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Trois mots sur le mont analogue

Il errait ; des proches m’avaient confié qu’il s’était choisi un point de mire très lumineux et marmonnait au retour d’excursions improbables sur une colline : « Sa modestie est un modèle ».
A l’époque j’habitais dans le village où il venait d’emménager et je tenais de sa fille qui allait au lycée par le même bus que le lieu élu était là, sous mes yeux ; or, j’avais beau scruter les horizons, rien ne venait ; la forêt proche, la route qui déchirait la plaine, l’étranglement de la place du village me semblaient de cruelles évidences qui me renvoyaient à ma studieuse solitude. Enfant unique, engoncé dans ma plaine adossée aux monts boisés, je lisais des poètes ; puis juin avait surgi ; je me souviens de la saison car son ombre allongée – celle du poète – chaque soir passait sur les labours à une centaine de mètres, là-bas, bien après le dîner, monologuant, et j’avais l’impression que la brise mauve colportait ses syllabes, parler lourd, pesant et lorsque mon père, de retour de visite chez ses derniers patients m’interrogeait sur ma journée, je lui disais seulement : « Il a encore parlé. Je voudrais bien saisir un mot, un seul. » Mon père haussait les épaules en déposant son sac sur la table de la véranda, affirmant qu’il n’était pas souhaitable que l’on arrache au poète son secret.
J’avais remué ciel et terre un an auparavant pour me procurer ses recueils dès que j’avais appris par la cuisinière qu’il venait s’installer près de nous. J’ignorais alors que les poètes sont légion, que leurs textes paraissent au diable vauvert et passent plus vite que les nuages de nos régions. Il avait fallu ruser pour les serrer enfin entre mes mains. Même le libraire de la ville ignorait tout de sa proximité ; son nom lui disait vaguement quelque chose . Au tout début, juillet m’avait offert des perspectives de lumière encore et, rôdeur inquiet, aimanté par la maison du maître, j’avais aperçu par la fenêtre ouverte, gisant sur sa table, un recueil que promptement j’avais englouti sous ma chemise. Ces folies ne s’expliquent pas.
Ce fut ainsi qu’un an plus tard, la fièvre ayant monté, non content d’adorer les œuvres de mon voisin, j’étais tombé amoureux de sa fille Elise et j’avais par ce biais familier découvert la fameuse colline qui le hantait : à main gauche, à la sortie du village, s’élevait le mont analogue, formule qu’il avait inventée pour faire chanter la banale élévation dont il s’était entiché et qui allait peu à peu par la seule grâce de son chant devenir le mythe que l’on sait. Il est vrai qu’il fallut pour cela bien des décennies.
A l’époque, j’avais beau embrasser Elise sur les lèvres je ne comprenais pas sa passion pour la fade éminence qui ouvrait sur le village. A : « Tu es sa fille, tu dois savoir », elle répliquait : « Embrasse-moi et n’essaie pas de comprendre » ce qui m’irritait au plus haut point : « Tu parles comme mon père qui laisse rêver les poètes, et à leur inspiration préfère les transpirations de ses malades ! » Bon public, elle aimait mes blagues (elle savait que mon père n’avait jamais dit ça) et je songe maintenant que nos fous rires communs palliaient alors l’absence de nos mères respectives. J’ai oublié de dire qu’à cause des mères envolées, serrés l’un contre l’autre, je séchais souvent mes larmes sur son corsage et qu’elle en faisait autant sur mon col.
De sa voix précise, au pied du mont – en vérité nous étions assis contre le mur du cimetière qui signait le retour de la plaine – elle commenta un après-midi d’août l’idée du mont analogue forgée par le poète : « D’après ses manuscrits, dit-elle, il s’essaie au chant universel. Mont Analogue cela veut dire aussi bien tumulus que cathédrale ; le mont et sa découpe rappellent par ailleurs la Sainte Victoire. C’est une élévation, donc, ce n’est pas bien compliqué ! » ajouta-t-elle pour tenter de clore le sujet ; comme je jouais les sceptiques, prenant appui sur mon avant-bras, elle se leva d’un bond, sortit un papier de sa poche et le déplia : « Tu vois je n’invente rien !» Il avait noté : « Tumulus, cathédrale, Sainte Victoire ». S’engagea une petite lutte autour du menu papier ; je le tirai doucement en fixant les yeux gris contre lesquels battaient ses paupières, une splendeur. Je sentis que le minuscule manuscrit venait à moi, mais soudain elle se pencha et en attrapa une extrémité : « Minute papillon !»
En lâchant le précieux document, il me vint que j’aurais pu l’an dernier lui voler un manuscrit au lieu de l’exemplaire que j’avais caché sous ma chemise. Je me consolai en songeant que pour l’instant c’était à sa fille que je volais des baisers à bouche que veux-tu.
Nos corps s’approchèrent, la feuille manuscrite vint se coller contre nos poitrines, je serrai encore et nous roulâmes naturellement dans le champ de maïs attenant au cimetière. Les hautes plantes dérobèrent nos corps nus à la route un peu passante, nous subissions sur l’instant je crois l’envoûtement du mont analogue, le ciel encourageait l’ombre et nos bras, l’amour montant des sillons suivait en cela la croissance des plants de maïs dont les fruits encore crus allaient jaunir jusqu’au bord de l’automne, et le petit manuscrit glissa entre nous, et les tendres assauts du vent firent vibrer les feuilles, les épis, si bien que les cheveux finirent par se mêler à la terre qui craquait du trop-plein de chaleur ; mouillés de baisers nous avions disparu, peu concernés finalement par l’omniprésence du mont magique pourtant à deux pas. Il aurait suffi pour l’apercevoir de lever un peu les yeux mais j’avais mieux à observer en fait de courbe gracieuse et la colline de mon village que j’avais mille fois arpentée pouvait attendre.
En rajustant nos très légers vêtements d’été, moment paradis où l’on se souvient au présent des caresses passées, je fus effleuré par le morceau de papier où en effet notre transpiration avait effacé l’inspiration, mais je n’en soufflai mot ; cette fois c’était sérieux. Elle me vit empocher les trois mots, tendit ses mains vers moi comme une approbation et pris d’une vague et insurmontable admiration pour sa grâce absolue je l’invitai à dîner à la maison : « Nous n’irons plus au bois ; notre chambre nous attend… tu sais, tant que je ne serai pas à la maison, la cuisinière va m’attendre, elle a une famille, ne l’embarrassons pas. »
Je me souviens de l’arête du mont analogue qui coupait le soleil, soulignant l’ascension tranchante de la colline d’un liseré d’argent, je sens encore ma main sur son épaule mince, son bras autour de ma taille, l’amour, l’amour, j’entends le silence du village rompu des ultimes meuglements montant des prairies avoisinantes, des appels des chiens s’énervant une dernière fois contre les portails métalliques des fermes basses au seul remuement de nos pas.
Maintenant que je suis « en cet âge penchant, où mon peu de lumière est si près du couchant » comme dit le poète, je m’aperçois qu’aux pires moments de mon existence j’ai chaque fois invoqué le rythme de nos pas de ce même soir contre la peur de vivre, ainsi que la splendeur du mont analogue contre la laideur du vide.

