Archives pour la catégorie Poèmes

Confidences (déc.17)

Des cris des cris des cris

La haine aux cordes aux voyelles

Tu vas revenir gros d’habitudes détestables

Cracher boire fumer vitupérer les femmes

Une éducation européenne

Ensanglantée misérable

Tous les chemins mènent à l’erreur

C’est pitié

Les boyaux arpentés

Qui devaient être la voie royale vers la vertu

Cette antique graisse qui fit Rome

 

Et voici ton squelette ami mâchoire ouverte

Je me souviens de nos chuchotis hachés

Dans la tranchée

Des liquides rouges basculés dans la gorge

Verse encore

Jeunesse ivresse

Qui contera désormais les aveux de ta femme

Vos fols souhaits d’étreintes entre les draps

Je me souviens des cheveux de ta dame

Des tics de langage de ta belle

De ses rires pointus imités sous les balles

De celle qui allait t’épouser te disant

–  Je revois son écriture que tu soulignais de ton doigt –

Tu sais je t’aime tant

Ravi tu riais tu riais tu riais

Ta voix ensuite revenait au murmure

Je l’aimerai tant disais-tu entre tes dents

Dussé-je en crever

En Silence (déc.17)

Une fois dans mes meubles rentré

Je vendrai à la foire les armes exaspérantes de mes ancêtres

J’empoignerai la poêle et nous ferai des œufs

Je t’aimerai

J’apprendrai le maniement du fer à repasser

Tu m’apprendras

Tandis que je lisserai chemises et robes de lin

Tu me liras les livres des rois

Il était une fois

Tu seras ma marquise

Je prendrai le temps de toucher nos peaux à travers les tissus

A défaut d’arpenter les boyaux de la terre

Nous marcherons de conserve à travers les craquelures de l’hiver sur les hauteurs rouges

Sans rien dire nous nous découvrirons là-haut

Tu oublieras tes peurs

Au vide du silence

J’enfoncerai mes terreurs

Au plein du silence

L’horizon au bout des bras nous irons cueillir les violettes de mars et d’avril désarmés

Tu murmureras

Ne marche pas si vite

Je ferai comme tu dis

Je ne dirai pas un mot du canon

Des bottes des couteaux des crimes de la boue

Je serai sage

Te serrant la main toujours marchant j’écouterai ton cœur

Paris aux chansons militaires et triviales

S’endormira sans nous

Et nous irons vers l’étoile miroir

En silence

Jusqu’au bout du silence

Imprécations (déc.17)

Quand j’emprunte le Chemin des Dames

Je mets des semelles légères

Je leur demande l’autorisation de poser mes pas sur le champ

Je redoute en effet d’effacer les traces

En mettant mes pas dans les leurs

  • Mes amis

Si vous saviez comme on vous aime cent ans après

  • Merci dit une voix on a déjà connu ça au début

Les fleurs les corps féminins les baisers qui se pressent vers nous

Des promesses d’amours éternelles

Dont aucune ne fut tenue

Des mains des bagues de fiançailles

Le long feu a tout tordu et brûlé

Si tu savais

Les folies des attaques ont fait leur crevant travail de sape

L’épouvante grava ses tornades grises au fond des crânes

Les piques grondées des acouphènes ne nous ont plus jamais laissés en paix

Pas d’armistice pour les bousculés

Je n’ai pas signé dit encore la voix

Je n’ai pas signé

  • Tu ne sens pas comme mes pas se font aimables

La douceur de mon chant est à toi dis-je

  • Garde ta tendresse hurle la voix en s’éloignant

Ma haine brûle toujours intacte

Rêve debout dans ta paix ivre et grasse

Moi je reste auprès du feu dans l’enfer des vallons

Entretenant les braises jusqu’à la nuit et l’envol de mes cendres

sous le vent de l’histoire

Vers le front (déc.17)

