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Proust écrit (4)

[J’ai tenté de circonscrire l’écriture à partir de Proust, intrigué surtout par le lieu de cette écriture, recherche qui a produit un texte sans ponctuation véritable, car l’imagination n’a pas de point final. J’ai abouti à quelques définitions rêveries dont je ne livre ici que quelques extraits, ce sont des recherches abstraites (comme on parle de peinture abstraite) guidées par la seule imagination des mots qui s’auto engendrent et semblent ne pas trouver de repos. J’insiste sur la nature du lieu: un ruban, une bande, quelque part entre le conscient et l’inconscient et qui ne cesse de se dérouler, comme la vie au présent.]

ce ruban d’écriture peut finalement être nommé, c’est l’autre nom du présent, que fais-tu présentement, j’écris comme je respire, non pour mentir, diable non, j’écris pour divertir ma psyché qui s’en va au ruisseau, au ruban d’eau courant, charriant ses mots comme d’autres exagèrent, c’est charmant ce courant, ce français courant qui procède âpre et léger, ça racle au fond du lit, le sexe comme un x barré, qui fut autrefois multiplié, ah les enfants, les enfants, mes enfants dont je ne peux me résoudre à penser qu’ils sont mortels comme moi alors qu’ils viennent à peine d’entrer dans la loi, leurs sourires à travers mes propres guenilles, grilles, grilles, je vais revenir au ruisseau, mes amis dit la voix enfin ferme ceci est un lieu, il s’appelle le présent, mais vos tympans doivent frémir d’entendre présent puisqu’il n’est aucun présent, si je le serre comme le sable, il fuit, rire crissant, cela vit de peu le sable poigne, des millièmes de seconde que l’on froisse pour imiter le présent pour lui donner une ombre, un tas de sable à mes pieds projette une ombre, sable, sable, eau qui miroite noire sous la pression éclatante des vaguelettes argentées que le saule, triste sire, parodie en ses feuilles à jamais grises, tain du miroir, mes amis je dis comme les Grecs le proférèrent, le tain du miroir est la marque de Perséphone, pas seulement Narcisse aux yeux velours ocre, le revers du reflet est la mort, on le savait, on sait tout sur tout quand on écrit en ce lieu,

Proust écrit (3)

quant à en savoir davantage sur cet homme sans opinion qui se targue d’être moi autant essayer d’arrêter la rivière, flot finalement sans rive, être tout compte fait sans nom réel sauf pour les autres il faut bien donner sa part aux lions du collectif mais là dans cet entre-deux au beau milieu et sans ponctuation, au temps de la détresse et dans l’intimité du moi je me laisse dissoudre je ne suis plus que toi et nous et Proust et Claude Simon et il faudra bien dire ce qu’il en est de notre présence en ce lieu, ce qui palpite palpite printemps deux mille dix-huit j’aimerais bien dire ce lieu, et bien sûr ce temps, mais c’est déjà moins intéressant, oui dire le lieu d’écrire au lieu de m’acharner sur moi sur cette chair de moi, le corps bien réel, c’est lui le lieu cependant, ce pendant qui semble bien moi et redit ma présence au milieu des ouailles du grand market, achète dit la violence amusicale qui nous entoure de cette vaste prose, de cette vaste prose éprise de soi, et de soi uniquement et je vais courant d’un étal à l’autre dès l’aube éperdu athée voici venir les temps des ciels d’ici-bas toujours brouillés, grande mélasse, voilà le lieu, voilà ce qui se passe derrière, le décor des vacations et tu voudrais que je sois moi mais je ne peux et que les choses soient claires mais je ne peux, j’entends bien la variété féroce du plus offrant par le meilleur vendeur ce Méphisto de luxe qui braille là devant sur les formes anciennes, voilà j’ai tout dit du temps, enfin je crois, je n’y reviendrai pas, c’est le lieu qui m’intrigue, le lieu, j’ai à peine commencé d’en parler, j’ai mis Proust écrit, il me fallait bien un appui, je n’allais quand même pas aller chercher le passé simple des récits paraphés paragraphés avec ce style bien connu des zola énervés par les fameux trop fameux problèmes dits de société qui oublient l’insistante présence affrontée à la pluie, à la dépression veux-je dire, du moi pour moi, problèmes qui délavent la crudité de la surexposition au temps d’ici et maintenant, qui eux n’ont rien à voir avec les hiérarchies d’antan et tendent leur mufle, ces temps, ce temps vers un avant sans fard sans avant, avec pour seul moteur ce que tu sais, i.e.rien, enfin si, trop de choses, l’amertume de celui qui ne sait répondre à la question du qui va là, car le moi je l’ai dit est au feu de la comète présente un souffle petit, certes insistant, mais si petit qu’il vole en étincelles dans un espace sans confins toutes directions, pépites folles, allons allons, je ne suis pas venu pour rassurer, et si j’écris Proust en bandoulière c’est pour oublier ma lenteur et la vive allure du plancher des vaches où je croyais être accroché si bien que je dirai sans cesse le pourquoi du comment du fleuve où j’essaie d’être, courant courant encore au ras du sol qui n’est que vague,

