Archives de la categorie Poèmes

éveil

          pousser la porte
qui grince en ouvrant sur le soleil
          très antique explosion
d’une journée neuve juste froide
          comme il faut
le saut du seuil est un accueil
          salut des perce-neiges
qui têtes courbées en abat-jours
          se déplient sous l’air cru
et persistent modestes malgré le gel de nuit

          regarde vers le ciel
crie l’ange à mes yeux endormis
          encore collés des rêves
je revois l’ocre thé puis le pain
          remâché distraitement
tant j’étais attentif aux appels des moineaux
          regarde reprend-t-il
toits cimes sapins et cathédrale
          tout est repeint de bleu
les blés s’allument aux ornières

du bout des pas le temps de vivre est décompté
          c’est la vieille loi
soufflée par la visiteuse qui claque la porte

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Approche de la visiteuse

          Si je la nomme mystérieuse, c’est qu’elle nous est proche, sa voix rare n’est pas faite pour éclaircir sa fine obscurité, je la sens toujours là et si l’ange parfois avec son ironie particulière croise son chemin et tente de freiner son avance, elle l’écarte en souriant d’un petit mouvement de main et lui, d’habitude obstiné et drôle dans sa fraîcheur céleste, se dérobe d’un coup d’aile, modeste frisson d’effacement. Il le fait d’autant plus volontiers qu’il sait qu’elle n’a aucune part dans ses agissements, lorsque l’aube et le couchant s’embrasent ou que le soleil nous fait cortège avec ses rires et prolixes survenues entre deux nuages : ce n’est pas du domaine de la visiteuse, et quand elle le chasse ainsi du bout des doigts, elle lui signifie qu’elle est venue non pour enchanter directement le jour mais pour affirmer au présent le perpétuel passage; voici plus précisément ce qu’elle lui murmure de sa voix insistante ; « Je ne te suis pas dans tes jeux de feu follet, j’étais là bien avant et si tu ne me connaissais pas, c’est que tu n’avais pas le regard suffisamment affûté. Maintenant, tu sais. Oui, tout est passage, et même l’instant où je le dis. Reste, cher ange, que je t’aime et ce n’est pas que passage. »
          Je reproduis ici quelques mots saisis (et répétés par l’ange) au hasard de son bref dialogue avec elle ; il me semble, à y réfléchir, que ces propos ne s’adressaient pas uniquement à l’ange, mais aussi un peu à moi, toujours en quête d’un point fixe qu’à défaut d’un autre mot je nomme écriture. Aimer, écrire, c’est tout un.

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Approche de la visiteuse (1/2)

          À force de chanter, le bel ange aux boucles bleu nuit a su m’accompagner à travers les saisons blondes et brunes, il m’a porté au sommeil en plein hiver, mélodies de pluie, symphonies de neige soufflées par les lames du vent issues de l’ombre, puis insensiblement les brumes et voiles du crépuscule se sont trouvés au bord du silence en un ensemble discret que le soleil naissant a regroupé pour faire surgir une figure neuve, accueillante et douce, visage ocre, mantille souple, la visiteuse.
          Elle ne remplace pas l’ange – qui peut rivaliser avec lui en joie et en beauté ? – elle forme de l’ange heureux et impromptu la représentation large, terrestre et bienveillante. Elle a troqué le primesaut salvateur de mon double aérien pour une autre venue bien à nous, là où les feuilles de la saison dernière figurent son avance complexe parce que droite et peu causante. La voyant, j’éprouve un léger recul, sans doute à cause du froissement des voiles et de la marche régulière des pas qui saluent le sol plus qu’ils ne pèsent.
          Elle s’est imposée sans que je le veuille – je l’ai déjà murmuré – et contrairement à l’ange fureteur elle se moque bien de mes textes, étant à elle seule la prose du monde tel qu’il va avec ses corvées, ses petites joies et son austère splendeur de mythe élégant ; elle est la veille, le jour et le lendemain, milieu du temps comme l’ange est milieu de l’espace et je la vois, immanence gracieuse, remettre constamment en place ses multiples dentelles hésitantes, elle qui justement est si sûre d’elle depuis qu’elle a surgi du fond des terres qui se couvrent un peu plus chaque jour du premier vert.

