Archives de la categorie fictions

Fou rire au manoir (3/4)

- Huit jours ? Ben dis donc tu as de la constance !
- Oh, je ne travaille qu’une heure par jour !
- Et les malveillances, les petits accidents ?
- Là, c’est toi qui interprètes. Une fois, l’un d’eux m’a marché sur le pied.
- Ton doigt cassé ? Ton genou blessé ?
- J’ai trébuché dans l’escalier de l’entrée, c’est de ma faute.
- Non, dit-elle, moi aussi j’ai failli tomber en montant. Un fil de nylon a été tendu. Tiens, le voilà !
Elle agite dans la lumière du soir un fil plutôt épais qui se vrille sur lui-même.
- Pas mal, hein ?!
- Tu me fais marcher.
Elle fait non de la tête, les boucles battent sur ses tempes et dans son regard brun vert je lis une légère tendresse moqueuse.
Une demi-heure que nous sommes assis au bord de son lit, enfin, du mien, celui où j’ai dormi depuis que je travaille comme secrétaire. Durant la semaine, j’ai rédigé des lettres, esquissé des projets à partir de notes griffonnées ; banal, presque bête de simplicité, si bien que j’ai passé le reste de mes journées à régler mon divorce : avocat, banque.

Je revois le visage désolé du financier qui me considère de bas en haut, de haut en bas :
- Écrivain ? Ben dites donc ! Vous ne comptez tout de même pas…
J’ai objecté mon nouvel emploi.
- Ah, vous êtes un malin vous, l’Inspection académique! Ça, c’est du sérieux, fait-il en se penchant vers l’ordinateur. Et vous voulez combien ?
- Rien.
- Comment ça, rien ?
- Non, pour l’instant j’ai besoin d’un numéro de compte, c’est tout.
Il retombe sur le dossier de son fauteuil, m’examine en pinçant les lèvres, évoque les livrets à 2%, des prêts à huit, un tas de « produits » qui me mettent mal à l’aise. Je fais un signe de la main et c’est comme si j’avais arrêté un mitigeur. Silence. Il se redresse, me serre la main.
- Si ce n’est pas indiscret, comment faites-vous pour manger ?
- C’est indiscret, dis-je en ouvrant la porte ; les bourrasques m’aspirent au dehors.
Je cours vers la voiture de Caroline que la vieille m’a prêtée.

Une vision s’interpose :
- Si, si, a-t-elle fait. Prenez la voiture. Caroline ne s’en sert que quand elle est là. Ma fille, si vous saviez !
- Votre fille ?
- Oui, Caroline est ma fille, oh une lubie. Je l’ai adoptée à sa naissance il y a trente ans.
- Ah, ah, je vois.
- Vous ne voyez rien du tout. Si vous aviez un enfant peut-être que vous ne seriez pas en train de patauger dans un divorce.
- Vous êtes gonflée ! Je ne vous permets pas !
- Pardon de vous froisser.
Sa voix s’est faite minuscule, une gamine prise en faute.

Caroline m’observe par dessus l’épaule. Son sourire ne s’arrêtera donc jamais ?!
- Vous semblez absent, remarque-t-elle.
- Je le suis.
- Vous rêvez ?
- Je n’aime pas l’automne.
- Quel rapport ?
- C’est la fin de…
- Ma mère m’a dit. L’écrivain qui divorce, un emploi, cela vous gêne ?
- Oui.
- Elle vous a à la bonne, vous savez. C’est vrai que vous lui avez sauvé la vie.
- Ce n’est pas la vraie raison ; elle me sait efficace dans le travail et c’est tout.
Elle se redresse, me tourne le dos, semble presser les deux mains sur sa bouche. Secouée de spasmes, je crains qu’elle ne s’effondre et je me lève, contourne le lit, bouscule la lampe de chevet qui s’éteint en tombant dans un bruit métallique.
Je lui saisis les épaules. Corsage de soie grise. Les éclairages indirects qui entourent le manoir lancent leurs éclats jusqu’à nous et je découvre ses yeux pleins de larmes ; je cherche des formules apaisantes, quand soudain, abaissant ses poignets, se révèle à moi une bouche hilare, aux contours superbes, débordant de malice.
- Pardon, j’ai été prise d’un fou rire. Je ne voulais pas que tu croies… ça n’a rien à voir avec le malheur qui te frappe.
- Le malheur, quoi, quel malheur ?
- Je ne sais pas moi, l’écrivain en fonctionnaire, ça ne doit pas être marrant, ton divorce, tout ça.
Son rire s’apaise ; après avoir dégagé doucement ses poignets de mes mains, elle essuie ses larmes du revers de la manche. Je voudrais être ailleurs. À l’instant où, fermant les yeux pour éprouver toute l’absurdité de ma situation je récapitule la suite des événements qui m’ont amené ici, elle pose ses lèvres sur les miennes et, bien que j’aie dix ans de plus qu’elle, je l’entends murmurer :
- Tu es si mignon !

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Fou rire au manoir (2/4)