Proust écrit (2)

et j’écoute hébété sans m’occuper de dieu ni de diable, il était une voix, Grimm revisité, soprano conte, conte, ce conte de moi me guide, j’ai dit que la voix murmurait, Proust ou moi c’est pareil, lui, moi, des milliers d’autres, nous tendons l’oreille au même coquillage et suivant les sensations reçues nous dirons chacun notre manière, ce sera tel texte, tel autre, il s’agit de respirer, oh je veux bien à l’occasion critiquer la société, elle s’y prête je peux bien m’y adonner, mais le récit qui se fait au tympan au fond se moque de penser contre ou de penser tout court, s’il faut vivre eh bien écrivons, chanter dans la nuit gêne à peine les voisins, au fait c’est à peine croyable ce qui se dit là-bas, fatalité de la mâchoire inférieure, grommelé, l’essentiel est à la poursuite du vent passé, la bourrasque d’être, forte rage, la voix raccroche esquissant un moment des visages, je me souviens de la main de la Duchesse qui mouline dans l’air, sauf que la Duchesse, là, c’est ma mère,  à l’écoute du Duc de la Force, son mari, grave, droit, inutiles bras le long du corps, il a cette voix grotte caverne, pourquoi n’en use-t-il pas, on attend du père qu’il l’ouvre, tu vas parler, maintenant que tu es mort tu peux bien dire ce que tu celais sous les milliers de paroles qui brassaient du vide, qui est-il pour prendre tant de place en si peu de sens exhalé, soufflé dans la pièce comme bourrasque, l’enfant ronge son poing clos, je l’entends qui gémit, la plainte n’a jamais cessé, oui docteur c’est ce que je voulais vous dire, la plainte n’a jamais cessé, on est doublement punis quand on a été terrifié pareillement, on y perd ses ongles, on y perd sa vie, on y gagne des nuits oui, des nuits, des nuits non dormies, peu spirituelles, peu… très peu, on vit deux fois c’est tout, les nuits courent sous le sens ne tombent pas, gisent immobiles, sous titrage généralisant, tandis que juste au-dessus les mots disons se forment en une longue plainte, non cela je l’ai déjà dit, c’est une taupe qui rampe dans la mince bande mouchetée d’un récit, ne veut pas cesser, le serpent tout de noir filant, ce n’est plus moi, le retour oui, c’est moi, mais sinon dans la nuit inconsciente non, ah non, j’aggrave mon cas, je me la joue total, largement envahi par d’autres discours croisés, dans ce lieu que j’essaie de décrire, ce lieu d’écrire, il n’est aucune voix univoque on l’aura compris, c’est un chœur discordant, disons qu’aucun n’a le même diapason, bien sûr cela avance avec moi, avec mes pattes de taupe, cela coule et saigne partout tout le temps, je ne peux cesser de dissiper mon temps à la suite du commencement, une fois les premiers pas esquissés, l’ouverture puis la gigue puis la gavotte s’en viennent, approximations, douloureuses errances, marchant à la va comme je te pousse, c’est peu un filet, mais la minceur n’empêche pas le flot de s’arrêter bien au contraire, on dirait que l’allegro s’en trouve plus engendré joyeux comme à la fête populaire le carrousel repart de plus belle après qu’on a ramassé les tickets, la robe de la femme du manège tourne ce n’est pas répétition car le temps virevolte vers l’avant, des joyaux s’espèrent dans l’ avancée, on voit dégringolant les phrases qui resteront dans l’exaspération du toujours dire tandis que le vent celui qui mord ne consent pas à s’apaiser à bien prêter l’oreille l’appétit de l’avance alarme le vivant, il va bien falloir qu’un jour une voix dise ce qu’il en est de ce lieu, mais l’évoquant je le dévoile, je n’en suis pas sûr tant c’est abscons, je lui donne un aspect plutôt peu abordable comme on le dit d’une côte déchirée des roches et des crachins et dont la noire apparition sur le devant énorme remplit d’effroi et fait reculer les plus courageux capitaines ceux qui n’ont pas peur de la grandiloquence