La photo

statueC’était son bureau, inutile de m’en faire. Le rayon du matin insistait comme s’il avait voulu percer la surface du meuble ; pointe de soleil, il désignait un endroit qui me parut curieusement vide. Je me le dis à moi-même en ces termes et mes lèvres articulèrent dans le silence plusieurs fois de suite : « curieusement vide ». En sortant de la pièce je tentai de me défaire de l’insistante formule, puis comme elle battait toujours contre ma mémoire, je m’arrêtai sur place, debout près du buffet, saisis la statuette égyptienne qui se dressait entre la soupière et le cadre où riaient les photos des petits.
Je serrai longuement la statue mignonne et hiératique à la fois. Une voix, une autre voix profitant du geste me dit : ah tu vois, tu as oublié un instant ton « curieusement vide » – Oui, oui, je l’ai échangé contre la statue ; c’est que je l’aime vraiment, pensai-je ; quand je m’absente de la maison la statuette me manque, j’ai hâte de la revoir ; c’est vrai qu’elle représente un scribe. Etrangement, il est debout avec ses instruments, tablette et calame, forcément il me renvoie au métier. Ecrire, un scribe, un scribouilleur donc.
Je reposai la statue pour arrêter ce début de discussion, caressai le scribe avec reconnaissance, le bout des doigts contre son dos où des hiéroglyphes dormaient depuis 3000 ans. Et le « curieusement vide » fit retour, non pas la formule crue, ni la voix, mais mon souvenir, le souvenir d’avoir été obsédé par l’expression. La mémoire, ironique, insistait ; je haussai les épaules, allons, allons, c’est son absence, ne cherche pas plus loin, vingt-cinq ans de vie commune avec Miranda ça crée une présence et quand elle n’est pas là, le bureau, son bureau est curieusement vide, bien sûr. Voilà. Rien de plus naturel.
Il me vint alors l’envie folle de voir son visage et je fermai les yeux, mais impossible de le découvrir dans la galerie des souvenirs, impression de nuit brumeuse, vapeur des ans, buée de proximité, je fus pris de court, dirigeai mes pas vers son bureau où trônait justement une photo de notre couple, oh une vieille photo, mais bon. Ce fut un jeu : fermant les yeux, tâtonnant, j’essayai en me calant dans son fauteuil de reconstituer le visage de Miranda, sans la photo, à deux doigts d’elle… Rien ne vint.
J’ouvris les yeux : le rayon désignait l’endroit où la photo aurait dû se tenir. Le rayon donnait au « curieusement vide » un aspect malicieux, triomphant.
Je me levai d’un bond, courus au lavabo de la salle de bain ; eau froide sur les pommettes. Je finis par me gifler, m’ébrouer en soufflant : « La photo ! La photo ! »
Oui, Miranda en a eu assez de l’avoir sur son bureau, rien de plus normal, chaque jour son couple là tout jeune alors que les traits ne correspondent plus à rien, c’est cela qui use, la différence entre cette photo et le miroir du jour présent ; sans compter que la photo n’a été après tout que la fixation d’un instant, c’était l’arbitraire de cette jeunesse-là, pourquoi celle-là fut elle vitrifiée à ce moment-là, je comprends, la niaiserie du joue contre joue, les sourires au photographe, il me semble que le sourire était un peu bêta et elle – tiens, Miranda me revenait ! – tirant trop sur ses lèvres, on lui devinait les dents, oui, oui, elle était, pardon, elle est très belle, mais sur la photo les rayures du corsage, très fines certes, commençaient à faire furieusement démodé ; non je cherche des défauts, j’aime mon bras posé sur son épaule, c’est une photo apaisée qui, à la contempler, donnait espérance force optimisme.
Au fait où est-elle, cette photo ? Si Miranda veut s’en débarrasser, je la récupèrerais bien pour la mettre sur mon bureau, après tout pourquoi pas, sur mon bureau.
Non, je comprends, je comprends qu’elle ait voulu s’en défaire. Je comprends. Je m’immobilisai dans le salon ; une tasse de thé vide sur la table basse, c’était elle, hier, jour de congé, pas de clients, elle était restée à lire au divan sans doute, alors que moi sur la brèche au contraire…
ce flot, ce flot, ce déferlement au journal, les cris, c’était une suite de hurlements, l’attentat, l’attentat, il faut couvrir l’attentat, qui va aller couvrir l’attentat ?, en plein centre-ville, j’avais été désigné pour le reportage sur les lieux, la photographe m’avait embarqué, la petite énergique aux cheveux courts, beau travail c’est-à-dire un énorme désastre, les membres déchiquetés, les têtes posées à l’envers à l’endroit, comment faisait-elle la petite pour ne pas perdre son sourire à fixer ce que personne n’oserait fixer aussi longtemps qu’elle, et moi avec les tombereaux de sang à la une, abruti, j’avais même risqué dans le corps de l’article : « Parfois l’encre qu’on utilise est très proche du sang ».
