- Vous disiez ?
- Je disais : les appels des chats…
- Oui, les appels…
- Vous les entendez ?
- Oui, oui… et alors ?
- On dirait…
- Oui, on dirait…
- Des bébés..
- Oui, je sais, des bébés qui pleurent.
- Et alors ?
- Eh bien, comment dire… euh, en plein hiver, c’est troublant.
- Ah, et qu’est-ce qui est troublant ?
- Eh bien que ça vienne comme ça…
- Soyez plus précis, c’est agaçant à la fin !
- Six semaines après le début de l’hiver, vous ne trouvez pas ça étrange ?
- Non !
- Ah bon. Moi, si. On est en plein hiver et des signes d’une autre saison se manifestent là…
- C’est la chandeleur !
- Mais vous n’entendez pas l’espoir ?
- Euh, si, bien sûr !
- Ah bon. Donc juste après la glace, la neige, tout à coup, les chats !
- Et qu’ont-ils donc de si étonnant ?
- Ils sont l’espoir, le chant, non, pardon, l’espérance du chant. Pas encore le chant.
- Et alors ?
- Eh bien l’espérance du chant est plus belle que le chant.
- Expliquez-vous !
- Après, nous allons avoir un tel raffut, un tel tohu-bohu, que l’espérance de la vie est plus belle que la vie.
- Comme un bébé !
- Oui, après ils vont être adultes, mais là, à l’instant, quelle magnifique espérance !
- Enfin pour les parents, c’est une inquiétude.
- Non, pas pour les vrais parents. Ceux qui croient à la vie.
- Je les vois plutôt agacés d’entendre pleurer leurs enfants…
- Vous vous trompez ! Ils espèrent. C’est le meilleur moment.
- Revenons à l’hiver. Il se peut qu’il neige encore. Rien n’est joué.
- Nous aurons la glace en effet, mais quelque chose s’anime, on entend entre les roucoulements des tourterelles, comme un silence neuf. C’est le meilleur moment, vous dis-je.
- Le meilleur moment ?
- Oui, ce chant dit une attente si belle que jamais dans l’année nous n’aurons pareille fête.
- Vous voulez rire ! Mai et juillet, quelle joie !
- Pas du tout. Ce tintamarre de la belle saison est aveuglement.
- Surdité plutôt…
- Si vous voulez. Mais nous sommes avant. Tout l’espoir est ramassé dans ce temps heureux où les silences sont gros de notre vitalité.
- Vous préférez ce temps ?
- Oui. Rien de plus enivrant que cette absence de bruit constant. C’est comme une prière.
- Vous me faites sourire.
- Un futur non encore devenu, tout entier ramassé dans ces appels, puis le silence qui suit.
- Qu’a-t-il ce silence ?
- Il est pur. Ses harmoniques blanches résonnent en nous. La neige récente nous invite à rêver davantage. C’est un creusement fragile et doux.
- Je préfère le printemps et ses matins clairs.
- Vous ne comprenez rien à l’hiver. Cette page blanche.
- Vous aimez le paradoxe.
- Non, j’aime l’espoir. Pendant le réveil de la nature nous allons être absents à nous-mêmes. Là, dans le glacé encore probable, ces appels nous conduisent au plein cœur de notre vie.
- Parce que la vie est attente ?
- Oui. Les appels des chats sont nôtres. Le corps nous le dit. Attendons.
- Attendons, si vous voulez.
Archives de la categorie poétique
fév 5
Les appels des chats
jan 28
N’écoutez pas !
Je reconnais volontiers qu’il est curieux d’aimer la solitude et le silence. Tout nous pousse au contraire : la rue, les bavardages et vacations qui tout compte fait nous répètent les considérations oiseuses entendues au présent ici ou là à la radio ou à la télé. Je pense aussi à ces musiques rythmées absurdement toujours de la même manière (systole diastole) et qui envahissent l’intérieur des crânes de nos contemporains qui, seuls, dans le bus ou dans le train, s’exaspèrent à reprendre mille fois des enfantillages qui demain auront vécu moins que les roses. J’entends de loin le grincement rythmé, le grésillement syncopé de ces petites musiques qui ne mangent pas de pain, je m’étonne que l’on s’abandonne ainsi en ces instants qui peuvent durer une vie entière à une massive conception de l’obéissance (ouïr et obéir sont un même verbe) alors que ces personnes interrogées séparément diraient à peu près : « J’écoute ce que je veux ! » Ils n’imaginent même pas vivre sans écouter constamment ces mièvreries formatées. Je souligne à gros traits ce qui m’apparaît comme une étrangeté, mais grand bien leur fasse s’ils y trouvent leur bonheur. De même que je serais bien mal venu de dire à celui qui va prier que dieu n’existe pas. De même qu’il ne viendrait à l’idée de personne de reprocher à toutes ces jambes ( !) de porter le même type de pantalon bleuâtre ou gris ; ils nous le feraient également à la liberté : « Je porte ce que je veux ! »
Je reviens au silence ; il est condition de mon bien-être, sans lui je ne saurais écrire un mot. Page blanche de mon temps, il sort de lui quantité de mots auxquels je n’aurais pas songé si je ne m’étais mis en état de réceptivité ouverte. La difficulté est qu’une telle écoute du blanc fragilise; on se donne à l’ouvert sans savoir ce qui viendra. Le résultat est provisoirement réconfortant : c’était ce que j’avais à l’esprit sauf que je n’avais justement rien à l’esprit. C’est même ce silence, cette absence qui ont fait monter ce que je lis plus tard avec stupéfaction et rétrospectivement je me dis que cela ressemble en effet à mes petites lucidités furtives qui rôdent au bord de ma conscience. Il reste que l’art de se fragiliser est en contradiction totale avec notre temps qui veut que nous soyons toujours en forme énergiques et dynamiques : pourquoi ces mots me font-ils sourire ? Quel jugement négatif se cache là derrière ?
