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Notes sur la traduction et l’interprétation musicale

Si nous avions des interprétations de Liszt de sa propre sonate, nous trouverions cela excessif, inaudible, à la limite du gâchis. Le premier grand virtuose compositeur dont nous ayons des enregistrements est sans doute Rachmaninov : le tempo n’est pas respecté, les notes sont parfois « mangées »… et c’est difficile à supporter lorsqu’on a l’habitude de versions plus modernes. J’ai le souvenir d’une interprétation en concert de l’Appassionata de Beethoven par Vlado Perlmutter (qui jeune pianiste avait connu Ravel et c’était sa vraie spécialité ; la Sonatine demeure un événement discographique étonnant… ) ; à l’époque il y avait une pause durant le concert et pendant cet entracte nous avions engagé une discussion sur la vision proposée par le grand pianiste. C’était au tout début des années 80, Vlado Perlmutter avait passé les soixante dix ans… et pourtant tout le monde (sauf moi, pauvre de moi) était offusqué par cette interprétation trop violente aux tympans de nos contemporains. J’avais pour ma part à l’oreille la version Schnabel et je ne risquais pas de tomber dans le travers du « c’est trop fort, c’est trop vite, c’est excessif, les écarts de nuances sont trop énormes… », enfin toutes ces choses que nos tympans ne supportent plus. L’admirable Vlado Perlmutter m’est resté comme un souvenir de l’ancien temps, celui où l’interprète donnait tout au concert, se ruait sur les notes avec une relative indifférence envers le respect scrupuleux du texte. Consulter une biographie de Beethoven est très instructif : au concert il était ahurissant. Pas seulement à cause de la nouveauté qu’il représentait pour ses contemporains ; si l’on en croit les témoignages, il pouvait changer un allegro en presto, il pouvait jouer un andante à 120 à la noire. Comme Liszt plus tard, il sacrifiait tout à l’impression. Lorsqu’on lit les commentaires de Proust sur Sarah Bernhard (c’est contre ma vision de La Recherche car la Berma n’est pas seulement SB!!) on est surpris par l’affectation – pour reprendre le mot kleistien – de l’actrice demeurée dans les mémoires. Écouter Apollinaire réciter « Le Pont Mirabeau » nous semble une dérision : le rythme des vers n’est pas respecté et les accents sont inutilement pompeux!

Nous sommes aujourd’hui très scrupuleux. Dans les années 30 encore, on pouvait proposer en français une version du « Procès » de Kafka très humour noir ; Vialatte nous l’a donnée alors qu’il était au fond relativement peu germaniste et surtout tirait Kafka à soi… et ce n’est pas si mal . Ainsi les Français ont-ils cru que Kafka était un auteur d’humour noir ; mais ce fut intenable trente ou quarante ans plus tard, lorsqu’on dut constater que le communisme et le fascisme avaient donné de tragiques confirmations à ses textes.

Songeant à notre « scrupule », à notre besoin de précision absolue, il me vient que cette petite pierre est en réalité un énorme rocher technologique… je suggérerais le fameux monolithe de 2001 Odyssée de l’espace. Cela nous a modélisés pour mille ans. Nous sommes dedans, nous n’y étions pas encore tout à fait dans l’entre deux guerres. Nous y sommes passés depuis et la tendance au scrupule s’accentue ; nous voulons être précis, nous avons en tête les modèles mathématiques et le système informatique : 0,1,0,1… Si bien que nous sommes entrés dans l’ère de la précision absolue. Et nous voulons la précision pour Beethoven, et nous voulons la précision pour la traduction de Kafka ou de Kleist… en ces matières pareille exigence n’a pas de sens.

Quand on songe que le métronome a été inventé à l’époque de la septième et de la huitième symphonie de Beethoven, on se dit que les compositeurs n’en avaient pas besoin auparavant ; du point de vue mécanique l’invention est dérisoire, donc c’est qu’il n’y avait aucune nécessité du respect parfait de la vitesse voulue à l’intérieur de la musique. On mettait « andante » et cela pouvait aller de 60 à 90 à la noire… Bach, Mozart, Haydn, tous ces inventeurs de musiques splendides n’avaient cure d’une allure précise. Ce n’est pas que le métronome n’avait pas encore été inventé… il ne l’avait pas été parce que les musiciens n’en n’avaient pas besoin !

Je décris le temps précis d’aujourd’hui, propre, calculable, régulier, avec ses normes toutes empruntées au calcul sérieux… J’ai l’impression pénible que notre temps nous dit que c’est un crime de vivre et qu’il faut se justifier à chaque fois que l’on respire un peu librement… en improvisant par exemple. Jugé à cette aune, Mozart eût été considéré comme un paltoquet.

Ce qui manque c’est le désaccord des instruments. Les voix et les instruments du pur point de vue technique jouent parfaitement. Le succès-redécouverte de la musique baroque vient jouer les trouble fête – il y a beau temps pourtant que les considérations mystico religieuses de cette musique sont lettre morte – . La chance est que cette musique n’est pas réglable mathématiquement… elle échappe à une vitesse précise, sans compter que la basse de viole doit être accordée tous les quarts d’heure. C’est l’image de notre liberté que nous aimons à travers elle. La critique de Boulez contre cette musique (« on n’en connaît même pas le tempo… ce qu’ils font là c’est du Viollet-le-Duc »), est à la fois «  juste » (sans tempo que faire de la musique écrite… les spécialistes nous disent que l’on peut à peu près le déterminer pourtant) et « fausse » parce qu’il n’a pas compris que l’en dehors de la musique manque à notre désir. Nous sommes avides d’à peu près comme nous voulons l’amour fou, le coup de foudre, parce que cela seul donne la sensation de vivre à plein une existence tout compte fait relativement courte ; nous ne voulons pas demeurer raisonnables ; nous voulons en bref rester libres ; il serait criminel de ne pas se jeter au monde avec toutes ses forces comme le faisaient Beethoven et Liszt lorsqu’ils jouaient en public ; une ardeur demande son droit à brûler, c’est la nôtre, et elle n’est guère différente de celle des gens qui vivaient à l’époque de nos grands anciens ; sauf qu’eux vivaient bien moins longtemps et c’est la raison pour laquelle ils se jetaient encore davantage au présent … (autrefois le présent était plus court…).

Une remarque troublante de Giono (il disait à peu près : qu’ils étaient heureux les contemporains de Mozart, sans même connaître la musique de Mozart !) nous avertit de demeurer prudents. L’époque est une atmosphère générale ; il est évident par exemple que ceux qui sont nés après la Shoah – c’est mon cas – ont moins d’insouciance au cœur que les générations précédentes (pour les suivantes je renvoie à ce que je décris ici sur notre temps).

Pour la traduction, on relève que Baudelaire traduisant Poe parle d’adaptation, c’est un trait d’époque. Nous aujourd’hui prétendons traduire vraiment. Pure illusion. Comme les interprétations musicales devront être reprises dans cinquante ans pour correspondre au goût du temps, il faudra retraduire ; c’est cette friabilité de la traduction qui fait son obscur scintillement. Interprétation musicale et traduction sont des artisanats exposés au temps, comme nos visages et nos lois.

