Archives pour la catégorie Poèmes

dimanche

le dimanche vers seize heures

la lune monotone

se lève

dans les flaques de la rue soufflée des feuilles qui passent

 

goulées serrées du petit noir

écailles du croissant aux lèvres

il s’est levé tard

et doit mener encore un peu au bout ce jour trop entendu

 

les miettes tombent du pull

je balaierai demain

à la lettre grandi

il y eut des embellies
froissées du temps
ami

les ombelles avaient fui
poussées du vent
pari

de la graine à la pluie
passées en avant
d’ici

l’accord enfin initie
à l’encens l’enfant
qui luit

c’est ainsi que je grandis
toujours plus savant
sans bruit

l’air marginal bleuit
fouillis claquant
mes nuits

l’âge dépeuplé faillit
pressa mes ans
pâlis

il m’avait dit et redit
laisse pendant
l’avis

de ce temps contre ta vie
fixe-toi parlant
ami

je notai alors tous les cris
brossai d’allants
écrits

Un poème de Trakl: Ein Winterabend (Un soir d’hiver)

 

À l’automne 1913, Georg Trakl avait glissé ce poème dans une lettre à Karl Kraus, journaliste et écrivain célèbre en son temps. Georg Trakl devait mourir l’année suivante (il avait 27 ans) des suites d’une overdose de cocaïne après avoir servi au front comme infirmier. Son dernier poème rappelle qu’il servit ainsi comme infirmier à la bataille de Grodek (c’est le titre de l’œuvre ultime) en 1914, où il eut à soigner près d’une centaine de blessés graves dont plusieurs se suicidèrent sous ses yeux. On citera pour rappel ce vers effroyable qui figure dans Grodek et marque longtemps le lecteur de son émotion tendue :

« Toutes les routes mènent à la noire décomposition ».

Il reste qu’il est par excellence le poète de la mélancolie. C’est le chantre de l’automne, non plus tout à fait comme Verlaine, car il pousse le symbolisme dans ses retranchements et, organisant ses brefs poèmes à partir d’un lexique spécifique volontairement restreint, il chante le total désenchantement, hanté par les idées de déclin et de perte vaine ; l’automne est sa saison cent fois chantée. J’ai pourtant choisi ce poème sur l’hiver pour sa simplicité, d’une richesse rarement égalée. Il me hante depuis longtemps et le traduire m’apparaît comme une forme de reconnaissance. En outre, ce chant bref me semble exemplaire de son art.

Malgré son œuvre qui tient en un modeste volume, Georg Trakl est un des poètes majeurs de langue allemande.

 

Ein Winterabend

 

Wenn der Schnee ans Fenster fällt

Lang die Abendglocke läutet,

Vielen ist der Tisch bereitet

Und das Haus ist wohlbestellt.

 

Mancher auf der Wanderschaft

Kommt ans Tor auf dunklen Pfaden.

Golden blüht der Baum der Gnaden

Aus der Erde kühlem Saft.

 

Wanderer tritt still herein;

Schmerz versteinerte die Schwelle.

Da erglänzt in seiner Helle

Auf dem Tische Brot und Wein.

 

Un soir d’hiver

 

Quand la neige tombe contre la fenêtre

Que la cloche du soir sonne longtemps,

La plupart trouve la table mise

Et la maison ordonnée avec soin.

 

Quelques-uns dans leur voyage

Viennent à la porte par d’obscurs chemins.

Fleuri d’or, l’arbre de la Grâce

Monte du suc frais de la terre.

 

Le voyageur entre en silence ;

La douleur a pétrifié le seuil.

Étincellent alors dans leur pure clarté,

Sur la table, le pain et le vin.

 
 

Un poème de Hesse (1877-1962)

Ce petit poème est paru ce dimanche 17 février dans le blog d’Alban Nikolai Herbst. En hommage à ce blog exceptionnel et parce que nous entrons dans une période de brouillards, il m’a paru intéressant d’en reprendre le texte et d’en proposer une traduction. En France, nous avons une connaissance assez bonne des romans de Hesse, mais sa poésie toute de simplicité et de lyrisme proche du romantisme nous est demeurée fermée. Ses poèmes (près de 700) sont en revanche très lus dans les pays de langue allemande.

Im Nebel

Seltsam, im Nebel zu wandern!
Einsam steht jeder Busch und Stein,
Kein Baum sieht den andern.
Jeder ist allein.

Voll von Freunden war mir die Welt,
Als noch mein Leben licht war;
Nun, da der Nebel fällt,
Ist keiner mehr sichtbar.

Wahrlich, keiner ist weise,
Der nicht das Dunkel kennt,
Das unentrinnbar und leise
Von allen ihn trennt.

