Archives de la categorie Poèmes

Chorale de nuit

Au plus profond de mon sommeil, cher ange, j’entends ton battement d’ailes dans la nuit et je vois l’encre violette des espaces ponctués où rien d’autre ne se meut que le lent glissement des astres autour de Polaris; pourtant un autre rêve s’agrège autour de formes que les étoiles suggèrent; ce ne sont pas les constellations du planisphère mais un arrangement différent que le souffle de tes ailes conduit pour dessiner des visages possibles: de simples vivants croisés au hasard dans la foule, des êtres chers que je n’ai pas vus depuis longtemps ou qui sont morts sans que j’aie pu leur adresser un dernier signe – une simple pression de main eût peut-être suffi – enfin des boucles de cheveux, des voix que je reconnais comme celles de mes enfants auxquelles se mêlent les appels pressants de mes petits-enfants, et ces visages et ces voix je le sens demandent qu’un chef de chœur se place loin d’eux mais pas trop pour prendre la tête de l’ensemble afin de les faire chanter contre la nuit qui donne le rythme; coulent alors des ruisseaux de notes chantées en langues inconnues, des dynamismes fugués en majeur s’élancent en vagues plus violentes à mesure que le chant avance, des arbres agitent derrière eux leurs cimes sous le vent de nord-est, celui qui promet belle traversée aux enfants d’aujourd’hui, et richesses de rencontres ; un doute me prend à cause de la tendresse que mon dos recueille à foison et je m’interroge : serait-ce, jolie absurdité, le soleil qui brille dans la nuit ?.. et tout en dirigeant la chorale puissante qui me suit et tomberait – je le sais – dans le vide des espaces si je cessais de battre la mesure, je me retourne, jette un long regard vers toi, cher ange, si beau, image d’un monde jadis vivable où tendresse et harmonie auraient régné, mais tu fais alors d’un coup tout disparaître, toi-même t’estompe dans un dernier souffle tiède et c’est ainsi que je m’éveille avec à l’esprit l’impérieux besoin d’écrire pour tenter de retrouver le chant choral de ces présences qui furent, sont et seront.

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La leçon de mai

Quelle visiteuse a ainsi changé de fond en comble arbres et pays ? La métamorphose se poursuit si bien que je ne suis plus très sûr si c’était bien le rameau maigrelet dont la faiblesse m’inquiéta cet hiver ; le voici lourd d’éclats rouges, mélancolie stupéfiante des heures fastes où je me dis : voilà ce que tu attendais depuis si longtemps et les toits souriant de tout leur miroir approuvent le chant de leurs plis neufs, découpant sur l’azur (qui s’étire au maximum des horizons) de franches tailles au couteau de lumière. Je dis mélancolie parce que le but est proche, tristesse à nue de la splendeur où chaque brin d’ivraie est une verticale parfaite, bouquets d’herbes et bosquets solidement installés tandis que là-bas les trains grincent dans le vide et que mes contemporains soupèsent vers le soir gains et pertes dans des bureaux climatisés.
Je me demande ce qu’est ce temps qui vibre sur lui-même, alors qu’à l’écoute des chemins de traverse maigres et crevés, je vois que cela croît et continue de croître tout en souplesse. Qu’ai-je à mélancoliser sur le cru du temps ? Es-tu vraiment certain d’être à l’heure de la belle saison ? Je crois que c’est la saturation, le toujours trop de vert qui vire argent puis gris ; parfois, sur fond de sapin, la surprenante bleue vient en robe s’étaler jusqu’à l’orée des blés prenants qui couvent déjà leurs épis, surveillés de près par les coquelicots aux appels pressants ; les coquelicots… leur grâce trop puissante poussait autrefois aux attaques meurtrières, la guerre était au printemps, mais ce n’est plus de mise, et l’on songe à Monet, à mon cœur qui ne bat que pour la saison, le sang est un peu vif et le corps qui suit s’abandonne à la cueillette frivole (au lieu de mourir les armes à la main), comme s’il fallait prendre en charge ces débordements et en alléger la terre un peu folle.
Quand j’observe le ciel déclinant, j’entends des voix éraillées qui déplorent sa vacuité ; mais ne fut-il pas toujours vide ? Le fuite des dieux est notre chance, je n’ai aucun goût au regret, nous allons le remplir , il n’y a vraiment pas là de quoi fouetter un chat, et notre époque est si douce en nos contrées qu’il y a beau temps qu’on ne fouette plus les chats en toute bonne conscience ; tu vois, ce n’est pas un hasard si les dieux viennent refaire un tour, ce miracle de mai, cette mélancolie insinuée, l’absence, le silence, le vide, c’est le revers du trop plein, tu ne t’appuies sur rien et observes avec étonnement la croissance, sans pouvoir répondre au pourquoi. Mais pourquoi y aurait-il un parce que ? L’ébouriffante nature est sans question, elle n’est que réponse, et c’est toi-même qui y dépose le voile funèbre de l’interrogation creuse. Vivre, écrire, c’est chanter la belle et l’aimer comme telle.