Nous parlons une langue différente à chaque génération et le texte de Shakespeare va donc varier suivant les époques alors que le texte de base est bien celui de la langue de la fin du XVIème et du début du XVIIème. En définitive par rapport aux anglophones, nous sommes avantagés, puisqu’à chaque génération ou presque, nous avons un retour dans notre langue beaucoup plus lisible que pour les Anglais qui demeurent coincés dans le corset de la rude langue lointaine… Ainsi la traduction est-elle parfois un avantage. Montaigne est plus lisible à l’étranger que chez nous (Les tentatives récentes pour traduire Montaigne en français moderne sont très émouvantes… il faudrait étudier ce curieux phénomène de traduction dans la même langue… et qui n’est pourtant pas la même!).

On ne peut pas dire ce qu’est une bonne traduction. Il n’y a pas de recette ; s’il y en avait une nous l’appliquerions de manière scientifique et le problème serait résolu. Il n’existe aucune solution toute faite. C’est en chantournant qu’on devient ébéniste et c’est en traduisant qu’on devient traducteur. Chacun fait comme il peut. La traduction échappe à toute définition. C’est son charme agaçant, c’est sa misère si l’on veut, mais on peut aussi bien dire que c’est sa gloire, puisqu’enfin quelque chose résiste qui est de l’ordre de la langue et de la vie de l’esprit, contre la technologie qui nous prend de partout (ah notre propreté, ah la mathématisation de l’universel humain ; tant d’érudits stériles, tant de spécialistes vaniteux !). L’impossibilité de traduire, quelle chance ! L’esprit souffle dans le no man’s land qui sépare deux langues !

Petit problème particulier : les traducteurs amateurs sont des spécialistes de la langue étrangère et négligent la maternelle. Ils ont appris l’autre langue, en ont fait leur horizon, et tout soudain ils doivent rabattre la langue travaillée avec acharnement sur la leur propre qu’ils connaissent en définitive moins bien que la langue étrangère ; ils croient la connaître parce qu’elle leur est naturelle, mais l’erreur est dans cette foi d’enfance, la langue de maman qu’ils n’ont pas travaillée avec le même acharnement que la langue étrangère.

Hölderlin, maître dans l’art de traduire, disait à peu près que l’étranger nous est plus proche que le natif : sa parole paraît mystérieuse car elle touche à d’autres domaines que celui de la traduction (c’est la question plus générale du poétique), mais je vais provisoirement me contenter de ce constat… tant de choses encore à dire à la suite de ces propos parfaitement discutables !!

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Une statue pour Brassens

Merci à Lenep

Tu détestais les monuments aux morts. Et puis tu vois ils veulent (nous voulons) ériger une statue à ton image. Une souscription est en route. Je t’entends grommeler :

- Si l’Éternel existe il va être jaloux avec sa croix partout et j’aime pas faire de la peine.
- Il eût été élégant de donner cet argent aux pauvres bougres.
- Tant de labeur pour la figuration cliché d’un type bourru qui se pose un peu là avec pipe et guitare, c’est trop !
- Vos dons, gardez-les pour chanter mes chansons.
- L’espèce sonnante et trébuchante de mes œuvrettes ne vous comble-t-elle donc pas ?
- D’accord à condition que ma statue soit fondue à partir d’un canon. Ça en fera un de moins.
- Lorsqu’on m’aura oublié, on me confondra avec les maréchaux qui pratiquèrent « des coupes sombres dans la multitude fantôme / Sous l’anesthésique à toute épreuve des drapeaux ». La honte !
- Je ne vois pas en quoi cette initiative, toute louable qu’elle soit, est susceptible d’apporter quelque lustre à mes chansonnettes.

Je sais, j’entends bien toutes les objections, mais vois-tu, il y a une chose que tu ignores: tu nous manques. Depuis 1981 une ombre s’est couchée sur ma mémoire, j’ai su ce jour-là que rien n’est éternel [et] j’peux pas trouver ça tout naturel, alors voilà, ta statue je suis pour, j’ai envie de te voir. Tu ne seras plus seulement au ramassis de Sète boulevard des allongés, tu seras debout sur le goudron de Paris face aux avenues que tu arpentas de ton 6/8 accéléré. Après tout, tu as chanté une supplique où tu te voyais sous la plage, eh bien ce sera un peu l’équivalent ; oh ce ne sera pas aussi délicat que dans ton rêve chanté, la statue sera bien réelle, mais enfin tout le monde n’a pas ton talent, il faut nous excuser, notre imagination a besoin de ta présence figurée. Tu nous manques, te dis-je.

Il n’y a pas que des inconvénients à se voir statufié, Pygmalion m’en est témoin et des Aphrodites de province égarées à Paris viendront peut-être les soirs d’hiver te redonner vie, ne serait-ce qu’un moment, cher fantôme vibrant dans nos mémoires. Nous avons aux lèvres paroles musique et sourire suggéré, mais te voir enfin, savoir que tu es là nous sera consolation. Car ce n’est pas pour toi que tu te dresseras, mais pour nous, les survivants, les oubliés de toi, les abandonnés au vent glacial des avenues qui se croisent dans l’ordre des feux tricolores. Tu vas revivre, ami, si, si, tu vas vibrer au rythme des rues qui te font cortège et lorsque j’irai à Paris, si j’ai rendez-vous avec vous, j’aurai aussi rendez-vous avec toi, et de plus je saurai enfin du tac au tac indiquer un lieu: au pied de ta statue ! Or avoir un lieu c’est déjà vivre mieux.

Reconnais que c’est un peu de ta faute. Tu t’es toujours présenté à nous comme un homme presque immobile : oh, je ne te reproche rien, non, c’était digne et puissant comme un roc, mais lorsque tu chantais sur scène tout ton corps désignait déjà une statue, tant tu faisais peu cas de ces effets de manches grossiers et spectaculaires qui hélas ravissent les foules. Oh, ceux qui se disent tes confrères (quelle audace!) et qui en font des tonnes pour un milligramme d’émotion ! Tu bougeais à peine souviens-toi, c’est pour cela aussi qu’on te veut statufié : le souvenir l’exige.

Et puis s’il te restait quelque scrupule, songe aux anciennes statues du désert dont on dit qu’elles se mettent à chanter aux premiers rayons du soleil. Tu seras en pleine capitale notre Memnon debout. Ce ne sera pas magie, simplement, du bout des lèvres nous glisserons tes chansons à travers ton corps de bronze et tu t’animeras, je te le promets, tu vivras.

Exposé ainsi, il te faudra faire des concessions que tu n’aurais jamais admises de ton vivant. Je suis sûr que tes pieds demeureront dorés d’usure au passage mille fois répété des mains qui viendront te toucher, piété laïque que tu voudras bien excuser : ils en ont besoin, tu sais ; leur vie passera ainsi en toi ; tu auras droit à l’ombre des pigeons qui savent le rêve, ils te caresseront parfois, buée du souvenir. Ah, une dernière chose : on te déposera des fleurs sans doute, ne t’en offusque pas, les vivants sont comme ça, ils sont naïfs, ils aiment donner du fugitif ainsi que le décrit très finement un autre poète dans la même situation :

« … j’ai aperçu un très frais bouquet de violettes à tes pieds
Il est rare qu’on fleurisse les statues à Paris…
Et la main qui s’est perdue vers toi d’un long sillage égare aussi ma mémoire
Ce dut être une fine main gantée de femme
On aimait s’en abriter pour regarder au loin
Sans trop y prendre garde aux jours qui suivirent
j’observai que le bouquet était renouvelé
la rosée et lui ne faisaient qu’un… »

(Les citations entre guillemets sont extraites de l’ « Ode à Charles Fourier » d’A.Breton.)

