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L’année de la joie (2)

Je me souviens qu’au Chemin des Dames où nous nous étions réfugiés nous sauvâmes quelques pianos, clavicordes et clavecins. L’avancée des Bösendorfer que nous poussions dans les ramifications du souterrain gronde encore dans ma mémoire comme les roulements de timbale d’un requiem. Dans le recoin nocturne d’un boyau on tira un Pleyel en acajou moucheté dont l’instrumentiste nous affirma qu’il avait appartenu à Chopin. Le seul nom du compositeur produisit un frisson, comme un arc électrique, car si aucun compositeur n’était épargné dans la chasse aux sorciers déprimants, Chopin était sans doute la bête noire des maniaques de la pop. Le « patraque polonais » comme ils disaient en riant  avait à leurs yeux le tort d’avoir composé presque toute son œuvre pour piano seul : ce piano seul inscrit en haut de chaque partition était une formule intolérable pour les fous des groupes de rock, des foules enfiévrées, et nous savions que si un jour ils forçaient notre refuge – que Sainte Cécile nous protège ! –  la première cible serait le merveilleux instrument, d’où la nécessité de le placer le plus loin possible de l’entrée dans une grotte presque close. Ce fut notre salon, notre nid. À peine installé, le virtuose joua tout le jour puis la nuit suivante, deux ou trois fois l’œuvre entier, je ne sais plus, ma mémoire défaille ou plutôt  l’émotion ruisselle sur mes souvenirs car nous tous assemblés, auditeurs résistants, étions conscients d’assister à une forme de cérémonie interdite ; jamais je n’entendis notes plus tendres, humeurs plus variées, colères plus tumultueuses.

*

Une nuit où je m’exerçais sur ma clarinette, le tubiste me sortit de ma mélancolie – je ne cessais de jouer le mouvement lent du quintette de Mozart (musique parfaitement prohibée) – pour m’annoncer l’arrivée impromptue d’une nouvelle musicienne. Je ne bougeai pas de mon siège velouté, les survenues étaient quotidiennes, à quoi bon aller la saluer, j’aurais bien le temps, je ne voulais pas sortir de mon dialogue avec l’idéal, rien n’avait d’importance, du rêve délicieux pourquoi diable sortir, allons, laisse-moi mon ami et empresse-toi de l’accueillir si tu veux, moi je reste aux abîmes d’en haut, face au plus beau, à l’affaire la plus tendre, et comme il insistait j’interrompis mes langueurs apéritives et l’insultai d’un mot, puis repris la prière gardienne de mes nuits.

Je sentis malgré tout que quelque chose se passait, du fond de ma vieille mélodie insistante je perçus des hourrahs et après avoir posé l’instrument sur le socle, je gravis les marches vers la sortie qui donnait sur le Chemin. La carriole sous la lune avait fière allure. Le souvenir de cette apparition flotte encore devant moi : la nuit est si noire qu’elle miroite violet dans le froufrou des astres et le regard de la musicienne, si bleu, si gris, semble emprunter aux constellations couturières de la nuit ; ma main s’affole à l’idée que je dois restituer sa présence, robe claire enveloppant en partie la harpe, souffle émoussé du vent d’octobre et le lissé de sa chevelure rouge tombe et se mêle aux crins de la bête monotone vibrant de tous ses muscles. Aucun autre son que le crissement des roues et les pas du cheval éclaboussé d’étincelles métalliques, progression grosse de musique aérienne. Elle joue soudain ; c’est une élégie, autant de notes, autant d’étoiles, le cheval se met au rythme, jamais, jamais, je n’aurai au long du dos ces frémissements de reconnaissance, l’avoir vue un jour d’octobre-fruit sur le si bien nommé Chemin des Dames, l’avoir entendue à l’endroit même où la mort éclaboussa les jeunes ardents (c’était il y a si longtemps) et où la vie revient avec notre harpiste, ses notes enchevêtrées dans les doigts, confondant dirait-on cheveux et cordes, la joue posée sur le cadre de la harpe ajourée, écoutant les cris des jeunes gens qui jetèrent leur vie à larges poignées dans les sillons dégringolés. Ténue, elle se souvient avec nous des échos morts restitués en cascades mouillées, les larmes données à la brise appellent au secours le mineur de l’élégie. Puis tout s’immobilise, musique et bête.  Sa voix s’élève âpre et flûtée : « Je viens me réfugier chez vous, chers amis, ils veulent briser ma harpe et mes doigts. »

Je nous revois autour de la carriole, le tubiste tenant les rênes de la pauvre bête qui avait fait l’ascension, tandis que le chef d’orchestre soulevait la harpiste dans ses bras et que je lisais pour ma part entre les cordes de l’instrument le jeu périlleux des étoiles peut-être mortes qui scintillaient alentour, partout, comme autant de notes d’une partition universelle. Ce soir-là, cette nuit-là, nous berçâmes la harpiste de nos mélodies lentes, en mineur, un baume.