Proust écrit

C’est un murmure au creux de l’oreille, je sais bien qu’il dure trois mille pages mais justement quand c’est commencé on ne peut plus s’arrêter, écrire c’est cette drogue-là, car il n’en finit pas de parler à l’intérieur de la tête, Proust a trouvé la bonne distance qui est entre la veille et le sommeil, il a suivi le filon, l’endroit précis où l’artiste se situe, lieu magique sans doute, il a le bon ton, comme on le dirait d’un musicien (rêve absolu de l’écrivain : être musicien) dans cet entre-deux, ni conscient ni inconscient, mais prenant à l’un et à l’autre domaine quand même et ne pouvant plus s’arrêter, car quand on en a goûté on ne peut plus s’en dépêtrer, ça oblige, l’écriture, ça oblige et ça avance et on voudrait que ça ne s’arrête plus jamais, c’est là qu’est l’illusion de l’éternité de l’art lorsqu’on écrit… comme c’est simple, c’est un lieu l’écriture en effet, ça n’a rien à voir avec la critique sociale, rien à voir avec le temps sinon le temps qu’il fait, et pourtant le temps de vivre qui est compté va s’étirant dans les arcanes d’un lieu mystérieux que l’on retrouve partout au musée, à la philharmonie, à la basse de viole il y a trois cents ans, mais c’est vrai aussi que la liberté d’écrire qui se donne si on sait la prendre n’a jamais été décrite avant, elle est entre l’enfance et la mort, à deux doigts du je ne sais rien, poussant son harcèlement vers la nuit, elle ne veut pas refléter l’écriture, elle ne veut pas donner à voir, elle se contente de reprendre l’inconscient conscient qui rôde aux choses et aux paroles de presque nuit, Claude Simon n’a pas fait autrement, errance contrôlée qui drague l’absence à soi, l’absence au monde si agaçante à ceux qui ne savent pas (il faudra s’en excuser), cet air de n’en plus avoir l’air, on ne pourrait pas s’arrêter de gloser pour savoir où il est puisque c’est un lieu personnel, qui file à grande vitesse entre les choses les mots et dit avec acharnement que c’est introuvable, que c’est gris sans doute, que c’est nuit, ça sent pourtant bon le neuf, ce n’est pas que ça vient de sortir, c’est que ça sort comme ça, comme on fait de la gymnastique avec son corps pour presque rien, on avance à travers le corps vers le langage qui se défait devant, se met à nu, prend, bifurque, reprend, marche en une bande noire de nuit mais pourtant lumineuse, voie lactée en propriété privée, bande mouchetée d’enfance, avance, avance, et mord sans le vouloir sur enfin le monde mais parce qu’elle participe au monde cette écriture, elle ne veut pas quitter sa route, Proust ne déteste rien plus que le monde monde, il l’a fréquenté, il en sait le vide, lui, il va droit sur sa route, loin d’eux et les regarde, la duchesse d’autrefois c’était maman, et la noblesse était au temps où tout le monde est noble, au creux de la mémoire, l’enfance, il n’y a au monde de l’enfant que des aristocrates évidemment, les grandes ombres c’est Guermantes, les grandes ombres c’est lorsqu’on ferme les yeux qu’on se souvient et qu’on revient dans ce creux dans cette portée noire où les notations s’agitent, poussent les mots, allons, allons, ce n’est pas Marcel Proust, c’est une dissolution de lui, une perte gagnée sur le temps, conquête têtue, malice d’être allongé, où je ne suis plus, il y a autant de distance entre le texte et le passé qu’entre la terre et la lune, écrire c’est attendre, je ne comprends plus du tout le problème de la page blanche, je ne l’ai jamais compris, cela n’existe pas lorsqu’on est au lieu d’écriture, l’imaginaire pousse à la roue et surtout c’est volupté, résurrection, mémoire certes mais sans effort comme ça vient, tout en même temps, en paquets noirs de nuit encore mais qui s’ouvrent tout seul au fil de l’avance, la joie est au présent du passé qui revient, ça s’appelle mémoire oui, je le redis

 

à suivre (peut-être)