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Chanter juin

Parmi les poèmes de Hölderlin dits de la folie (à partir de 1806), un quatrain est demeuré célèbre :
« L’agréable de ce monde je l’ai goûté tout entier,
Les heures de la jeunesse ont fui depuis longtemps, si longtemps,
Avril et mai et juillet sont très loin,
Je ne suis plus rien, je n’aime plus cette vie. »
On remarque aussitôt que « juin » n’est pas cité et des commentateurs avisés de suggérer que ce contournement du mois de juin est dû à la disparition de Suzette Gontard, morte en ce mois maudit pour le poète (Suzette Gontard a été la grande passion du poète : il fut le précepteur de ses enfants). Il se pourrait aussi que plus trivialement le poète ait voulu éviter la répétition de sons proches dans le troisième vers :
« April und Mai und Julius sind ferne »; glisser „Juni“ avant „Julius“ eût été assez fâcheux…
 Peu importe ici la vraie raison de cet évitement du beau mois de juin, le plus rayonnant bien sûr, lui dont la première lumière totale domine l’année et auquel, on vient de le voir, juillet fait pourtant une ombre indiscutable… Chanter juin est ainsi une nécessité.

sur sa crête de lumière
l’ange explose de tendresse
la main tendue puis serrée
peu de paroles des frôlements
murmures cependant
le sacré des ailes accompagne
mon pas toujours en juin
(je suis des nuits d’hiver)
ta bouche tiède emplit le mois
de fruits qui de leur incarnat
rehaussent le bleu des seigles

et de tes frêles coquelicots
tu montres au blé le mûr
l’espoir de la teinte fluide
que les éoliennes salueront
ange mon amour de juin
puis de juillet et des moissons
donne toute ta parole
chante-nous des plaisirs
dans l’attente de tes pas
aube de peau adorable
où rosit le lendemain fou

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Kafka, Le Château et nous

Il n’aime pas la métaphore et écrit, dans le silence neigeux du village où l’on s’efforce de le guérir de ses difficultés respiratoires qu’il sait fatales, l’histoire d’un homme à peine nommé (la lettre K est figuration d’un être dont bras et jambes arpentent et désignent le vide) qui veut trouver sa place puisqu’il a été appelé au village en qualité d’arpenteur : il ne sème que troubles et confusions diverses – l’arpenteur est agent d’un remembrement probable, ce qui dans une société rurale est l’équivalent d’une révolution.
Si je ferme les yeux, si je songe à ma propre vie, puis aux images suscitées dans ma mémoire – réussites, hontes, rebuffades – et que je leur accole celles qui sont décrites dans le roman au cours de conversations interminables,  je constate avec étonnement que la superposition joue à plein, jointement de mon réel vécu et des scènes contées dans la fiction. Je ne force pas le trait : les situations sont certes dissemblables, mais le fond de l’affaire correspond en tous points à ce que j’ai éprouvé durant toute ma vie provisoire… Provisoire, voilà bien par exemple la sensation que j’agite en moi lorsque je songe à mon existence, de même que j’ai toujours cru à la réalité d’un château. Je vais tenter d’être clair à propos de ce fameux château : tout enfant rêve d’être fils de roi, château, tout jeune homme espère que la vie le comblera, château, tout homme exige que le monde le reconnaisse tel qu’il est, K. et le château, tout citoyen a été pris dans les rets d’une administration aveugle contre laquelle il a tempêté, château encore, château toujours. (La quasi-totalité des villes et des villages de nos contrées sont dominées par un château ou les ruines d’un ancien bâtiment qui fut le lieu du pouvoir.) Or, nous savons bien que nous ne saurons jamais ce qu’il est advenu de nos rêves, de la grandeur espérée, de même que nous ne saurons jamais si ON nous a admis tels que nous sommes : le château de Kafka n’est pas une métaphore mais un mot qui regroupe tous ces rêves incertains. On notera que « bâtir des châteaux en Espagne » (ce que nous avons pu rêver… c’est incroyable !) se dit dans la langue du texte : « Luftschlösser bauen », mot-à-mot : construire des châteaux en l’air, or, c’est exactement ainsi que K. voit le château et c’est ainsi que le conteur nous le présente. Le héros, K., est un SDF qui ne cherche pas seulement à exercer un métier, il exige qu’on le reconnaisse officiellement : qui n’a rêvé d’être pris pour ce qu’il est réellement, non pas un rôle social seulement, un rouage parmi d’autres, mais un être humain qui devient ce qu’il est dans toutes ses dimensions ?
K. étouffe. Kafka aussi, physiquement c’est sa maladie, mais aussi dans le monde qui l’entoure. Aller au château (qui est le désir central du récit), c’est chercher une justification à sa vie, et je sais bien que cette recherche n’a pas de fin, que tant que je respirerai cette quête sera à la fois interminable et vaine. D’où le caractère fragmentaire de l’œuvre, sa non fin qui est la vraie fin de notre existence. Max Brod, l’exécuteur testamentaire et ami de l’écrivain, nous révèle dans une postface ce que Kafka avait envisagé comme fin possible : K. meurt et tandis  que les habitants du village se rassemblent autour de lui, un ordre du château parvient trop tard pour reconnaître l’existence de l’arpenteur. Ironie de toute existence, où tout advient trop tard, comme pour l’homme de la campagne dans la parabole : « Devant la loi ».
Reste le château, notre vrai moteur, forcément imaginaire, et dont Kafka ne fait pas la critique loin de là puisque c’est notre condition, château autour duquel volent des choucas, dont le nom tchèque est Kafka… et lorsque des corbeaux s’abattent dans mon jardin, je souris en pensant au récit de Kafka, comme s’il venait me rejoindre un instant dans le petit silence de mon impasse.

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Autour de la Marquise d’O. Dialogue. (3)

Ce texte est le troisième sur le même sujet; voir 1 et 2 en cliquant sur les chiffres.

« a » pour auteur  et « c » pour critique.

c : Quelque chose ne va pas.

a : Et quoi donc cher ami ?

c : Je ne suis pas votre ami.

a : Et qui êtes-vous donc ?

c : Le tout autre.

a : Rien que ça ? Ben dites-donc !

c : Ne jouez pas les malins. Vous dites que Rohmer abandonne le marivaudage lorsqu’il met Kleist en scène.

a : Ah, j’ai dit ça ? J’avais oublié.

c : Perdu entre vos poèmes, récits et considérations diverses, évidemment.

a : Et mes rêveries, vous oubliez mes rêveries !

c : Parlons-en de vos rêveries…

a : Dites voir, ça m’intéresse.

c : Non, pas maintenant, revenons à Kleist.

a : Comme vous voudrez. Oui, la Marquise d’O.

c : Vous dites qu’il abandonne le marivaudage. Nous entendons marivaudage en un sens positif évidemment. Inutile de donner des définitions, on comprend.

a : Oui, oui, bien sûr. Enfin, cette affaire de marivaudage… hem… Il faudrait tout reprendre.

c : Permettez-moi de résumer d’abord le récit, on y verra plus clair. Une forteresse italienne est prise d’assaut par des soldats russes. La Marquise d’O, fille du commandant de la place forte, va être violée par les soldats. Un officier russe s’interpose et sauve la Marquise du viol. Elle est évanouie. Il la viole. Elle tombe enceinte. Le soldat russe est envoyé en mission, revient, apprend que la Marquise a été chassée de chez ses parents. La Marquise fait paraître une annonce dans la presse pour retrouver le père de l’enfant. L’officier russe se présente. Ils se marient. Puis, elle lui interdit de l’approcher. Il faudra bien du temps pour qu’elle lui pardonne. C’est ça ?