L’année de la joie (1)


Les sanglots longs

Des violons

 

C’était après la crise. Nous avions tant souffert qu’au grand soulagement de la plupart, le gouvernement décréta la suppression des musiques mélancoliques du passé. Un amendement à cette loi fut voté dans la foulée : il ordonnait le déversement régulier d’antidépresseurs dans les réserves d’eau potable. Un autre amendement voté de nuit par quelques députés encore présents dans l’hémicycle, vieillards résolus, rendit obligatoire la pop dans les lieux publics.  Des hauts parleurs furent hissés auprès des caméras de rue. En effet, nos élus, baignés dès le berceau par ces musiques qui avaient scandé leurs biberons, abreuvés leur adolescence, branlaient du chef en cadence et leur approbation se fit tout naturellement. Je me souviens qu’ils tentèrent en outre de faire de l’anglais la langue officielle du pays. La honte qui suivit cette année fut telle qu’on détruisit plus tard la totalité des documents et des vidéos qui se rapportaient à cette époque, si bien que les historiens disputent encore de la réalité d’une telle tentative : les uns s’appuyant sur des témoignages douteux affirment que la ministre de la culture, une vieille rockeuse désargentée, lors d’une pause des débats, aurait rassemblé les députés autour de quelques bouteilles de whisky irlandais et après avoir branché sa guitare électrique leur aurait fait chanter des musiques anglaises puis, profitant de cette régression (karaoké dont elle aurait assuré l’accompagnement) leur aurait arraché le vote fatal ; l’intervention du Conseil d’État réuni en urgence dès le lendemain aurait cassé la décision, après consultation de la liste des bouteilles vides qui traînaient dans le Parlement. D’autres historiens prétendent sans preuves tangibles que le Président, dans son irrésolution proverbiale, aurait signé le décret puis l’aurait retiré dès l’aube après une nuit agitée où des habits verts auraient protesté avec des pancartes et moult cris en hurlant à l’abandon de la langue nationale sous les fenêtres de l’Élysée, ce qui paraît fort peu vraisemblable. Aucun document fiable ne permettant de corroborer l’une ou l’autre thèse, le remplacement de notre langue ne s’étant pas produit, je frémis à l’idée qu’un pareil changement ait pu même être imaginé.

Au-delà des persécutions qui frappèrent les « ennuyeux » – les instrumentistes et les chanteurs classiques dont je faisais partie – (grâce à l’amendement Verdurin, voté à l’unanimité et qui exigeait la mise hors la loi de tous les musiciens classiques) c’est une autre mesure qui vient s’imposer à mon esprit aujourd’hui bien fatigué : les conservateurs de musées furent contraints de recouvrir d’un jaune vif les noirs vernis des Rembrandt et des Caravage – période faste pour les restaurateurs qui mit fin au chômage chronique de la corporation. On étendit bientôt la mesure à tous les noirs des tableaux de nos musées ; même le plomb des vitraux de nos cathédrales fut badigeonné de jaune ; avec un peu d’attention on en lit encore de nos jours les traces dans nos édifices religieux, mosquées comprises.