Du grave au suraigu vive expiration verticale

Le train siffle dans novembre achevé

Et tu frémis au seul souffle de la vapeur

Alarme alarme

Tu relèves ton col

Mince protection contre les froids à venir

Tu écartes une escarbille fichée au coin de l’œil

Les doigts déjà noirs pressent les paupières

Soudain plus rien qu’une brume épaisse

Qui rampe bourrue contre tes bottes

Elle te monte au manteau

Te prend les tripes

Ton corps attend sur place que la vapeur se fasse filiforme

Des toux d’automne et de tabac se chevauchent derrière toi

On s’insulte en se passant par les fenêtres des sacs disputés

Rien ne t’échappe comme si – mémoire nuit noire –

Le train va partir il est parti

Tu restes un moment sur le marchepied face au vent

Qui noie le corps de toute sa glace rouge

La mécanique engendre un thrène baroque fatal

Vibrations d’un gigantesque insecte nocturne

Tu t’engouffres dans le couloir qui pue le tissu humide et les habitudes crasses

Et n’entends plus sur fond de craquements assourdis

Que les rames lentes de la barque

Qui de sa proue mord l’espace vague

– Cadence muette –

Et résigné

Tu baisses le front

Permission (nov.17)

On la lui a accordée

Un an ou deux qu’il l’attendait il ne sait plus

Il sent

Dans le froid de la salle où la décision lui a été notifiée

Voix moqueuse d’un officier à un officier

Qu’il va lui falloir s’armer de sang froid

Pour accueillir l’abîme de paix

Qui court sous ses pas au-devant de lui

Un silence mord de partout

En lieu et place des actes hideux

(Combien en a-t-il fait tuer)

Des mots reviennent charmants

Joie caresse tendresse sourires

Il ne leur octroie aucune réalité

Il sait qu’ils existent enclos dans sa mémoire

Il sort de la mairie

Livret en main il descend les marches

Le couchant de novembre lui explose au front

Des larmes inondent le col de la vareuse

Ses pas sur le gravier lui rappellent l’allée de la maison de Mireille

Des soleils vont accourir bientôt plus tard les mimosas – mais il sera déjà reparti

Le stupéfiant fracas de la méditerranée

Attention à ne pas devenir fou

Ah oui il va se raser tout le bas du visage

Glabre propre grave vrai

Il pourra enfin toucher le piano Mireille les livres

Il se voit très gêné muet rougissant quinze jours durant

Jusqu’à ce que

L’antique machine le reprenne

Dans ses mâchoires d’acier de boue de pluie.

Crève-Chœur

Sur le modèle de leurs granges

Les hercules de chez nous dressèrent églises et abbayes

Qu’ils tassèrent au vallon

Pour faire joli et méditer

Pieusement dans l’ombre

Des siècles durant

Leurs paumes chaudes transmirent à la pierre leur amour de la vierge

– Rêvée dès l’enfance auprès d’âtres éclatants –

Tranquille la belle voluptueuse

Sourit longtemps

C’était maman et mon amie mêlées

J’étais l’enfant sur le bras gauche

Protégé par les plis élégants de la Madone

Puis un jour sans prévenir sans pourquoi

De graves brutes ferraillantes se ruèrent sur les blocs savamment agencés

Et cette intelligence monumentale s’en fut au ruisseau

Ça croula dans le flot

Obus mitrailles cris en écho peines inconsolables

Tout fut ligué contre les chœurs ouvragés

Chapiteaux catapultés tympans crevés

Le sourire de l’ange s’ouvrit sur le ciel dépeuplé

Nefs et vitraux sombrèrent

Ce qui éclata dans les cloîtres bascula dans l’outrage cru

Et nous voici aujourd’hui

Interrogeant les ruines dans les après-midis de novembre

Le val est clair mais l’ombre des piliers flous

Dressés dorénavant sur le vide

Chante en mineur les psaumes désaccordés du silence.