Je n’écoute pas ce qu’elle dit ; je me concentre sur les mouvements de sa bouche cernée de rides : quel âge a-t-elle, quatre-vingts ans ? La voix est pointue avec des effondrements vers le grave. J’observe ses cheveux teints, son fard  – le rouge des pommettes brille à l’excès – ses petits gestes brusques lorsqu’elle repose son verre, léger tremblé qu’elle ne peut réprimer. La situation n’est pas désagréable : elle roule des phrases galets, les déglutis posément et je jurerais qu’en parlant elle songe aux virgules et aux points que ses propositions enchaînées feraient apparaître s’il s’agissait d’un texte écrit. Je mime une écoute attentive, les coudes sur la table, poings posés sous la mâchoire. Je fais oui de la tête. Un morceau de phrase surnage :
- Vous comprenez, en tant qu’Inspectrice d’Académie, je pourrais aisément vous promouvoir ou si vous n’êtes pas de la maison, il va de soi… un emploi… intérêt… intéressant…
Et soudain elle crie :
- Vous avez entendu ma question ?
- Euh… oui !
- Alors qu’en dites-vous ?
- Oui…
- Bon, c’est entendu !
- Mais…
- Il n’y a pas de mais, fait-elle en claquant son verre sur la table.
Elle s’adresse au garçon qui passe :
- Je vous dois combien?
- Six euros cinquante !
- Dites-donc, vous ne les accrochez pas avec des bouts de saucisse, vos menthes à l’eau!
- C’est le Brouilly, Madame ! Un des meilleurs vins de la maison.. Mais je vois que Monsieur…
Un verre de rouge à quatre heures de l’après-midi ! Oh, et puis, tant pis ! Je l’avale en trois gorgées, manque de m’étrangler, insiste en forçant sur la glotte : il faut toujours faire plaisir à la dame dont on a sauvé la vie. Je ne saurai jamais si le Brouilly correspondait à l’éloge que le serveur en a fait ; le liquide glisse d’un coup, sans laisser d’autres sensations qu’une lourdeur à l’estomac.
- Il était bon ?, demande-t-elle.
- Très !
- Il peut, murmure-t-elle en se levant.
Elle m’informe qu’elle va chercher une canne (!) et me demande d’appeler un taxi. On se retrouve près de la caisse, debout, sa tête à la hauteur de mes épaules. Elle s’appuie sur une canne trouvée sous les vêtements accrochés à la patère. Les manches de son manteau lui pendent comme des ailes, et, avec une autorité qui m’étonne, je lui passe les bras à l’intérieur. Un long silence bordé de bruits (claquements de la caisse, appels des serveurs) s’installe entre nous, puis, traversée d’un éclair de lucidité, on dirait qu’elle me découvre ; elle articule d’une voix presque frêle :
-  Vous êtes marié ?
- Je suis en instance de divorce.
- Et moi en instance de mort.
- Nous le sommes tous plus ou moins.
- Eh bien, je le suis plus que d’autres. Et vous faites quoi dans la vie ?
- Écrivain ! Enfin, j’étais écrivain, mais après le divorce, je vais devoir…
- C’est elle qui vous nourrissait. C’est du propre. J’ai bien fait de vous embaucher.

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Fou rire au manoir (1/4)

Lorsqu’elle pose le pied dans le caniveau, son corps bascule vers l’avant et à l’instant où son autre jambe s’avance sur la chaussée, je la tire vers moi de toutes mes forces en la saisissant sous les bras. Elle lâche son sac en hurlant :
- Au voleur !
- Enfin, Madame, vous n’allez pas traverser au rouge !, lui dis-je en ramassant son sac sans la quitter des yeux.
Son visage est parcouru de rides où je lis une indignation féroce et comme je lui tends le sac, elle sourit brusquement.
-  Vous alliez vous faire renverser !, dis-je.
Elle me glisse un merci, son regard flotte un instant, elle bat des cils, des passants nous bousculent, je la perds un moment derrière le rideau d’imperméables et de manteaux de ce début d’automne, puis je la retrouve à quelques mètres, courbée contre un réverbère, fourbue, reprenant son souffle :
- On va prendre un taxi.
- Mais…
- Ne discutez pas. Arrêtez un taxi ! crie-t-elle.
- On n’est pas à Paris !
Des bus, des voitures passent si près de nous qu’aucune parole ne peut l’atteindre.
- On va boire un coup ! , dit-elle en me prenant subitement le bras.
-  Vous n’aviez pas de canne ?
- Non mais, dites-donc, pour qui me prenez-vous, jeune homme ? Je ne suis pas …
- Excusez-moi !
- Ce n’est rien , fait-elle en s’appuyant sur mon avant-bras qu’elle tapote de l’autre main. Ne vous formalisez pas de mes petites colères. Je suis comme ça, déformation professionnelle. Tant de responsabilités, si vous saviez !
Je lui tiens la porte de la brasserie du bout des doigts et elle se glisse à l’intérieur, désigne une place près de la vitre embuée qui donne sur le boulevard. Avant même que je sois installé, elle clame d’une voix forte en direction du comptoir :
- Une menthe à l’eau pour moi et un ballon de rouge pour le jeune homme !
- Du Brouilly, ça ira ? me demande le serveur du fond du bar.
- Très bien, très bien, lance-t-elle.
Elle ajoute dans un souffle:
- Le Brouilly, ça va vous retaper, vous êtes blanc comme un navet !

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Les soirées de l’équinoxe (9/9)

Serena ne manifesta aucun désir de voir son mari une dernière fois ; prise en main par le médecin du Baron, elle se laissa guider sans un mot dans un salon du château.
Tandis qu’ils s’apprêtaient à boire leur café du matin autour de la table de la cuisine, le Baron dit au musicien:
« Après cette fin de nuit agitée, inutile de vous dire que rien n’est annulé. N’ajoutons pas le mal au mal ; le concert aura lieu ce soir comme prévu. »
Il passa la langue sur ses lèvres, prit un croissant frais et ajouta :
« Je vois que vous ne dites rien. C’est donc que vous êtes d’accord. Tenez, prenez donc un croissant… ce n’est pas tous les matins qu’on se fait livrer des viennoiseries par une ambulance !
- Je vous remercie, dit-il en souriant… Vous serez au piano, votre femme chantera, c’est bien ça ?
- Vous avez tout compris. »
Le Baron prit une gorgée de café, puis changeant de ton, il murmura:
« J’ai un aveu à vous faire. Contrairement à ce que vous avez pu croire, ces deux concerts n’étaient pas organisés pour mettre en valeur Serena, encore moins ce pianiste ridicule (Dieu me pardonne!). Elle n’a pas besoin des soirées de l’équinoxe pour faire carrière ! Tout cela était pour vous, mon cher !
- Pour moi ? Mais comment…
- Ne dites rien, cher ami. Je vous prie seulement de m’excuser pour cette petite diablerie.
- Je vous…
- Non, non, ne vous donnez pas cette peine ! Vous êtes un excellent compositeur doublé d’un instrumentiste hors pair !… Euh, trêve de flagorneries, ajouta-t-il en repoussant sa chaise, nous ferons deux répétitions. La première à midi et la seconde après la sieste, ça vous convient ?
- Parfaitement… Très bien, très bien ».

