivant sur les pas de l’air fluide.
- Vous entendez que le chant nécessite la distance ? dis-je.
- Voyez comme vous devinez ma pensée ! Pour chanter il faut le vide là devant, sinon rien ne résonne et nos rires risquent gros à demeurer dans ce château confiné où nos présences s’attardent.
- Vous voulez que je m’en aille ? fais-je précipitamment en me dressant sur les draps. »
Cette nuit au château a été d’une profondeur inhabituelle, un délice, à tel point que j’ai éprouvé mon réveil comme une menace… vont revenir mes nuits de surface où, défait du beau, dépris du chant grave de nos voix qui s’échangent,je vais retrouver ma peau et la loi qui veut que tout tombe.
Elle chasse de la main mes paroles, mes pensées (qu’elle lit sans effort) :
« Il n’y a aucune urgence, prenez vos distances dès que vous pourrez, sinon, à l’intérieur de ce château qui n’est rien d’autre qu’un banal pavillon de centre ville, vous allez vous noyer dans le chant des évidences qui bientôt ne charmeront plus que vous-même.
- C’est la rude école de la page blanche !
- Comme vous y allez !
- J’exagère évidemment, dis-je en lissant devant moi la couverture froissée. Ce pauvre cliché pour dire qu’il va falloir relancer la mélodie !
- Tout vous y incite mon bon ami. C’est la saison du réenchantement, allez, allez, ne faites pas cette tête !
- Quelle tête ?
- Vous savez bien ce que je veux dire : prétendre au chant et effrayer ainsi votre vitalité avec des fantômes, tout cela est inconséquent !
- J’attends, dis-je. Je suis une sorte de convalescent.
- Vous n’avez jamais été malade ! »
Son rire dans le matin encore brumeux résonne à peine, mais ma mémoire l’enclot à l’instant où elle referme la porte sur nous.

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Toujours le château! (3/4)

Comme s’il me fallait compenser l’empan court de mon pas, je gravis allégrement les marches deux à deux, les sensations se pressent : pont, porte, marches d’entrée sont les lieux que je préfère ; là se fait un silence unique, souriant, amusé ; je ne suis jamais aussi solitaire que dans cet entre deux, tout autant que l’oiseau qu’on voit miroiter sur le fond velours du ciel, vertigineux, à cent pas de la terre.
Je pousse la porte, persuadé que le château est vide et je le dis à haute voix à la Visiteuse qui me suit. Un doute me prend, je me retourne, elle a disparu ; elle avait sans doute mieux à faire, d’autres rêveurs à visiter, vieillards délivrant leurs dernières paroles, jeunes gens submergés par le trop plein des mots, comme je la comprends… or, il se trouve que d’emblée, en tournant la poignée de cuivre de la serrure souple, une chaleur douceâtre me charge les épaules, un tapis s’avance sous mes pas, on entend sans la voir une présence dans ce que je croyais être une suite de pièces poussiéreuses : diable, diable, songé-je, me voilà frais, ce qui ne correspond en rien à mes sensations… oh, la douce tiédeur de l’air sans doute alimentée par une cuisinière à bois ; j’en perçois les craquements, j’en goûte dans mon haleine le piquant calculé et au lieu de faire le tour du propriétaire comme l’aurait fait n’importe qui (un homme se penche vers son passé) me voilà affalé dans le fauteuil qui me coince agréablement dans la première pièce à gauche.
J’attends. On pourrait croire que je suis précisément dans la salle d’attente d’un médecin particulier, sorte de spécialiste du passé, moins un psychiatre (bien trop évident) qu’un passérologue… ou une peut-être, pensé-je soudain, eh oui, c’est même probable, une femme sans aucun doute à en juger par les napperons installés partout même sous ma nuque dans le fauteuil à oreillettes où je me prépare à l’inconnu ou à l’inconnue, après tout je n’en sais rien. Je m’endors et dans mon rêve je revois la scène de l’homme de la campagne (ce que je suis) avec des variantes heureuses, lumineuses, loin de l’interprétation que l’on fait communément de cette scène si brillamment inaugurée dans notre vie par le texte de Kafka.
- Bonsoir, fait une voix claire qui m’éveille. Vous avez bien dormi ?
- Oui, oui, murmuré-je.
- Ah dites-donc, fait-elle avant même que j’ouvre les yeux, vous avez choisi le meilleur endroit pour rêver.
- Je ne l’ai pas fait exprès, dis-je, ça c’est présenté comme ça, chère Visiteuse…
- Ah vous m’avez enfin reconnue…
- Oui, évidemment, fais-je, vous m’aviez indiqué le château, vous vouliez m’inviter en quelque sorte. Je vous croyais partie en quête d’un rêveur.
- Je ne suis là que pour vous, fait-elle.
Elle porte une longue robe brune sans ornements, sa voix a des accents que je connais bien pour les avoir toujours perçus, mezzo, accentuée, comme si elle était étrangère, comme si notre langue ne lui était pas spontanément familière. Elle a ramené ses cheveux vers l’arrière pour dégager son regard direct, limpide comme une eau dans laquelle on baigne depuis toujours.
- Vous êtes mon passé, je vous connais tellement, vous m’avez tant de fois rendu visite.
- Il était temps, fait-elle, que vous veniez au château qui n’en est pas un – je m’en excuse, ajoute-t-elle en riant – vous étiez attendu ici depuis longtemps.
- Je me demande pourquoi j’ai tant tardé, dis-je en souriant. On rêve si bien dans ces lieux familiers et étranges à la fois.
- Oh, s’exclame-t-elle, mais le château n’est pas si facile à découvrir. Certains passent leur vie à le chercher sans jamais le trouver. Vous pouvez dire que vous avez eu de la chance.