Pascal Quignard

C’est toujours très beau, c’est un voyage qui ravit à chaque page tournée, la langue vous happe comme jamais dans un texte contemporain et miracle il écrit avec la même solennité affectée (humour ?) pour éloigner les maussades qui lui envient son talent et perçoivent obscurément qu’il est un des meilleurs écrivains vivants. A force d’être amoureux de la langue on dirait qu’il la guide de loin et qu’elle se développe toute seule, il la laisse écrire ce qui donne un sentiment de liberté ahurissant (voir son « gradus » dans Rhétorique Spéculative qui donne quantité de conseils sur l’écriture conçue comme un rêve); c’est un musicien (pratiquant depuis l’enfance), découvreur stupéfiant – Monsieur de Sainte Colombe, mais aussi Apronenia Avitia, Lycophron etc. qui reprend la manière des très grands, en suivant la geste inconsciente qui court sous les sonates. C’est un écrivain hors norme qui se repaît des découvertes au fond récentes des sciences humaines (Levi Strauss, Bataille, Benveniste) pour en faire son excellence fragmentée. Un de ses derniers livres (Les Larmes) comme les autres s’en va vers l’origine non pas de la musique (voir l’indispensable Haine de la Musique) mais de la langue française, vers la première phrase du français. Tout ou presque est inventé. C’est donc un roman. Il est ce mélange rare de quelqu’un qui enseigne et raconte dans le même temps (érudition étourdissante); « Il est si grand qu’on ne voit que ses pieds » (Cocteau à propos de Goethe). Sa musique faussement glacée est un long « grave » par lequel il fait bon se laisser prendre. C’est nous dans ce temps accéléré mais armés soudain d’un étrange tempo d’éternité (oui, cela existe). Il n’est pas du tout au même niveau que les œuvres dont il est souvent parlé ici ou là pour évoquer les ouvrages de notre temps. C’est autre chose, présence inoubliable dans la langue, érudition exceptionnelle, il est unique.
La Haine de la Musique est un ouvrage paru vers la fin des années 90 qui va à l’origine de la musique par le biais de la mue. De même que Les Larmes cherche l’origine de la langue française. C’est le seul écrivain vivant qui ait de semblables ambitions.
On n’a pas encore dit son dessein profond : le Dernier Royaume désigne la vie qui nous est allouée, notre existence hic et nunc. Et le premier royaume est donc ce temps que nous passâmes dans le ventre de notre mère. Il dit presque que c’est une fiction dont il fait le fond de ses divers volumes; il a même rattaché tardivement Vie Secrète (bien meilleur ouvrage sur l’amour que le livre de Rougemont) à la série du Dernier Royaume.
Personnellement j’aime un peu moins ses romans adjacents (Villa Amalia ou Les Larmes) que les livres qui appartiennent à Dernier Royaume qui sont presque (!) des traités de sciences humaines en style ancien toujours impeccable. Le solennel qu’on lui reproche est une recherche du silence qui lui permet de creuser un endroit où poser la musique de ses mots. Comme tout grand écrivain il est différent de tous les autres et la difficulté à le lire est de s’habituer au ton, à la tonalité.
Disons ce qu’il en est du ton : comme pour faire de la musique on exige le silence, le ton écrit, son style s’appuie sur le silence et c’est pourquoi paragraphes et chapitres sont d’une brièveté calculée ; l’œuvre nous rappelle constamment qu’il écrit sur le blanc et à la profusion bavarde de notre temps il oppose un ton latin ; ce même silence qui nous est nécessaire pour lire est mimé par le texte et l’on dirait parfois qu’il veut au cœur même de la lecture nous enfermer dans le silence de la poche amniotique du premier royaume. « In angulo cum libro » (dans un coin avec un livre) est très souvent mentionné comme pour nous rappeler qu’il est un ardent partisan de l’anachorèse. L’extrême charme du Dernier Royaume est le mélange d’anecdotes de toutes les époques, qu’il réinvente à son gré, et de considérations prélevées aux meilleures sources des sciences et de la culture ancienne ou moderne.
Il est politique comme on pourrait le dire de Montaigne. Ne te mêle pas des affaires du monde et écris comme on grave ! Sauf que chez lui on sent (il le dit presque) qu’il est terrifié par les autres, par le social, et sa démission de toutes ses fonctions en 1996 est l’évènement risqué qui fit de lui un vrai lecteur et un écrivain à part entière. C’est à cet endroit qu’il convient d’évoquer son refus total de la philosophie, ahurissante attitude incompréhensible pour celui qui n’a pas vraiment lu ses textes ; il s’appuie pour ce faire dès le début (Rhétorique spéculative) sur un auteur latin (Fronton, maître de Marc Aurèle) qui s’est élevé dans toutes ses œuvres contre l’assimilation au social, au groupe, à l’autre, à la pensée générale. On dirait que c’est ce refus de la philosophie qui structure sa pensée ainsi que l’attachement à la création ex nihilo (il faudrait sur ce point préciser mais ce n’est pas le lieu) ; ainsi Les Larmes disent-elles à peu près: on ne sait rien de l’invention du français, tant mieux, voilà une fiction qui monte en moi, voyons voir ce qu’elle donne. La littérature isole, la philosophie regroupe, tel est le principe qui préside à ses choix. Son ouvrage sur le sur-moi est à cet égard très éloquent : Critique du Jugement (Galilée)… beau pied de nez à la philosophie, provocation qu’on n’attend pas de la part d’un conteur.
Il a tellement écrit qu’on ne peut citer toutes ses œuvres. Le dernier récemment paru chez Galilée concerne l’invention du théâtre (Performances de ténèbres); il faut dire son regard stupéfiant depuis qu’il se mêle d’en faire lui-même, à sa manière. On ne peut guère aller plus avant (ou arrière). Il faut dire aussi que cette fois il s’expose physiquement aux regards des spectateurs ; il signale que c’est un tournant dans sa vie, aussi important que sa démission de 1996; la peur semble vaincue ou plutôt transmuée par la nuit du spectacle où il s’avance, un rapace vivant posé sur le poing : on lira dans Performances de ténèbres ce qu’il entend par ce geste et son avance muette sur la scène avec cet oiseau de mystère qui depuis les cintres vient se poser sur sa main gantée.

Défense et illustration du point-virgule

Souple compromis, il permet de souffler en plein course ; il articule une pensée qui mérite qu’on l’infléchisse pour lui donner davantage de fermeté ; il est ce silence qui suit la rencontre et précède le baiser ; il est cette méditation cigogne sur son pied ; c’est un pont sur le fleuve ; ce tronc sur lequel on s’appuie un moment, debout, avant de repartir ; un regard brièvement échangé avec le lecteur en train de lire ; sa verticalité (semi-colonne) lui donne des allures de ruine antique ; sourire vertical, il encourage le lecteur ; il pèse un peu, à peine ; la virgule est au vent, le point-virgule à l’accalmie ; c’est un enfoncement métaphysique dans le rythme ; c’est la mort vue par un vivant au souffle doux ; c’est le silence du contretemps nommé 7 ; c’est juste avant l’endormissement ; accélérons :

vis qui a du jeu exprès ; gond qui valorise l’ouverture d’esprit ; mangrove du style ; isthme du ton ; cliquet de la méditation ; frottement des idées ; étincelle de silex écrits ; marchepied de la pensée ; conjonction purement graphique ; signe qui ne se dit pas mais s’entend ; langue suspendue à l’intérieur du palais ; tiret soufflé mais pas joué ; homme et femme arrêtés sur l’étreinte ; trace de main levée où l’esprit se voit faire ; aberration écrite car le point est « en haut » ; concluons :

Le point dit la mort, la virgule la vie, c’est le blason de l’écriture.