Rien, aucun, n’écoutez pas.
J’ai évoqué un texte de Montaigne à propos de la Marquise d’O de Kleist et je constate après coup que l’excellente édition de poche (GF) du même texte de Kleist le cite également. Antonia Fonyi signale d’autres récits du même ordre qui parurent du vivant de Kleist. Je ne regrette cependant pas mon article car mes brèves remarques portaient sur la parenté de style des deux auteurs.
Il reste que l’on est en droit de s’interroger sur le fond. Une jeune veuve tombe enceinte sans savoir qui est le géniteur de l’enfant attendu. Une violence (un viol) a été perpétrée contre une femme, la pire offense qui soit. Le désir brutal de l’homme – aussi civilisé soit-il – est le vrai sujet ; toute la civilisation ramassée dans des concepts aussi évidents que la civilité, le respect et l’amour mutuel, tout le temps lent et subtil de l’approche tendre qui se termine au lit, mais constitue l’essentiel de nos œuvres occidentales, en bref, la séduction, est gommée par la bête qui dort en l’homme et s’éveille au désir sans précaution aucune. Le langage (outil du récit) est oublié, nié, comme lorsqu’on renonce à la diplomatie pour déclarer la guerre. On ira jusqu’à suggérer que le viol est plus insupportable même que l’agression armée, la jeune veuve étant violée dans son intimité comme on le dit si justement. Le rapprochement est suggéré par le texte de Kleist lui-même puisque le viol a lieu après l’agression d’une forteresse dont le père de la Marquise est le commandant.
En terme de culpabilité religieuse il se passe ceci : elle est innocente, n’a pas commis « le péché de chair » et cependant elle est enceinte. Voir les choses sous cet angle nous amène à poser la question malicieuse qui couve derrière le récit : mais n’est-ce pas là justement ce qui est arrivé à Marie, mère de dieu ? Et comme pour Marie (Joseph reste avec elle) les récits de la Marquise d’O ou de la paysanne chez Montaigne, trouvent à cette tragédie une issue heureuse.
Kleist et Montaigne, chacun à leur manière, insistent pour nous affirmer que ces histoires sont vraies. Elles sont cependant l’écho caricatural d’histoires fort banales où la future mère confesse naïvement : « Je ne sais pas comment je suis tombée enceinte ».
Je voudrais pour le plaisir mentionner les constats d’ethnologues qui nous racontent que dans certaines sociétés primitives, les hommes ne font pas le rapport – c’est le cas de le dire – entre l’acte sexuel et la grossesse qui s’ensuit. On peut douter de cette ignorance : les hommes en réalité font simplement un déni de paternité, comme il existe un déni de maternité. L’homme courageux dans la guerre, est considéré souvent d’une grande lâcheté pour ce qui est de l’intimité. Tout le monde a entendu ces hommes qui refusent d’admettre qu’ils sont les pères des enfants qu’ils ont engendrés. Ils jouent même parfois sur le pater incertus (père incertain) pour se défaire du fardeau de la responsabilité !
Le récit de Kleist demeure d’une actualité troublante. Les jeunes veuves aujourd’hui se font heureusement plus rares dans nos contrées, mais l’acte sexuel mâle sans consentement et en toute inconscience du côté de la femme retrouve toute son actualité avec le GHB (je dois cette remarque à la finesse d’esprit de « le nep » et je l’en remercie)… Il est curieux par ailleurs d’observer que cette histoire crue, parfaitement extraordinaire et invraisemblable, recoupe en réalité un mythe religieux des plus fameux (Marie) et deux constats au fond terriblement banals : la libido effrénée de l’homme et l’étonnement de la femme confrontée à une grossesse non désirée.
Sauf le cas criminel du GHB, je me permets cependant d’émettre sur la pointe des pieds ( !) quelques doutes sur la prétendue inconscience de ces femmes… tant de cas montrent que ce sont sans doute des récits refaits a posteriori. Éric Rohmer lui-même, sentant bien l’ambigüité de la version que donne Kleist de ce récit lorsque la Marquise d’O s’évanouit, rajoute – ce qui ne figure pas dans la nouvelle de Kleist alors que Rohmer est par ailleurs si scrupuleux sur tout le reste – rajoute donc que la Marquise d’O choquée par l’agression des soldats contre la forteresse et la menace de viol par la soldatesque, prend un narcotique, ce qui rend le viol bien plus vraisemblable.