- Je le mesure, dis-je en me levant pour m’approcher d’elle et saisir le verre pétillant qu’elle me tend. Santé !

Santé ! répond-elle en riant.

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Encore le château! (2/4)

Ce n’est pas la maison que j’ai à l’esprit, je la voyais beaucoup plus grande ; dans mon souvenir, les baies donnent sur une pelouse à l’anglaise, alors que son négligé (bouteilles de plastique, papiers imprimés, journaux, enveloppes froissées brouillant les herbes usées) offre au regard l’image d’un lieu de passage. Ce qui rôdait dans ma mémoire sous la forme d’un recoin caché au centre de la ville  ne coïncide pas avec ce que je vois… cela s’appelle vieillir, non, le mot est mal choisi, cela s’appelle subir le temps, les contre coups du temps, non, c’est encore trop, cela s’appelle vivre, voilà, vivre.
J’avais un château, j’ai une banale maison ; j’avais un cliché bien ancré, j’ai une réalité qui se dérobe. J’essaie d’effacer les visions livresques, je m’acharne à fixer ce qui s’évanouit sous mes yeux (et tout à la fois se dresse indéniablement devant moi): oui, quoi, une maison un peu particulière certes, mais enfin, noyée dans la cité, son architecture n’a rien à chanter que mon souvenir d’un château qui fut un moment de ma vie. Je l’ai dit déjà, j’essaie de le reprendre pour en goûter les échos : le château, c’est plus un temps qu’un lieu.
On l’a mille fois relevé, pas seulement dans les livres, mais aussi dans les conversations les plus banales, les maisons et les rues que l’on redécouvre après des décennies sont minuscules ; comme si les garder longtemps dans sa mémoire les avait rapetissées ; non, c’est le contraire, la mémoire les a gardées immenses et les retoucher des yeux les amoindrit; on en a tant vu entre temps, sans doute cela, trop vu peut-être, oui, trop vu. Il eût fallu toutes ces années vivre dans un ermitage… et encore, le regard se serait habitué au réel de la même manière, il aurait fini par prendre avec la voix, le pas, le corps, la vraie dimension du monde qui au regard de l’univers est si petit. Voilà, voilà, c’est grandir, enfin on devient adulte ; on mesure au printemps le château avec son corps, la révélation se fait, puis l’usure au contact du monde amène à voir l’édifice entouré de gazon comme une simple petite maison avec un parc public, ce n’est pas bien mystérieux.
Enfin, si ! Ce zoom arrière me paraît soudain comme un mouvement et à supposer que je vive jusqu’à l’âge de deux cents ans (!), il me semble que le château disparaîtrait entièrement ; d’ailleurs combien de choses ont disparu de ma mémoire depuis que je suis né ? Puisqu’elles ne sont plus présentes, je ne le saurai jamais. J’entends bien que Proust nous dit le contraire, mais je laisse provisoirement en suspend l’objection de sa mémoire involontaire.
Autre chose me vient: petit, grand, au fond c’est le monde Swift, de Rabelais ; en bref, c’est l’enfance vue depuis l’âge adulte, ou les adultes vus depuis le regard de l’enfant.
Perplexe, je me demande si cette manière de ramener à chaque fois tout à l’enfance n’est pas une  manie de notre siècle passé. Les anciens – dont l’auteur des deux Œdipe par exemple– ne semblent pas avoir accordé à l’enfance cette passion que nous lui octroyons. Oui, dit la voix, mais la civilisation s’est affinée, c’est un processus normal. – Oui, sans doute, songé-je. Personne ne met aujourd’hui en cause l’importance de l’enfance, sauf à être une pauvre brute. Cette affirmation est une question surgissant comme le fameux château dont j’ai parlé : nous avons tous vécus enfants dans un château, certains hantés, d’autres plus confortables, les contes en font foi et ce qui compte c’est ce que chacun voit derrière son château ; arrivé à ce point, il n’y a plus de règle générale ; chacun va avec son château, traversant son parc sur un gravier venu des plages où la rivière coule.

