Archives pour la catégorie Poèmes

marelle

le silence emplit la cour
je marche sur le gravier
pendant que des corbeaux
froids s’abattent aux confins
des parois de béton
et l’on entend la voix
de craie des maîtres gris
qui crisse de savoir sec

l’appel de quelque chose
d’autre marque sautée
cascade dans ma cervelle
les univers se troublent
je rêve de fondre sur place
comme on se jette à la rivière
l’amour n’ouvre sur le tangible
que quand on joue à la marelle

ciel et terre sur l’asphalte
éveillent un rêve stimulant
galets et danses habiles
animent de vrais faux-pas
où l’on joue sur le langage
des avenirs d’acier trempé
et les voix enfin chantonnent
des issues contre l’abandon

parfums

aller au bois c’est fouler des parfums
je sais bien les nuances mais l’œil est écart
alors que le miel poivré des chèvrefeuilles
rend grâce à notre corps qu’il embaume
impalpable comme le temps mais plus proche

le pas le sait avant que je le veuille
et le gris des halliers ne vaut pas la fragrance
alors que le ciel moiré s’ouvre entre les feuilles
il est une trace qu’on inspire sous le dôme
sur la table du vent où l’on progresse

vivre au bas du vallon d’une avance mouillée
que rien ne gâte est une danse de la peau
alors que le fiel des soirées où seul sur le seuil
je songe sur la place qui dort sous les aulnes
déjà faible souvenir auquel je m’accroche

il n’est de foi qu’à la houle sans fin
et rien ne pense que les odeurs rares
alors que l’appel soigné du bouvreuil
lève un silence encore face à la somme
incalculable des ententes qui s’approchent

la loi des roulements qu’on cueille
au creux des mains vient et repart
alors qu’elle et lui s’empoignent dans l’accueil
franches présences où dans la nuit se frôlent
des doigts amples au vent des porches

instants

l’éclat crème de la croisée close
suggère un chant si banal et droit
que la tension de la peau qui me tenait
s’efface laissant place à des pas
ponctuant les secondes velours et joie

plus de glas même au loisir ouvert
où j’erre passant le chenal du jour
voici que l’action découvre le beau et que naît
sur cette place un sens que je n’attendais pas
situant ma ronde du jour dans la loi

le la du thème se défroisse et j’ose
penser que la terre s’installe à son tour
dans la révolution du beau là sur la haie
où la glace mordait avant que le froid
et l’an fondent pour s’enfouir ici ou là

l’aplat des ciels se creuse et pose
sur l’air un franc et calme émoi
où la passion très tôt renaît au vrai
grâce aux instants où l’on s’embrasse en joie
remuant les atours du bout des doigts

l’éclat des mêmes pensées roses
allège le temps souvent pâle et froid
si bien que la maison des os qu’enchaînait
l’acide des ans se tasse et se tait loin de moi
n’inquiétant plus ni ce jour ni ma joie

absence des oiseaux

certains matins les oiseaux boudent le monde
malgré les cimes nouvelles et la sève
le vent neutre poursuit sa course
mais ce vieux ruisseau impalpable
de l’air fuyant est veuf d’ailes filantes

nos étoiles de jour si bruyantes au coucher
raffut dans les brins ils se pressent
cherchant leur ultime place avant la nuit
les plumes s’arrachent et voilà qu’à l’aube
leurs appels absents m’enlisent au lit

j’attends l’heure où ils vont faire vivre
le ciel à la blancheur de grève
qui n’offre semble-t-il aucun espace libre
aux mille pointes trilles verticales
et je rêve d’eux immobile et tendu

par la fenêtre j’écris au tableau blanc
les vacations qui m’attendent ce jour
et tandis que je songe aux malades gisants
je perçois les aigus des chants revenus
ce n’était pas eux mais moi qui dormais

quittant l’enfance où les draps me tenaient
ce temps où les cris écrasaient leurs gazouillis
trop futiles sans doute à mes tympans cognés
je me lève saisi de reconnaissance
envers ces enfants du présent délivré

L’esquif

J’aimerais revenir sur mon ancre, là où la barque dérivante se pose un jour à jamais. Évoquer l’esquif c’est dire la mort que nul n’esquive… pauvre jeu de mots, comme si le mutisme caché derrière le ‘mot’ annonçait le silence qui me prendra un jour au collet. La barque va de-ci de-là sous les saules qui saluent bien bas jusqu’à effleurer mon corps embarqué sans nul retour, passage cher à Montaigne souriant et lucide. Une voix suggère qu’on n’évoque pas impunément la faux cafardeuse ; qu’on le fasse ou non ne change rien et si l’envie me prend de le faire, toi qui es sans doute immortel dans ton présent, passe ton chemin ou plutôt laisse passer la barque ; sache cependant mon ami que la paix fatale te viendra aussi bien qu’à ma voix. La gorge se serre de songer à bientôt et la gorge se dénoue de goûter ce tantôt où la tiédeur d’avril inonde les yeux et les eaux, elles qui roulent imperturbables sous le premier soleil. Ce petit rien de temps, ce léger de l’instant lesté de ma présence a des silences secrètement entretenus par les mots que je jette comme galets précieux, m’essayant pour sourire aux ricochets menteurs (puisqu’aucune pierre jamais ne flottera de même que toute vie, tu l’as compris, ne se conçoit sans la compagnie-gravité de la mort). Ainsi la barque va-t-elle d’un bord à l’autre ; de la lumière du ciel au gris tranquille de la pierre sur laquelle on grave discret le nom de qui fut vivant et quelques chiffres nets pour dire la seule chose sûre que l’on saura de toi, de moi ; mais là encore ce n’est qu’apparence car les dates relèvent d’une convention qu’ailleurs on peut bien lire autrement. Je ferais mieux de goûter l’autre bord où le soleil donne à plein sur les eaux, miroitements peut-être, apparences encore, mais que le régal des yeux soit notre viatique et si je me lasse, je peux fermer les paupières, oiseaux, clapotis, frissons et parfois cette voix remontent de loin, ma mémoire de toi, ta mémoire de moi, et soudain quelque chose s’ancre en plein midi, verticalité de l’instant où nous cessâmes d’être seuls dans l’esquif. Cela seul demeure.