Montaigne: pour l’égalité homme femme

Sur des vers de Virgile (III, 4) est un essai scandaleux aux yeux des religieux de son temps 20150828143805003puisqu’il traite sans fard des relations sexuelles ; son auteur dit que l’amour physique est une chose bonne et « juste » (mot étonnant)… et après – entre autre – un long détour sur l’opposition entre amour et amour conjugal d’où il ressort que l’amour a peu à voir avec la conjugalité, l’essai se termine sur les pensées suivantes:

 

« Je dis que les mâles et femelles sont jetés en même moule, sauf l’institution et l’usage, la différence n’y est pas grande: Platon appelle indifféremment les uns et les autres à la société de toutes études, exercices, charges et professions guerrières et paisibles en sa république. Et Antisthènes ôtait toute distinction entre leur vertu et la nôtre. Il est bien plus aisé d’accuser un sexe que d’excuser l’autre. C’est ce qu’on dit, Le fourgon se moque de la paelle. « 

 

La dernière phrase mérite qu’on s’y arrête. L’étrange formule vient d’un proverbe cité par Rabelais qui signifie à peu près : « C’est l’hôpital qui se fout de la charité »…

Cette dernière phrase de l’essai (« C’est ce qu’on dit, Le fourgon se moque de la paelle »), peut être traduite en français moderne de la façon suivante :

« Comme on a coutume de dire : le tisonnier se moque de la pelle à feu ». Le fourgon est le tisonnier et la paelle est la pelle à feu. « Le » opposé à « la » dit bien l’opposition masculin féminin. Le sens est alors : les hommes se moquent des femmes mais au fond le tisonnier étant aussi noir de suie que la pelle à feu, il n’y a aucune raison pour que les hommes s’éprouvent comme supérieurs aux femmes. En bref : le mâle se moque de la femelle mais il n’y a aucun motif pour cette moquerie car les êtres humains – hommes et femmes – sont semblables.

La concision du propos est stupéfiante : difficile de faire plus court dans une problématique qui pour le XVIème siècle était relativement audacieuse et qui a de nos jours encore une belle pertinence, l’égalité homme-femme demeurant au centre de notre actualité sociale. Il est vrai que la relation homme femme traverse tous les temps, toutes les époques et que la lutte résumée ici en un proverbe métaphore, laisse le lecteur pantois d’admiration.

J’adore plus avant dans le paragraphe : « jetés en même moule »… il est épatant d’emprunter à l’artisanat (la reproduction de statues par exemple) une image aussi parlante.

Le génie de Montaigne ne tient pas à son audace de pensée seulement. Ou plutôt cette incroyable audace se double d’une expression à la hauteur du propos : concision et rythme par deux sont les éléments les plus étonnants.

Car le fourgon et la paelle sur lesquels le paragraphe  et l’essai tout entier se terminent, forment un couple préparé de longue main par les expressions doubles : mâles-femelles, institution-usage, les uns-les autres, guerrières-paisibles, leur vertu-la nôtre, accuser l’un- excuser l’autre… et soudain on est pris de vertige : la dualité fameuse qui nous hante toujours maintenant, est ici martelée avec une conviction qui surprend. Le sage Montaigne est tout sauf un être modéré auquel on pourrait supposer un monotone conservatisme de façade. Il appuie au contraire avec beaucoup de fraîcheur et de brièveté à l’endroit où la société blesse de belle manière.

Son élégance, sa sobriété fine, son sourire, nous indiquent par avance que nous sommes toujours dans cette auberge borgne où les oppositions homme femme se forment sur un increvable entêtement social au beau milieu de notre temps qui se dit si moderne qu’on le nomme parfois post-moderne.

Je me demande si cette précipitation à vouloir sortir du « moderne » n’est pas le signe d’une régression dans les mœurs (à tout le moins d’une angoisse profonde) pour ne plus être confrontés à ces difficultés que les Renaissants et donc les hommes de l’antiquité avaient si bien su mettre en valeur. Ainsi Caton l’ancien disait-il déjà : « Si les femmes étaient nos égales, elles nous seraient supérieures ».

On retrouve chez Montaigne ce même type d’humour distancié, cette même conviction que l’on ne perd rien à dire les choses telles qu’elles sont.

« Sur des vers de Virgile » est un essai divagant, sinueux qui avance vraiment « à sauts et à gambades » comme le voulait son auteur pour l’œuvre entière. En ce sens il est exemplaire. Sa chance est qu’on ne l’étudie pas en classe (trop osé) et que sa réputation est sulfureuse (on exagère).

Il est surtout agile et drôle, truffé de digressions, conversation monologue où les anciens sont les vrais interlocuteurs.

A propos de l’amour physique dont j’ai signalé plus haut que Montaigne le qualifie de « juste » – à la grande surprise du lecteur – voici le passage où l’adjectif surgit sans prévenir :

« Qu’a fait l’action génitale aux hommes, si naturelle, si nécessaire, et si juste, pour n’en oser parler sans vergogne, et pour l’exclure des propos sérieux et réglés ? Nous prononçons hardiment tuer, dérober, trahir : et cela nous n’oserions qu’entre les dents. Est-ce à dire que moins nous en exhalons en parole, d’autant nous avons le droit d’en grossir la pensée ? »

J’ajoute une mention spéciale à propos de l’Ulysse de Joyce. Répétons le cliché : Joyce est avec Kafka et Proust l’écrivain majeur du début du XXème siècle. Il se trouve qu’à la fin d’Ulysse – les connaisseurs ont raison d’en faire le texte cardinal – les gourmands de littérature ont droit à l’invraisemblable monologue de Molly qui n’est autre qu’une rêverie sur la sexualité vue à travers la parole d’une femme. Sa particularité stupéfiante est que le récit n’a aucune ponctuation, monologue intérieur, dont Joyce est l’initiateur dans le roman moderne (affirmation discutable mais ce n’est pas le lieu d’en parler ). Dans ce monologue de près de soixante dix pages, Molly évoque en détail ses aventures sexuelles. Le ton est ironique et sérieux, amusant et cavalier. Tout est dit crûment. Or, par une finesse ahurissante, Joyce cite Montaigne sans le nommer – celui qui nous occupe dans ce chapitre sur les vers de Virgile; voici le bref passage qui recoupe les préoccupations de notre article:

« …elle a la langue un peu trop longue pour mon goût votre blouse est échancrée trop bas c’est à moi qu’elle disait ça la poêle qui reproche au chaudron d’avoir de la suie au derrière et j’étais forcée de lui dire de ne pas mettre ses jambes en l’air comme ça en montre sur le rebord de la fenêtre avec tous ces gens qui passent on la regarde beaucoup comme moi quand j’avais son âge… » (Ulysse T 2 page 513, Folio.)