Quand j’étais rentré, tard le soir, transparent, dévoré par l’attentat, Miranda avait qualifié la formule de vulgaire ; elle avait dit plus exactement (je me souvenais de l’accent de chaque mot) : « Ton article sur le net, oui ok, mais le truc là sur l’encre et le sang, hum, vulgaire cliché ! » J’avais eu envie de lui répondre que je ne le savais que trop, que le comble de l’élégance eût été de ne pas parler de cet attentat, qu’elle savait bien que c’était sous le coup de l’émotion, que les corps dispersés et le sang noir n’incitent pas à la formule originale, que l’originalité en pareil cas est même obscène, mais comme elle me regardait en portant la tasse à ses lèvres sans me quitter des yeux, j’avais dit seulement ces quelques mots : « Ça m’a échappé. Désolé. » Elle avait eu un geste peu clair, elle l’avait senti et passant près de moi pour aller réchauffer la pizza, elle avait fait une caresse rapide, distraite, du haut de mon épaule jusqu’à mon avant-bras.
Nous n’avions plus échangé un mot à ce sujet, mais ce matin j’avais besoin de lui en parler. Je me rapprochai une fois encore du buffet. Ne pas ressaisir la statue. Les enfants, oui, les enfants qui rient, envolés tous les deux, les parents sont leur tarmac dit Miranda un jour et je revis un aéroport aux Etats Unis dont les pistes débouchaient sur la mer. L’infini des eaux ; je revis la peur, photos de leurs rires en main, je vis l’impossibilité du jour ; je ne pouvais pas vivre, je ne pouvais plus vivre. La peur avait pris toute la place. Hier les cadavres explosés, aujourd’hui dès l’aube la photo et là au futur les enfants qui ne revenaient pas, qui ne reviendraient pas ou alors en riant, pour dire : « Je reviens, mais c’est pour m’assurer que je suis parti ». Une mesure de distance, tout au plus, là où regret et bonheur d’antan s’entrelacent, loin, fini, leurs fragiles voix haut perchées en allées contre les murs de la rue et leurs pas, leurs petits pas froissant dans les cris les feuilles des saules. Quand ils reviendront ce seront d’autres corps, ce seront les mêmes et tellement différents, à jamais différents.
Je revins à son bureau m’assurer du rayon de soleil en lieu et place de la photo, il avait à peine bougé ; il m’apparut évident de l’appeler à son cabinet à partir de son téléphone de bureau. Nous étions convenus qu’on ne s’appellerait jamais sur notre fixe, mais c’était une urgence, elle comprendrait, après tout comprendre les êtres, les mots et les actes aberrants, c’était son boulot. Je décrochai le combiné et monologuai dans le répondeur :
« Oui, excuse-moi, Mir, je sais bien que tu es en consultation jusqu’à trois heures…. Je t’appelle, c’est pour une histoire de photo, ben oui, c’est bête, oui, je sais, c’est la photo sur ton bureau, tu vas me dire que cela ne me regarde pas, mais c’est notre photo, oui, il n’y a que celle-là de toute façon, oui, cette photo, je ne la vois plus. Elle est où ? Tu l’as enlevée sans me le dire (ce n’est pas un reproche) et comme je l’aime bien, je voudrais la récupérer. Oui, ça peut attendre, je sais bien. Oui, ça peut attendre cet après-midi, oui. Excuse. Oui, euh, à tout à l’heure. Je ne m’attarde pas car je ne veux pas engorger ton répondeur. Oui, à tout à l’heure. »
Je m’aperçus après avoir raccroché que le malaise s’était aggravé. Nous étions cernés, assiégés, des cris envahissaient la maison, des sons de flûte, deux notes très proches, des rires d’adolescents et des râles de blessés, les corps déchiquetés sur lesquels j’avais fait l’article de l’attentat revenaient, les jeunes corps des deux enfants envolés – tes anges que tu croyais élever et qui en fait te protégeaient – et le couple détricoté, bascule tirant à hue et à dia, ironie du destin que figurait la photo disparue, ah la photo qu’était-elle ? C’était l’humeur d’un jour figée à jamais qui mentait à rendre fou puisque cette photo avait été vraie un matin, une seule fois, un unique moment, puis fausse tout le reste des décennies tandis que le sang sur l’asphalte bruni dessinait la grande peur toujours remise et ici exposée dont je devais par surcroit présenter l’horreur à la seul force du verbe, c’est-à-dire rien, un rien comme en avait écrit des milliers le scribe debout, textes oubliés comme allait l’être le mien dès aujourd’hui puisqu’il datait d’hier qu’on était au quotidien et que mon affaire de sang datait d’hier, un attentat d’hier ce n’était presque plus d’actualité, aujourd’hui éclatait autre chose ; je perçus des sons de pipeau discordants – notes plutôt aspirées que soufflées – des rires d’adolescents encore et sur le sourd rythme-battue de notre temps montèrent des éclats de voix, violences de gorges diverses, langues inconnues et la flûte douce qui ne chantait rien, ironisait plutôt, et la terreur dans la maison cernée, on allait donner l’assaut, j’allais mourir comme ceux d’hier.
Je m’allongeai sur le divan, couverture sur la tête et plongeai dans une sorte d’évanouissement sauvegarde, noyade dans un fleuve lourd de regrets dont les vagues se chevauchèrent sur ma poitrine et m’écrasèrent longtemps.
Un souffle m’éveilla. Les rideaux ramassés sur les extrémités, le soleil donnait en plein sur mon visage et Miranda disait, presque un murmure : « Réveille-toi ! » Elle agitait une feuille comme on le fait d’un éventail. Je souris en bloquant son poignet : c’était la photo. Elle sourit en retour : « Ton message ! Ah le répondeur ! Si tu savais ! La photo avait glissé à l’intérieur du bureau, je l’ai récupérée derrière les tiroirs. Tu la veux ? – Oui, dis-je. »