une chanson

errant dans la nuit des sapins
silence aux lèvres je me pris à chanter
un vieil air plutôt gaillard où l’amour
peu canaille se résumait à un baiser

elle portait un chapeau de paille
et selon la tradition des paroles
refusait naturellement l’offre
si je ne l’épousais pas sur le champ

je m’aperçus dépité combien cet air
était rouillé les paroles pire encore
j’avais beaucoup lu mais ma mémoire
ne me laissait monter que les pires clichés

c’est alors que j’aperçus entre les troncs
un chapeau de paille qui dansait
je pressai le pas vers les prés ouvragés
à l’orée le soleil n’éclairait qu’un vieil épouvantail

berceuse

les cimes se rapprochent
là où tu lis une branche lourde
posée à mi chemin du ciel
où clignent mes yeux tes yeux
cherchant le bouclier d’Orion
hasardeuses constellations

les signes se raccrochent
là où tu vois la brume louche
rosée déjà dans la main du ciel
et la ligne du regard bleuit
l’enfance où nous étions
cahoteuses imprécisions

et tes mines sous le porche
là où luit la lune rouge
oser un plein chant de ciel
tu signes de ton art de nuit
des serments où nous sourions
ah les heureuses inventions

du rêve

mauve

L’ange tend le bras en direction d’un versant (où gît dit-on le tombeau de Brunehaut) : un mauve tout de bois vêtu s’étend à contre-jour sur le dos de la colline ; d’où vient-il ? Il me dit : ce lieu est à peine caressé par le nouveau soleil. Je suis allé y mesurer mes pas : ce n’est que gel et feuilles froissées, les arbres attendent. – Qu’attendent-ils ? – Que la terre basculant davantage sur son axe dépasse suffisamment l’équinoxe de printemps pour que le soleil atteigne le creux du vallon où l’hiver couve encore. Les bourgeons qui se serrent et tremblent encore vont éclater graduellement sous les rayons à venir. Il sera temps pour le mauve de s’effacer devant le vert qui guette, toute tendresse contenue ; la couleur froide se mêlant à l’ocre nouveau dégagera les limbes repliés et c’est alors que le printemps l’emportera sur cette trace d’hiver persistante.

Je pensais qu’il en avait terminé et comme je retournais à mes travaux d’écriture sur la belle saison il murmura comme pour lui-même : il est une cinquième saison entre la nuit et l’éclat où nous allons sans savoir (comme je vole entre ciel et terre). C’est un temps d’avant que nous portons en nous entre le froid bleu et l’ardeur rouge de nos intériorités vives ; quelque part avant la naissance, nous demeurons dans l’attente du soleil, de la pleine saison parlée où la raison se déploie, se déplie, à l’image de ces feuilles en gésine, tassées, mille serrements qui se feront verts, le vert du monde naissant. Ce temps mauve, lui, est en nous, ce bois encore gelé nous dit le silence évité des oiseaux et fui des fleurs, c’est avant la parole, un instant retenu qui rappelle ta page et mes ailes blanches. Ce mauve est nécessaire à l’explosion des voix.

murmures

lorsque l’année a commencé
avec ses lisses lenteurs de glace
j’avoue que songeant à la neige
bouleversante je perdis mes appuis
et comme la terre rigidifiée
le temps me parut aboli et sans suite

la visiteuse couvrant les nappes
de sa longue cape bleu gris
désigna de ses cils l’univers
Vénus et les Pléiades reflétés
sur mon jardinet miroir de poche
et soupirant gaiement désigna l’orient

l’avenir était à l’aube sourde
où je marche guilleret adulte
désormais raccroché au tempo vif
allegro du concert général désarmant
où les fureurs cuivrées des soirs
se préparent tous les jours aux bosquets

tant d’appels de plumes perdues notes
jetées au vent et qu’on caresse distrait
c’est la crête du monde au lissé délicat
crème et brune la plume pèse à la terre
un soupir de visiteuse presque rien
autant que ces décasyllabes bancals

l’abandon de la mesure ce silence
ouvre pourtant un chaos que je tente
d’ordonner à la lumière du grand jour
où je vais solitaire dans la foule espérance
chercher des murmures dynamiques
que la saison distribue ironique

perspective

impeccable déroulement du jour
à peine d’ombre vers midi
le pas ralentit à cause des parfums
sucres et épices venus du nord
portés par le vent horizontal
c’est un visage poudré à neuf
les chemins glissent menus
j’y vois les parements d’un habit
le vert se noircit au fil des heures
les collines vêtues d’églises froides
parlent en toute simplicité d’un temps
d’un temps perdu supplicié oublié
où la ville chantait tandis qu’en bas
les miséreux labouraient crânement
derrière encore se dressent les hauteurs
et là j’avoue que je ne sais plus
confusion des canons et des morts
par centimètre carré tant de casques
puis plus haut encore liseré perdu
un nuage qui respire semble-t-il