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mauve

L’ange tend le bras en direction d’un versant (où gît dit-on le tombeau de Brunehaut) : un mauve tout de bois vêtu s’étend à contre-jour sur le dos de la colline ; d’où vient-il ? Il me dit : ce lieu est à peine caressé par le nouveau soleil. Je suis allé y mesurer mes pas : ce n’est que gel et feuilles froissées, les arbres attendent. – Qu’attendent-ils ? – Que la terre basculant davantage sur son axe dépasse suffisamment l’équinoxe de printemps pour que le soleil atteigne le creux du vallon où l’hiver couve encore. Les bourgeons qui se serrent et tremblent encore vont éclater graduellement sous les rayons à venir. Il sera temps pour le mauve de s’effacer devant le vert qui guette, toute tendresse contenue ; la couleur froide se mêlant à l’ocre nouveau dégagera les limbes repliés et c’est alors que le printemps l’emportera sur cette trace d’hiver persistante.

Je pensais qu’il en avait terminé et comme je retournais à mes travaux d’écriture sur la belle saison il murmura comme pour lui-même : il est une cinquième saison entre la nuit et l’éclat où nous allons sans savoir (comme je vole entre ciel et terre). C’est un temps d’avant que nous portons en nous entre le froid bleu et l’ardeur rouge de nos intériorités vives ; quelque part avant la naissance, nous demeurons dans l’attente du soleil, de la pleine saison parlée où la raison se déploie, se déplie, à l’image de ces feuilles en gésine, tassées, mille serrements qui se feront verts, le vert du monde naissant. Ce temps mauve, lui, est en nous, ce bois encore gelé nous dit le silence évité des oiseaux et fui des fleurs, c’est avant la parole, un instant retenu qui rappelle ta page et mes ailes blanches. Ce mauve est nécessaire à l’explosion des voix.

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murmures

lorsque l’année a commencé
avec ses lisses lenteurs de glace
j’avoue que songeant à la neige
bouleversante je perdis mes appuis
et comme la terre rigidifiée
le temps me parut aboli et sans suite

la visiteuse couvrant les nappes
de sa longue cape bleu gris
désigna de ses cils l’univers
Vénus et les Pléiades reflétés
sur mon jardinet miroir de poche
et soupirant gaiement désigna l’orient

l’avenir était à l’aube sourde
où je marche guilleret adulte
désormais raccroché au tempo vif
allegro du concert général désarmant
où les fureurs cuivrées des soirs
se préparent tous les jours aux bosquets

tant d’appels de plumes perdues notes
jetées au vent et qu’on caresse distrait
c’est la crête du monde au lissé délicat
crème et brune la plume pèse à la terre
un soupir de visiteuse presque rien
autant que ces décasyllabes bancals

l’abandon de la mesure ce silence
ouvre pourtant un chaos que je tente
d’ordonner à la lumière du grand jour
où je vais solitaire dans la foule espérance
chercher des murmures dynamiques
que la saison distribue ironique

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perspective

impeccable déroulement du jour
à peine d’ombre vers midi
le pas ralentit à cause des parfums
sucres et épices venus du nord
portés par le vent horizontal
c’est un visage poudré à neuf
les chemins glissent menus
j’y vois les parements d’un habit
le vert se noircit au fil des heures
les collines vêtues d’églises froides
parlent en toute simplicité d’un temps
d’un temps perdu supplicié oublié
où la ville chantait tandis qu’en bas
les miséreux labouraient crânement
derrière encore se dressent les hauteurs
et là j’avoue que je ne sais plus
confusion des canons et des morts
par centimètre carré tant de casques
puis plus haut encore liseré perdu
un nuage qui respire semble-t-il