Il semble que Kleist en évoquant simplement un évanouissement passager que l’acte sexuel ne réveille pas, joue sur une forme d’esprit que nous considérons de nos jours comme une vision macho : il se peut que la Marquise ait fait l’amour en vrai et en rêve, mais n’ait pas voulu en convenir et qu’elle l’ait refoulé inconsciemment. On voit que Rohmer a refusé cette arrière-pensée… pudeur typique de ce cinéaste plus à l’aise dans le marivaudage que dans le romantisme extrême qui le fascinait pourtant (on peut même dire que la Marquise d’O est le contraire exact de ce que nous nommons marivaudage). Il est vrai aussi que les heureux progrès du féminisme ont rendu insupportable la vision de Kleist et que l’argument selon lequel la Marquise l’aurait voulu inconsciemment est à juste titre un scandale mille fois dénoncé.
Ah oui, aujourd’hui, il a fait une telle buée dehors que je suis resté à bricoler dedans. Chaque goutte d’eau se serrait contre l’autre comme pour se réchauffer. Un vrai miroir de gouttes en suspension. Et puis, vers le soir sur le chemin des courses usuelles, miracle derrière les gouttes, j’ai cru apercevoir une lueur. Je me suis arrêté sur le bas côté et j’ai senti l’ouest ; c’était orangé de gris, je suis certain de ne pas m’être trompé.
J’ai songé au « temps retrouvé » dont j’avais relu pour la centième fois la veille au soir les premières pages. Et je me suis aperçu tout à coup que je n’avais pas encore parlé avec l’ange. Je ne savais pas où il était passé. « Mais là, dit-il, la lueur c’était moi ». Je souris et évoquai avec mon ange la scène où le narrateur à l’écoute de Gilberte, doit bien constater que Guermantes et Méséglise (c’est-à-dire Swann) sont un même chemin. Je confiai à l’ange que je trouvais ce passage le plus beau de la Recherche, mais je n’eus droit qu’à un sourire ironique, réellement moqueur. Je réfléchis, sans l’interroger. Et il me revint qu’en fait, contrairement à l’habitude je n’avais pas seulement lu le début du Temps Retrouvé, mais que j’avais lu auparavant les dernières pages de La Fugitive, où le narrateur se lance dans des considérations sexuelles complexes, d’où il ressort que Saint Loup est homosexuel, bien qu’il ait épousé Gilberte. « C’est ainsi, par ce mariage, me dit alors l’ange, que les deux côtés se rejoignent bien avant que Gilberte en parle au narrateur au début du Temps retrouvé… le mariage de Saint Loup Guermantes avec Gilberte Swann est déjà l’image des deux chemins qui se retrouvent, même si précisément, Gilberte et Saint Loup ne se trouveront pas; vraie tragédie ».
Tu vois dis-je à l’ange, je n’étais pas sûr de te voir aujourd’hui tant j’étais pris par mes activités de bricolage, mais j’ai pris le bon chemin pour te voir. Celui-ci m’a mené quelque part. Et l’ange en riant me dit alors: « Pour le narrateur, ce fut un choc; c’était le même chemin, lui qui croyait aux deux côtés ». Oui, le noble et le bourgeois… pas seulement, pensai-je aussi , pas seulement les chemins, tout se confond. Ce mélange des chemins, des voies de la paix et de la guerre, des sexes, et surtout des classes sociales… « Cette confusion correspond à un brouillard dont on ne sort plus guère une fois adulte », dit alors l’ange en forme de conclusion. Peut-être pensai-je, mais l’hiver n’arrange pas les choses, moi qui croyais que c’était la saison du limpide, du dépouillement total. L’ange entre temps s’était enfui, visiblement contrarié par ce constat banal. Dommage, j’aurais tant aimé poursuivre la conversation avec lui sur le chaos qui hante le Temps Retrouvé.