a : Vous n’avez pas oublié grand-chose en effet.

c : Qu’ai-je oublié d’important ?

a : Elle est veuve, a déjà deux enfants au moment de l’horrible forfait.

c : Ce qui place l’acte au comble de l’atrocité. Son honneur ne lui appartient pas à elle seule, ses enfants et la mémoire de son défunt mari sont également touchés… et quoi encore ?

a : Ah, ça me revient. Nous n’avons pas évoqué l’ironie.

c : De l’ironie ? Une femme violée… étrange…

a : J’évoque ici une très haute forme d’ironie… disons pour faire bref, l’ironie de la vie.

c : Très grossièrement alors.

a : Tiens, puisque nous parlons de grossièreté, je vais l’être jusqu’au bout.

c : Ça promet d’être intéressant.

a : C’est bon, c’est bon… Tenez : supposons qu’un homme et une femme se rencontrent, que font-ils ?

c : L’amour.

a : Mais non, voyez comme vous êtes vous-même très grossier !

c : Je vous remercie !

a : Attendez : un homme et une femme se rencontrent : ils parlent, ils échangent des mots, ils ne disent pas ce qu’ils veulent, ils se servent du langage pour tourner autour du lit. Ils s’embrassent, enfin vous voyez, quoi…

c : Je vois très bien. De nos jours, ça s’appelle flirter. Ils ne se jettent pas tout de suite l’un sur l’autre. C’est même peut-être là le meilleur moment de l’amour.

a : Je vous laisse la responsablité d’une semblable assertion ! Disons qu’ils usent de codes, surtout dans ces milieux sophistiqués, une marquise, un officier… Vous vous rendez compte à cette époque, avec ces rôles sociaux, on est au maximum de la complexité.

c : Ça marivaude, quoi.

a : Oui, et dans notre histoire au contraire, rien. Il la sauve à la manière romantique du feu et de la soldatesque – jusque là rien de plus cliché – puis il la viole… et là le romantisme qui est attente et mélancolie s’en trouve tout inversé.

c : Il profite de son évanouissement pour la violer.

a : Oui, sur ce point précis il faudrait peut-être… comment dire…

c : Être plus précis. Je décris : Il la tient dans ses bras, elle est évanouie, il la touche, il est bouillonnant de colère contre ses soldats, sans doute la robe de la Marquise a-t-elle bougé, enfin quantité de petits détails qui ne sont pas dits mais qu’on devine et qui… comment dire ?

a : Excusent le viol ?

c : Non, pas cela… mais réveillent l’animal qui sommeille en chacun de nous, les hommes. La bête mâle.

a : D’autant qu’ils n’échangent pas un mot. Elle est évanouie. Si la Marquise avait pu parler, sa voix lui aurait servi de rempart.

c : Oui, la voix de la Marquise aurait éveillé l’humanité en lui. Il aurait entendu les interdits civilisationnels qui permettent une relation sexuelle consentie par les deux protagonistes, car seul l’officier obéissant à sa libido assouvit son plaisir. Un viol c’est ça. Mais revenons à votre ironie…

a : Ce n’est pas la mienne. Je reprends : un homme et une femme se rencontrent ; ils parlent, ils échangent, et là tout compte : on échange des regards, les goûts et les couleurs, on estime le grain de la peau, les gestes et le timbre de la voix. Je pourrais évoquer les parfums, les froissements de tissu pendant la marche, les effleurements légers, enfin je veux dire…

c : Oui, que voulez-vous dire ?

a : Je veux dire que ce petit théâtre du non-dit est la vie du monde. C’est la civilisation. Et dans notre récit, ironie suprême, ils couchent d’abord (elle contre son gré) et marivaudent ensuite, bien plus tard. Ce qui est l’aboutissement naturel, est ici au début. On commence par la relation sexuelle violente. C’est cette inversion que j’appelle ironie. La prise de la place forte est en outre une image limpide de l’acte.

c : Oui, oui…Au fait, il est passé où, notre Kleist ?

a : Et Rohmer ?

c : Oh, ce sera pour une autre fois. Ce récit est inépuisable. À bientôt !

a : À bientôt !

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Maurice Leblanc: Alcor et La Comtesse de Cagliostro

Sans dévoiler le mystère de ce roman exceptionnel, je reviendrai sur un passage étonnant où la recherche d’un trésor est liée aux étoiles de la Grande Ourse : celles-ci projetées sur la terre du Pays de Caux reproduisent l’emplacement des abbayes et l’on apprend que le trésor se trouve auprès de l’une d’elles. Arsène Lupin devine qu’un mot est la clef du lieu où repose le précieux objet ; ce mot est caché dans une phrase latine : Ad Lapidem Currebat Olim Regina (la reine courait autrefois vers la pierre). On voit que chaque lettre initiale de la phrase latine forme le mot Alcor. Le héros s’aperçoit que ce mot désigne lui-même une étoile qui ne fait pas partie à proprement parler des étoiles de la Grande Ourse, mais qu’elle se trouve juste à côté de l’une de celles-ci qui est tellement brillante qu’elle cache Alcor. Ce mot d’origine arabe signifie épreuve. Il suffit pour la voir de fixer l’étoile brillante (il s’agit de Mizar) et de laisser aller son regard pour percevoir sur les bords de la rétine la fameuse Alcor. C’est une « épreuve » que les anciens utilisaient pour tester l’acuité des yeux. Projetée sur la terre, le lieu qu’occuperait d’Alcor va donner l’emplacement exact du trésor.

Je n’insiste pas sur la suite que l’on pourra lire ou relire, mais il me semble que cette technique proposée ici a une valeur inestimable pour la recherche de la vérité quelle qu’elle soit. Cette technique est simple : laissons-nous fasciner par notre objet, mais n’en quittons pas moins tout le champ alentour pour y voir clair. La lumière jaillit de l’errance du regard autour de l’objet qui nous occupe. Une leçon est ainsi donnée : lorsqu’on se heurte à un problème, il convient d’en observer attentivement tout ce qui l’entoure pour trouver la solution. Le trésor n’est pas dans la luminosité de Mizar mais derrière celle-ci, au-delà ou en-deçà. Que l’on s’éloigne du centre qui nous attire et nous aurons la solution. François Jacob raconte qu’il découvre ce qui lui valut le Prix Nobel en s’installant épuisé dans une salle de cinéma après une journée vaine où il a fixé son objet toute la journée sans trouver de solution. Il nous est arrivé souvent de voir surgir une intuition au moment où nous étions en dehors de toute réflexion. C’est lorsque l’on oublie ce que l’on cherche que l’on trouve ce que l’on ne cherchait plus. Les poètes ne fonctionnent pas autrement.

Si l’on revient à l’histoire contée, on ne peut qu’admirer la virtuosité de Maurice Leblanc, accumulation d’inventions stupéfiantes qui fait tout le charme élégant de ses récits : la citation latine, les initiales, l’étoile cachée et pourtant présente etc… ces détails mis bout à bout donnent une impression de tournis où jamais cependant le lecteur ne perd pied. Une telle allure confond et l’on se demande pourquoi l’œuvre de cet auteur d’exception ne figure pas parmi les grands du XXème siècle. Il y a cependant un avantage à cette relative méconnaissance (due à la vanité qui hante notre vision bien française de la littérature officielle) : ces textes sont peu étudiés à l’école et on n’en dégoûte pas les adolescents, ce qui permet de les découvrir seul, dans toute leur pureté.