Le naufragé

Puis il y eut un éclat au-dessus du roulement d’écume et le ressac cessa d’être la mer pour se faire la porteuse de mon corps; j’avais franchi la vague et je naquis ainsi en peu de temps, plusieurs paires de mains vinrent soutenir mon corps, des voix dominaient le fracas des lames criant à d’autres : « Il est vivant, il est vivant ! », je me voyais à l’abîme et à l’instant j’étais sauvé, mon dieu quelle aventure ! On me fit rendre à la plage l’eau salée dont j’avais gonflé mon estomac et autres viscères, bruit peu ragoûtant dont je passe ici les nuances, puis soudain alors que je touchais au repos, le corps langé dans des serviettes ourlées de soleil sur un fond de sable si doré que je pourrais le chanter – pour tout dire j’allais pleurer de reconnaissance – lorsqu’une voix coupante me demanda mon nom ; je l’entends encore, cette vieille chose neutre, pas le moindre accent et le silence qui suit, et je revois les visages en rond qui m’observent, quelques-uns murmurent en me poussant l’épaule : « Ben oui, dites-nous ! » comme si donner mon nom eût été le couronnement de leurs efforts. Ils avaient porté mon corps je leur devais un nom. Et un prénom.
Imaginez mon désarroi lorsque rien ne me vint. La voix coupante reprit :
– Vous n’êtes pas personne, vous avez une identité, forcément, vous venez de quelque part, il ne peut pas en être autrement.
Une voix de femme intervint, son soprano ne pesait pas lourd, mais elle risqua quand même :
– Enfin, laissez-le respirer. Vous voyez bien qu’il vient de loin.
Elle était essoufflée comme si elle c’était la première fois qu’elle s’adressait à une assemblée aussi nombreuse ; elle ajouta :
– Il ne peut pas dire son nom comme ça. Il lui faut du temps et puis il est peut-être intimidé !
Une autre femme à contre-jour reprit la parole de son alto bien timbré :
– C’est vrai ça ! Fichez lui la paix ! Et à quoi ça va vous avancer s’il vous dit qu’il s’appelle Durand ou Dupont.
L’homme qui semblait de la police s’exclama :
– Eh bien justement, nous saurons qu’il s’appelle Dupont… ou Durand… Et c’est déjà énorme !
Il se redressa, mit ses poings sur les hanches et lança à la cantonade :
– Tout de même, tout de même, c’est un monde, si les gens qu’on sauve, on ne sait plus qui c’est… Alors on va sauver n’importe qui maintenant ! Quel monde !
– Mais il n’y a là rien de scandaleux reprit la voix d’alto à laquelle le soleil faisait une auréole divine, son anonymat n’est pas un délit que je sache ! C’est un homme et il a besoin d’aide voilà tout !
Comme tous se regardaient embarrassés dans un silence où passaient des anges, je me permis d’ajouter du fond de mes serviettes souples comme les nuages :
– Je peux me redresser, je crois, maintenant.
– Et quand vous serez vertical, sur vos deux jambes, vous irez où ? suggéra la voix d’alto.
– Je ne sais pas.
– Vous ne savez pas qui vous êtes, en fait.
– Non, et j’en suis désolé Madame, croyez-le bien, dis-je en me dressant sur le coude.
– Ah ben, nous voilà propres, dit l’homme de la police.
J’avais beau chercher, ma mémoire était vide :
– Vous savez, dis-je enfin, je crois que mes souvenirs sont noyés. Je vois bien que je suis vivant mais j’ai beau scruter vos visages, aucun nom ne me revient.
– Enfin bon sang de bonsoir ce n’est pas notre nom que vous devez retrouver, mais le vôtre ! s’écria l’homme de l’ordre.
– Je sais bien excusez-moi. Tout est mouillé, tout est embrouillé.
J’étais assis maintenant. Le cercle compact de mes sauveteurs avait éclaté et quelques-uns déjà s’éloignaient. L’un d’eux crut bon de suggérer à son copain que j’étais un survivant du Titanic ; l’autre s’esclaffa en lui donnant une tape dans le dos.
Une querelle s’éleva entre la voix d’alto dont je voyais les yeux rieurs et les cheveux blonds – elle était magnifique – et le représentant de la loi (dont je compris à travers leur dispute qu’il était à la retraite) d’où il ressortait qu’on ne pouvait pas adopter un être humain comme on le fait d’un chien perdu. L’homme répétait :
– Le nom, qu’est-ce que vous en faites de son nom, nom de nom !
– Mais on s’en fiche, disait l’autre, je l’adopte, on va lancer des recherches, on verra plus tard !
L’homme de l’ordre maugréa, protesta, puis pour montrer son dépit saisit dans la laisse une poignée de sable et de coquillages mêlés et la jeta vers les vagues en hurlant :
– La loi tout le monde s’en fiche, tout le monde !
Un yacht qui croisait dans le lointain envoya un appel de sa corne comme pour approuver la colère du retraité de la gendarmerie.
Un à un mes sauveteurs récupérèrent subrepticement leurs serviettes coincées sous mon corps ; j’eus l’impression qu’on me déballait au soleil. Par bonheur une main prit ma main, m’attira vers elle. L’alto était moins belle qu’à contre-jour bien sûr, mais sa voix compensa ses disgrâces naturelles :
– Venez, j’habite à deux pas, murmura-t-elle.
Elle essuya le sable collé à mes épaules et sans plus de façons me dit que je pouvais l’appeler Pénélope, que c’était certes un prénom d’emprunt mais que celui-là valait bien le mien. La villa où nous entrâmes était une splendeur climatisée, ombrée de jalousies. Dans la légère douceur les meubles anciens miroitaient comme s’ils avaient emprunté au flot proche ses mille froissements ouatés. Il y flottait un parfum que je connaissais bien.