Joyce tire la formule vers la trivialité, mais prouve que « Sur des vers de Virgile » est pour lui, sur ce sujet, un texte phare; j’y vois de la part du romancier magique comme un bonjour malicieux à Montaigne.

[Pour la relation Montaigne Joyce, ou plutôt Joyce Montaigne, je ne suis plus très sûr car l’expression existe en anglais sans la nécessaire intervention de la lecture de Montaigne. Par ailleurs, j’ai découvert sans le vouloir, simplement en répétant « Sur quelques vers de Virgile », que Montaigne se moquait bien de nous en fabriquant une contrepèterie obscène comme le genre y oblige: « Sur quelques verges viriles »… Ainsi ceux qui affirment que Montaigne était prudent et mettait toujours des titres qui cachaient la hardiesse du propos, peuvent mettre leurs arguments au rencart. Le sexe caché, mais toujours révélé, appartient au genre de la contrepèterie qui elle -même observe la règle ambiguë de ce que nous appelons l’allusion sexuelle. Inépuisable Montaigne. ]

La poésie et le blanc

La poésie est issue du blanc. Le poème ne va pas au bout de la ligne amorcée, pend dans le vide et commande à celui qui lit (ou écrit) un rythme qui déjà donne un sens et se mêle à l’autre sens, celui des mots. Ainsi le blanc en bout de ligne est-il partie prenante du texte. La poésie est mise en valeur du blanc, du non dit, du silence. Le vers aux caractères noirs est présence et par le vide qui est son essence, il suscite l’absence. C’est cette absence silence qui est le vrai fond du vers, en-deçà des mots proférés alentour.

S’il y a rythme, il y a musique ; or la raison d’être de la musique est de dessiner sur le silence un temps humanisé qui un moment prend en charge le temps de notre vie, comme un monument occupe le regard qui volerait à l’infini si la chose bâtie n’était là.

La poésie est affirmation de celui qui écrit, contre la page blanche qui, elle, figure l’absence. Elle est présence chantée sur le silence, comme l’enfant sifflote dans le noir pour se rassurer. Le blanc et le noir sont ici très proches, extrêmes qui se touchent. « Ma peur se mue en rythme et musique » pourrait être une définition de la poésie.

La poésie est toujours danger à cause de l’abîme qu’elle prend en charge au bout du vers. Aucune autre forme d’expression n’est aussi fragilement exposée à la mort, au silence. Elle est à l’image de nos corps, plus encore qu’une statue qui nous représenterait, car la statue est lourde et pleine, et les vers si légers, tellement exposés au vide qu’ils ouvrent .

À cause de sa fragilité, la poésie demeure ; elle est mémoire, elle est inoubliable, puisque comme notre corps elle risque tout à chaque avancée, à chaque pas vers le vide. Sa fragilité fait sa force.

Panique du lecteur ; il a envie de la protéger comme on le fait d’une flamme dans le vent : on l’apprend par cœur. On l’enfouit non dans le crâne du savoir mais dans le cœur, là où le rythme bat. Poésie et chamade, c’est tout un. Le stéthoscope seul capte au plus près le fond de poésie.

On est étonné d’apprendre que la poésie fut l’art majeur de certaines époques : parole sacrée qui maintenait l’espace pur entre les hommes et les dieux ; c’était le temps du poète chamane qui parlait en vers car les dieux entendaient leur musique. L’univers chantait.

Elle flotte aujourd’hui entre moquerie et respect solennel, on ne sait trop. Chacun en son secret est poète, mais soit il l’avoue en rougissant, soit (pire) il le tait.

On écrit beaucoup de poésie, peu en lisent.  L’autre est devenu fatiguant et si l’on honore la poésie, c’est peut-être par habitude scolaire, comme on se souvient du préau avec un serrement de cœur. Nous voilà loin du sacré.

On trouve parfois de la bonne poésie. Le texte monte du fond du blanc ; le vers ou ce qui en tient lieu jaillit de la page, de derrière la feuille ; chaque caractère, chaque mot donne l’impression d’être né du silence, de l’absence à soi, comme si la feuille habillée du poème se mettait à exister vraiment, à battre diastole-systole : la page est devenue nécessaire au monde réel. On a envie évidemment de l’apprendre par cœur ou de la recopier.

Il est peu de bonne poésie.