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Bientôt

Le silence se déploie autour des premiers chants et ce faisant, se creuse vers l’arrière, prend son élan depuis l’intérieur de nos corps jusqu’au plus blanc des ciels où tout remonte doucement entre les gels les jours et les errances d’un soleil cru qui avec l’aide du noroît illumine les visages emmitouflés dans la laine des bonnets et la bure lourde des manteaux qu’on serre contre le col. La voix enrouée des mésanges, longtemps bloquées au creux des arbres, remonte timide, charmes de mars blême où la visiteuse de son voile impeccable (on le voit bien aux nébuleux couchants mauves) retient de la main les secrets de l’éclatement des boutons enfiévrés, comprimés, qui n’attendent que sa voix.
Aux articulations, le sang, les nerfs commencent un petit jeu d’impatience pour l’instant presque imperceptible, et les pas n’osent pas, même si déliés de la pétrification des glaces, ils pourraient arpenter les chemins de traverses où l’on aperçoit les labours étincelants des énormes moissons promesses. Dans le lointain, on entend les appels des bûcherons, les grondements ferraillés des tronçonneuses thermiques enrageant contre les aubiers qui lancent leur baroud d’honneur ; des hommes s’encouragent à coups de merlins tranchant transversalement les bûches qui feront la joie des noëls à venir. Le monde se prépare des jours de fête. Lorsque la visiteuse au sourire vif ouvrira les mains, lâchant les graines sous le chaud des sols, les musiques vertueuses feront de la terre un velours de fraîcheur.

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Un mot d’enfant.

L’autre soir, notre petit- fils de trois ans et quatre mois me confie:

Je voudrais bien dormir sous les étoiles, parce que comme ça je pourrais voir mes rêves.

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inspiration

 et lorsque le silence t’embarque
souviens-toi des ciels aux nuits lointaines
où tu arrangeais les étoiles de l’index
et de la terre aux tremblements violets
où tu cueillais des jacinthes sauvages

 et lorsque l’absence t’embarrasse
souviens-toi des rires des visages délices
où tu dessinais des espoirs de retour
et de tes pas sur le pavement marbré
où tu avançais vers l’orient encensé

 et lorsque la parole t’accapare
souviens-toi des nuits solitaires
où tu attendais des flots de poésie
et de ces marches à pas comptés
où tu scandais le chant espéré

 et lorsque l’ange précis t’attend
souviens-toi des heures et jours secs
où il ne consentait pas à paraître
et de ta peau défaite brûlante
où s’ébattaient en vain les impatiences

 et lorsque le souriant t’emporte
souviens-toi des foules de paroles
où dort l’essentiel des textes à venir
et de l’énergie affolante souple
où tu puises la joie naturelle du chant

 ta chance

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tempête

ce suffisant grondement des nuées
dicte ses rigueurs au monde soufflé
et l’ange un peu troublé mais ferme
se réfugie sous la gouttière qui claque
j’agite la main par la croisée
lui fais signe en riant aux éclats

- impossible dit-il je n’entrerai pas
dans l’enclos de tes murs sages
je surveille cette folie solennelle
il y a péril je me dois d’être là
les anges chérissent les dangers
et protègent les jardins des ravages

souviens-toi de ton enfance bousculée
j’étais là déjà à tes côtés
gardant sous mes ailes la chaleur
et la voix de ta survie plus que précaire
tes rêves sont nés de mon aube présence
le beau dans la tempête est tellement exposé

- mes tympans cher ange ont de ce temps
agité tumultueux gardé l’espérance
d’une parole en plein jour oh les mots
c’était toi c’était toi je le savais
et la tempête d’hier ou d’aujourd’hui
me fait sourire dans son vain remuement

- ces souffles dit-il sont des redoublements
du temps qui passe en frisson sur la peau
tu peux rire de ces heurts froissements
tu résides dans une forteresse élaborée
où les amours et la mesure te protègent
contre les fous errements de nos songes

ta chance

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La visiteuse

J’ai laissé derrière moi tout un monde hanté de chants et de marches solitaires, la foule des regards et la terre à étreindre, il n’en faut guère davantage pour peupler une vie et la réclusion nécessaire pour tracer ligne à ligne rêveries, discours, brefs dialogues m’enchante seul. Le temps à vivre dans le temps n’est plus. Je me vois foulant les hauteurs hors la vie, attentif au moindre bruit, pas encore las d’abolir la distance où je vois tout ce qui palpite et le reste, astres, pluies, plumes, sourires, fuites des oiseaux, portes qu’on referme sur mes pas, sourires encore. J’entends une voix. Elle me dit : « La jeunesse n’est plus, à quoi bon revenir dans le temps, ordonne à ta guise des refrains et des pages, des dialogues fictifs où rien n’est inventé car les mots que tu traces ont été dits ailleurs par des bouches vivantes auxquelles tu arraches les paroles une à une dans ta mémoire trouble. » Je m’approche, tends la main pour la toucher, elle se dérobe en riant. Elle dit : « Je suis venue pour le murmure, pas pour la vraie vie, je suis la visiteuse des prairies en friches où les mots les choses gisent en vrac, j’éveille à loisir les enfants qui s’en vont vers les barques et tu es de ceux-là ; je te fais faire le tour du propriétaire de ce pays derrière toi qui te tient au présent, pour écrire à la mesure grave de ton pas encore vif, mais n’espère pas, malgré l’énergie qui te porte, revenir dans le frais des ombrages du temps, car les saisons auront beau s’avancer, tu pourras bien, armé d’expériences écrites, en être leur seul scribe fidèle, tu n’auras plus le goût des fruits frais et des fraises sauvages sur tes lèvres. » « Mais je veux te revoir à loisir, visiteuse mystère, n’échappe pas à mes bras qui te cherchent, où irais-je en effet quand reviendra l’hiver etc. » Elle dit : « C’est joué, cher vieux jeune homme, inutile de le faire au pathétique, tu sais parfaitement à quoi t’en tenir et si tu as encore des doutes, regarde-toi au miroir et décris franchement ce que tu vois. » « Nous nous reverrons ? » Elle dit : « Je suis là tous les jours à ton chevet et t’accompagnerai vers la barque en souriant quand l’heure viendra. Tu le sais bien, tu fais semblant de ne pas me connaître, mais je suis l’autre nom de l’ange ; nous habitons ces hauteurs ensemble, allez, ta quiétude heureuse vaut un accord… laisse le silence provoquer mon éveil et le tien. »