Jeune homme en slip de bain mouillé dans ce salon XVIIIème, j’étais finalement très embarrassé et pour dire quelque chose je confessai que le parfum ne m’était pas inconnu. Pénélope ou peu importe son nom, leva ses cheveux blonds gravement blanchis des décennies, osa un regard interrogateur :
– Ah, c’est un premier indice ! Nous suivrons cette piste si vous le voulez bien. Mais vous devez d’abord vous essuyer et vous changer derrière ce paravent. Je suppose qu’une douche vous paraîtra cruelle après un pareil bain… et sans écouter ma réponse elle poursuivit : l’affaire peut attendre et puis il faudrait songer à sombrer dans les bras de Morphée !
– Qu’est-ce que ça veut dire ? interrogeai-je derrière le paravent tout en enfilant un slip moulant et un pantalon de serge pâle.
– Ça veut dire dodo, dit la belle. Dormir. Vous devez être épuisé !
Je dis « oui » en aspirant la syllabe. Elle m’accueillit les deux bras ouverts au sortir du paravent, s’étonna que j’aie choisi avec le pantalon beige la chemise d’un bleu délavé qui rappelait la mer :
– Finalement vous avez du goût. Vous avez dû jouir d’une bonne éducation.
– Je ne sais pas, dis-je.
Il n’y eut aucune ambiguïté entre nous. Elle me désigna un lit où je me couchai nu – à quoi bon la cérémonie du paravent ? – elle vint m’y rejoindre sans un mot ni aucun vêtement non plus et nous fîmes ce que la nature ordonne avec une évidence amusée, juste et tellement douce. J’aime le sable des heures qui coula dès lors et s’inscrivit dans mon souvenir pur car ma mémoire désencombrée par la mer retint tout ce qui m’arriva. Ma première rencontre fut celle de l’ophtalmologiste ; ma logeuse prétendait que j’étais myope et de fait je le fus. Elle m’affubla de lunettes de corne plutôt larges et me conseilla dans le même temps de laisser pousser ma barbe :
– Je ne tiens pas à ce qu’on m’accuse de détournement de mineur, me dit-elle en me jetant un regard flatteur.
Au bout d’une dizaine de jours je ne me reconnus plus ; déjà que je ne me connaissais pas du tout… et lors de la visite chez les gendarmes (il fallut bien quand même en passer par là) les photos des disparus récents n’évoquèrent aucune ressemblance avec ma petite personne anonyme, flottante. Pour être franc je m’aperçus bien ici ou là, mais sauf Narcisse, son visage est celui qu’on connaît le moins bien et je n’osai poser mon index sur les sourires en couleur des jeunes disparus étalés sur le bureau du capitaine. Le silence qui présidait à cette cérémonie n’aidait pas, les gendarmes amidonnés de bleu, soupçonneux, raides, ajoutaient à l’effroi et je n’eus pas l’esprit de faire surgir mon nom d’autant que les patronymes sous les photos m’apparurent comme autant d’inscriptions de pierres tombales. Les voix sèches tranchaient dans le vif du soupçon et mon angoisse fit le reste, lassant les uniformes de ma bouche close. Les séances à la gendarmerie cessèrent, le site internet avec ma photo – lunettes et barbe – fut vite abandonné à sa désolante espérance, Facebook usa mon visage, personne ne me reconnaissait et ma mémoire n’exhumant que des parfums ou des phrases toutes faites, genre : « Ils furent heureux car ils n’eurent jamais d’enfants », on cessa enfin de me montrer dans la rue et inconnu, innommable, on m’oublia.
Je fus vite le plus heureux des hommes.
Elle était dix-huitièmiste et je suivis sa voie jusqu’à ma thèse sur « L’emploi de la virgule dans les romans licencieux du dix-huitième siècle. » J’adorai me perdre dans ces ouvrages légers, j’avais visiblement un bagage conséquent, d’autant que j’avais l’impression de faire des travaux pratiques avec ma maîtresse. Quand Pénélope – peu importe son vrai nom – fêta ses cinquante ans (tous ses collègues, et Serge son ex-mari, l’entourèrent de leurs ricanements affectueux), un malheur n’arrivant jamais seul, nous apprîmes par un des participants, verre de champagne en main, qu’un grand patron de l’automobile avait expiré des suites d’une longue maladie. Ce fut un événement considérable, non pour le pays, encore moins pour l’automobile, non, c’est pour moi seul qu’il fut considérable.
Avant de passer l’arme à gauche, cet abruti, pris de remords, était passé aux aveux écrits. Affreux. J’étais au centre des aveux.
Dix ans auparavant, frappé d’une crise mystique, le patron avait invité sur son yacht, pour se faire expliquer les origines de l’Ancien Testament, un jeune séminariste prometteur – c’était moi; je lui avais commenté les glissements de dates et les mythes assyriens qui couvaient là derrière. Trouvant insupportable que la Bible ne fût pas le premier texte de l’histoire, le patron m’avait tout bonnement fait jeter par-dessus bord provoquant une amnésie rétrograde qui m’avait fait tout oublier. On m’avait laissé dériver sur un bateau gonflable au large d’une plage.
Grâce à ce document, j’eus enfin une identité, un passé et même, inutile folie, une religion, ce qui ne s’accordait en rien avec ma nouvelle vie et, rare être humain à avoir ce choix, j’élus ma vie présente comme seule authentique, les romans libertins étant quand même plus drôles que les études historiques sur l’Ancien Testament.