Le Beau Chemin (nov.17)

Chipies et favorites aux robes affolantes

Baptisèrent le chemin chantèrent en novembre il pleut bergère

Et leurs voix de sopranes et le manège des roues des carrosses s’en furent loin de nous

Noble carrousel du monde démodé

Des Dames le nom seul resta

Flottant dans l’air au fil de mille saisons

Belles Dames du temps jadis

Dont le regard un jour caressa blés blonds et vallons enchantés

Puis plus rien qu’un silence violet qui attendait son heure

A Bayonne on affûtait les lames

Ailleurs on alignait les fusils

Les usines guettaient dans l’ombre du siècle dix neuf

Puis quand sur un signe mystérieux des nouveaux temps

La ferraille dégringola du ciel sur les casques

Les petits paysans exercés à la bêche

S’enterrèrent précipitamment dans des boyaux boueux

Il fallut tenir tenir tenir

Autrement dit mourir

Aujourd’hui l’odeur de poudre flotte encore

Brume féroce qui prend aux poumons

Oh ce silence

Les pluies finissent de s’acharner sur les derniers bouts de ferraille qui traînent encore

Et l’on se demande

Dans ce désert superbe où sont passés les corps

On scrute les lointains

On néglige à nos pieds les croix qui disent les vies barrées

Et dont l’ombre énorme pèse pourtant

Sur l’horizon brisé.

Une lettre (Nov.17)

Solange

Chère femme

Dis aux petits que je marche vers le front de la loterie majeure

Ils comprendront

Ne leur parle pas d’honneur

Ni de sol à défendre

Nos vingt-huit arpents nos trois vaches

Ne valent pas ma vie

Je m’ennuie tant de vous

Lorsqu’aux étoiles se mêlent les fusées éclairantes

Larmes suspendues sanglots au ciel de novembre

Je vois notre passé

Si je tire le gros lot (promis)

Nous irons piqueniquer là-haut

Soyez patients

Il viendra bien le temps de la guerre démodée

Elle dégoûte tellement

Avec ses bottes ses rats sa boue ses effluves folles

Dans cent ans je le jure ils auront nos crimes en horreur

Pour le bébé que tu attends

Attends

Ne l’accouche pas trop tôt

Ce monde ne le mérite pas encore

Quand il viendra (avec la paix)

Il sera le seul ange du temps de grâce très pure

En attendant

J’entends le claquement des culasses

Il est douteux que je t’embrasse un jour prochain.

Les fiancées d’Hurtebise (Nov.17)

Quand la brume s’y met

Comme on le dit de la gale et des poux

Des silhouettes vacillantes se pressent en foule au Chemin des Dames

Ce sont les fiancées d’Hurtebise

Qui chaque novembre reviennent maudire leur injustice

Promises

Amoureuses

Amantes

Elles soufflent devant elles leur tempête virginale

Chaque pas qu’elles posent fait trembler la terre

Où reposent à jamais leurs hommes perdus

Elles n’implorent ni dieu ni ciel

Elles avancent au rythme de leur colère

Et gare à celui qui traîne au Chemin

Le voilà bientôt pétrifié de giboulées noires

Englouti par le blizzard de minuit

Des vagues de jeunes femmes se succèdent

Grondent crient hurlent

Où sont nos promis nos amants et leurs corps

 

La bise mord voracement mes joues

Je me plaque contre le mur du cimetière

Et prie le ciel

Que la tornade m’épargne.

Après (Nov.17)

Après la guerre

Au retour de l’âge d’or donc

Attentif à tes pupilles fenêtres

Je redécouvrirai enfin les espaces de tes rêves blés prairies faîtes et halliers

Eclats bleus éclats blancs

Miroirs graves des étangs

Puis j’écraserai d’un baiser

Chaque volet de tes paupières velours

Pour saluer l’oubli des obus et le repli des fusils

(Leurs consolations je n’en veux pas )

Je veux tes yeux

Vivre à la lumière de ton estime

Etre libre avec toi

Croquer tes joues et à travers tes boucles

Au courant de nos haleines éperdues

Souffler ma peine qui s’éteindra d’un coup

Nous exigerons alors autre chose une autre présence un autre quelqu’un

Un enfant peut-être

Dont le corps très chaud palpitera

Fin réelle des ténèbres

Survie des vies

Qui étaient nôtres si peu.