 On pourrait s’arrêter sur cet étonnement face à une œuvre aussi ingénieuse que puissante, mais quelque chose nous dit que le fin mot d’Alcor n’est peut-être pas le dernier. Le fond de l’histoire nous y invite : Alcor cache un autre trésor. On se souvient alors que Maurice Leblanc était un fin lecteur d’Edgar Poe et qui ne voit dans l’affaire évoquée ici brièvement évoquée une sorte de reprise de La lettre volée, où Dupin (Maurice Leblanc lui emprunte presque le nom du héros) découvre ce qui était caché en décalant le regard ? Pour conclure je me permets de citer le même Edgar Poe, père fondateur du roman policier ; cet extrait se passe de tout commentaire, mais on peut être sûr que Maurice Leblanc le connaissait parfaitement et qu’il lui a permis de stimuler son imagination pour écrire l’ébouriffante histoire de La Comtesse de Cagliostro . Ce passage est extrait de Double assassinat dans la Rue Morgue. Après une critique des méthodes Vidocq : « Il diminuait la force de sa vision en regardant l’objet de trop près », Edgar Poe ajoute un peu plus loin :

« On trouve dans la contemplation des corps célestes des exemples et des échantillons excellents de ce genre d’erreur. Jetez sur une étoile un rapide coup d’œil, regardez-la obliquement, en tournant vers elle la partie latérale de la rétine (beaucoup plus sensible à une lumière faible que la partie centrale), et vous verrez l’étoile distinctement ; vous aurez l’appréciation la plus juste de son éclat, éclat qui s’obscurcit à proportion que vous dirigez  votre point de vue en plein sur elle. »

J’ai fait paraître :  Deux Nouvelles de Maurice Leblanc chez Libretti (vol.19304 de Le livre de Poche), où la relation Maurice Leblanc-Edgar Poe est explorée plus avant, puisqu’une des deux nouvelles est une imitation avouée de Double Assassinat Dans La Rue Morgue.

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Kafka: Le Procès et Le Château

Les deux romans sont truffés de trouvailles, d’ironie, de détours, leur complexité phrase à phrase est indéniable, mais la vision d’ensemble de ces deux œuvres est d’une simplicité qui confine à l’évidence.

Le Procès se résume en peu de mots : arrêté le jour de ses trente ans, Joseph K. tente de se justifier devant les tribunaux et il est exécuté un an plus tard jour pour jour. Le Château lui aussi est un récit au schéma des plus simples : K. prétend avoir été appelé pour un travail d’arpenteur dans un village mais jamais il ne parvient à se faire intégrer à la vie collective, organisée semble-t-il à partir du château qui domine (peut-être) le village.

La différence entre les deux récits va de soi : dans Le Procès il est question de notre condition d’homme limitée dans le temps, tandis que Le Château expose les difficultés à trouver notre place dans le monde (notre espace). Or, le temps et l’espace sont les deux pôles essentiels de notre vie et l’on serait bien en peine de découvrir d’autres éléments aussi indispensables à notre existence. En bref, la durée de la vie et la place que nous y occupons sont nos préoccupations majeures.

Un détour par la langue d’origine nous permet de confirmer ce constat élémentaire, car Der Prozess, s’il désigne en effet une action en justice avec avocats, juges et tribunaux, est également le terme qui désigne le processus, c’est-à-dire l’écoulement du temps qui nous est alloué. Que Joseph K. soit arrêté puis exécuté lors de ses anniversaires successifs, désigne de façon transposée, romanesque, les dates qui figureront sur notre stèle funéraire, celle – déjà connue – de notre naissance et celle de notre mort. Qu’à trente ans Joseph K. naisse à la vie, est une vérité incontestable du récit : il est « arrêté » ne signifie rien d’autre qu’une prise de conscience de la culpabilité du personnage. De quoi est-il coupable ? De vivre bien sûr ! Un matin, je me lève et tout est différent car je prends conscience vraiment, réellement, totalement, que je suis mortel, qu’un jour je mourrai. Je vivais jusqu’alors dans un rôle tout d’extériorité – mon métier, ma vie affective – et voilà que je me découvre homme, être humain, mortel, et ma mort seule sera mienne, le monde n’en continuera pas moins son jeu et je n’aurai été que cela, seul, être vivant parmi des milliards. Cet être mortel, limité dans le temps qui va me hanter désormais toute ma vie – jamais plus je n’oublierai ce réveil – voilà mon PROCÈS. La culpabilité se résume en une question : je suis condamné à mort, soit, mais quelle faute ai-je commise ? Joseph K. va alors marcher, courir, monter et descendre des escaliers, échanger avec d’autres humains, mais aucun ne sera capable de lui expliquer les raisons de cette fatalité qui a toutes les allures d’une loi naturelle.

Le Château expose avec la même fausse candeur l’autre dimension de notre existence. Das Schloss laisse entendre une sorte de palais, ici décrit vaguement et de loin par le narrateur ; c’est une cité administrative où des fonctionnaires ordonnent, sans esprit de responsabilité et  à l’aide de circulaires énigmatiques (c’est bien ce à quoi nous sommes confrontés lorsque nous avons affaire à l’administration), la vie collective du village en contrebas. Il se peut cependant que le village soit lui aussi une partie du Château, ce qui revient à dire que le village et le château sont une même entité qui se ligue contre l’intrus. Mais revenons aux mots : le titre Schloss est à l’intérieur du participe passé du verbe « schliessen », qui selon la particule associée peut signifier « inclus » (eingeschlossen) ou son contraire « exclu » (ausgeschlossen). Or, « schloss » étant compris à l’intérieur des deux situations antinomiques, ce jeu de mot résume l’histoire du Château qui est précisément celle d’un exclu qui veut être inclus. On constate que K., l’étranger, l’homme d’ailleurs, l’exclu, ne pourra jamais être inclus et c’est là où il est fautif : il veut comprendre, il interroge, il pose des questions. Nous avons un rôle (nous sommes inclus) et nous savons bien qu’il va contre notre intérêt et l’évidence sociale de poser des questions sur ce rôle (« travaille et tais-toi »), jamais nous ne pourrons faire coïncider notre rôle social avec notre personne profonde, d’où les errements et déchirements de K., ce SDF qui veut à la fois être reconnu comme être et qui veut être accepté dans la communauté. On peut être à part entière dans le privé, mais lorsqu’on est inclus dans le travail, il convient d’accepter les codes sans poser aucune question. Tel est notre espace, telle est l’évidence que K. n’admet pas et s’épuisera à contester.

Deux romans, deux questions qui surgissent, brûlantes, éternelles : pourquoi suis-je mortel et pourquoi dois-je avoir un rôle et ne pas être moi tout entier ? Ces deux interrogations valaient deux romans distincts qui prennent au fil des décennies une importance toujours accrue. Phare exceptionnel, Kafka éclaire de ses deux diamants noirs la trouble réalité de nos existences présentes.

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André Dhôtel ou la révolte du naturel (3/3)

L’œuvre

            La révolte couve en creux.