La disparition d’Eric Rohmer m’a remis en mémoire son film « La marquise d’O », tiré de la nouvelle de Kleist et dont j’avais apprécié la fidélité rare. J’en reparlerai dans une autre occasion. Mais la mémoire étant capricieuse, après une relecture de la nouvelle, il m’est apparu comme une impression de déjà vu. Avais-je rêvé? Malgré les charmes fabuleux du texte de Kleist, où une très haute forme d’humour se mêle à la grâce et à la tragédie, je sentais que ce récit n’avait pas entièrement surgi du cerveau bouillonnant de ce maître de la nouvelle. J’avais lu une histoire semblable et pourtant différente. Rien de mieux qu’une telle incertitude pour que l’esprit vagabonde et s’en aille rêver sur les boulevards très peuplés de la littérature mondiale. Comme on a un mot sur le bout de la langue, je savais que ce récit était là au bord de ma mémoire et qu’un seul regard de biais me permettrait de dégager de sa gangue d’oubli provisoire ce récit perdu. Je savais qu’il était court et qu’on le devait à un maître ancien. C’est seulement ce matin, en ouvrant ce blog (« Je peins le passage ») que j’ai enfin trouvé où ce récit figurait déjà bien avant Kleist. On jugera de mon sourire lorsque je découvris qu’il se trouvait dans les « Essais » de Montaigne, Livre second, chapitre II, intitulé: « De l’ivrognerie » ! Voici l’histoire:
« Et ce que m’apprit une dame que j’honore et prise singulièrement, que près de Bordeaux, vers Castres où est sa maison, une femme de village, veuve, de chaste réputation, sentant les premiers ombrages de grossesse, disait à ses voisines qu’elle penserait être enceinte si elle avait un mari. Mais, du jour à la journée croissant l’occasion de ce soupçon et enfin jusques à l’évidence, elle en vint là de faire déclarer au prône de son église que, qui serait consent de ce fait, en l’avouant, elle promettait de le lui pardonner, et, s’il le trouvait bon, de l’épouser. Un sien jeune valet de labourage, enhardi de cette proclamation, déclara l’avoir trouvée, un jour de fête, ayant bien largement pris de son vin, si profondément endormie près de son foyer, et si indécemment, qu’il s’en était pu servir sans l’éveiller. Ils vivent encore mariés ensemble. »
On gagera de cette découverte, non seulement que Kleist y a largement puisé, mais surtout qu’il y a entre Montaigne et Kleist une parenté de style aussi étrange qu’inattendue: même souci de la concision, même accumulation de propos rapportés, en bref une ressemblance formelle infiniment troublante… et qui avait ainsi pu largement troubler ma mémoire. Reste que la nouvelle de Kleist occupe quarante pages quand le récit de Montaigne est exécuté en dix lignes. Ce qui ne préjuge pas de la valeur de l’un ou de l’autre récit, tant le texte de Kleist comporte d’autres qualités, celui de Montaigne étant dans sa briéveté même un chef-d’oeuvre absolu. (La dame que Montaigne « honore et prise singulièrement » est la femme de Joseph Aimar, président au parlement de Bordeaux en 1575. Cette mention qui figure au début du récit, permet à son rapporteur d’en appuyer la véracité, tant l’histoire paraît invraisemblable. On retrouvera le même souci chez Kleist.)
Cet article est le deux-centième de ce blog !
Il est bon de voir les couleurs et de ne pas s’abandonner bêtement au cliché: un corbeau, c’est noir! En regardant bien un corbeau on peut voir qu’il est bleu, ou azur, ou myosotis (voir la remarque d’Iris de Lange à propos du poème sur les corbeaux).
Paul Gauguin ne faisait pas autrement: si le cheval par la lumière apparaît rose il faut le peindre en rose. Mais la poésie traditionnelle joue aussi son rôle perturbateur: le texte très connu du « Corbeau » d’Edgar Poe ramasse sciemment tous les clichés et en fait un poème que son auteur commente lui-même. Brassens estimait que ce poème commenté était pour lui très important. Il était auteur de chansons et savait bien que la mathématique est au coeur de ce genre particulier, c’est du temps compté selon un rythme régulier et il y a des techniques précises pour susciter des émotions. La mécanique de l’écriture poétique est ainsi démontée par Poe. Je crois que Brassens avait besoin de se rassurer sur sa propre pratique. Il n’en reste pas moins que le « Corbeau » d’Edgar Poe est une erreur. Ce démontage laisse croire que la poésie est concertée par la conscience et uniquement par elle (il a fait la même chose avec le récit policier et là c’est plus convaincant).
La meilleure poésie est cependant tout le contraire. Il y entre certes de la mathématique et du calcul, Pythagore guette, mais cependant l’inconscient frappe plus sûrement que la raison, non pas d’ailleurs l’inconscient au sens freudien orthodoxe, mais une sorte de rêve flottant que l’on guide par la pensée presque sans le vouloir.
Je parle de mon côté d’un artisanat: je le fais parce que je dois assimiler progressivement, presque chaque jour, une technique d’écriture que je n’ai jamais pratiquée avant l’année dernière. Et c’est justement la partie rationnelle, calculée que je dois assimiler, et non la partie rêvante: cette dernière est là sous mon crâne, il suffit d’enclencher la machine à rêver, ça roule tout seul. Non, le plus dur est de faire un texte bien agencé selon un rythme que la thématique impose. Le texte d’avant-hier est un bon exemple pour illustrer ces propos. La disposition des vers et des strophes correspond aux étapes de la journée, non comme les décrirait un diariste, mais selon l’ordre qui découle des rêveries successives dans une journée. La forme rapide est la seule possible dans un texte qui veut rendre compte de la vie intérieure dans l’espace de notre vie vécue durant un jour entier.