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Reverdie

… tellement fin et saoul que j’ose à peine poser mes pieds sur le champ dont chaque brin d’ivraie témoigne du chemin peu frayé à la verticalité dynamique et dont l’aspiration au ciel laisse à la fois admiratif et hanté de stupeur. J’ai peur de blesser. J’entends bien que c’est la loi de la vie, j’entends bien que l’on doit vivre et donc marcher, écraser, détruire ce que la sève s’évertue à lancer au plus droit, fierté fiévreuse, ouvertures d’une audace délirante, où un vert translucide domine au point de virer au gris lorsqu’un nuage avance rappelant la longue peine gravée au ciel des ramilles croisées sombres, c’était à quelques semaines d’ici, quelques jours. Le fracas de ces craquements d’écorces par millions, je l’écoute, tentant de ralentir au maximum ce temps qui trépasse à chaque pas de jour comme de nuit ; autant essayer de stopper la machine ronde, car ces innombrables élancements ne cessent d’être aspirés vers le ciel où je crois bien qu’ils nicheraient volontiers pour faire de la terre un paradis, ce lieu dangereux où les épousailles du bleu et du blé feraient mourir la sève et le temps, si bien que ( perdu dans l’habillement des halliers craquant de leurs coutures si utiles lors du voyage d’hiver et auxquels les pépiements en cascade restituent seuls un équivalent sonore) je me contente d’observer, désirs suspendus. Mais par un retour où je m’arrache à cette fascination, je constate que c’est à un nid que je songe, à un lieu où je serais suspendu entre le ciel et la terre – l’ange sourit -, lieu du temps lui aussi suspendu, cet à peu près silencieux où pour écrire on se retire du monde débordant d’allégresse. Durant cet exil, la visiteuse laisse tranquillement sonner ses pas sur l’humus ; je l’interroge du regard mais les froissements de sa bure étonnamment riche m’interpellent: qu’importe ton pas qui écrase et ta peur de blesser, qu’importe ton retrait, n’est-ce pas justement ce remuement universel qui te pousse à laisser monter tes chansonnettes artisanales, et n’es-tu pas tout compte fait partie intégrante de cette croissance effrénée lorsque tu en décris le décours ? – Je suis à la fois dedans et dehors, d’où le malaise. – Non, dit-elle, tu es entièrement immergé dans la saison. Interroge ton corps, il te le dira mieux que mes froissements murmurés.

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la petite au printemps

ce miracle au visage poupin
épouse à merveille le déploiement
des feuilles qui guettaient rouge
au creux des sèves endormies

et lorsque la petite aux mains
de marionnette éloquente
vacille de tendresse l’accueil
du matin déplie tous ses pétales

sous le vent un peu frisquet
le souffle de petite s’arrête
ses pupilles cœur visible battent
au ras des joues du monde

elle appelle contre les volets
qui grincent et crient à neuf
accueillant dans l’air les arias
roulées des tourterelles graves

sa peau invite la douceur
et c’est du fond du corps
que nos lèvres insuffisantes
touchent son cou de satin

aux frissons trop hâtifs des bises
glissées entre les branches nues
elle répond par la demande
farouche d’une pression des bras

du sérieux à l’éclat son humeur
traverse des univers successifs
c’était un soleil et le ciel s’aigrit
dans le même soupir esquissé

les ramages de la belle saison
sont lancés sans partage
et ses sourires creusent au large
des babils qui hantent les années

http://jepeinslepassage.lenep.com/jepeinslepassage/2010/01/26/le-sommeil-de-petite/

http://jepeinslepassage.lenep.com/jepeinslepassage/2009/12/28/la-petite/

Un seul commentaire

deux temps

l’ange parfois embouche la trompe de génie
l’air en est sombre de gravité solide
sons exemplaires qu’il pleuve qu’il vente
leur marche harmonique assure
que les fruits seront et les cols des cygnes
approuvent en écartant les branches des saules
qui se mirent dans le lac
ce chant tranquille de l’avril approchant
éveille les vrilles des chèvrefeuilles en fièvre
qui partent sans fléchir vers des hauteurs délicates
leur gris vert s’égare sur les chanterelles inouïes
d’un art heureux

comment garderai-je ces jeux sans nombre
lorsque la bouche de novembre vide
exercera ses gels et ses jours descendant
sur les fausses notes ces injures
que la nuit rythme et quand des vols de corbeaux
s’abattront en criant sur les friches appauvries
qui gisent sans reflet
quelle parole restera-t-il à ce mois lent
j’invoquerai les pailles et les grains
qui s’entassent en glissant sur le pavé des granges
où le gris des froids remonte de la terre
pour nous fonder