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parler

la mine qui creuse ces paroles
n’est en rien cavalière
ni emphatique
elle essaie avec calme et joie
de repousser le temps
sur les marges
et rien ne me plaît tant cher ange
que cette lutte discrète
pour l’emplir
car la liberté grande qui m’anime
pourrait bien me perdre
dans son désert
chaque pas que je fais en progrès
alimente l’envie de parler
plus encore
cher ange perdu au printemps
je te retrouve entouré
de parfums
puisque tu es là souhaite-moi
parole et bon vent
le chant à venir
la mesure et la loi que je porte
sont garants que ce temps
passé à écrire
sont en ta compagnie la lumière
issue de solitude
bienheureuse
pousse avec moi de tes ailes le blanc
qui à chaque pas
me fait trébucher
ajoute à mes efforts concentrés
l’énergie favorable
à ma main
la vie est là aussi au bout du style
qui creuse et impose
une parole

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marelle

le silence emplit la cour
je marche sur le gravier
pendant que des corbeaux
froids s’abattent aux confins
des parois de béton
et l’on entend la voix
de craie des maîtres gris
qui crisse de savoir sec

l’appel de quelque chose
d’autre marque sautée
cascade dans ma cervelle
les univers se troublent
je rêve de fondre sur place
comme on se jette à la rivière
l’amour n’ouvre sur le tangible
que quand on joue à la marelle

ciel et terre sur l’asphalte
éveillent un rêve stimulant
galets et danses habiles
animent de vrais faux-pas
où l’on joue sur le langage
des avenirs d’acier trempé
et les voix enfin chantonnent
des issues contre l’abandon

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parfums

aller au bois c’est fouler des parfums
je sais bien les nuances mais l’œil est écart
alors que le miel poivré des chèvrefeuilles
rend grâce à notre corps qu’il embaume
impalpable comme le temps mais plus proche

le pas le sait avant que je le veuille
et le gris des halliers ne vaut pas la fragrance
alors que le ciel moiré s’ouvre entre les feuilles
il est une trace qu’on inspire sous le dôme
sur la table du vent où l’on progresse

vivre au bas du vallon d’une avance mouillée
que rien ne gâte est une danse de la peau
alors que le fiel des soirées où seul sur le seuil
je songe sur la place qui dort sous les aulnes
déjà faible souvenir auquel je m’accroche

il n’est de foi qu’à la houle sans fin
et rien ne pense que les odeurs rares
alors que l’appel soigné du bouvreuil
lève un silence encore face à la somme
incalculable des ententes qui s’approchent

la loi des roulements qu’on cueille
au creux des mains vient et repart
alors qu’elle et lui s’empoignent dans l’accueil
franches présences où dans la nuit se frôlent
des doigts amples au vent des porches

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instants

l’éclat crème de la croisée close
suggère un chant si banal et droit
que la tension de la peau qui me tenait
s’efface laissant place à des pas
ponctuant les secondes velours et joie

plus de glas même au loisir ouvert
où j’erre passant le chenal du jour
voici que l’action découvre le beau et que naît
sur cette place un sens que je n’attendais pas
situant ma ronde du jour dans la loi

le la du thème se défroisse et j’ose
penser que la terre s’installe à son tour
dans la révolution du beau là sur la haie
où la glace mordait avant que le froid
et l’an fondent pour s’enfouir ici ou là

l’aplat des ciels se creuse et pose
sur l’air un franc et calme émoi
où la passion très tôt renaît au vrai
grâce aux instants où l’on s’embrasse en joie
remuant les atours du bout des doigts

l’éclat des mêmes pensées roses
allège le temps souvent pâle et froid
si bien que la maison des os qu’enchaînait
l’acide des ans se tasse et se tait loin de moi
n’inquiétant plus ni ce jour ni ma joie