Hölderlin affirme en un propos mystérieux que ce qui nous est proche est ce qui nous est le plus difficile d’accès. Traduisons son propos ainsi: une presbytie nous empêche de saisir la rationalité qui est notre marque occidentale. Au contraire, le rêve fuyant et difficilement saisissable nous est plus accessible, comme ce qui est loin de notre corps est plus facile à saisir que ce qui nous touche presque le bras.
Il y a autour du texte Devant la Loi tant et tant d’arrière plans non explicités que nous devons avancer avec prudence, ce qui signifie en d’autres termes que l’on doit connaître correctement le contexte de Kafka lorsqu’il écrit cet apologue. Il est un bon connaisseur de la tradition juive. Il a de la kabbale une vision personnelle, mais surtout de la glose elle-même qui est la part capitale du travail du monde juif sur le texte. Car le texte est pour les juifs du monde leur seule patrie (Israël est récent). Le Talmud est une glose infinie de l’ancien testament et d’autres textes sacrés. Kafka parodie donc cette manière toute spéciale qu’ont les juifs de respirer et qui font d’eux des interprètes hors pair de tout texte quel qu’il soit. Ils apprennent dès le premier âge à interpréter les textes. La glose est une manière de s’approprier le monde. Ils y sont conviés dès l’enfance, et rien n’est plus naturel que de lire un texte en le regardant à distance (la Aggadda par exemple estime que le sens de la Bible se situe précisément à l’intersection du texte et de sa perception par ses lecteurs). C’est ce qui fait d’eux des intellectuels nés. Ils pensent à travers la glose et ne prennent le monde que comme un texte à décrypter. Cela explique la profusion de grands esprits issus du monde juif. De Spinoza à Einstein, sans parler de Levinas et de bien d’autres. L’intellect est ce qui les maintient dans le monde. Ainsi chacun d’eux est-il le porteur de sa propre glose; leur subjectivité est alimentée par le texte sacré mais ils en font leur propre interprétation.
Si l’on s’en tient au texte de Kafka on peut dire qu’il ajoute à la profusion de récits (hassidiques par exemple) un nouveau texte qui est cette fois défait de la religion et s’applique à notre monde présent… Il s’agit d’un homme qui veut rentrer dans la loi. C’est le problème juif vu à distance. Les juifs n’ayant aucune patrie ils doivent s’intégrer à la loi du pays où ils vivent. Mais c’est une vision de surface. En réalité nous sommes tous confrontés à cette nécessité du : « Nul n’est censé ignorer la loi ». C’est à peu près impossible pour tout citoyen. Or, il le faut. Nous ne pouvons être citoyen d’une démocratie que si nous nous intégrons à la loi. Mais il est peut-être question d’une autre loi (troisième niveau de lecture): celle-là même de vivre, ou plutôt de mourir. Car comme le montre très bien le Procès, nous sommes condamnés à mort sans avoir commis aucune faute. Cette culpabilité qui est le propre de l’homme occidental nous saisit donc dès la naissance et ne nous quitte jamais; cette culpabilité métaphysique est sans raison. Voilà à peu près comment on pourrait se mettre d’accord sur une vision globale de l’histoire de l’homme de la campagne. Tous les détails de l’apologue sont cependant de notre fait et chacun va pouvoir y projeter sa propre vision; la preuve: « cette porte n’était faite que pour toi », dit le gardien. Ainsi, ce texte est-il une glose de la glose, ce qui explique l’humour très spécial qui parcourt le texte de bout en bout. Le fait que l’homme de la campagne n’ose pas entrer dans la loi est une leçon mystérieuse et que l’on peut à peu près commenter ainsi…( j’emprunte à Shakespeare (Hamlet) sa formulation claire): « c’est la conscience qui fait de nous tous des lâches »…Le récit Devant la Loi est peut-être une présentation de l’homme pensant et paralysé lorsqu’il doit agir. Ou pour le dire abruptement: la pensée nous empêche d’agir. Ce ne sont là que des options caricaturales et il convient d’affiner cette approche. Chacun le fera au cours de sa vie. Une page à peine, et toute une vie à faire le tour de cette histoire qui, une fois lue, demeure inoubliable. Je ne suis pas sûr d’avoir progressé dans sa compréhension. Simplement il s’est adapté à chaque période de ma vie.
L’ange est le survivant des métaphores passées de la littérature, elles sont ramassées dans cette figure omniprésente au coeur de notre culture. Il fallait un mythe fragile et flou pour dialoguer seul avec soi.
C’est un ange gardien du genre Wim Wenders/ Peter Handke (Les Ailes du désir: der Himmel über Berlin). Ils rêvent de redevenir humains. Ils collent à l’humain alors qu’ils sont parfaits et rêvent évidemment de notre imperfection. Je devrais en parler au singulier, car c’est presque toujours l’ange. Ce personnage contradictoire porte les espérances du beau: le plaisir, le merveilleux, l’étonnant tout ce qui rend la vie vivable; c’est une protection contre les faiblesses de notre nature. Il parle et sourit constamment. Son langage est parfois ironique, je n’ai pas assez souvent utilisé cette particularité. Cette direction ne demande qu’à être suivie.