Conversations sur les jardins

Ils avaient au printemps de brefs colloques.
– Que faites-vous dans votre jardin ? demanda le jardinier.
– Je tonds le gazon, je taille les fleurs et les arbustes, dit Stéphane.
– Et il vous arrive d’y errer pour presque rien ?
– Non.
– Vous ne vous y attardez pas ?
– Jamais. A quoi bon ?
– Pour méditer. Tenez, notre sainte patronne, Louise de Vilmorin, disait…
– Vous vous moquez.
– Un peu. Elle disait, arpentant son jardin avec Gallimard : quand je serai morte je méditerai et toi tu m’éditeras.
– Son jardin lui était une tombe.
– Un paradis, plutôt, enfin, c’est la même chose.
L’homme de l’art considérait qu’on n’y méditait pas assez, il y revenait sans cesse et comme il entendait le silence de Stéphane comme une question (c’est quoi méditer ?), il passa à l’action : sa voix légère creusait des vides, s’arrêtait sur une corolle, il se penchait, murmurait aux boutons, se relevait en rougissant, coupait une branche distraitement et reglissait son sécateur dans la poche latérale de son pantalon. Il semblait à l’écoute, se déplaçait rarement sans un bout de bois à la main ou une pousse quelconque.
– Vous devriez vous y promener, dit le jardinier.
– Je n’ai rien à bâtir dans ma clôture, c’est statique. Que pourrais-je y faire ?
– Ça bouge sans arrêt, mettez ’y la main.
– Ah non le sécateur merci, ce cliquetis, la branche qui craque, les tympans s’en souviennent trop longtemps et parfois au loin l’aigre colère de la tronçonneuse qu’on croirait à deux pas. Cette ferraille contre le bois offert, violence folle. Stéphane criait presque.
– Sans aller jusqu’à ces extrêmes, le sécateur est la main verte, l’autre nom de la méditation active, risqua le jardinier en l’observant de biais. Il ajouta presque murmurant : les coupes sont de réelles présences.
– On dirait releva Stéphane que c’est une consolation, une vengeance contre le temps.
– Le printemps est si bref. Au fait vous ne vous rasez pas ?
– Bien sûr que si, fit Stéphane en passant sa main sur le menton.
– Au jardin, c’est la même lame.
– Il est une vérité au jardin miroir ?
Le jardinier fit oui de la tête. Ainsi allaient-ils les dimanches des belles saisons au cœur des parcs dont le jardinier était le maître.

Voisins et rosiers

Tiens, le jaune s’insinue au plein maillé du forsythia; le jaune a cette pâleur première que le soleil fera exploser. Un fil d’or court pour l’instant dans les brindilles, guirlande de jeune printemps, l’embellie approche. Le vent du nord perturbe encore l’attente. Suspend glacé, il mord le bois, l’arbuste ose à peine rougir.

Pour encourager les rosiers, le voisin enfile sa salopette, déploie les cisailles et vite décapite les premiers gourmands qui lèchent la tige prématurément. Restent des épines vengeresses, l’homme de l’art tranche et coupe d’une main apparemment experte au bon endroit… à mes yeux n’importe où. Dans le silence, il ramasse sans souci de sa peau les morceaux épars et loin de mes rêves jette froidement le petit fagot dans la benne. J’entends ses bottes qui s’essaient dans l’allée voisine, il tousse, remise le sécateur dans un endroit connu de lui seul, contemple la bordure, revient sur ses pas, récupère le sécateur, se penche vite, exerce encore une pression ici ou là, ramasse les chutes, se pique visiblement, secoue sa main, suce le doigt agressé, puis repart d’un pas plus lent vers la cachette du sécateur. Il ressort, lèche son doigt d’un coup de langue définitif, semble songer qu’il avait oublié cet hiver – seul le gel l’avait averti- combien la nature est cruelle lorsqu’on s’en prend à ses secrets. Elle n’aime pas qu’on la touche. Elle aime le tact, la prudence, défie la distraction, semble dire: soit tu t’occupes de moi et alors fais le bien, soit veuille ne pas me toucher, ainsi que Jésus disait. Il a des gants à la main mais ne les enfile pas.

Un autre voisin à la voix de stentor se moque de lui. Il rougit un peu, fixe ses bottes, évitant le regard de l’autre, parle sans doute de l’habitude perdue, passe un doigt de l’autre main sur la blessure, « bof » dit-il à ce qu’il m’apparaît, lui lisant sur les lèvres. Ils s’avancent l’un vers l’autre, se serrent la main, l’autre sourit en désignant la main égratignée, puis ils engagent une conversation dont les syllabes appuyées me parviennent jusque derrière mon rideau. Ils font de grands gestes comme on détruit, comme on cisaille, il est question de tronçonneuse, de taille haie, de sécateurs, de lames ferraillantes et je m’imagine soudain que l’on est au moyen âge et que les chevaliers échangent sur leurs épées, le tranchant, le fil, le fourreau, la taille et l’estoc. Des voix de sirènes envahissent la rue: les femmes appellent au déjeuner, ils se ressaisissent la main, se souhaitent un bon repas sans doute, une bonne sieste peut-être, ça balbutie en blaguant grossièrement, j’entends des mots interdits aux enfants, l’homme prend un détour pour remiser enfin le sécateur et les gants. Ses bottes alertes claquent une dernière fois. Il est pressé. Je me dis qu’il a dans l’oreille l’appel de sa femme, que la table doit être mise et qu’il est bon parfois de n’avoir que des réponses et des jambes à glisser sous la table.