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Le château de la métamorphose (1/4)

- Là-bas, dit-elle, en désignant une modeste bâtisse dressée au fond du petit parc qui s’étend entre un garage et l’agence pôle emploi. Tu l’appelais le château, sans doute à cause de l’isolement, des fenêtres ouvragées… et  le perron, les quelques marches sans doute…
- Non, je ne me souviens pas avoir habité ces lieux…
- Attends, rien ne te vient?
- Si, si, quelque chose traîne dans ma mémoire… une odeur de sureau, de chêne, de mousse humide, et les feuilles que l’on froisse du bord de la manche en pesant sur les branches de printemps. C’est là, dans l’air, l’exubérance inconnue qui s’incarna un soir; c’était il y a si longtemps.
- Jamais tu ne l’avais éprouvée auparavant?
- Jamais. Enfin, si, certainement, mais pas consciemment.
Attends, je me souviens. C’est en juin, au lieu de prendre une petite porte qui mène à la maison (enfin au château) je glisse l’autre clef dans la grave serrure du portail. Les grilles arrachent l’herbe, poussent les branches et des parfums montent de partout, âcres et sucrés à la fois; un animal fuit, l’allée qui devait s’ouvrir sous la lumière de la lune ne veut pas se dessiner. Je suis sûr que je referme le portail derrière moi. J’hésite à avancer.
- C’est trop neuf ?
- Oui. J’étais jusqu’alors une espèce de bête et là soudain le dos appuyé aux grilles du portail, j’entends chaque bruissement, les parfums me prennent au corps et j’ose voir les formes des feuilles, le jeu embrouillé des branches, la vigueur des tilleuls. Malgré la nuit je vois les teintes des verts, les nuances bleu des ciels. Je crois que je me suis trompé et je fixe la clef qui a permis d’ouvrir, elle est ocre et l’on pourrait croire qu’elle est en or.
- Les contes ?
- Bien sûr et je peux bien dire que cette nuit-là, en franchissant le portail du soi-disant château je suis devenu un homme.
- Intéressant, un homme. Tu avais quel âge ?
- C’est trop loin, je ne sais plus. Est-ce si important ?
-  Non.
- J’ai découvert un autre monde. Au lieu de prendre la porte commune, celle que l’on emprunte sans y penser, j’ai forcé le portail foisonnant qui n’attendait que mon pas.
- C’était ce château ?
- Peut-être, oui, c’est lui, sans doute, je crois.
- Ah tu vois !
- Je le reconnais maintenant. À l’époque, il était plus sauvage, il n’y avait pas toutes ces constructions, tu comprends, la fin de l’adolescence, enfin, je veux dire, c’était moins un lieu qu’un temps.
- Ce n’était pas ici, alors ?
- Si, si… c’était pourtant ailleurs aussi.
- Je vois que tu te moques.
- Pardon. La seule chose que je puis dire, c’est qu’il était temps ; ce château m’a sauvé et je le vois partout où je vais. C’est un lieu que l’on porte avec soi, tu sais.
- L’imagination ?
- Oui et non. C’est plus concret ; ça cogne vraiment sous la chemise, et les bras et les jambes font un de ces chambards. Tu es ici et ailleurs en même temps. Alors tout est supportable… enfin, presque.
- Je devine à peu près, dit-elle.
Ils marchèrent vers le château en faisant crisser le gravier lissé par des siècles d’eau douce.