Maintenant que cette période de bonheur officiel est passée de mode, que cette fureur de joie publique a été remplacée par la mélancolie banale de nos démocraties, je vois remonter au bord de ma mémoire les titres des journaux du temps, dont celui demeuré fameux qui déclencha les persécutions : « Au violon les violons ». Et de fait, sous la pression du lobby des guitaristes, on vit par orchestres entiers les violonistes être embarqués dans les prisons de la République, après qu’on en eut extrait les délinquants ; criminels et voleurs se perdirent dans la joie collective des rues. Des scènes se pressent dans ma mémoire : mille feux de joie montèrent des places du pays, chacun attendant les derniers rougeoiements du soleil d’automne pour jeter dans un ignoble brasier les violons dorés qui avaient chanté les passions les plus profondes ; je me souviens des archets crépitant dans la nuit, des éclisses mordues des flammes et des âmes déchirées dans des gerbes d’étincelles. Je tiens de source sûre que, privés de leur instrument, les violonistes usèrent des prisons comme d’immenses résonateurs et chantèrent à bouche fermée les partitions qu’ils connaissaient par cœur : l’apothéose de la danse, l’inachevée, la symphonie tragique et autres œuvres prétendument dépressives. Leur résistance admirable contraignit les gardiens de prison à réclamer des augmentations, car le pays entier bramant sa joie, ils étaient les seuls à assurer l’ordre au front de la dépression chantée. L’argument fit plier le gouvernement qui doubla leur salaire pour pénibilité aggravée. Devant les prisons on organisa en hâte sous des bâches de fortune des cellules d’aide psychologique à destination des pauvres bougres. L’argumentaire des psychiatres : « Il vaut mieux entendre ça que d’être sourd » fut de peu d’effet. Même si je n’ai envers ces gardiens que peu de tendresse, je me dois de dire qu’ils rapportèrent à la maison des complexes œdipiens dont ils n’avaient que faire et que leurs psys déclenchèrent ainsi un beau désordre dans les foyers. Après un vote âprement débattu, on finit par leur octroyer une subvention « Boules Quies » qui leur permit de « supporter l’insupportable », comme le réclamaient depuis toujours leurs représentants syndicaux.

Le temps des couples (le conte de vivre)

Lui : Les couples se déchirent vite, consomment l’amour comme on le fait des viandes, des marchandises, rien ne tient, les mains se désembaguent au rythme des saisons, ils se hâtent alors de refaire la même chose, se jurent en étreignant la nouvelle autre qu’on ne les y reprendra plus et répètent le conte de vivre avec la même candeur spécieuse, le même automatisme qui les plaque sur l’horizon sans joie va du lit au boulot en passant par les transports, et quels transports !

Elle : Pas du tout ! Il est d’autres histoires ; la nôtre commence, patience, et les couples ne tournent pas forcément vinaigre ; je connais des mains qui tiennent leur faveur tête haute contre le temps. J’en connais qui ne lassent pas leurs yeux de l’autre regard et s’il le faut – ce n’est pas toujours – ils se séparent, s’éloignent un peu, empruntent un chemin de traverse pour l’un, une voie rapide pour l’autre, puis un matin les mains vides, bras ballants, bouche sèche, ils se recroisent, ils se revoient et du bout des doigts etc.

Lui : Cela n’arrive jamais ! Enfin peut-être mais notre temps est à l’excitation perpétuelle, l’adoration dure quoi quelques mois, allez trois ans je veux bien; un jour tu me diras on arrête et je ne serai pas surpris, un pantalon s’élime, une chemise s’effiloche, il n’est aucune cousette pour l’amour chahuté des désirs, trop sollicités que nous sommes par l’ailleurs des flatteries marchandes et les fascinations par écran interposé où la chair ne pèse rien, pur rêve qui tue le quotidien du lourd conte de vivre.

Elle : Je te l’ai dit mille fois, je t’aime en dormant, ce qui veut dire que c’est tout moi qui s’engage, ce n’est pas une lubie, je me sens respectée, et voilà que tu me disputes le droit de vivre avec toi sous prétexte que d’autres couples etc.

Lui : Je ne te dispute rien, je constate en pékin lambda qu’un couple sur deux… tu connais ça comme moi… c’est un conte, le conte de vivre à deux et je redoute la loi qui s’étale en cercles de plus en plus larges, genre : tes rides et ton sourire moins engageants, et ma peau qui cède et ta peau qui s’assèche et nos pas ralentissent et le limon des mensonges dépose sur nos visages la patine de la confiance perdue. Je ne veux pas cette légèreté grave de nos pas faussement complices parce que l’habitude s’y est mis comme on le dit de la rouille sur les ferrailles de la clôture.

Elle : Je vais te dire ce que je veux vivre : le poids des corps dans le décours des jours, un jour plus un jour, des semaines, des mois et pourquoi pas l’éternité, entre brosse à dents et liste de courses oubliée, entre pièce pour le caddie et découvert à la banque ; toutes ces mains qu’on serre dans la rue et mes paumes qui tiennent tes joues serrées pour que ton visage heureusement réduit vienne faire son nid dans ma mémoire, douceur de ton velours contre mes lignes de vie et pour finir la morsure des pupilles, or qui jamais ne s’usera et qui vient susciter parfois jusqu’à l’aloi des larmes. Pourquoi ce sont toujours les femmes qui chantent cette résolution où tout avance contre le temps à force de volonté crue ?