L’année de la joie (8)

Nous progressions dans la nuit, éclairés par ma lampe de poche. « Allons, dit-elle en serrant mes phalanges – j’éprouvai le battement de son poignet à travers le cuir des gants – allons, les nuits d’été sont des aubes attisées, miroirs qui se souviennent du crépuscule, celle-ci en revanche, écoute, est le tain des pensées jamais dites, ah la voie lactée de l’an nouveau et nos mains qui se nouent pour composer des mélodies à partir de peu de jours, s’acclimatant dans l’intime, sceau de solitudes en friche abritées sous le froid camisole. Du bout des doigts je vais en faire un moment pour nous, ami, temps armé de verticales glacées, mon amour, je réchaufferai la nuit de ma harpe grondante, il y aura des trébuchements de tonalités forcément, non, je les balaierai de ton chant, j’aurai des désaccords nus dans la nuit suggérée auprès de mon épaule, là où gravissent les basses, tandis que loin là-bas au bout des bras je grincerai des étoiles aux cordes petites qui décriront les ressauts de mon âme détissée quand tu n’es pas là, dans l’ombre des choses familières qui s’effilochent, et bousculant les secondes j’userai de notre avance présente, duo enfin trouvé, et le Chemin donnera la cohérence qui sans ce lieu de fusion déviderait l’éclat d’arias embrouillées ; le rythme des pas ne dicte pas forcément deux, pourquoi pas onze ?- elle rit – le reflet du hasard est à ce prix puisque tes pas hélas ne tombent pas sous les miens et que nos souliers (seul son présent) cognent le plus souvent à côté de l’autre, loin de toi, puisque tu es à mes côtés, pas en moi, et je t’aime trop pour te voler ton rythme et je laisserai battre ton cœur comme il l’entend. On voudrait l’inverse, bien sûr, et je conterai ce désastre de n’être pas deux toujours, loi tragique mais utile pour avoir la chance d’être soi, moi, fantôme musiquant-chantant sur le Chemin ce duo de présences que je hante avec toi. »

Ainsi écrit-elle à voix haute sa musique savante: il me semble que ses cordes vocales font entendre par avance celles de nos instruments ; du bout des pieds j’étouffe le bruit de mes pas et l’admiration m’emportant comme bourrasque je la saisis par les épaules et embrasse longtemps la bouche de lumière qui vient de « composer ». Je comprends que nous n’irons pas plus loin. Nos lèvres ont des buées qui halètent en secondes floconneuses, elles se mêlent puis se dissolvent au plein du soir. J’éteins ma lampe, imaginant étourdiment que nos haleines sont lumineuses. À regret, je rallume bientôt.

Au retour, avant de passer devant Heurtebise, elle chuchote qu’en venant tout à l’heure dans l’autre sens elle a cru entendre des murmures et des cliquetis. Je l’apaise d’une pression de main, lorsque des saluts s’élèvent : « Bonne soirée ! », insiste un des hommes en contrebas. C’est un groupe de jeunes astronomes affairés autour de télescopes ; je ne lâche pas sa main et nous descendons droit sur eux. Ils observent Saturne ; ils s’écartent pour lui faire place, un des hommes lui désigne son télescope. Sans se défaire de ma main, elle colle son œil à l’objectif. Un long temps s’écoule ; je la sens trembler de tout son être, puis elle se redresse, dit en secouant sa chevelure de feu : « C’est ce que je cherchais… ce silence, l’anneau du temps. »

Je me rappelle l’embarras qui s’installe, bras ballants nous nous faisons face, rien ne vient. Vais-je regarder à mon tour ? Je choisis l’aveuglement : une boule, un anneau, je la connais par les photos et s’il y a mystère je préfère le laisser intact à ma harpiste. Je crois aussi qu’à cet instant je n’imagine pas que je puisse éloigner mon regard de son visage … même pour toutes les étoiles du ciel.

Notre séparation se fit non sans mal : j’étais déjà en train de mouliner au bord des lèvres les grosses ficelles prosaïques qui couturent ces moments (bonne soirée, rien de tel que le ciel étoilé etc.) lorsque l’un d’eux d’une voix abrupte, infiniment grave, nous félicita pour la musique. Ils venaient sur le Chemin pour la clarté du ciel, mais aussi, dit-il sur un ton agité, pour la noire musique. Il frappa sa poitrine, nous expliquant que ça le prenait là, qu’il en revenait chamboulé, que l’audition d’une symphonie dans ces lieux gros de crimes légaux était un baume : « Ça contrebalance la haine », conclut-il. De sa voix de cristal brisé, ma Belle suggéra en souriant : « Écouter la musique à l’extérieur de notre auditorium revient à observer Saturne à travers le brouillard ! » J’insistai également auprès de lui pour qu’ils n’hésitent pas à pénétrer dans l’hôtel enchanté. Je revois ses yeux bruns qui s’embuent, les sanglots sur sa barbe première, je revois ma main qui se pose sur son corps courbé en deux, j’entends ma harpiste : « Venez guérir chez nous de votre trop plein ! », je revois ses amis qui mettent un genou en terre et le redressent sans hâte, doucement murmurant. (Je profite du désarroi pour me jeter sur l’objectif et j’aperçois Saturne : une des visions majeures de mon existence de musicien.) « Nous viendrons », clament-ils comme un serment, avec cette fermeté fébrile des jeunes gens habités. « Nous viendrons, dit-il en s’essuyant le visage, c’est trop de solitude, nous viendrons. » On se serre enfin la main.

Bref dialogue du retour :

« C’est drôle que nous ne les ayons pas vus à l’aller, dis-je.

– À nous la musique, à eux l’univers.

– Qui de nous a la meilleure part ?