*

Il reçut des hommages, des promesses de concerts, serra quantité de mains, crut reconnaître dans un public trop nombreux pour l’auditorium des spectateurs présents la veille. On lui parla de ses compositions, de leur énergie, de leur originalité : il reçut tout cela avec bienveillance, même s’il songea que l’on en faisait peut-être un peu trop. Il pensa à la dernière œuvre de Schubert, ce « Pâtre sur le Rocher » justement, qui à la seule mention du titre lui faisait naître des frissons, sans parler de l’interprétation de ce soir où Emma l’avait chanté avec l’évidence d’une enfant acrobate, magnifique de jeunesse, tandis que le pianiste leur tenait la main avec une force peu commune, dans un respect lumineux et grave à la fois. Le clarinettiste l’éprouva rétrospectivement comme un des plus beaux moments de sa vie.

Les jours passèrent, il resta.  Serena sortit peu à peu d’une forme de léthargie qui avait frappé ceux qui l’avaient accompagnée à l’enterrement de son mari.
Il resta à cause d’elle bien sûr, mais le silence aussi l’absorba totalement. Il ne se sentait pas le cœur d’abandonner ces lieux exceptionnels où les œuvres lui coulèrent des mains, à tel point que le papier à musique déposé dans le tiroir de son bureau vint à manquer.
Une ou deux fois par semaine, vers le soir, leurs regards se croisaient, le Baron faisait un clin d’œil à sa femme, Emma se levait, ils allaient tranquillement vers l’auditorium à travers la cour pavée et jouaient pour eux-mêmes la dernière œuvre de Schubert. Parfois, Serena faisait une apparition, restait debout dans l’entrée, souriait un peu, puis repartait sans dire un mot.
Un soir de juin où Serena était montée (le jour était à peine tombé), Emma se reprit à évoquer la fameuse nuit en empruntant un détour inattendu :
« Si, comme vous me le demandez, je devais résumer mon enfance, je vous dirais : coups et blessures ; ce qui revient à dire : crainte et tremblement, car les plaies et les bosses sont moins importantes que la destruction intérieure, c’est bien connu. D’où la nécessité de ce silence que vous appréciez tant. Lorsque j’ai rencontré le Baron dans un concert où je chantais, je lui ai demandé aussitôt de me donner un lieu. Ainsi sommes-nous arrivés à cette solution que vous connaissez : ce château entouré de silence où la musique – celle que nous révérons – peut s’élever sans qu’il soit besoin de se calfeutrer ; de plus, très naïvement, je ne voulais plus jamais entendre parler de violence.  Puis Marcato est entré dans ces murs. Le soir où vous m’avez révélé qu’il battait Serena, j’ai guetté toute la nuit, jusqu’à ce que je devine à travers les cris qu’il venait de s’échapper. Poursuivi par les gardiens, il est venu vers moi en courant ; j’ai  pris à pleines mains une branche du figuier qui poussait à deux pas de l’abîme et je l’ai relâchée sur son passage.
- Mais… la police?
- C’est un suicide… ou un malheureux accident… peu importe, dit le Baron en se levant. Ah, à propos, j’ai reçu la semaine dernière un appel venant de chez eux…oui, oui, de la police. Ils ont pris la peine de dépouiller les carnets de notre brute. Eh bien pour le suicide de votre premier pianiste on a trouvé le coupable !!!!
- Marcato, dit le musicien.
- Oui. Il a tout manigancé. Il voulait être près de Serena bien sûr. Sans doute pour la détruire. »
Long silence. Puis le Baron brusquement :
« Dites donc, on pourrait peut-être…, lança-t-il en ouvrant la porte qui donnait sur l’extérieur.
- Le pâtre, dit le musicien, oui, oui !»
Ils se rejoignirent dans la cour et, en un trio parfait, s’avancèrent vers l’auditorium où Schubert les attendait.

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Les soirées de l’équinoxe (8/9)

Allongé dans le salon 13, il ne sait pas s’il dort ; comme l’équinoxe est chaude ! Des appels de chats crèvent la nuit ; c’est le plus bel instant des jours, l’année a vingt ans ; le printemps va venir, il est là, pas tout à fait bien sûr, on le touche, mais justement l’espérance du printemps est plus heureuse que la saison vécue : le futur qui suit l’équinoxe éveille la joie (non le bonheur, cette drôle d’affaire censée durer et qui, dévorée du temps, s’étire en un diminuendo accablant), la joie, cette force que l’on éprouve surtout ici dans ce silence pur. Il répète « ce silence pur » à haute voix pour en mesurer la profondeur, moment rare où la solitude s’éprouve, mélancolie exacte entre nuit et jour, puis élan d’allégresse d’avoir vaincu le noir où il n’écrivit pas. Il tourne le dos à la peine, s’endort, croit serrer Serena, chuchote à l’oreille des murs des sons qui font retour, bleus dans l’or des jours et dans le plein des nuits. Des bras se tendent, se nouent autour de ses épaules, il ne pense pas qu’il dort, échappe à l’appel de la pesanteur, il joue, il joue des notes jamais entendues, clame de tout son souffle les échos perçus un jour où enfant il gémissait sur le bas-côté d’un chemin qui ne mène nulle part, alors que ce lieu impossible, il s’en souvient, était couvert de mauves, de potentilles qui ne demandaient qu’à être reprises dans les rets de sons humanisés qu’il allait redécouvrir un jour, demain, demain, dès qu’il serait éveillé.
Et soudain les beautés se dissipent : Marcato frappe, cogne, croyant que le piano est un instrument à percussion seulement, les accords se défont, éclatent les uns contre les autres comme les mains qui étranglent, pour le seul plaisir de faire souffrir et la voix d’Emma retentit : « Protège-moi ! » Il croit l’avoir entendue une seconde fois, se réveille tout à fait ; assis sur les coudes il perçoit des appels, des cris ; il se dresse hors du lit, s’habille en hâte, la cour hantée de pas rapides s’étend dans une légère brume de fin de nuit qui mouille chaque pavé. Des hommes se hâtent, il est question de cordes, des lampes trouent l’obscurité, l’hélicoptère survole les trois tours, s’éloigne, revient, les phares scrutent l’abîme de la Vézère, le cœur lui bat ; il a peur pour elle, il crie « Serena ! » plusieurs fois, il appelle contre l’écho de sa propre voix, se révolte contre les sons qui lui reviennent vides, il tremble : « Y’a quelqu’un ? » On se rue du côté des tours. Il évoque Serena sur tous les tons, murmure son prénom et sursaute soudain ; une main s’appuie sur son épaule, il se retourne : elle est là, souriant non du grand sourire des retrouvailles, mais du pauvre salut des lèvres blanches murmurant quelque chose comme : « Je suis là, je suis là ! » Il l’entoure de ses bras, elle ne peut pas, sa peau brûle, elle le repousse doucement :
« Pas maintenant !
- Où vas-tu ?
- Là-bas ! »
Il refuse de lâcher prise, la maintient longtemps dans ses bras comme un oiseau égaré, lui parle, affirme qu’il ne faut pas y aller ; il sent les pulsations serrées de ses veines au poignet, il sent son parfum de troènes, il sent sa nuque blessée qui tremble encore des coups et ne peut plus bouger ; il appuie sa main sur ses cheveux et oblige sa tête à reposer contre sa poitrine.
Dissipant d’un rayon vif la fine nappe humide, le soleil paraît à l’horizontale du château. Des nuances roses et jaunes fouillent les pierres, les fleurs graves se penchent sur les feuilles tombantes. Au fond de la cour, il aperçoit Emma qui s’avance vers eux à pas lents ; il se prend à sourire en découvrant sa robe noire associée à des espadrilles qu’elle fixe tête baissée. Elle donne l’impression de trébucher à chaque pas. Il entend l’hélicoptère se poser ; au loin une ambulance gravit les lacets qui mènent au château. Il a froid : la chaleur de son corps se déverse sur celui de Serena qu’il presse contre lui en dépit de ses gémissements ; il n’éprouve aucune peur, ne redoute rien, puisqu’il devine la chute de Marcato dans la Vézère ce que confirme Emma d’un battement de cils ; elle ajoute enfin :
« Poursuivi par les gardiens, il a trébuché sur les dalles du rebord. L’hélicoptère a récupéré son corps. »