Lui : Je ne pense qu’au chemin dépeuplé, au bitume allumé du couchant, à la mauvaise foi du fleuve, ce temps où je te touche n’est bientôt plus que perle éteinte, j’attendais une valse et c’est un tourbillon de calendrier gris chaque fois que deux assiettes cognent, cet éclat de porcelaine sur le pavement de la salle où tu te tiens, ne pose pas ton pied, n’avance pas, je n’ose pas dire, je n’ose pas que veux-tu, l’océan du futur me semble un antarctique…

Elle : Voici le conte de vivre. Il était une fois une peau musicale en un seul exemplaire qui décida un jour d’élan de toucher une autre peau, aussi désirante, aussi unique, aussi douce, il y eut des paroles, un flot de mots pour tout dire, parfum de voix qui nimbe les amants, et une fois la peau touchée il n’y eut plus rien que l’écoute et depuis ils vont errant par les chemins vers la quête de ce trop qui n’est jamais assez. Les arbres inclinent leurs cimes ; les genêts s’inquiètent lorsqu’ils accélèrent le pas, ce n’est pas normal disent les fusains, preuve de décrue murmurent les bruyères. Les bouleaux qui savent sourient : « Ils ont hâte de s’embrasser et cherchent un abri, voilà tout », et mille feuilles de s’affoler au plein des halliers, c’est un rire qui circule de branche en branche, mimant par défi l’écrasement des vagues universelles. Leurs amours sont touchantes à cause du hasard, des yeux un jour croisés, puis perdus, puis retrouvés, mon amie je ne te savais plus si belle…. Et toi non plus dit-elle sans parler, prenant sa main pour la porter à ses lèvres : elle saisit le plein de sa paume, y enfouit le bas de son visage, rêve, dit enfin « jamais » pour dire jamais plus nous ne nous quitterons. Car ce qu’ils trouvent dans ce conte d’amour est aussi simple qu’un enfant solidement campé : ils n’ont plus peur. En accomplissant le chemin de la paume vers les lèvres, de la bouche vers la bouche, ils ont fait le plus grave, et les jours ont beau être ordinaires, hantés des chicanes trop humaines, ils savent que quelque part il est là, qu’elle est là, qu’ils s’attendent au plein du conte de vivre.

Lui : Garde ton joli conte ; permets-moi de hausser les épaules et si tu les croise salue- les de ma part !

Elle : Si nous le voulons, idiot, c’est nous bientôt !

Visions

Des ballots de paille sont enroulés serrés sur le chaume, tapis d’occident ; leurs yeux clignotent vers moi de toute la surface de leur coupe et je devine sans difficulté la pupille et l’iris : côte à côte les ballots seraient effrayants mais disposés là par hasard, les ombres qu’ils tracent donnent envie de s’allonger, ce que je fais.
Il est en haut d’une falaise, devine tout au fond une baie lumineuse et songe que c’est l’océan grouillant de touristes et d’enfants ravis, mais c’est si loin qu’il n’en est pas sûr ; là où il est en effet, l’amoncellement de pierres est si sérieux qu’il en sourit, jusqu’à ce qu’il se souvienne qu’il s’est égaré, a dû franchir des barbelés, tout cela pour tomber sur un site mégalithique – il s’en rend compte maintenant – où il erre de pierre en pierre à la recherche d’une issue ; si les meilleurs préhistoriens n’ont su dire ce que ces pierres levées faisaient là, il ne voit pas comment il pourrait s’y retrouver. Il aperçoit au loin un barbelé qui le rassure, la civilisation, il a si chaud qu’il rêve d’un perrier orange bu à la terrasse d’un café où il tournerait le dos à l’église qu’il a cru entrevoir dans la crique surpeuplée. C’était si loin, c’est si loin, le chant des criquets approfondit le silence. Il va basculer dans la mélancolie.
« On mesure la distance ? » interroge brusquement la visiteuse qui a surgi derrière moi. Je la supplie de ne plus jamais recommencer, elle s’esclaffe.
« J’aime ce mystère, dis-je laisse-moi. Passe, c’est ton métier !
– Ah, les mégalithes qui ont fait dire plus de bêtises qu’ils ne comptent de pierres !
– J’ai déjà lu ça quelque part.
– Dis-donc, tu n’as pas soif ? demande-t-elle.
– Non.
– Menteur ». Je la suis.
Une fois attablés au bord de la crique, je dis : « Tu comprends, ces hommes ce n’est pas leur distance qui m’intéresse, je crois en vérité que c’est la mienne. La préhistoire c’est surtout le mystère de notre propre petite enfance, non ? » Elle se moque un peu, me désigne du bout du bras une île au large que je n’avais pas vue où les pierres scintillent à la fin du jour comme autant de joyaux. « Et ça, ce n’est pas l’enfance ? »
Une voix plus forte retentit : « On est en France, ici, en France ! » Deux yeux atroces me fixent menaçants. Je m’éveille à l’ombre du ballot, je me redresse, me secoue, comprends qu’il croit que je suis un étranger et je le rassure d’une cascade de mots, je suis bien français, bien de chez nous etc.
« Oh, moi ce que j’en dis ! C’est seulement qu’il faut que je les ramasse mes ballots, alors vous j’en veux pas, ouste, du balai… Et puis, et puis, c’est vous le ballot, l’orage arrive, je vous souhaite bien du plaisir ! » Il me montre le ciel d’encre.
Sous les trombes d’eau je rêve de l’île aux pierreries désignée par la visiteuse, et que j’ai vue.