Notes sur la traduction et l’interprétation musicale

Si nous avions des interprétations de Liszt de sa propre sonate, nous trouverions cela excessif, inaudible, à la limite du gâchis. Le premier grand virtuose compositeur dont nous ayons des enregistrements est sans doute Rachmaninov : le tempo n’est pas respecté, les notes sont parfois « mangées »… et c’est difficile à supporter lorsqu’on a l’habitude de versions plus modernes. J’ai le souvenir d’une interprétation en concert de l’Appassionata de Beethoven par Vlado Perlmutter (qui jeune pianiste avait connu Ravel et c’était sa vraie spécialité ; la Sonatine demeure un événement discographique étonnant… ) ; à l’époque il y avait une pause durant le concert et pendant cet entracte nous avions engagé une discussion sur la vision proposée par le grand pianiste. C’était au tout début des années 80, Vlado Perlmutter avait passé les soixante dix ans… et pourtant tout le monde (sauf moi, pauvre de moi) était offusqué par cette interprétation trop violente aux tympans de nos contemporains. J’avais pour ma part à l’oreille la version Schnabel et je ne risquais pas de tomber dans le travers du « c’est trop fort, c’est trop vite, c’est excessif, les écarts de nuances sont trop énormes… », enfin toutes ces choses que nos tympans ne supportent plus. L’admirable Vlado Perlmutter m’est resté comme un souvenir de l’ancien temps, celui où l’interprète donnait tout au concert, se ruait sur les notes avec une relative indifférence envers le respect scrupuleux du texte. Consulter une biographie de Beethoven est très instructif : au concert il était ahurissant. Pas seulement à cause de la nouveauté qu’il représentait pour ses contemporains ; si l’on en croit les témoignages, il pouvait changer un allegro en presto, il pouvait jouer un andante à 120 à la noire. Comme Liszt plus tard, il sacrifiait tout à l’impression. Lorsqu’on lit les commentaires de Proust sur Sarah Bernhard (c’est contre ma vision de La Recherche car la Berma n’est pas seulement SB!!) on est surpris par l’affectation – pour reprendre le mot kleistien – de l’actrice demeurée dans les mémoires. Écouter Apollinaire réciter « Le Pont Mirabeau » nous semble une dérision : le rythme des vers n’est pas respecté et les accents sont inutilement pompeux!

Nous sommes aujourd’hui très scrupuleux. Dans les années 30 encore, on pouvait proposer en français une version du « Procès » de Kafka très humour noir ; Vialatte nous l’a donnée alors qu’il était au fond relativement peu germaniste et surtout tirait Kafka à soi… et ce n’est pas si mal . Ainsi les Français ont-ils cru que Kafka était un auteur d’humour noir ; mais ce fut intenable trente ou quarante ans plus tard, lorsqu’on dut constater que le communisme et le fascisme avaient donné de tragiques confirmations à ses textes.

Songeant à notre « scrupule », à notre besoin de précision absolue, il me vient que cette petite pierre est en réalité un énorme rocher technologique… je suggérerais le fameux monolithe de 2001 Odyssée de l’espace. Cela nous a modélisés pour mille ans. Nous sommes dedans, nous n’y étions pas encore tout à fait dans l’entre deux guerres. Nous y sommes passés depuis et la tendance au scrupule s’accentue ; nous voulons être précis, nous avons en tête les modèles mathématiques et le système informatique : 0,1,0,1… Si bien que nous sommes entrés dans l’ère de la précision absolue. Et nous voulons la précision pour Beethoven, et nous voulons la précision pour la traduction de Kafka ou de Kleist… en ces matières pareille exigence n’a pas de sens.

Quand on songe que le métronome a été inventé à l’époque de la septième et de la huitième symphonie de Beethoven, on se dit que les compositeurs n’en avaient pas besoin auparavant ; du point de vue mécanique l’invention est dérisoire, donc c’est qu’il n’y avait aucune nécessité du respect parfait de la vitesse voulue à l’intérieur de la musique. On mettait « andante » et cela pouvait aller de 60 à 90 à la noire… Bach, Mozart, Haydn, tous ces inventeurs de musiques splendides n’avaient cure d’une allure précise. Ce n’est pas que le métronome n’avait pas encore été inventé… il ne l’avait pas été parce que les musiciens n’en n’avaient pas besoin !

Je décris le temps précis d’aujourd’hui, propre, calculable, régulier, avec ses normes toutes empruntées au calcul sérieux… J’ai l’impression pénible que notre temps nous dit que c’est un crime de vivre et qu’il faut se justifier à chaque fois que l’on respire un peu librement… en improvisant par exemple. Jugé à cette aune, Mozart eût été considéré comme un paltoquet.

Ce qui manque c’est le désaccord des instruments. Les voix et les instruments du pur point de vue technique jouent parfaitement. Le succès-redécouverte de la musique baroque vient jouer les trouble fête – il y a beau temps pourtant que les considérations mystico religieuses de cette musique sont lettre morte – . La chance est que cette musique n’est pas réglable mathématiquement… elle échappe à une vitesse précise, sans compter que la basse de viole doit être accordée tous les quarts d’heure. C’est l’image de notre liberté que nous aimons à travers elle. La critique de Boulez contre cette musique (« on n’en connaît même pas le tempo… ce qu’ils font là c’est du Viollet-le-Duc »), est à la fois «  juste » (sans tempo que faire de la musique écrite… les spécialistes nous disent que l’on peut à peu près le déterminer pourtant) et « fausse » parce qu’il n’a pas compris que l’en dehors de la musique manque à notre désir. Nous sommes avides d’à peu près comme nous voulons l’amour fou, le coup de foudre, parce que cela seul donne la sensation de vivre à plein une existence tout compte fait relativement courte ; nous ne voulons pas demeurer raisonnables ; nous voulons en bref rester libres ; il serait criminel de ne pas se jeter au monde avec toutes ses forces comme le faisaient Beethoven et Liszt lorsqu’ils jouaient en public ; une ardeur demande son droit à brûler, c’est la nôtre, et elle n’est guère différente de celle des gens qui vivaient à l’époque de nos grands anciens ; sauf qu’eux vivaient bien moins longtemps et c’est la raison pour laquelle ils se jetaient encore davantage au présent … (autrefois le présent était plus court…).