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Les soirées de l’équinoxe (7/9)

Le Baron et sa femme le rejoignent sur le tertre aux trois tours.
« Rassurez-vous, dit-il, je n’ai pas l’intention d’en finir avec la vie ! » Ils rient. Après une longue pause où ils se fixent dans la semi obscurité, Emma, après une longue inspiration, confie :
« Je viens de croiser Serena ; elle ne va pas bien. Pas bien du tout !
- Je l’ai trouvée rayonnante au concert ! Même si nous avons été obligés de presser le mouvement à cause de ce crétin de pianiste !
- Oui, dit-elle d’un regard surpris, oui, jamais elle n’a chanté avec une telle charge émotive. C’était magnifique ! Vous êtes en phase avec elle, c’est étonnant!
- C’est elle qui m’entraîne. Je n’y ai aucun mérite.
- Ne me faites pas rire ! Vous avez été parfait.  De toute façon, je ne voulais pas vous parler de cela, vous savez bien vous-même que vous êtes excellent ! Non, c’est Serena.  Vous avez vu comme moi qu’elle boitille ; son corps semble paralysé depuis la fin du concert. »
Le terrain est miné ; il suspend un moment les paroles banales qui lui viennent.
« Vous avez promis à Emma, rappelle le Baron. Vous vous souvenez ?
- Très bien ! ». Il tente de retarder l’instant. Il hésite, Emma est si jeune. Ils attendent calmement.  Il revoit Emma dans l’encadrement de la fenêtre lui confiant ses inquiétudes à propos de Serena, et lui, là, debout, en deçà des rosiers qui les séparaient, admirant l’éclat de ses yeux encadrés par ses cheveux roux qui concurrençaient l’ocre du soleil déclinant. La brève scène s’inscrit avec une netteté plus grande que lorsqu’elle s’est déployée dans la réalité.
« Il la bat ! », lâche-t-il tout à coup et avant qu’il regrette cet aveu, il reprend en baissant le regard : « Il la bat ! ».
« Protège-moi !», crie Emma en se jetant dans les bras du Baron.
« Je suis là pour ça !, dit-il. Je vais prévenir les gardiens, on va le faire arrêter. » Il quitte sa femme et l’instrumentiste, se rue vers trois hommes qui sont en faction dans l’entrée de la salle de réception. Emma murmure : « Le mal ne doit pas étendre ses ravages jusqu’ici! Ce n’est pas possible ! » Le musicien s’abstient de tout commentaire, esquisse un sourire rassurant. Il la pousse légèrement vers l’intérieur de la salle en traversant le petit auditorium : quelque part un sifflement presque joyeux reprend la mélodie du « Pâtre ». Elle frissonne, court maintenant pour retrouver le Baron qui vient de donner ses instructions. Il confie à sa femme qu’on va s’en saisir, l’enfermer dans la tour droite et qu’un gardien va le veiller jusqu’au lendemain. « Je te promets qu’il n ’y aura plus aucune violence ! Demain je le livre à la police.  Rassure-toi, il ne nuira plus à personne ! La nuit sera tranquille ! Promis !
- Tu vas le laisser passer la nuit ici ? », fait-elle indignée ; le feu des joues l’envahit. Il lui explique qu’on ne peut faire autrement, tout est trop loin et puis il faut s’occuper des invités ;  Serena va s’installer dans la petite chambre attenante à leur propre salon : « Tu sais cette pièce qui donne sur la Vézère, il ne pourra plus rien lui arriver… allez, essaie de te calmer, je devine ce que tu ressens… allez, allez, demain, on verra demain. Compte sur moi!»
Ils rejoignent le groupe qui fait fête à Serena assise dans un fauteuil amené pour l’occasion. Son teint est blême, elle reçoit les hommages de tous ; des robes et des fracs l’entourent ; elle est une reine qu’on vient saluer, petits mots admiratifs, pressions de main, statue immobile, à peine vivante. L’instrumentiste admire ; il ne l’envie pas. Comme il se tient en retrait, un invité vient lui demander les dates de concert où il rejouera ses pièces pour clarinette ; un chef d’orchestre lui donne une carte de visite, il est question de Mozart, Poulenc, Brahms…  « Je vous accompagnerai très volontiers au piano si vous voulez, dit le chef en lui tapotant l’épaule, car ce n’est pas avec un pianiste comme ce soir que vous pouvez vous épanouir au mieux ! Ou alors on fera un truc avec l’orchestre ! J’aime énormément ce que vous faites !» Ils se sourient ; le clarinettiste lui promet ce qu’il peut, ce qu’il veut, le remercie, on se serre la main comme on signe un contrat.