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le retour limité

          usées les amours
viennent refaire leur tour dans ma mémoire
on les croyait risibles voici ma voix qui tremble
j’aperçois la main qui a dû m’appartenir
et qui saisit le trouble battement de l’autre

          froissés les atours
font des crissements singuliers dans les aubes
on n’y croyait plus et la nuit est venue douce
je perçois des murmures aux alizés rouges
et le sable et l’océan crépitant aux oreilles

          brassés les toujours
dans la suite de nuits aux étoiles si nettes
on croyait à l’éternité des étreintes des couples
je vois bien que c’est vrai le printemps
fait retour même bleu semblable reverdie

          brisés les séjours
dans l’horizon vertueux des jours infinis
on ne croit plus à cet avant oui tout ce temps
j’entends bien que l’espérance est courte
et que lourde est la peine de la rupture finale

          désarmés les bonjours
que l’on nous annonçait au tournant des saisons
je crois amis que j’apprends à vivre en vérité
alors que j’entends sonner le glas bleu des bonsoirs
battement de mon pouls palpitant vers son but

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le fil du temps

     nous avons fait nos nids avec du rêve
dans les halliers miroitants
     j’ai sous les pas l’humus de notre terre
jonché de feuilles ridées
     j’entends le frissonnement du vent
sur les rameaux rouge déjà
     ils s’agitent en mille bras crucifiés
et les troncs vibrent des chaînes
     qui les menacent chaque jour davantage
d’un écroulement brusque
     le jour de la raison a conquis
tout ce temps nos espaces

      métropoles fragiles voies monocordes
où l’on passe le temps à rouler
     les flaques nous regardent vieillir
sans autre avenir que l’asphalte
     filons vite de station en station
pour faire semblant de vivre
     l’amitié n’a plus cours sur les boulevards
l’air boit des pétroles glauques
     une poignée de main est rareté chaude
et ma vie bousculée se retire
     j’aimais bien les cimes et les grottes
pures de toute touche humaine

     le grouillement des ailes et des pépiements
ne se perçoit plus guère
     ils continuent pourtant à nicher imperturbables
sur les croisements de branches
     attentifs à bâtir brin par brin des abris
que la bise ne perce pas
     peut-être n’allons-nous plus toucher terre
navires engoudronnés de vie
     où l’on se croise nombreux c’est vrai
sur l’océan où la parole se perd
     il est des cafouillages graves énormes
que l’on perçoit à peine

     la langue vieille ficelée au palais
n’embrasse plus les mots
     il reste sur les ponts parfois des évidences
horizons très ouverts des canaux bleus
     ma main s’avance vers le ciel encanaillé
des blancs fuselages décevants
     amis qui viendrez n’en veuillez pas à nos efforts
nous avons tenté de garder la parole
     contre la vitesse exponentielle de nos calculs
les mots ne pouvaient rien
     des milliards nous avaient précédés avec
leurs raisons leurs avions leurs prisons

     bêtement nous n’avons fait que suivre
confort et amour en visée
     nous étions pauvres en esprit en souffle
la raison a balayé la nuit
     les calendriers se sont bousculés crus
dépouillés de notre mémoire
     les éoliennes glissées en place des moulins
brassent leurs doigts dans le vide
     c’est nos vies que nous voulions meilleures
nous n’aurons pas démérité
     le vent emporte les lois tacites les amis
nous sommes les enfants du meurtre

      l’assassinat européen nous fut en héritage
comment alors nouer des amitiés
     c’est pourquoi je reviens souvent vers la sente
qui monte vers le site ancien
     au milieu des noisetiers encore en gésine
j’entends l’appel du passé
     j’en reprends les paroles oubliées déliées
et je renoue le fil du temps
     ma peine est enviable avec ses pas lents
épuisement du corps à mi-pente
     d’autres nids du rêve demeurent possibles
mais sur les mots pèsent les morts

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