Le vol brisé

La tourterelle s’élance de la haie, traverse le havre du jardin caché où trône – toutes larmes dehors – le saule pleureur ; le couchant dore les feuilles un peu mouillées et les fruits bouclés, cheveux d’un autre âge entortillés à loisir ; l’oiseau les effleure doucement, sûr de lui, j’admire le col audacieux qu’on dirait dessiné à la craie et le velours à peine visible des plumes fluides où le cœur de la bête cogne habituellement son chant monocorde, prenant.
Le temps se suspend comme le corps léger de l’oiseau pacifique, rien ne bouge, aucun vent, nul bruit, calme grave des branches paralysées, et de son unique vol la tourterelle dessine une présence ombrée de bleu, c’est un pinceau de maître dans l’éden improvisé de mon jardin secret. Je frissonne ; sa courbe à elle seule est une baie de lumière mouillée, arc en ciel de lois ineffables, douloureuses à force d’être parfaites. L’émotion fait papillonner mes cils, jamais pareille vérité coulant de la source du temps ne me sera plus accordée… son unique courant d’air déplacé ne change rien à l’azur déclinant, mais il est cependant suspendu, immuable, éternel. Comment ce qui tombe peut-il être arrêté ? Comment ce qui vole peut-il…
À l’instant où elle va, sur une branche qui touche terre, poser ses pattes, dans ce mouvement de recul où les ailes accélèrent leur battement vers l’arrière provoquant un sur place magique, hors gravité, le corps se redresse, verticalement offert, fragile, au plus souple de son vol finissant, à cet instant donc un matou se précipite sur elle, l’arrachant au vide de toute sa gueule, du plus grave de ses griffes.
Dans l’encadrement de la fenêtre, serrant la barre de rideau que je suis en train de poser, je saute par l’embrasure, frappe le dos du chat qui s’enfuit en hurlant sous la haie du voisin. Le cœur me bat autant qu’à elle. Je jette la barre, saisis l’amie des deux mains, sans serrer. Les plumes n’ont presque rien, un peu de sang à la patte gauche. Aucun son, la mort effleurée a étendu sa loi à toute la contrée.
Tu comprends, ce n’est pas si simple, ils n’aiment pas ça, ils mordent, tu vois, ils griffent, ils veulent tuer, cela les amuse, ils ont peur de ton plumage parfait et de ton chant, les idiots, qu’ils trouvent monotone, alors que chaque fois est la première, et surtout tu voles, tu comprends, tu voles, et le chat n’est qu’un parmi des milliers qui en veulent à ta perfection entre ciel et terre, tu es un défi, comprends-le, nul n’est parfait, pauvre enfant, reste là-haut dans la géométrie qu’aucune main ne saurait tracer, donne-nous ton modèle, mais ne t’approche plus jamais des branches basses, promets-le.
Elle fait mine de s’envoler, se dégage de mes mains, je la relâche, elle se pose sur les troènes.
Je remonte la barre des double rideaux et depuis lorsque le tissu gris rose frissonne sous le souffle de l’espagnolette, je la vois, je l’entends, ses ailes frémissent, son aventure revient, la vie, presque rien, un peu de sang, ce même sang qui bat là sous le tissu de ma chemise quand, allongé, je rêve près de la croisée d’une perfection à venir.