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Les soirées de l’équinoxe (6/9)

Après la fin du concert, lorsque les spectateurs se retrouvent dans la salle de réception, l’instrumentiste passe de groupe en groupe, recueillant des éloges qu’il juge exagérés : « Sans Serena, rien n’eût été possible !», dit-il une coupe à la main. On lui objecte l’exécution parfaite de ses Vacillements, il balaye les louanges en souriant :
« La voix, la voix de Serena… Vous ne vous rendez pas compte !
- Si, si fait son interlocuteur du moment qui semble s’y connaître… mais votre maîtrise.
- Ce n’est rien qu’un artisanat un peu risqué ! Sa voix, sa voix seule compte ! »
Il est déçu de ne pas la voir parmi eux. Où sont-ils ? Pourquoi ont-ils disparu ? Il s’approche des baies vitrées, les ouvre, risque quelques pas seul dans la nuit où les trois tours derrière l’auditorium se dressent au bord du vide. Il frôle le liseré du ravin, le vent lui souffle dans le dos ; il avance dans la nuit, appuyé sur la petite rambarde de pierre qui longe l’abîme, tend l’oreille vers la Vézère dont le murmure remonte en un bruissement de feuilles froissées ; bientôt c’est un chant, une mélodie se met en place, il enregistre dans sa mémoire les frissons ascendants, n’éprouve curieusement aucun vertige, songe que c’est sans doute l’obscurité qui le protège. Il s’allonge alors sans égards pour son costume sur les dalles fraîches du rebord et compose une pièce, pinçant entre ses doigts des notes dans l’air saturé de musique. Il coud entre elles les étoiles qu’il intègre à son propos chanté. Ses yeux à peine ouverts lisent les constellations, des scintillements ponctuent l’obscur comme s’ils figuraient une partition et tout se met en place, du lit tortueux des eaux jusqu’à la voie lactée, abîme vertical. Une barcarolle comme on en écrivait autrefois lui monte entre les doigts cependant que son corps fait naître des accords de piano désignant la distance entre l’eau terrestre et les univers qui se pressent à sa rencontre. Tout est là, pense-t-il, il suffit de recopier. Il sourit. Tant de facilité !
Et soudain chacun de ses bras est arraché de sa position et traîné sur un mètre à l’intérieur du terre-plein : il est soulevé comme on le ferait d’un malade et perçoit des hurlements de panique :
« Mais que faites-vous là ? Vous êtes fou ! Vous pourriez basculer dans le ravin, quel idiot, mais qu’est-ce qui vous prend ?! » Il se redresse en s’époussetant, le Baron et Emma le relâchent enfin. « Excusez-moi, je n’avais pas l’impression de…
- Ces pierres ne sont pas bien fixées, c’est dangereux de s’installer comme vous le faites !, dit le Baron. Vous n’avez quand même pas l’intention de mourir ?!… Eh, c’est qu’on a besoin de vous pour le concert de demain ! ajoute-t-il en riant.
- Oh je suis vraiment désolé de vous avoir fait peur à ce point !
- Ce n’est rien, ne vous excusez pas, ce n’est pas si grave !
- Pardon, pardon, je rêvais, vous savez. »
Le Baron et Emma le prennent chacun sous le bras et l’entraînent vers la salle de réception. Il demande si Serena est revenue.
« La voilà ! », dit Emma. Elle apparaît dans l’embrasure de la baie vitrée, en robe bleu nuit très longue les bras couverts et le col serré autour du cou, sa coiffure a été dérangée, le visage aux traits réguliers respire l’angoisse. Ils se rapprochent : des plis se dessinent sur son front, elle semble tétanisée.
« On ne te voyait plus ! J’ai eu tellement peur pour toi , dit-elle, tellement peur ! » Il pense qu’une autre angoisse la traverse. Les répétitions et le concert ont été tellement délicats ; Marcato et son allure d’imbécile, ses rythmes intenables, un vrai dingue; il aurait voulu détruire la musique qu’il ne s’y serait pas pris autrement. Il le revoit féroce, arque-bouté sur son piano, comme s’il jouait pour lui seul et surtout la fin du « Pâtre » où certes il faut accélérer, mais pas à ce point ! Comment sinon jouer proprement les détachés de la clarinette? On aurait dit un défi. Il revit un instant la peur qui l’a traversé lorsque l’autre a multiplié les foucades rapides. Quel abruti! Un souffle de haine l’envahit, une tornade, il interroge :
« Il est où ?
- Il est resté dans notre chambre, chuchote Serena d’une voix étranglée.
- Il a bien fait. Je l’aurais engueulé ! Tu ne peux pas continuer comme ça. Moi, de toute façon s’il nous sabote le rythme demain, j’arrête en plein milieu du morceau. J’en ai marre de ses diableries ! Non, tu ne peux pas continuer comme ça, avec ce sale type !
- Écoute, entre lui et moi, c’est notre affaire, d’accord ? (La voix se fait prosaïque, terrible, il entend des reproches, des bravades, des amertumes).
- D’accord. Mais dis-le lui bien ; demain j’arrête au milieu s’il nous refait le coup ! »
Elle fait oui de la tête : sans prévenir, des flots de larmes lui échappent. Il l’entraîne au dehors, sort un mouchoir tout en l’entourant de l’autre bras. Elle l’écarte doucement, lui signifiant qu’il lui fait mal. Elle a quelques difficultés à avancer. Il demande si elle est blessée ; redoublement de larmes. Il la tient à distance, l’observe : « Des coups ? » Elle hésite, puis bascule tout son corps vers lui, approuve d’un mouvement de tête. Ils restent longtemps dans les bras l’un de l’autre, sans dire un mot ; il n’ose pas la serrer. Le vent redouble, rien ne lui vient pour la consoler, les pans de sa robe frissonnent, elle tremble, s’enfuit sans prévenir dans la salle de réception.