            Les plaies et les bosses des héros sont vécues comme les conséquences normales de leur refus. Ils n’y peuvent rien, ils sont comme ça, définitivement à côté, en marge. Leur révolte est tellement naturelle, si peu consciente, qu’elle éveille chez le lecteur un sourire de compassion qui entre en harmonie avec l’ironie tranquille de l’auteur. La sagesse est à mille lieues de la résignation, elle franchit le ruisseau fangeux du temps de la révolte sociale pour s’étendre à toute notre condition.

            Ses personnages attendent. ‘Il va se passer quelque chose’ : mille fois cette phrase revient, comme un leit-motiv qui mesure le récit. Cette candeur, cette simplicité dénuée d’ambitions est une forme de scandale, car le temps est à l’histoire, à la croyance illusoire en un progrès humain ; à l’instant où les pays se transforment en vastes friches industrielles, Dhôtel marque sa distance. Il ne cède pas pour autant à l’accablant : « C’était mieux avant ». Il se garde bien d’aller vers l’arrière, la plainte n’est pas son fait. Il dépose simplement ses héros dans nos sociétés et toute son affaire consiste à attendre. C’est Godot revisité par le village, car on ne peut rien attendre évidemment des grandes villes, rien ne sortira de nos précipitations, énervements, divertissements, ambitions mondaines ahurissantes d’oubli de soi.

            Le décor du village bouge cependant : dans  Le village pathétique[1] Odile s’engage dans la construction d’un système d’alimentation en eau du village de Vaucelles. Elle est architecte et rien n’est plus naturel que d’aider à concevoir les plans. Mais dès qu’il est question pour elle d’occuper un poste officiel, elle refuse. Et le lecteur, habitué à dire ‘oui’ dès qu’il est question de le mettre en valeur socialement, ne manque pas de s’étonner d’une telle ‘inconséquence’, alors que du point de vue de la nature ouverte et libre – l’histoire commence par la séparation du couple – Odile est au plus près de sa vérité, qui est en fait la vérité dhôtellienne, celle qui exige indépendance et patience. Cette Manon des Sources des pays du nord profite même de sa beauté naturelle pour être plus libre encore. ‘Libre’ ne signifie pas qu’elle couche avec tout le monde – contrairement au mythe désolant d’une pseudo-libération - c’est même l’inverse, elle ne veut rien, d’aucun homme, d’aucune femme, elle attend. Certes, elle s’active, mais elle est là, seule, cherche sa voie, son être pur et qui pour le temps du récit est errance, comme le vent, comme les fleurs. Presque rien.

            Dans le même roman, Julien, le mari dont Odile s’est séparé, est réparateur de bicyclettes. Or, Odile le chasse parce qu’il ne veut pas devenir poète. Julien est alors la même figure : il est utile au village, mais il attend. La coïncidence des destinées de Julien et du Léopold de Des Trottoirs et des Fleurs doit nous alerter. Le refus d’être poète dans des romans qui sont si poétiques, si déconcertants, ne peut laisser le lecteur indifférent. On nous offre en toute ironie un texte qui raconte l’histoire d’hommes qui ne veulent pas écrire et qui attendent. Mais qu’attendent-ils ?

            En fait, la main qui écrit le texte ne quitte jamais le moment où elle écrit. L’attente est celle-là même de l’écrivain qui a lancé ses personnages dans un monde conventionnel pour les voir se déployer comme des fleurs. Car à la fin de chaque aventure, quelque roman que l’on lise, l’émerveillement se fait, le miracle qu’on attendait surgit inexorablement dans les dernières pages. Que se passe-t-il alors du côté de l’écrivain ? L’œuvre s’achève, tout simplement. Nous avons erré avec les héros, avec l’auteur, et nous voilà récompensés de notre attente. Un des plus beaux exemples est sans doute le chant de Lydie qui clôt Vaux Étranges[2] ; car le matériau est alors poésie pure dans le village définitivement oublié. Le prénom fait allusion au mode lydien bien connu des musiciens, mais la pureté de la voix qui chante pour presque rien est si proche du conteur qu’on se dit que c’est là ce qu’il cherche, et qu’il le trouve avec nous dans un instant étonnant où l’on a l’impression que l’on est avec lui en train d’écrire la fin du texte. Les parhélies qui surgissent dans la dernière page de Des Trottoirs et des Fleurs sont l’équivalent visuel de cette même découverte commune.

            Chaque histoire contée est alors à elle-même le récit de sa lecture et de son écriture ainsi qu’on le voit( !) bien dans la nouvelle intitulée Pierre Marceau[3] où le héros devient aveugle et découvre le monde. On nous permettra d’évoquer cette scène étonnante où Pierre Marceau reconnaît son pays au toucher des plantes, du bout des doigts, du fond de sa nuit. Quelques années plus tard, André Dhôtel reprend la même scène dans Les Chemins du long voyage[4] : « Il (Colligant) reconnut au toucher les petites masses globuleuses des sanguisorbes. […] Il crut, pendant un instant, malgré les ténèbres, voir avec netteté le rouge des sanguisorbes, plus obscur encore que la nuit. » La nuit, la cécité sont ici à l’image de notre propre aveuglement, lorsque nous tenons le livre et que le monde a disparu. C’est alors, pour le lecteur du livre comme pour l’auteur du texte, que l’on voit le mieux les choses de l’univers.

            L’aveuglement, l’attente, la recherche du pays, ce sont autant de noms différents qui désignent le romancier-poète contemporain dans un monde défait du transcendant et où le poète est à lui-même sa norme. Comme Léopold ou Gaspard, l’écrivain ne sait pas où est son lieu, son métier, son œuvre ; il est hors monde, puisque tant que l’œuvre n’est pas faite, il n’a aucun statut, et une fois faite, l’œuvre emporte plus loin ses émerveillements et l’auteur se doit de recommencer la même histoire de celui qui ne sait pas, attend, avance aveuglément, pour que son identité se réaffirme. C’est l’attente de l’œuvre qui est ainsi régulièrement mise en scène.

            Le Pays où l’on n’arrive jamais[5] a pour solution un livre d’enfant dans lequel des feuilles d’arbre séchées, cueillies soigneusement par la mère dans chaque pays traversé, figurent tous les pays, c’est-à-dire n’importe où, ou plutôt partout, en tous lieux. Il apparaît alors que le récit d’André Dhôtel est un récit sur l’écriture du récit, un livre sur le livre qui creuse des abîmes d’interrogations essentielles. La ruse consiste à présenter le tout comme une histoire d’enfants, ce que notre France vaniteuse interprète immédiatement comme un récit pour les enfants, alors qu’on voit bien que c’est toute l’attitude du poète conteur qui est mise en perspective. Le livre aux feuilles est l’arbre de vie, l’œuvre d’existence dont les poètes rêvent : ce non-lieu de tous les lieux est celui de poésie, l’endroit précis où les feuilles du livre caressent les feuilles des arbres, et qui nous rappelle notre première sensation, lorsque nous l’avons lu dans la prairie et que nous n’avons pu faire de différence entre le livre et la nature qui nous entourait.

            Le récit des aventures de Gaspard et d’Hélène, la recherche du pays, c’est un peu l’attente d’Orphée, le long détour insouciant et soucieux de l’œuvre qui se cherche et se trouve, puis est abandonnée, – il faut bien finir – pour être reprise dans d’autres récits. Maurice Blanchot affirme[6] ainsi que « l’on ne peut faire œuvre que si l’expérience démesurée de la profondeur… n’est pas poursuivie pour elle-même. La profondeur ne se livre pas en face, elle ne se révèle qu’en se dissimulant dans l’œuvre. » L’insouciance anxieuse de Gaspard est la plume d’André Dhôtel explorant les possibilités de son récit.