Seltsam, im Nebel zu wandern!
Leben ist Einsamsein.
Kein Mensch kennt den andern,
Jeder ist allein.

Dans la brume

Étrange de marcher dans la brume !
Chaque buisson, chaque pierre est solitaire,
Aucun arbre ne voit l’autre.
Chacun est seul.

Le monde m’était plein d’amis
Quand ma vie était encore claire ;
Voici que la brume tombe
Et l’on n’en voit plus aucun.

En vérité il n’est pas sage,
Celui qui ignore cet obscur
Qui, inéluctable et sans bruit,
Le sépare de tous.

Étrange de marcher dans la brume !
Vivre c’est être solitaire.
Personne ne connaît l’autre,
Chacun est seul.

ma voix d’enfant

je voudrais retrouver ma voix d’enfant
pour chanter les ruines
de mille neuf cent quarante sept
au bord de la rivière amusée
qui se fiche de tout

cet hiver à la voix de fausset
a décanté les bruines
l’eau file devant l’attente sèche
de l’or que l’on espère puiser
sur les friches des cours

apparaît dans la voix du longtemps
un parent que n’illumine
ni le feu ni l’enfance qui tête
au fort de misères rusées
qui crachent sans atouts

écoute ami les voix d’antan
ceux projetés à l’usine
la ville était partante pauvrette
au long du cimetière abusé
dans la fraîche rue du loup

je crains le retour de la voix
même assourdie des gamines
en allées sur la pente des fêtes
loin de la fière prise – esprit –
dont s’entichent les fous

à partir de ce blanc

…qu’à partir de ce blanc tout se déploie
silence très audacieux
dans un temps en définitive posé qui s’ouvre en corolles frappantes loin des cascades essuyées de nos capuches
c’est tenir le présent de chaque pas
la chance d’être en ces lieux
sans le vent des rives qui poussèrent des paroles cassantes quand les parades ont recraché les pluies
laisser bruire notre sang presque froid
l’avance est là au beau milieu
dedans couvés les rires contre l’affolement des pentes fades qui tombaient parfois jour et nuit
alors qu’ici les blancs captent les fruits déjà
ce que l’on pense n’est pas si vieux
parlant j’arrive à fonder l’immobile de l’instant où sans armes j’accroche ce qui luit

éclosion

Lourdeur du lilas, tête verte inclinée, une amie sans doute puisque tu fermes les yeux, il est vrai que je le fais aussi en ouvrant la porte, avantage des années, habitudes longues, ombres portées vers l’arrière comme si vieillesse et soleil… bien sûr.

Tu vois l’aventure des pas plaît encore malgré l’éclair relatif d’autrefois ; lilas et porte s’envoient des marchandages, cliquetis et effluves, tournis peu clairs de chaleur filée puis la mer en allée des épices bleuis que la brise assassine contre la terre en grinçant.

Je penche la tête contre l’embrasure, tu cueilles les gouttes aux fleurs, non, ce sont tes joues ; un souffle catapulte des faits sans âge, stupeur de bronze contre la porte où hier encore la jeunesse vermeille… l’allure.

J’admire le lilas où va éclore le vert, caresse, loi des temps ; je vois des attelages amis qui couvent, renie le fer des heures allées avec les eaux qui glissent des ciels ou qui s’écrasent aux rochers bleuissant.

Chorale de nuit

Au plus profond de mon sommeil, cher ange, j’entends ton battement d’ailes dans la nuit et je vois l’encre violette des espaces ponctués où rien d’autre ne se meut que le lent glissement des astres autour de Polaris; pourtant un autre rêve s’agrège autour de formes que les étoiles suggèrent; ce ne sont pas les constellations du planisphère mais un arrangement différent que le souffle de tes ailes conduit pour dessiner des visages possibles: de simples vivants croisés au hasard dans la foule, des êtres chers que je n’ai pas vus depuis longtemps ou qui sont morts sans que j’aie pu leur adresser un dernier signe – une simple pression de main eût peut-être suffi – enfin des boucles de cheveux, des voix que je reconnais comme celles de mes enfants auxquelles se mêlent les appels pressants de mes petits-enfants, et ces visages et ces voix je le sens demandent qu’un chef de chœur se place loin d’eux mais pas trop pour prendre la tête de l’ensemble afin de les faire chanter contre la nuit qui donne le rythme; coulent alors des ruisseaux de notes chantées en langues inconnues, des dynamismes fugués en majeur s’élancent en vagues plus violentes à mesure que le chant avance, des arbres agitent derrière eux leurs cimes sous le vent de nord-est, celui qui promet belle traversée aux enfants d’aujourd’hui, et richesses de rencontres ; un doute me prend à cause de la tendresse que mon dos recueille à foison et je m’interroge : serait-ce, jolie absurdité, le soleil qui brille dans la nuit ?.. et tout en dirigeant la chorale puissante qui me suit et tomberait – je le sais – dans le vide des espaces si je cessais de battre la mesure, je me retourne, jette un long regard vers toi, cher ange, si beau, image d’un monde jadis vivable où tendresse et harmonie auraient régné, mais tu fais alors d’un coup tout disparaître, toi-même t’estompe dans un dernier souffle tiède et c’est ainsi que je m’éveille avec à l’esprit l’impérieux besoin d’écrire pour tenter de retrouver le chant choral de ces présences qui furent, sont et seront.