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Les soirées de l’équinoxe (5/9)

Il se penche vers elle pour lui faire la bise : spectacle pour les autres, il lui serre les épaules, tu comprends Serena, je t’aime, je t’ai toujours aimée, et elle pose furtivement le bout de ses phalanges sur sa poitrine, oh mon doux ami, mon tendre ami, si tu savais dans quoi je me suis fourrée ! Elle bat des paupières pour retenir ses larmes, le mouvement s’accélère, il lui lâche le haut du corps, la découvre enfin dans toute sa splendeur, robe rouge vif serrée à la taille, et s’il n’y avait la gravité des traits on pourrait penser à une petite fille grandie trop vite. Il lui sourit : tu es magnifique, dix mois, tu te rends compte, dix mois sans te voir ; elle a dominé les larmes qui lui venaient, reprend son souffle, appliquant sans doute une technique de cantatrice, et sa voix donne à entendre un « Bonjour !» presque chanté ; il y répond sans quitter son regard, même si les autres, le Baron, sa femme, assis dans leurs fauteuils, les suivent du coin de l’œil en faisant mine de s’entretenir.
Il interroge :
« Et… ? (Il imite le pianiste du bout des doigts)
- Non, non, il travaille, dit-elle. Il estime que deux jours de répétition, c’est un peu juste.
- Vous auriez pu venir plus tôt, intervient le Baron.
- Pour une pièce qui dure douze minutes à peine… faut pas exagérer… même si, cher Baron, je suis ravi d’être là. Ne vous méprenez pas ! »
On s’installe pour le thé ; une circulation de regards s’établit dans le silence, personne ne semble gêné, à tel point qu’Emma se risque à le souligner :
« Le silence est notre matériau premier, n’est-ce pas Serena, vous le dites si souvent.
- Oui, fait-elle, oui, oui. C’est que le temps à venir, celui du chant, n’est pas le même que celui de l’horloge. Chanter c’est tailler dans le temps.
- Vous dites la même chose dans vos « Vacillements dans l’espace de la langue », remarque le Baron en se tournant vers lui.
- Oui, oui. Cependant, ce que dit Serena est bien plus intéressant que mes divagations. Elle est d’une netteté parfaite, vous le savez bien. »
Le Baron confirme, dit pourtant le plaisir qu’il a eu à entendre de loin – du centre de la cour, précise-t-il – les « Vacillements » qu’il n’imaginait pas aussi rapides à la lecture de la partition.
« C’est un jeu, c’est un jeu, répond le musicien. À un instrument acrobatique, il n’est pas mauvais d’en demander encore davantage, c’est pourquoi je m’efforce d’accélérer sur mes propres indications. Il faut faire rendre gorge à la matière vibrante ! »
On sourit de la formulation ; le feu des paroles continue de brûler, regards et mots se chevauchent, les corps ont abandonné la pesanteur, comme s’ils étaient suspendus au-dessus de l’abîme du quotidien. Tandis que les trois autres, en un ballet que l’on croirait concerté, lèvent leur tasse pour les porter à la bouche, l’instrumentiste risque un mot :
« L’allègement, pourquoi éprouve-t-on soudain cet allègement ?
- Sur ces hauteurs, ose le Baron, sur ces hauteurs où nous nous tenons, entre ces murs fermes, nous ne touchons que le calme des jours et le nocturne apaisant.
- Nous sommes si loin ?
- Nous sommes loin de tout, confirme son hôte. À propos, je ne voudrais pas que cela vous angoisse outre mesure, mais pour les deux soirées prévues, le public sera entièrement composé – excusez le mot – de musiciens : cantatrices, chanteurs, instrumentistes, chefs d’orchestre, compositeurs. Nous fêtons les soirées de l’équinoxe ; c’est désormais une tradition bien ancrée. Nous avons une centaine d’habitués que nous répartissons sur les deux concerts… Ils se sont engagés à venir… Sauf la mort, aucun motif n’est toléré, ajoute-t-il en riant.
- Excusez-nous, intervient Serena, mais nous devons répéter. Mon mari nous appelle.
- Il vous appelle, comment le savez-vous ?
- Écoutez ! Ce sont les premiers accords du « Pâtre sur le Rocher ». Il les répète avec insistance, il nous attend.
- En effet, dit le clarinettiste en posant avec une précaution excessive sa tasse qui sonne comme une sourde protestation. Monsieur s’impatiente ! Excusez-nous ! »
Après avoir récupéré son instrument, il descend dans la cour pavée où il aperçoit sous la lumière du couchant la robe rouge qui se glisse par une porte fenêtre du bâtiment central. Il la suit de loin, traverse une vaste salle de réception qui donne au fond sur un auditorium. Le piano reprend rageusement ses questions insistantes : elle et lui vont y répondre en écho, puis en mélancolie et enfin dans la joie.

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Les soirées de l’équinoxe (4/9)