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Sur les livres anciens

Mes pas se comptent aujourd’hui par milliers et ne seront jamais aussi nombreux qu’ils furent; je dois me contenter de cette part de terre que j’ai enfoncée du poids de mon corps, il n’en reste guère; je ne pèserai bientôt plus, amis, c’est normal, après l’avoir pressée, la terre réclame son dû, je le lui abandonnerai en temps voulu, lorsque mes membres, mon cœur etc… en attendant, j’avoue que je pense à autre chose.
Oui, la politique, les arrangements sociaux devraient me préoccuper puisqu’après tout, au temps de rupture, rien n’est plus passionnant que d’observer comment les sédiments se sont déposés et les hommes reposés sur la répétition presque animale de l’accumulation des choses, des êtres… puis d’un coup se mettent à basculer à vive allure, époque stupéfiante… mais non, je suis cela de loin, emprunte des voies de crête et mesure ce peu que je sais.
Je vais échangeant des métaphores avec moi-même: petit inconfort lorsqu’il faut commencer, mais une fois l’écriture lancée, je me retrouve en pays de connaissance avec mes obsessions sur les couleurs du temps, la parole vive du théâtre, enfin, bien sûr, l’observation attentive des livres d’autrefois, de Borges à Homère, et retour via Kafka.
Les auteurs d’aujourd’hui? Ah non, je suis paresseux, il faudrait que je lise tant de livres, sachant que presque tout (oh, les heureuses exceptions !) mérite au plus une lecture, rarement deux, plus souvent le pilon.
Je suis paresseux (bis) et lire les auteurs anciens me fait gagner un temps précieux puisqu’il y a en gros la même chose que dans les ouvrages du présent, mais qu’évidemment le tri du temps n’a laissé émerger que les meilleurs ou à peu près. Décidément le temps est mon allié.
Car les livres des morts  portent autant que la terre.

Un poème le confirme:

Retiré dans la paix de ces doctes retraites,
Avec un rare choix de bons livres anciens,
Les morts ont avec moi d’infinis entretiens,
Et j’écoute des yeux leurs paroles muettes.

Mal compris quelquefois, mais jamais oubliés,
Ils donnent à mes soins le blâme ou l’espérance,
Et dans des contrepoints d’harmonieux silence
Au songe de la vie ils parlent éveillés.

La docte Imprimerie, ô grand Joseph, délivre
Les grandes âmes que la mort tient dans la nuit,
Et du temps outrageux les venge par le Livre.

Et si l’heure de l’homme, invincible, s’enfuit,
Celle qu’un bon calcul persuade et conduit
Par l’étude et par la leçon nous fait mieux vivre.

Francisco de QUEVEDO (1648) (Trad. J.P. Bernès)