La leçon de mai

Quelle visiteuse a ainsi changé de fond en comble arbres et pays ? La métamorphose se poursuit si bien que je ne suis plus très sûr si c’était bien le rameau maigrelet dont la faiblesse m’inquiéta cet hiver ; le voici lourd d’éclats rouges, mélancolie stupéfiante des heures fastes où je me dis : voilà ce que tu attendais depuis si longtemps et les toits souriant de tout leur miroir approuvent le chant de leurs plis neufs, découpant sur l’azur (qui s’étire au maximum des horizons) de franches tailles au couteau de lumière. Je dis mélancolie parce que le but est proche, tristesse à nue de la splendeur où chaque brin d’ivraie est une verticale parfaite, bouquets d’herbes et bosquets solidement installés tandis que là-bas les trains grincent dans le vide et que mes contemporains soupèsent vers le soir gains et pertes dans des bureaux climatisés.
Je me demande ce qu’est ce temps qui vibre sur lui-même, alors qu’à l’écoute des chemins de traverse maigres et crevés, je vois que cela croît et continue de croître tout en souplesse. Qu’ai-je à mélancoliser sur le cru du temps ? Es-tu vraiment certain d’être à l’heure de la belle saison ? Je crois que c’est la saturation, le toujours trop de vert qui vire argent puis gris ; parfois, sur fond de sapin, la surprenante bleue vient en robe s’étaler jusqu’à l’orée des blés prenants qui couvent déjà leurs épis, surveillés de près par les coquelicots aux appels pressants ; les coquelicots… leur grâce trop puissante poussait autrefois aux attaques meurtrières, la guerre était au printemps, mais ce n’est plus de mise, et l’on songe à Monet, à mon cœur qui ne bat que pour la saison, le sang est un peu vif et le corps qui suit s’abandonne à la cueillette frivole (au lieu de mourir les armes à la main), comme s’il fallait prendre en charge ces débordements et en alléger la terre un peu folle.
Quand j’observe le ciel déclinant, j’entends des voix éraillées qui déplorent sa vacuité ; mais ne fut-il pas toujours vide ? Le fuite des dieux est notre chance, je n’ai aucun goût au regret, nous allons le remplir , il n’y a vraiment pas là de quoi fouetter un chat, et notre époque est si douce en nos contrées qu’il y a beau temps qu’on ne fouette plus les chats en toute bonne conscience ; tu vois, ce n’est pas un hasard si les dieux viennent refaire un tour, ce miracle de mai, cette mélancolie insinuée, l’absence, le silence, le vide, c’est le revers du trop plein, tu ne t’appuies sur rien et observes avec étonnement la croissance, sans pouvoir répondre au pourquoi. Mais pourquoi y aurait-il un parce que ? L’ébouriffante nature est sans question, elle n’est que réponse, et c’est toi-même qui y dépose le voile funèbre de l’interrogation creuse. Vivre, écrire, c’est chanter la belle et l’aimer comme telle.

parler

la mine qui creuse ces paroles
n’est en rien cavalière
ni emphatique
elle essaie avec calme et joie
de repousser le temps
sur les marges
et rien ne me plaît tant cher ange
que cette lutte discrète
pour l’emplir
car la liberté grande qui m’anime
pourrait bien me perdre
dans son désert
chaque pas que je fais en progrès
alimente l’envie de parler
plus encore
cher ange perdu au printemps
je te retrouve entouré
de parfums
puisque tu es là souhaite-moi
parole et bon vent
le chant à venir
la mesure et la loi que je porte
sont garants que ce temps
passé à écrire
sont en ta compagnie la lumière
issue de solitude
bienheureuse
pousse avec moi de tes ailes le blanc
qui à chaque pas
me fait trébucher
ajoute à mes efforts concentrés
l’énergie favorable
à ma main
la vie est là aussi au bout du style
qui creuse et impose
une parole