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absence des oiseaux

certains matins les oiseaux boudent le monde
malgré les cimes nouvelles et la sève
le vent neutre poursuit sa course
mais ce vieux ruisseau impalpable
de l’air fuyant est veuf d’ailes filantes

nos étoiles de jour si bruyantes au coucher
raffut dans les brins ils se pressent
cherchant leur ultime place avant la nuit
les plumes s’arrachent et voilà qu’à l’aube
leurs appels absents m’enlisent au lit

j’attends l’heure où ils vont faire vivre
le ciel à la blancheur de grève
qui n’offre semble-t-il aucun espace libre
aux mille pointes trilles verticales
et je rêve d’eux immobile et tendu

par la fenêtre j’écris au tableau blanc
les vacations qui m’attendent ce jour
et tandis que je songe aux malades gisants
je perçois les aigus des chants revenus
ce n’était pas eux mais moi qui dormais

quittant l’enfance où les draps me tenaient
ce temps où les cris écrasaient leurs gazouillis
trop futiles sans doute à mes tympans cognés
je me lève saisi de reconnaissance
envers ces enfants du présent délivré

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L’esquif

J’aimerais revenir sur mon ancre, là où la barque dérivante se pose un jour à jamais. Évoquer l’esquif c’est dire la mort que nul n’esquive… pauvre jeu de mots, comme si le mutisme caché derrière le ‘mot’ annonçait le silence qui me prendra un jour au collet. La barque va de-ci de-là sous les saules qui saluent bien bas jusqu’à effleurer mon corps embarqué sans nul retour, passage cher à Montaigne souriant et lucide. Une voix suggère qu’on n’évoque pas impunément la faux cafardeuse ; qu’on le fasse ou non ne change rien et si l’envie me prend de le faire, toi qui es sans doute immortel dans ton présent, passe ton chemin ou plutôt laisse passer la barque ; sache cependant mon ami que la paix fatale te viendra aussi bien qu’à ma voix. La gorge se serre de songer à bientôt et la gorge se dénoue de goûter ce tantôt où la tiédeur d’avril inonde les yeux et les eaux, elles qui roulent imperturbables sous le premier soleil. Ce petit rien de temps, ce léger de l’instant lesté de ma présence a des silences secrètement entretenus par les mots que je jette comme galets précieux, m’essayant pour sourire aux ricochets menteurs (puisqu’aucune pierre jamais ne flottera de même que toute vie, tu l’as compris, ne se conçoit sans la compagnie-gravité de la mort). Ainsi la barque va-t-elle d’un bord à l’autre ; de la lumière du ciel au gris tranquille de la pierre sur laquelle on grave discret le nom de qui fut vivant et quelques chiffres nets pour dire la seule chose sûre que l’on saura de toi, de moi ; mais là encore ce n’est qu’apparence car les dates relèvent d’une convention qu’ailleurs on peut bien lire autrement. Je ferais mieux de goûter l’autre bord où le soleil donne à plein sur les eaux, miroitements peut-être, apparences encore, mais que le régal des yeux soit notre viatique et si je me lasse, je peux fermer les paupières, oiseaux, clapotis, frissons et parfois cette voix remontent de loin, ma mémoire de toi, ta mémoire de moi, et soudain quelque chose s’ancre en plein midi, verticalité de l’instant où nous cessâmes d’être seuls dans l’esquif. Cela seul demeure.

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une chanson

errant dans la nuit des sapins
silence aux lèvres je me pris à chanter
un vieil air plutôt gaillard où l’amour
peu canaille se résumait à un baiser

elle portait un chapeau de paille
et selon la tradition des paroles
refusait naturellement l’offre
si je ne l’épousais pas sur le champ

je m’aperçus dépité combien cet air
était rouillé les paroles pire encore
j’avais beaucoup lu mais ma mémoire
ne me laissait monter que les pires clichés

c’est alors que j’aperçus entre les troncs
un chapeau de paille qui dansait
je pressai le pas vers les prés ouvragés
à l’orée le soleil n’éclairait qu’un vieil épouvantail

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berceuse

les cimes se rapprochent
là où tu lis une branche lourde
posée à mi chemin du ciel
où clignent mes yeux tes yeux
cherchant le bouclier d’Orion
hasardeuses constellations

les signes se raccrochent
là où tu vois la brume louche
rosée déjà dans la main du ciel
et la ligne du regard bleuit
l’enfance où nous étions
cahoteuses imprécisions

et tes mines sous le porche
là où luit la lune rouge
oser un plein chant de ciel
tu signes de ton art de nuit
des serments où nous sourions
ah les heureuses inventions

du rêve

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