Quand l’appareil s’incline pour se poser sur le piton où se dressent derrière les bâtiments  les trois tours du château, il est repris par un malaise malgré la vue sur la rivière qui sinue au milieu des forêts, splendeur coupée de falaises grises et blanches que le soleil fait scintiller comme des miroirs naturels. « N’ayez pas peur ! clame le pilote, j’ai déjà fait ça mille fois ! », et l’hélicoptère se pose  sur la prairie. Il lui faut quelques pas pour s’assurer qu’il est revenu sur terre ; le Baron fourrage dans la cabine tandis que, clarinettes à bout de bras (« Laissez vos bagages, on s’en occupera », a dit le Baron), il avance seul vers l’entrée du château qui lui paraît gigantesque. Les pierres bleues et noires, les toits de lauzes comme lavés de la veille donnent à la cour d’entrée l’impression d’un décor dans lequel les ombres des tours taillent des rectangles gris : le regard s’y pose avec reconnaissance, tant le soleil arrose déjà violemment les pavés. Il pose les boîtes d’instruments sur un banc à sa droite ; il admire le U formé par le château dressé sur un étage : cytises, buis, érables rouges et même quelques orangers dans des caisses se disséminent autour des entrées. Au loin une cloche souligne le silence total qu’il aime tant ; la solitude entourée des gouffres le ramène à une musique fraîche ; il pense un moment que les échos de la Vézère montent au long des pentes pour le saluer, et souriant, il s’installe sur le banc, surprend des frôlements d’ailes, le vent peut-être, un roucoulement au loin ; à sa grande surprise les faîtes s’animent et d’un coup des dizaines d’oiseaux s’envolent en même temps comme si le toit se défaisait de ses pierres artistement posées. Roquegente au silence parfait est un lieu de musique où rien en peut arriver que des bruissements bienvenus, minuscules appels qui soulignent l’immobilité de l’ensemble dressé dans le grave du temps. Il se saisit d’une branche qui lui effleure l’épaule; il se retourne, contemple l’arbre inconnu de lui, se lève, l’examine, on dirait que les feuilles sont autant de mains; tordu à l’horizontale, il dispense une ombre froide, le vert bascule dans les nuances bleues, c’est une eau suspendue, une énigme. Il se voit, égoïste et clos, dans sa province lointaine, penché sur le papier à musique décrivant la présence de cet arbre dont il capte les échos visuels qui se feront sonores, solitude interrogative où le froid se réfugie sous la fierté d’un tronc que les arpèges dessineront ; le rythme s’accélèrera pour figurer les ornements découpés des feuilles à cinq doigts; à la fin des fruits (quels fruits?) paraîtront en petits groupes de notes vifs, entrecoupés de silences rythmés par cinq secondes de pause.
«C’est un figuier! Bonjour Monsieur le clarinettiste!» La voix est légère, timbrée à la bonne distance, issue de la croisée ouverte au rez de chaussée; c’est un visage encadré de cheveux roux qui lui fait des mines, il s’approche, salue, on se serre la main par la fenêtre au-dessus des premiers boutons de roses.
«On dit qu’il a un demi siècle, ajoute-t-elle… Vous avez fait bon voyage?
- Un rêve! (Il la juge belle comme un matin de printemps)
- Vous n’avez pas peur de cet engin?»
Elle désigne l’endroit où l’appareil s’est posé. Il fait non de la tête. Elle le remercie d’être venu, confie qu’elle est l’épouse du Baron.
«Ah, la cantatrice!», dit-il. Elle avoue qu’elle a en effet l’honneur d’être l’élève de Serena :
«Vous savez, elle est là! Quelle joie pour moi! (Silence). Oh, pendant que nous sommes seuls, dites-moi ce que vous en pensez, vous qui la connaissez: je la trouve marquée, triste, cela ne lui ressemble pas. Permettez moi de vous solliciter ainsi, je suis tellement inquiète : ce Marcato (nouveau silence)… euh, comment dire, ce Marcato, c’est la mort n’est-ce pas ? Il est atroce, je n’arrive pas à le regarder en face.
- Moi non plus!
- Nous en reparlerons. Je vous remercie de votre franchise.
- Moi aussi. Je n’aurais jamais osé vous en parler, vous faites bien, je vous remercie également. »
Il se demande si, debout dans la même pièce, ils ne se seraient pas serré les épaules du bout des doigts pour s’encourager, les yeux dans les yeux.
Le Baron survient en baissant la tête pour éviter les branches du figuier:
« Je vois que les présentations sont faites, dit-il. Emma, peux-tu s’il te plaît indiquer la pièce où notre clarinettiste va habiter ? À ce propos, si vous voulez rester quelques jours, faites comme chez vous.
- Je vous remercie, ce sera avec joie, tout est si beau ici… tout est tellement harmonieux.
- Ravi que ça vous plaise ! Euh…je  m’en vais m’occuper des chevaux. On se retrouve tout à l’heure pour le thé ou ce qui vous plaira.
- Avec grand plaisir !  »
L’apparition s’avance vers lui: port de tête, taches de rousseur, on dirait qu’elle danse, vêtue d’une robe d’un bleu vert qui rehausse son regard émeraude. Il détourne les yeux pour reprendre ses clarinettes laissées sur le banc et la suit.  Elle lui confie les clefs, désignant le deuxième porche à droite, salon numéro 13.
« Vous n’êtes pas superstitieux ? » suggère-t-elle en riant. Il secoue la tête en la fixant dans les yeux, murmure : « Non, bien sûr ! ».
Elle lui dit de faire comme chez lui, de ne pas hésiter, lui souhaite une bonne installation. Elle ajoute en s’éloignant :
« N’hésitez pas à jouer de votre instrument à toute heure. Ici, c’est la musique qui manque le plus ! Ça ne gêne personne! Surtout pas nous ! »
Elle rit discrètement, remet en place une mèche de ses cheveux roux plus longs qu’il ne l’avait cru ; la pince griffe sans doute qu’à l’instant elle remet en place.  Après un rapide coup d’œil circulaire dans l’entrée, il monte à l’étage et  tombe sur le salon 13 en haut des marches. L’ensemble lui coupe le souffle: c’est un vrai salon, entièrement habillé de rouge, sofa, fauteuils, tapisseries ; il avise un pupitre en noyer, sorte de solide lutrin réglable, ouvragé main. La baie donne sur le levant, les rayons du soleil partent en oblique devant lui, pluie de lumière ocre qui désigne fermement la vallée en contre-bas, loin, très loin, et lui rappelle un court instant l’arrivée en hélicoptère, sans le frisson. L’extrême tendresse du vert nouveau ne l’avait pas frappé avec autant de grâce; les mille étagements des arbres sur les monts respirent un bonheur cru. Quel soulagement, quelle paix ! Il ne s’étonne pas de retrouver ses bagages sur le lit de la chambre attenante, où se dresse également une table. Machinalement, il ouvre un tiroir et découvre quantité de feuilles de papier à musique. Il s’assied, sort son crayon, s’apprête à noter le chant du figuier, puis secoue la tête ; il ouvre la valise, prend soin de tout mettre à sa place, garnit les étagères d’une salle de bain aussi vaste que le salon ! Assis dans un fauteuil, perdu dans la contemplation des lointains, il songe après quelques minutes de stupeur, où ses doigts articulent dans le vide des notes serrées, qu’il aurait quand même préféré davantage de sobriété, pensée qu’il refuse d’explorer plus avant ; il lui tarde de retrouver Serena. Pour s’emparer de l’espace, il monte une clarinette, celle en la, et après quelques échauffements divers, joue assis le mouvement lent du quintette de Mozart. Une fois sa présence affirmée, il se lève, échange son instrument contre une clarinette si bémol et attaque ses Vacillements dans l’espace de la langue.