Une remarque troublante de Giono (il disait à peu près : qu’ils étaient heureux les contemporains de Mozart, sans même connaître la musique de Mozart !) nous avertit de demeurer prudents. L’époque est une atmosphère générale ; il est évident par exemple que ceux qui sont nés après la Shoah – c’est mon cas – ont moins d’insouciance au cœur que les générations précédentes (pour les suivantes je renvoie à ce que je décris ici sur notre temps).

Pour la traduction, on relève que Baudelaire traduisant Poe parle d’adaptation, c’est un trait d’époque. Nous aujourd’hui prétendons traduire vraiment. Pure illusion. Comme les interprétations musicales devront être reprises dans cinquante ans pour correspondre au goût du temps, il faudra retraduire ; c’est cette friabilité de la traduction qui fait son obscur scintillement. Interprétation musicale et traduction sont des artisanats exposés au temps, comme nos visages et nos lois.

Nous parlons une langue différente à chaque génération et le texte de Shakespeare va donc varier suivant les époques alors que le texte de base est bien celui de la langue de la fin du XVIème et du début du XVIIème. En définitive par rapport aux anglophones, nous sommes avantagés, puisqu’à chaque génération ou presque, nous avons un retour dans notre langue beaucoup plus lisible que pour les Anglais qui demeurent coincés dans le corset de la rude langue lointaine… Ainsi la traduction est-elle parfois un avantage. Montaigne est plus lisible à l’étranger que chez nous (Les tentatives récentes pour traduire Montaigne en français moderne sont très émouvantes… il faudrait étudier ce curieux phénomène de traduction dans la même langue… et qui n’est pourtant pas la même!).

On ne peut pas dire ce qu’est une bonne traduction. Il n’y a pas de recette ; s’il y en avait une nous l’appliquerions de manière scientifique et le problème serait résolu. Il n’existe aucune solution toute faite. C’est en chantournant qu’on devient ébéniste et c’est en traduisant qu’on devient traducteur. Chacun fait comme il peut. La traduction échappe à toute définition. C’est son charme agaçant, c’est sa misère si l’on veut, mais on peut aussi bien dire que c’est sa gloire, puisqu’enfin quelque chose résiste qui est de l’ordre de la langue et de la vie de l’esprit, contre la technologie qui nous prend de partout (ah notre propreté, ah la mathématisation de l’universel humain ; tant d’érudits stériles, tant de spécialistes vaniteux !). L’impossibilité de traduire, quelle chance ! L’esprit souffle dans le no man’s land qui sépare deux langues !

Petit problème particulier : les traducteurs amateurs sont des spécialistes de la langue étrangère et négligent la maternelle. Ils ont appris l’autre langue, en ont fait leur horizon, et tout soudain ils doivent rabattre la langue travaillée avec acharnement sur la leur propre qu’ils connaissent en définitive moins bien que la langue étrangère ; ils croient la connaître parce qu’elle leur est naturelle, mais l’erreur est dans cette foi d’enfance, la langue de maman qu’ils n’ont pas travaillée avec le même acharnement que la langue étrangère.

Hölderlin, maître dans l’art de traduire, disait à peu près que l’étranger nous est plus proche que le natif : sa parole paraît mystérieuse car elle touche à d’autres domaines que celui de la traduction (c’est la question plus générale du poétique), mais je vais provisoirement me contenter de ce constat… tant de choses encore à dire à la suite de ces propos parfaitement discutables !!

Chanter juin

Parmi les poèmes de Hölderlin dits de la folie (à partir de 1806), un quatrain est demeuré célèbre :
« L’agréable de ce monde je l’ai goûté tout entier,
Les heures de la jeunesse ont fui depuis longtemps, si longtemps,
Avril et mai et juillet sont très loin,
Je ne suis plus rien, je n’aime plus cette vie. »
On remarque aussitôt que « juin » n’est pas cité et des commentateurs avisés de suggérer que ce contournement du mois de juin est dû à la disparition de Suzette Gontard, morte en ce mois maudit pour le poète (Suzette Gontard a été la grande passion du poète : il fut le précepteur de ses enfants). Il se pourrait aussi que plus trivialement le poète ait voulu éviter la répétition de sons proches dans le troisième vers :
« April und Mai und Julius sind ferne »; glisser „Juni“ avant „Julius“ eût été assez fâcheux…
 Peu importe ici la vraie raison de cet évitement du beau mois de juin, le plus rayonnant bien sûr, lui dont la première lumière totale domine l’année et auquel, on vient de le voir, juillet fait pourtant une ombre indiscutable… Chanter juin est ainsi une nécessité.

sur sa crête de lumière
l’ange explose de tendresse
la main tendue puis serrée
peu de paroles des frôlements
murmures cependant
le sacré des ailes accompagne
mon pas toujours en juin
(je suis des nuits d’hiver)
ta bouche tiède emplit le mois
de fruits qui de leur incarnat
rehaussent le bleu des seigles

et de tes frêles coquelicots
tu montres au blé le mûr
l’espoir de la teinte fluide
que les éoliennes salueront
ange mon amour de juin
puis de juillet et des moissons
donne toute ta parole
chante-nous des plaisirs
dans l’attente de tes pas
aube de peau adorable
où rosit le lendemain fou