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mystère

comme à l’ami on tend la main
le pardon que l’on donne
est une parole si légère
si fugitive dans l’avancée des rues
que je m’étonne de ma voix
distraite alors que c’est la même à la vie
ou à ce chant montant ici
dans le secret souci de l’œuvre

ainsi s’échangent des voix
pour presque rien un peu moins qu’un texte
ce croisement de fils usés
où l’autre pourtant est visé vers la venue
d’une réponse au son du pas
ma chance est au silence je le sais bien
et le chant qui nous lie
est lui aussi étonnant acte de foi

toujours à la fin le pas
cette preuve que je suis et serai
et même s’il est passé
il fut aussi n’en déplaise aux amoureux
qui se croient seuls
car ce qui fait la beauté des avenues
c’est ce mystère
où je me trouve quand je me perds avec toi

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refrain

     poser la main sur le bras de l’aimé
pour attirer son attention vers le bleu
sans dire un mot est
une affirmation mélodique
où le seul devient deux
et s’extrait de la gangue
où la vie pour soi me retenait

     poser le pied sur la terre en éveil
pour éprouver son avancée
sans penser à rien est
un miracle qui me grandit
où loin de marcher sur les eaux
je sors de mon unique corps
où le silence me retenait

     poser la tête sur l’oreiller frais
pour songer à l’ami lointain
sans penser à soi est
un écoulement dans le temps
où ma solitude se dissout
et je m’endors loin du souci
où la peur inutile me tenait

     poser le vase de fleurs sur la table
pour faire entrer la fraîcheur
sans autre pensée qu’un bonjour est
une sacralisation de cet espace
où je vivotais mes habitudes
et voilà le monde changé
où des battements vains s’attardaient

     poser une question à l’aube
pour dissoudre l’absence dans l’azur
sans pour autant s’attrister est
un chant neuf de ma voix
où la bouche séchait rauque
et l’ange fait vibrer l’air
où la poussière le retenait

     poser son corps au fauteuil
pour apaiser le désordre
sans oublier les secondes jolies est
la seule manière d’écrire
ou de rêver un monde juste
et je cueille les violettes malignes
où la grave espérance attendait

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bonjour

         l’air envoie un signe
du lieu où il vente lâchant les hirondelles
tenues dans le poing de la chaleur là-bas
les revoilà obliques ou filant sous les pluies
au ras de nos demeures ouvertes au silence

          caresses de l’air neuf
elles s’appuient sur sa transparence fluide
passantes distraites cherchant parfums
de feuilles vert cru boutons éclatés
mérite et récompense du voyage abouti

          creusant l’espace
de leurs exercices acrobatiques et sûrs
la peine qu’elles prirent à revenir
s’efface en souplesse sur les saules
qui bordent le jardin au bonjour très naïf

          puis s’installent
vérifiant l’appui de leurs pattes pliées
calées sur les branches épargnées du vent
nous avons vu l’hiver je peux le raconter
mais que vaut ma légère parole votre venue

          est un salut poli
par les milliers de kilomètres lourds
chères figures pointues et vêtues de futur
vos cris lancés dans la lumière de l’aube
anticipent les creux mélodieux des nids

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écriture

que d’abord s’établisse un silence

où rien d’autre ne perce que le chant
toujours tu de la présence de l’autre
               en moi
mon ange cliché puisque je suis entre deux
puisque le texte entre ciel vide et terre bousculée
              se glisse

parfum épicé de troènes en friche
               la vérité
ne monte que sous la surprise du dehors
ce que tu sens est à toi-même une invite
               secrète
à boire les rivières je me lie à la source
et mes gorgées deviennent cette phrase mesure
               qui naît

et qui donne à mes pas la grande allure
               de la joie
le fluide de la visiteuse prépare
l’avance sereine des mots que je me dois
               d’écrire
et la présence se dresse libérée de moi
face à l’horizon du temps qui nous est accordé

en moi se glisse la vérité secrète qui naît de la joie d’écrire

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