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Eloge de la fragilité

J’ai quantité de rues passantes dans ma mémoire, elles se croisent parfois jusqu’à faire un tissu si tressé que mon enfance ne monte plus, s’efface, généreux effet des ans qui dans leur fuite ont rayé le microsillon des plaintes. C’est heureux. Ainsi la mélancolie est-elle tempérée par le présent remuement, occupation sincère  qui consiste à laisser couler à loisir la machine des mots, souvenirs, fouillis de textes, le tout s’entrechoquant entre mes doigts après les controverses sous mon crâne honnêtement fragile. Il n’est pas de bon ton d’apparaître en ce tremblé tout empli de la glace du silence et l’on aime spontanément bien davantage la main qui trace des contours nets comme on soude résolument des pièces métalliques au feu du chalumeau.
Or la fragilité est toute d’apparence; sculpter sur le silence est sans doute plus délicat que la fusion des soudures car le geste nécessite à chaque pause une reprise aussi énergique que la précédente; il faut oser la relance sachant que la visée est rêveuse. A quoi bon pousser les mots – comme on le dit de la chansonnette – si c’est une marche au long du caniveau où coule la dernière pluie? La prose n’est bonne que si elle quitte la maison, s’éloigne du seuil et s’en va sur un faux rythme de marche vers ce qui n’est plus elle tout à fait, se perd, s’égare aux cent voies d’un pas un peu lent, mordant à mi-hauteur, puis lesté de son égarement hors la terre finit par monter vers l’accord général, là où se retrouvent musiques humaines, oiseaux, bises et brises.
Etre fragile est une force: si je veille à n’être plus que cet instant où je trace des mots et que rien d’autre – ni fenêtre ni voix – ne vient le troubler, je suis à la prose présence pure, si légère que l’envol se fait familier; je m’aperçois que c’est ma vraie demeure hantée de chants dont je deviens l’auditeur et le transcripteur momentané… et si je prolonge le vol, je constate qu’un entêtement se construit sur des strates dont l’élaboration désormais se fait d’elle-même, magie non voulue d’où s’élèvent des moments de bonheurs… demain, d’autres jours je relancerai l’aventure et plus je m’y attacherai plus la fragilité produira facilement ses airs.
C’est un lieu que je cherche, sans latitude ni longitude, petit temple bâti essentiellement pour le plaisir de l’oreille intérieure. J’aime y chuchoter, murmurer, en bref chanter par devers moi, laisser couler la musique intarissable, limitée au seul temps de ma vie. Ce n’est pas fausse modestie, je suis réellement de cette naïveté-là, conscient qu’il y entre une part d’ironie (dénuée de moquerie), l’ironie étant l’autre nom du relatif qui couve derrière tous ces mots et que l’on retrouve dans le miroitement du titre: « Je peins le passage ».

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Merles et chats

À l’hiver il faut faire ce crédit de l’ouvert, du couvé, de l’attente à ce point silencieuse que l’appel des chats dès janvier fait un raffut de volcan, la terre tremble, l’air en est saturé jusqu’au sec dormant sous l’humide apparence des feuilles rouillées… sans parler des sifflantes délices qui vers le crépuscule, entre chien et loup, trillent si serrées qu’on croirait une seule note, merles météores du soir en accoutrements de corbeaux au petit pied ; ainsi glosent-ils sur la stupeur de la nuit toujours davantage repoussée. Ils écrivent contre les chats des lignes de sons, des tenues comme frissons d’un dernier hiver et leur robe qui file droit vers l’horizon buissonnier a des allures de chambellans du crime de vivre ; or, que faisons-nous de mal ? Qui nous condamne ? Leur rire glace un instant les os, puis l’humour reprend le dessus : étais-je bête, dans mon effroi de leurs stries mécaniques ! Ils vaquent tout simplement à leur dernière becquée avant le nid et se réjouissent par avance des chaleurs de leurs brindilles tressées contre le gel, plessis précieux, si doux à tenir dans la main et que dans nos salons surchauffés nous envions, à cause de l’air sans doute qu’ils inspirent du haut de ce bec ocre dont ils sont virtuoses… ah, l’envie que nous avons de leur contact immédiat avec les étoiles que la nuit coud !
On berce longtemps les peurs infondées suscitées par ces oiseaux fringants dans leur corset bleu foncé ; sans eux nous n’aurions peut-être jamais vu au-delà des arbustes défaits, les rose gris du couchant audacieux qui traîne tant qu’il peut, allongement où le violet de l’obscur tarde à s’immiscer. Je garde contre mes paupières jusqu’au sommeil la palpitation du jour sifflée par ces fils de la nuit, guetteurs trépidants que les chats éplorés ne rêvent même pas de saisir, trop occupés qu’ils sont à imiter les pleurs des nouveau-nés.

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