            Les abrutis, les rêveurs, les maladroits sont dans leur attente hors du monde comme l’écrivain qui, hanté par son récit, se voit bousculé dans la rue ou célébré à distance. Il n’est pas d’ici. Mais le ton dhôtellien n’a pas ce sérieux que nous lui prêtons et l’auteur se garde bien d’attirer l’attention sur ce secret étrange de l’écrivain au travail. À l’inverse de la plupart de ses contemporains, il n’appuie jamais sur ces étais trop voyants qui auraient pu le classer parmi les très grands écrivains ‘critiques’ de son temps. Il est ainsi bien plus élégant, s’ingéniant à présenter des héros incultes, idiots, gaffeurs ou qui refusent de devenir poètes.

            Ironie légère, fausse candeur, allegro mozartien pour chanter l’insouciance qui suit l’impatience de vivre, et la dépasse, formant une heureuse transparence qui berne le lecteur trop pressé. À la profondeur grecque très éprouvée, André Dhôtel mêle une malice ardennaise si l’on veut, paysanne peut-être, ruse en bref, qui est d’emblée consciente, avant même d’avoir commencé à conter, que nature et culture c’est tout un.

                                                                                  Raymond Prunier.

 


[1] André Dhôtel : Le Village Pathétique, Gallimard, 1943.  Éditions ‘Folio’ N° 582, 1974.

[2] André Dhôtel : Vaux Étranges, Gallimard, 1983.

[3] André Dhôtel : Pierre Marceau, revue Mesures 1940, 6ème année, N° 2, pp. 25-39. Ce court récit a été réédité en 1993 aux Éditions ‘Mont Analogue’.  

[4] André Dhôtel : Les chemins du long Voyage, Gallimard 1949. Éditions ‘Folio’ N° 1540, 1984. C’est à cette dernière édition que nous empruntons notre citation, pp. 122-123.

[5] André Dhôtel : Le Pays où l’on n’arrive jamais, Pierre Horay éd., 1955. Éditions ‘J’ai lu’, 1959.

[6] Maurice Blanchot :  L’espace littéraire : « Le regard d’Orphée », Idées, Gallimard, 1955, p. 228.

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André Dhôtel ou la révolte du naturel (2/3)

Cancan

La grande école officielle bannit le trivial. Il faut admirer les hommes, les écrivains et oublier les mégères et les orties. A. Dhôtel n’est pas de cet avis. Il le dit haut et clair : rien de plus intéressant que le cancan, ce « hors littérature . » Et ce ‘hors littérature’ ne s’explique que par la vision déformée des valeurs d’une école, d’une culture qui entretient une vénération à vrai dire ridicule pour ce qu’elle nomme des ‘auteurs’, des ‘œuvres’, qui vont nous délivrer la vérité, oubliant le plaisir simple de lire, l’attente, l’écoute du monde, en bref ce qui fait l’essentiel des préoccupations du poète. « On traite les écrivains comme des gens qui sont des maîtres à penser, qui ont des idées. Moi, je n’en ai pas d’idées . »
 Les romans d’André Dhôtel sont autant de chemins. « Les cancans sont très proches de la poésie  », ils ornent notre route, ils rôdent au fond du langage, ils sont la vraie langue du monde. Issus de la rencontre de l’imaginaire et d’un réel forcément frustrant, ils donnent du grain à moudre au silence intérieur. Ce feuilleton déferlant de mots touche au vif de notre expérience. C’est une langue nue, déshabillée des raisons et attifée de tout ce qui tombe sous la main. Cette invention du langage est très proche du roman où, de Cervantès à Kafka , le récit fabuleux vient hanter nos rêves d’une autre vie. Et puisque nous citons Kafka, on voudra bien considérer que Le Château  n’est rien d’autre qu’un récit presque entièrement constitué de ragots. Non que nous ayons besoin de Kafka pour justifier l’excellence du projet dhôtellien, mais pour rappeler cette évidence que le grand roman emprunte toujours au colportage des bruits qui façonnent l’imaginaire et s’installent ainsi au plus profond de ce qui fait nos goûts, nos couleurs et la joie d’exister.
 La haine, la jalousie, l’amour, la mort, la joie maligne s’y disputent la place mais il nous faut revenir à cette autre évidence : ce fut notre première langue. Et c’est pour cette raison qu’André Dhôtel la nomme poésie, la laisse déferler dans ses romans ; puisqu’un récit n’est après tout qu’une affaire de langage, autant aller à l’origine. De plus le cancan est un peu à la mesure de ce que Levi-Strauss dit du bricolage religieux  : on prend ce qui vient, ce qui est là, on brode, on invente, on fabule. Par ailleurs, c’est la définition même du romancier… et c’est à cet endroit qu’André Dhôtel une fois de plus ironise tranquillement, suggérant une sorte de modeste : « Oh, moi, vous savez… »
 Mais il faut refaire l’histoire. C’est une réflexion de bistrot telle que Dhôtel eût aimé qu’on l’évoque. Disons en bref qu’au XXème siècle  l’homme décolle vraiment de la nature, opération dont le romantisme avait signé la lente mais sûre disparition dans un soleil forcément couchant, nostalgique. En rivant ses personnages à la prose des jours, en les poussant au cœur du cancan, il fait resurgir des affaires que le siècle technique, scientifique, précis (il y a même des sciences ‘humaines’) s’efforce artificiellement d’étouffer : nous sommes dans la nature, nous ne sommes que ce petit pays perdu dans le poudroiement des galaxies, et par ailleurs, quoi de plus respectable qu’un buisson de genévriers ? Alors, quelle sera notre langue ? Le cancan apparaît comme l’endroit langagier où deux mondes se touchent : le quotidien et le rêve. Rien de plus riche, en effet, pour qui sait que la poésie est précisément le lieu, ce non-lieu bien plutôt, où la vie et l’imaginaire se font des mines.
 Le cancan est la première strate du langage, langue maternelle qui fait grandir les tout-petits et les amène à la découverte du monde. Son caractère répétitif permet à l’esprit en développement d’assurer ses prises sur la réalité. Et parler du temps qu’il fait, des histoires familiales, reprendre les préjugés, c’est entrer officieusement, par la petite porte, dans la grande affaire du monde qui plus tard s’efforcera d’émonder, de rationaliser, d’élargir, pour déboucher un jour peut-être sur la philosophie ou la politique. L’anti humaniste et philosophe Dhôtel semble ici nous rappeler que c’est au village que le langage fait ses gammes (on voudra bien considérer que le village n’est qu’une métaphore du petit monde qui entoura nos rêves d’enfant), et il met le doigt sur les bases de la pensée, sans juger, avec même une forme d’admiration que notre siècle critique a cru bon de dénigrer. Cette critique est une grande sottise, évidemment, car il est très absurde de s’obséder des idées qui font le monde, alors que l’on voit bien qu’elles sont nées au village, dans les passions oubliées de l’enfance et s’abîment en massacres à force de ne pouvoir s’incarner. Et là nos cancanières sont autrement plus fines que les penseurs qui firent les beaux soirs qui devaient amener les lendemains qui chantent, car elles racontaient la même histoire, simplement elles n’y croyaient pas tout à fait et en restaient au niveau innocent du langage murmuré dans le frissonnement des villages perdus, au lieu de la (l’histoire) crier comme le firent tant d’hommes sur la place publique jusqu’à ce que mort s’ensuive. Trouble bruit des rêves qui demanderait plutôt à être protégé que proclamé. Dhôtel garde précieusement dans le creux de ses mains la flamme primitive du cancan, comme si elle devait resservir un jour. Étranges histoires.