La loi du voisin

L’orage a laissé des langues de brume ; poumons ouverts, j’aspire l’air souple sur le pas de ma porte qui, sans doute à cause du blindage, semble craquer dans mon dos. Les nuées basses s’attardent sur le clocher masquant presque le coq d’acier et pris par l’envie de le voir sortir tout entier, je me retrouve dans la rue déserte ; même les chats et les oiseaux ont délaissé leurs querelles pour goûter à l’abri des lauriers le calme humide de la tombée du jour. Un gravier grince derrière moi, le crissement vient de loin mais les pas traînants se rapprochent sans précaution et je les reconnais, cet abruti de Baptiste, je vais être obligé de lui dire bonsoir. Non, on ne se parle pas, si, peut-être un bonsoir parce qu’on est seuls, on n’est pas des sauvages… enfin, c’est à voir. Je fais semblant d’ignorer sa présence, je m’éloigne lentement de mon pavillon, je pense à la porte ouverte et je songe que sauf Baptiste, il n’y a personne, non, aucun risque, oui, c’est embêtant quand même, à quoi bon une porte blindée si c’est pour la laisser ouverte etc. Et voilà l’abruti qui me salue dans mon dos, je me retourne, feins l’étonnement, on ne se serre pas la main, lui enchaîne aussitôt, que ça soulage après l’orage, que la foudre a frappé la Duchesse sur les hauteurs, que c’est bien fait pour eux, qu’ils n’ont qu’à payer leurs impôts, que c’est une punition du ciel, que c’est tant mieux, que s’il était le fisc il y a longtemps que… son visage est de pierre, regards fixes de malade. Je demande, voix forcée : Ça ne va pas ? – Ah, si, très bien. J’explique que je ne le savais pas si légaliste… pour tout dire je n’avais jamais entendu le son de sa voix ou à peine et il repart de plus belle, fustigeant l’inertie des pouvoirs publics, la misère du système d’adduction d’eau. Je décroche de ses propos, fixant ses lèvres parlantes qui bougent à peine, et sa calvitie bien avancée, le front dégagé mais curieusement abaissé sur ses yeux noirs, si noirs qu’un frisson me saisit et j’entends sa péroraison répétée deux fois : – Et pourtant je paye mes impôts !
J’étais sorti pour me détendre, les textes du jour m’avaient emporté dans un vaste silence tendu aggravé par l’orage en fusion, le travail avait été lent, frustrant, je n’aspirais à rien d’autre qu’à la fraîcheur et je tombe sur ce granit, cette statue, cet à peine vivant qui clame dans la rue vide : Vous vous rendez compte, voisin, nous sommes les seuls dans le village à payer des impôts. – Comment le savez-vous ? – J’ai mes sources, dit-il en posant l’index sur sa bouche, j’ai mes sources. Pour le plaisir de le bousculer un peu, je lui avoue en souriant que j’ai été victime d’un redressement fiscal. Il me confie dans un souffle que cela n’arrive jamais par hasard, que forcément j’ai été dénoncé. – Pas par vous, quand même, dis-je en forme de boutade. Il ne répond rien, ne rit pas, n’esquisse aucun sourire, tête butée, braquée, féroce. Le doute me prend, je demande en lui effleurant presque la chemise quadrillée comme une prison : – Vous avez déjà dénoncé quelqu’un ? Ses traits ne bougent pas d’un pouce lorsqu’il lance : – Oui, bien sûr, le travail au noir du samedi. Je sors avec mes jumelles, je regarde ce qui se passe et j’appelle les autorités dès que j’ai un soupçon. – Ils doivent vous bénir ! – Qui ? – Les gens que vous dénoncez ! – La loi, cher ami, la loi et elle seule… sinon où va-t-on, je vous le demande, où va-t-on ? Lèvres serrées, il me fixe sans broncher.
La tempête se lève : mon voisin, je le croise tous les jours, mon voisin m’a dénoncé aux impôts, mon voisin est un corbeau à l’affût de l’illégal, les yeux morts de mon voisin, le visage mort de mon voisin, et ma peur soudain, non, la terreur face à ce dingue, une affreuse terreur, les bras me tremblent. Au fait, qu’est-ce qui m’en empêche ? Personne dans la rue. Ah oui, sur mon dos la veste avec laquelle hier j’ai taillé les rosiers, et les gants à gauche, dans la poche, et le sécateur à droite. Nous avons avancé et maintenant je le soutiens un peu sous les bras, il est lourd le bougre, le puits près de l’église, oui, bien sûr. Je laverai le sécateur, les gants, la veste. Demain, ou même ce soir.

– Tu t’es bien baladé ?
– Oui, chérie, j’adore ce calme après l’orage. C’est tellement rafraîchissant.