L’ange délivre la joie; c’est le sourire. L’appétit de vivre. L’envie de vivre. La libido, l’énergie. Mais dans le même temps l’ange est fugitif, fragile. Car la force est sujette à des revirements, affaiblissements, pertes de contrôle. L’ange s’inscrit également dans le projet général d’un PASSAGE. Il va et il vient; il est malicieux et inattendu; il se cache et ne cesse d’apparaître et disparaître, il est notre temps, le temps que nous vivons, mais également considéré du point de vue de la technique, il est évanescent, fictif, hésitant, même s’il est porteur de l’énergie vitale. J’aime beaucoup le mentionner avec ses ailes, car ce sont des organes démodés, terriblement datés même, et je veux que l’on entende concrètement ses battements d’ailes; ironie bien sûr.
L’ange est blanc comme une toile, il est silencieux souvent, attentif au moindres modulations de celui qui écrit et dont je ne peux dire qu’il s’agit complètement de moi. L’artisan- on pourrait dire: l’Autre – est lui aussi une figure; bien sûr je lui prête mes peurs et mes joies (comment faire autrement ?) mais il n’en demeure pas moins en dehors de moi. Même quand l’ange n’apparaît pas, l’artisan parle d’un point de vue légèrement décalé par rapport à moi-même. Celui qui dit « je », ou qui s’adresse à un autre fictif en lui disant « tu sais », ce sont là des figures qui me permettent de composer ces oeuvrettes en tenant à distance les propos tenus. Car je suis à l’intérieur de l’écriture elle-même. Je ne peux pas à la fois me montrer totalement comme dans une autobiographie (cela existe-t-il vraiment? Je demande à voir!) et composer des vers qui se veulent mélodieux et rythmés (pour qualifier l’objectif que je me suis fixé, ce n’est pas tout à fait ça, mais c’est une approche; disons rapidement que la mélodie n’est pas classique forcément, et que le rythme est lié aux propos tenus).
L’artisan n’est pas un autre moi-même. MOI est par contre tout entier dans l’ange et l’artisan additionnés. Ce sont les deux qui écrivent à la fois. Cette conjonction est une tierce personne qui existe réellement, moi-même. S’il fallait établir une hiérarchie, puisque le mot ange m’y conduit (!), je dirais que MOI est évidemment premier, puis viennent l’artisan et enfin l’ange qui est le plus loin de moi, ce qui ne veut pas dire que parfois l’ange ne suggère pas des choses à l’artisan pour qu’il aille au bout de son travail (inspiration? On peut en sourire). L’artisan de son côté est une mise en vers du MOI au travail; je le nomme l’artisan car les textes sont des mises en scène de l’écriture elle-même… oh, pas tous évidemment, il y en a qui échappent à ce côté écriture dans l’écriture (au fait, sont-ce les meilleurs? Je n’en sais rien), mais la plupart du temps le début suggère un commencement d’écriture et la fin une interruption conclusive.
Ces considérations sont personnelles. Peut-être y’a-t-il cependant un certain intérêt à les lire. Je soulève la question mais je ne tiens pas à m’y attarder plus avant.
Me tiennent en haleine pour continuer d’écrire sur le même ton, la fragilité extrême du projet. C’est elle qui est la pierre angulaire de ces textes. J’admets qu’il est étrange de prendre pour socle un concept qui désigne l’absence de forces, le friable, le léger, l’évanescent. C’est pourtant cette idée simple, empruntée à la fois à ma psyché et à mon époque, qui dirige l’ensemble. On pourra penser que c’est une tricherie; un mensonge que je me fais à moi-même, puisqu’on estime communément que pour écrire il faut être fort. Il n’en est rien. Je songe constamment qu’il faut s’absenter de soi pour écrire. Je pense toujours: veille à n’être rien et les mots viendront à toi. C’est ainsi que souvent je m’installe avec trois ou quatre mots, puis les sons et les rythmes s’imposent à moi en un dialogue constant où je dirige de loin ce que l’artisan inscrit. Ce n’est pas difficile, il y faut seulement le silence et l’ouverture maximum. L’ange, dans ce cadre fragile, vient faire des siennes pour apporter la joie et le sourire, car les poèmes penchent trop souvent par tradition vers la plainte et je contre ce mouvement fatal par la présence d’un personnage à la hauteur de notre joie de vivre.
Je renvoie pour un élargissement de cette thématique à deux autres articles déjà parus dans la catégorie: « poétique ».
« Dans l’atelier de l’artisan » du 25 juillet 2009 et
« Qui est l’ange? » du 31 juillet 2009.
juil 31
Qui est l’ange?