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Les soirées de l’équinoxe (3/9)

Le Baron de Roquegente l’accueille à la gare de Limoges d’un familier :
« Bonjour ! Baron van Swieten ! Par ici, vous ! » ; ils s’installent dans la voiture et tout en conduisant, le Baron engage une conversation très relevée sur les difficultés posées par « Le Pâtre sur le Rocher », à quoi il répond comme il peut, évoquant l’habitude de jouer avec Serena, ces nombreux concerts où ils ont eu l’occasion de jouer ensemble, il se répète, patauge, et oublie de lui demander comment il a fait pour le reconnaître à la gare parmi les voyageurs venus de Paris ; la réponse vient indirectement :
« Ah, vous savez, j’ai de nombreux enregistrements de vous deux avec le pianiste d’avant, audios et vidéos, je vous connais bien ; ce que vous faites me plaît infiniment. »
Il le remercie, puis suggère en fixant le Baron au volant :
« Vous ne prenez pas la route de la Dordogne… Excusez-moi, je connais un peu la région et…
- Non, pas vraiment répond le Baron en riant… euh, comment vous expliquer ? Euh, nous allons effectuer un détour pour aller plus vite ! »
Il rit sans comprendre, mais la voix de son chauffeur reprend abruptement :
« Le Marcato, là, c’est plus ou moins une bête, non ? »
Il fait oui de la tête et avoue :
« Je n’ai jamais pu le supporter.
- Le problème, c’est qu’il est bon !
- Très bon ! Excellent, même.
- Un tempo de machine à coudre, reprend le Baron. Rien ni personne ne peut l’arrêter. Un métronome, on dirait qu’il coule son immense corps à l’intérieur du piano. Je les ai entendus répéter, incroyable ! Autant il est rigide, à la limite de la machine, autant elle est souple, délicate, puissante, acrobatique et … et belle !
- Très belle !
- Je ne comprendrai jamais les couples ! Et il y a longtemps que vous jouez avec ce butor ?
- Un an à peu près! Le précédent, celui que vous connaissez par les enregistrements, est mort. Suicide, semble-t-il.
- Oh, excusez-moi fait le Baron !
- Vous savez ce n’est pas sûr. Enfin, c’est comme ça. Marcato était son élève depuis des années, alors bon, on a fait des essais ; je n’étais pas très chaud, mais Serena y tenait.
- Votre ancien pianiste était tellement souple, quelle classe ! s’exclame le Baron, quel dommage ! Restent les enregistrements, heureusement. »
Il fait oui de la tête, se souvient un instant du printemps précédent, pluvieux, couvert d’un voile gris tout le mois de mai, le vent avait même emporté quelques tuiles de son ermitage provincial. Puis le suicide du pianiste, les doutes, Serena en pleurs, l’autre brute déjà là, vautour perché dans les allées du Père Lachaise, les chants d’oiseaux, des merles surtout, trilles horizontaux.
« Ah, nous y voilà, fait le Baron, en désignant un portail métallique qui s’ouvre sur un macadam circulaire. Vous n’avez rien contre l’hélicoptère ?
- Non, non. »
Il ment : terrifié par le vertige, il se prend à songer que c’est un mauvais rêve, le Baron sourit et lui assure qu’il pilote ces engins depuis longtemps:
« C’est une mauvaise habitude ! Je ne supporte pas les routes secondaires et pour arriver au château, c’est pas de la tarte ! »
Il a envie de l’interroger sur sa fortune, ne le fait pas. Ils embarquent dans la machine, les rotors tournent, on décolle, il croit qu’il va mourir de terreur, songe « le vide, le vide ! », enfouit sa tête contre le montant latéral, s’efforce de n’en rien voir. Le Baron l’oblige à mettre le casque de communication et bientôt il entend la voix de son pilote :
« Mais bon sang, n’ayez pas peur ! Regardez ces merveilles ! Voilà sud sud-est, on aura bientôt la vallée de la Vézère, vous allez voir, ensuite on suivra son cours et on atterrira à Roquegente, une demi-heure, un peu plus, laissez-vous aller ! Ôtez-moi ces mains de votre visage, profitez, ce n’est pas si souvent !
- Je ne peux pas, murmure-t-il. »
Un long moment il n’entend que la respiration du pilote et soudain le Baron chantonne la partie centrale du « Pâtre », lorsque la clarinette dialogue au plus près de la voix, semble flotter sur l’abîme d’un piano qui répète les accords… il se décide, jette un œil sur le paysage en contre-bas et dit enfin :
« On dirait une partition…
- Vous voulez dire les taches là, et ces lignes électriques ?
- Oui, oui… » C’est tout ce qui lui vient. Le Baron sourit en le regardant de côté :
« Je sais, c’est extravagant, mais que voulez-vous, c’est la destinée. Héritier d’une famille qui travaille dans le chocolat, je n’ai aucun mérite à tout ça, l’hélicoptère, la fortune, c’est comme ma pseudo noblesse, aucun mérite je vous dis. Aucun effort. Alors je me suis mis au piano et j’ai donné ma vie à la musique, c’est quand même autre chose ! » Il fait oui de la tête, pense qu’il aurait  pu prendre la place du Marcato, qu’au fond… Il est devancé par le Baron :
« J’aurais pu jouer la partie de piano pour le récital, mais Serena, vous comprenez, ce n’est pas comme ma femme, Serena est une star… elle décide !
- Votre femme…
- Oui, oui, elle aussi est cantatrice! C’est une élève de Serena !
- En fait pour ce récital, vous n’aviez besoin que d’un clarinettiste, pour le reste… vous avez tout sous la main ! »
Il rit légèrement et sans plus de précautions lui demande s’il ne pourrait pas jouer aussi ses Vacillements dans l’espace de la langue  pour clarinette seule, et lui aussitôt :
« Comment connaissez-vous l’existence de ces pièces ? Je ne les ai jamais enregistrées !
- Elles ont été éditées ! Je les ai. Vous pourriez nous faire ça ? Ce serait un grand honneur. Permettez-moi un sentiment de néophyte pour ce qui concerne votre instrument ; ces pièces sont étranges, la solitude de l’instrument est efficacement utilisée, on est au cœur de l’existence aujourd’hui ; les lisant j’ai cru entendre des voix, non, une voix, pardon, une voix seule qui résonne dans – excusez le cliché – … dans un silence assourdissant. »
Il remercie, pense qu’il n’a jamais lu pareilles réflexions dans les quelques recensements qui suivirent la parution des pièces, sourit, se penche vers le hublot, admire les splendeurs déroulées de la Vézère, où le vert cru des chênes se mêle aux sombres trembles sous le soleil de mars finissant. La rivière immobile trahit son mouvement dans les méandres : l’écume s’y forme sur des plages inviolées.
Le peu qui a été dit le rassure ; il va peut-être avoir un auditeur digne de ce nom.

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