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André Dhôtel ou la révolte du naturel (1/3)

           Réfractaire à l’histoire de son temps, André Dhôtel apparaît comme un romancier fantastique, simplement parce que ses personnages n’épousent pas les modes de vie communs et s’attachent à guetter un miracle. À l’inverse de ses contemporains, l’auteur échappe aux rêves historiques du XXème siècle et déploie ses récits sur les marges, dans des villages probables où des êtres inadaptés demeurent au plus près de la condition naturelle des hommes. Le miracle est alors l’équivalent du bonheur où l’homme ne devient homme que parce qu’il renonce à l’humanisme pour le profit d’une appartenance plus fondamentale à la nature. Chemin faisant, les histoires s’épanouissent sous la dictée d’une imagination qui cherche l’œuvre et produit le miracle attendu.
 L’abondante suite des romans d’André Dhôtel fait ainsi la part belle à des fictions, qui sont certes des œuvres de langage, mais qui s’efforcent de se fondre mystérieusement dans la production d’une nature inépuisable.

Description
 Contrairement à la plupart des romanciers, André Dhôtel place la description au centre de l’action. La lecture d’un de ses romans en pleine prairie, au creux des bois, nous amène le plus souvent à n’établir aucune différence entre ce qui nous est conté et l’environnement immédiat dans lequel nous le lisons. On dirait que les marges de ses textes sont mordues par la touffe d’herbe qui vient frôler les bords du livre et voici que de proche en proche, texte et bois, lignes et sillons, se retrouvent en harmonie spontanée, et le ciel même qui nous éclaire à l’instant vient se refléter au creux des mains qui tiennent le livre. L’expérience est étrange, mais on sent que l’on est à cet instant sur l’épicentre de ses tremblements écrits. C’est alors que rien n’arrête plus mon esprit, je le perds, je le livre, je le donne à Léopold, à Gaspard, à Clémence, à Julien, à Lydie, à toute cette constellation de prénoms qui s’enfoncent dans ma généalogie rêvée, semblent un moment m’ôter le ciel pour me le rendre plus frais, plus pur.
 Un extrait de Des Trottoirs et des Fleurs  peut nous aider à comprendre ce phénomène ; Léopold et Cyrille visitent ‘les Pleux’ pour la première fois : « Les bois et les taillis buissonneux avaient ce soir-là, au-dessus de la plaine, une nouvelle splendeur. Les deux amis y étaient entrés vers le haut de la route et découvrirent d’abord une friche de genévriers. C’était gris et bleu sous le soleil. De hautes graminées desséchées, d’invraisemblables fleurs de loin en loin, fragiles comme des paroles perdues. Quelques oiseaux s’envolèrent dans un grand silence. Les oiseaux et le silence c’est vraiment une affaire importante à remarquer. »
 Rien n’est arbitraire. Comme tous les personnages de Dhôtel, les deux amis sont en difficulté d’intégration, et la description de ce lieu qui va jouer par la suite un rôle clef, évoque à merveille la situation réelle de leur esprit. Le paysage est un état d’âme. Les sept phrases peuvent se lire ainsi : ils admirent, ils marchent, ils s’enchantent, ils sont déséquilibrés, ils acceptent, ils se donnent raison. Et tout le récit oscille autour de ce silence qui leur donne raison : oui, ils ont raison de ne pas vouloir être artistes, d’être des ‘abrutis’ (le mot revient plusieurs fois), d’être hors du monde, c’est-à-dire aux yeux du romancier révoltés dans la vraie vie, celle qui dit ‘non’ au social préconstruit et tente d’ouvrir la porte à la liberté et au plaisir d’exister.
 On peut s’attarder sur la présence des genévriers (il aurait pu citer n’importe quel nom d’arbuste), qui ont été choisis pour leur son, syllabes roulantes qui évoquent avec les sept autres ‘r’ de la même phrase, l’avancée frissonnante des héros au cœur de la nature. Mais, curieusement, comme un parfum, on en perçoit soudain la mélancolique incertitude, appuyée plus loin par le « gris et bleu », et reprise encore par les « fleurs de loin en loin » qui dessinent des espérances dont l’auteur nous prévient dans la même phrase qu’elles sont « fragiles comme des paroles perdues. » Très étrange description, où les buissons, les fleurs, les oiseaux ne quittent jamais le lieu du silence, alors que pour nous lecteurs, il n’est question tout compte fait que de langage. On aime alors ces ‘abrutis’ qui savent mieux que quiconque sentir le souffle de la nature et surtout son silence. On sent par ailleurs que Dhôtel abandonne volontairement toute précision sur la personne qui ‘voit’ ces choses, ‘entend’ ce silence, en bref l’auteur brouille les points de vue : la description est-elle vue par les héros ou par le narrateur ? Peu importe. Cette confusion permet à la nature de prendre toute la place, informant dans le même temps sur l’état d’esprit des visiteurs, tandis que l’auteur dessine en sous-main la destinée incertaine des héros pour piquer la curiosité du lecteur.
 La description (qui n’est habituellement qu’un creux du récit où l’auteur fait des effets dans le vide pour le seul profit d’une pause – on ne peut avancer toujours dans le fil de l’histoire -) élargit le propos d’André Dhôtel, elle l’ancre profondément dans l’évidence d’une vie liée à la nature, désignant indirectement l’appartenance à l’humanité comme un cas particulier de notre présence dans l’univers. Le romancier déteste l’humanisme de son temps, de même qu’il évite le dialogue romantique avec la nature, où les rochers et les fleurs ne sont là que pour mettre en valeur la solitude de l’homme. En un recul fabuleux, sorte de zoom arrière, il replace l’homme à sa juste place de membre d’un monde qui le dépasse largement, le déborde de tous côtés, rejoignant une vision panthéiste antique qu’il agrémente à la mode toute fugitive de notre temps. La ruse du conteur éclate dans la dernière phrase de notre extrait : « Les oiseaux et le silence c’est vraiment une affaire importante à remarquer. » Si le style n’était pas familier, cette notation pourrait avoir des allures de sentence. Mais André Dhôtel aplatit la forme pour la faire rouler dans le flot des phrases comme pour nous dire : « Vous savez, la pensée humaine, mon dieu, mais ce n’est pas plus important que la ‘friche de genévriers’. Regardons les choses telles qu’elles se présentent. Un point c’est tout. »
 Cette contestation radicale de l’humanité se fait en douceur, en fausse candeur, et commente le bien fondé des agissements ou plutôt du refus des deux protagonistes. Une attente se crée comme dans toute description, mais c’est l’attente justement qui est l’existence même, la raison d’être des héros. Attendre, par ailleurs, ce n’est pas ne rien faire, et les personnages de Dhôtel agissent, simplement ils n’entrent pas dans la vie toute faite, ils grandissent, ils vieillissent comme le font les fleurs, là où ils sont, attendant le moment où la révélation de leur être se fera, naturellement.
 On mesure la distance qui sépare un tel point de vue de ses contemporains tout brûlants de se perdre dans les actions et les idées du temps au cœur des cités populeuses. L’ambition est retournée comme un doigt de gant, elle désigne la nature comme l’élément premier, silencieux et mouvant, en bref : « les oiseaux et le silence. »

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