Presque tous les poèmes publiés ici évoquent la figure de l’ange. C’est une fiction. Bien sûr il y en a aux cathédrales, aux églises, et la peinture passée déborde de ces personnages dont les ailes comme celles de L’Albatros semblent parfois encombrantes sur le pont où nous tanguons, le temps de notre vie. Heureusement que les personnages des tableaux ne se meuvent pas, car les objets soigneusement peints autour d’eux seraient renversés par les ailes, cet ensemble double soyeux qui fleure bon l’oiseau. Ils sont imperturbablement heureux, et lorsqu’ils sont sérieux ils sont sereins.
À quoi bon s’obséder de ces vieillottes présences auxquelles les anciens croyaient parfois, s’interrogeant le plus gravement du monde sur leur sexe ou leur langue?
C’est parce que ces interrogations nous semblent irrationnelles, que je les reprends comme elles nous ont été transmises par la tradition religieuse, même si pour moi les anges ne sont en aucune manière liés au dogme du crucifié.
Au contraire: que vient faire cette douleur atroce (Jésus crucifié) pour justifier le surgissement de ces êtres qui n’en sont pas, et qui volant entre le ciel et la terre, sans foi ni loi précises, sont à l’image de nos rêves les plus candides?
Ah nous y voilà: l’ange souriant ou sérieux est une allégorie banale, sulpicienne, idiote etc. Mais non. Contrairement aux oiseaux qui partent de la terre et s’élèvent vers le ciel (mais la terre est leur vrai lieu, loi de la gravité oblige), les anges viennent du ciel et descendent vers nous: or, ce qui nous vient du ciel, ce n’est pas dieu, diable non, c’est le soleil la neige ou la pluie, en bref nos saisons. Et nos saisons sont ce que nous avons de plus précieux pour saisir par l’œil ou le tympan, les parfums et le toucher les merveilles du monde où notre existence se déploie. L’ange dit cette chose simplissime: nous sommes emportés par le temps, il convient de goûter à grandes lampées ce passage bref qui est la vie présente. C’est pourquoi il est le plus souvent souriant.
S’il est le beau, cela suffit. Rêver l’ange c’est projeter ce que nos pensées murmurent à l’intérieur de notre crâne, lorsque nous sommes seuls, c’est-à-dire le plus souvent. L’ange ordonne dans sa naïveté tout ce que nous ne pouvons pas dire à l’autre. C’est l’être de la conversation intérieure que nous promenons par les rues et les bois, rythmes et mélodies mêlées, et à supposer (affreuse perspective) que l’ange n’existe pas, alors le chaos des imaginations les plus débridées s’installe en nous, perdus et errants soudain. Il fixe ainsi dans le langage cette autre langue que nous taisons et qui n’apparaît que dans le cours du chant que nous tordons et tissons à loisir pour que le rêve s’incarne enfin noir sur blanc, en vérité. Mon dialogue avec lui n’en est pas un, c’est un remuement par devers moi, une façon de vivre avec les mots dans l’espérance qu’un chant naîtra. Et si le chant surgit, alors l’artisan sourit, empruntant à l’ange son amour de la vie, cette dynamique souple que nous oublions constamment, trop pressés que nous sommes de donner un sens à ce qui n’en a pas: histoire, politique, morale… toutes choses où le langage demeure désespérément au dehors du monde que nous vivons vraiment. L’ange est le moteur du langage, mais d’un emploi très spécifique des mots, celui que nous ne pratiquons jamais, et qui est justement celui de la vie même. Il y a chez l’ange une proximité telle entre ce que je vis, pense, aime et les mots que j’emploie pour l’exprimer, que sa présence est le contraire d’une fantasmagorie, en bref il est la vérité de mon discours intérieur tout entière dirigée vers le beau.
La parabole du gardien de porte: Devant la loi est pour Kafka un texte si important que son auteur le publie séparément dans la suite de ses textes et l’inclut également dans le cours du Procès où il en propose une exégèse inattendue. Le contenu de cette parabole tient en quelques lignes: un homme de la campagne se présente devant la loi, demande à y entrer, mais le gardien lui en interdit l’accès. L’homme de la campagne décide d’attendre, tente de soudoyer le gardien, mais celui-ci lui explique qu’il peut bien essayer d’entrer mais qu’il va se heurter à d’autres gardiens plus puissants. L’homme de la campagne s’installe toute sa vie dans l’attente et lorsqu’il meurt le gardien ferme la porte; c’est alors que l’homme de la campagne apprend que cet accès n’était fait que pour lui.
Les innombrables commentaires suscités pas ce conte – souvent nommé légende – m’invitent à ne pas rajouter ma goutte d’eau à cet océan de gloses. Mon constat est simple: ce minuscule récit est un miroir où chacun vient chercher son reflet. Or, aucun visage n’est semblable à un autre: autant de lecteurs, autant de lectures possibles, donc aucune n’est fausse mais aucune n’est satisfaisante.
A l’instant où l’homme de la campagne se voit expliquer par le gardien de porte les obstacles qui l’attendent, Kafka écrit cette phrase qui seule va nous intéresser:
« L’homme de la campagne ne s’était pas attendu à de telles difficultés ».
Je tiens cette phrase pour la plus importante de l’écriture littéraire moderne.
Ecrite au tout début de la guerre civile européenne (1914-1945), sans doute vers 1916, cette remarque d’un humour très particulier désigne un moment civilisationnel fondamental. L’homme de la campagne est l’image de nos ancêtres lorsqu’ils commencent à devoir changer de statut.
Je voudrais être clair et je prends provisoirement l’habit de l’ historien du dimanche. Pour la plupart, et ce depuis la nuit des temps, les êtres humains ont travaillé la terre, à peu près indifférents au cours des choses (ils n’avaient nul souci de ce qui dort dans nos livres d’histoire scolaire). Ils naissaient dans des maisons-huttes de terre, vivaient en cultivant la terre et étaient pieusement mis en terre. Le village, l’église, le cimetière étaient leurs lieux privilégiés; ils ne parlaient pas exactement la même langue d’un village à l’autre et de toute façon le langage n’avait pas cette importance que nous lui accordons. Il suffisait sans doute que l’on s’entende sur le temps qu’il fait, les épousailles, les moissons et les taxes. Parfois, des soldats surgissaient, tuaient un peu, incendiaient, pillaient et violaient beaucoup puis repartaient. Après plaintes et prières tout rentrait dans l’ordre, c’est-à-dire dans le chaos des suites de jours que le curé commentait pour ordonner l’imaginaire des manants; on allait porter une requête au château, mais c’était le plus souvent sans grand résultat. (Je note qu’en rédigeant cette légende qui résume la vie de 80% des Européens durant des millénaires jusqu’au début du XXème siècle, je raconte en fait l’essentiel du décor et des péripéties du dernier roman de Kafka : Le Château. )
L’homme de la campagne se présente donc devant la loi et se heurte à une fin de non-recevoir: cette expression résume exactement toute l’action de la légende (et même du Château). Mais dans la phrase qui nous occupe, l’homme de la campagne est étonné.
Cette surprise (« ne s’était pas attendu à de telles difficultés ») correspond à l’émotion qui va saisir et continue de saisir celui qui veut entrer dans la loi, c’est-à-dire tout un chacun, lorsqu’il veut bien prendre un peu de recul par rapport à son destin et à ses vacations farcesques (Montaigne). L’administration, la vie dite moderne, les sytèmes informatiques qui régissent nos réglements et destinées, les tracasseries constantes de notre vie de citoyen intégré , éveillent en nous un recul, un mouvement étonné et nous étonnent parfois au sens classique du terme: frappé par la foudre.
Ainsi la vie contemporaine, c’est donc cela: ce fouillis de cartes, de lois, de panneaux, de signaux, de contrôles qui sont autant de « difficultés ». Je dois avouer qu’ici l’homme de la campagne en moi éprouve une sorte de crainte, à tout le moins de frémissement puisqu’au village autrefois, j’eusse été immédiatement perçu par mon nom – ou plus souvent par mon surnom – et qu’ici et maintenant, il me faut être clair, précis, que je dois avoir une identité dûment estampillée.
Cet étonnement de l’homme de la campagne signe un déclic, un basculement de civilisation qu’on voudra bien considérer comme capital. C’est l’invention de l’anonyme, la découverte de l’Autre. Jusqu’alors je vivais, désormais je dois aussi me voir vivre au milieu d’autres que je ne connais pas. Toutes les gloses philosophiques, psychologiques et sociologiques décrivant le nouvel ordre civilisationnel au début du XXème siècle - on ne s’étonnera pas que s’installent dans le même temps les totalitarismes – se résument dans cette sensation d’étonnement qui signe notre vraie nature.
Que s’est-il passé? Très concrètement, les êtres humains ont dû, de gré ou de force, entrer en ville, s’installer dans la cité, sous les coups forcenés d’une industrialisation devenue générale. Il serait absurde cependant d’imaginer que le manant vivait au paradis et que le citadin est en enfer. Ces clichés négligent les innombrables progrès qui ont amélioré formidablement les possibilités de vivre heureux (hôpitaux, écoles, surabondance de biens etc…)
Mais cette sortie de la campagne s’est aussi accompagnée d’étonnements que la phrase de Kafka met parfaitement en lumière. Les « difficultés » soulignées par l’auteur sont celles-là mêmes du vingtième siècle tel qu’il est en train de s’organiser. Que faire de l’Autre? Si l’Autre a autant de droits que moi, qui suis-je? On a dit que Kafka était prophétique et nos esprits encore marqués par la religion adorent ce genre de considérations. Disons seulement que Kafka était ouvert à tous les souffles de son temps et qu’il les a synthétisés merveilleusement, devançant par l’imagination les décennies du siècle qui débutait.
Le style glacé et l’humour noir de Kafka nous font oublier que tout son être visait à être écrivain, c’est-à-dire poète. Chez les anciens le poète était une sorte de chamane qui prédit parce qu’il prétend être en relation avec les instances supérieures. Kafka est plus simplement poète au sens de celui qui dit sans fard ce qui est, et le chante en une fiction exemplaire. La lucidité est sa muse.