– Oh, ce n’est pas si différent, dit-elle en retournant à ses rêveries. »

Je me souviens du silence qui suit, du bitume sur lequel ma lampe s’agite devançant les pas de ma compagne ; parfois ses doigts esquissent des sursauts dans ma paume ; elle continue de composer. Elle semble parfois relâcher ma main, je laisse faire, vite elle ressaisit mes doigts. Le froid s’enfonce jusqu’au plein des poumons et sans nous consulter nous accélérons l’allure ; des formes poudreuses, lambeaux de nuages viennent à notre rencontre, masses humides soudain que l’on traverse comme si le grésil voulait nous glacer les os ; les muscles de mes jambes se tendent, se crispent, l’envie de courir m’envahit à tel point que j’accélère encore et me voilà tirant derrière moi à bout de bras la harpiste embrumée, enclose dans sa pièce, je ne l’éclaire plus, et lorsque l’on arrive à l’entrée de l’hôtel j’ai l’impression de l’avoir tout ce temps soulevée dans les airs.

L’année de la joie (7)

Nous avions beau monter et descendre la légère déclivité du Chemin – de frêles flûtistes accompagnées d’altos grassouillets trottaient à bonne allure, bandeaux sur le front dans des parkas d’hiver, groupes bleus et rouges qui nous dépassaient dans un souffle bien tempéré – il arriva qu’à la fin de l’automne quelques-uns, étreints par la nostalgie du pays des guitares, de la ville, des amis, reprirent comme des affamés leurs portables et autres électroniques maniaqueries et s’en furent par les chemins de l’Ailette gelée pour affronter la foire des sons et braver la nuit des marchés de noël entre boutiques à breloques de trois sous et vendeuses de caramels mous enrobés de chocolat. La joie, dirent-ils plus tard, reflua sur eux et le présent buté des corps uniformes les offusqua . Nos valeureux musiciens classiques étaient pris à partie par les archaïsants du pouvoir, on les insultait, des pluies de pierres gelées leur tombaient de partout ; deux de nos amis furent traînés en justice puis condamnés pour « visage mélancolique » et « intelligence outrageusement subtile » après des interrogatoires serrés menés par des juges qui ne badinaient pas avec la neutralité bornée. Les deux délinquants écopèrent de quelques mois de prison avec pour corollaire télévision officielle 24h sur 24, sans oublier les travaux d’intérêt général : ils durent régler la sono des groupes de guitare : « Puisque vous êtes des musiciens classiques , dit le juge, vous avez de l’oreille. » Il ajouta en ricanant : « Ainsi, mes savants très crétins, vous n’aurez aucun mal à faire l’âne pour avoir du son. » Il faut ajouter que non contents d’arborer des visages rêveurs – l’infraction était patente : s’ils rêvaient, l’État ne savait pas ce qu’ils pensaient – d’autres musiciens crurent bon d’allumer des cigarettes en pleine rue, ignorant qu’un décret venait d’interdire le tabac dont le plaisir n’était pas mesurable et était par conséquent susceptible de procurer des « joies individuelles non étatiques ». La sanction fut à la mesure de l’affront.

Accablé de coups, un hautboïste au regard perçant (il fut vite repéré) nous revint affamé et boitant. J’entends encore sa voix suraigüe débitant à une allure de trilles les épouvantes qui le marquèrent : c’est 21 juin tous les soirs, des podiums partout, les gens dansent dans les rues, ils sont interchangeables dans leurs jeans et vestes lourdes, ils vaquent et courent à leurs chimères, portables à la main, soliloquent en criant, chaos d’être obéissants qui répètent : on est bien, on est bien. Il ajouta divers détails dont je ne sais que penser. Il est interdit par exemple de siffler tard dans la nuit. Au journal télé, le présentateur arbore des piercings et comme les cheveux blancs sont interdits, ils ont le crâne rasé ; un journaliste, affirma-t-il, porte tatouée sur le crâne l’inscription officielle : «  Jamais de sel dans le poivre », ce qui me paraît encore aujourd’hui comme une affabulation du hautboïste traumatisé. D’autres cauchemars évoqués par sa bouche me reviennent, aussi peu fiables : la télé propose des talkshows en continu ; des philosophes de la joie entourés de sociologues et de psys en costume d’arlequin sermonnent les exténués du plaisir pour qu’ils reprennent la joie officielle, fustigeant de toute leur ironie les yeux cernés et les lecteurs de Proust. En bref, le conteur nous emplit de compassion. Comme les curés d’antan auraient dit : « Prions pour eux », le musicien conclut son tableau sur un : « Pleurons pour eux » du meilleur effet. Une contrebassiste, témoin digne de foi, virtuose exceptionnelle de son instrument, évoqua sa troublante mésaventure : partie retrouver le guitariste dont elle était amoureuse – pareille incongruité n’était hélas pas rare tant le prestige de cette musique était puissant – nous revint humiliée par le rire dont elle fut la cible de la part de son guitariste, vrai révolté de la société. Elle nous raconta qu’elle avait vu un homme politique connu qui avait pris soin de paraître à la télé en costume de père noël, mais qui avait eu le mauvais goût d’arborer, outre la houppelande, la traditionnelle barbe blanche et qui fut lapidé en direct par les techniciens à coups de caméras et de micros. Il eut le temps de réciter un poème mélancolique, inutile sacrifice, qui se terminait par : « Pauvres enfants, l’approche du soir, pénombre de la colombe ». Bien qu’on fut au début du réveillon, il y eut une rupture de faisceau et le scandale fut étouffé par la diffusion impromptue du « Corniaud ». Je me souviens enfin que des violoncellistes passionnés de yoga risquèrent leur sang froid dans le vif du nouvel an : zen fatal, ils n’agitèrent jamais ni chevilles, ni genoux, ni cuisses, ne tapotèrent pas du bout des doigts la surface de la table où ils attendaient le repas commandé, en bref leur calme intérieur les trahit plus sûrement qu’un sycophante. Deux semaines de prison pour non agitation suspecte les enleva à notre ensemble orchestral. Au retour, je notai que leur vibrato s’était amélioré.

Je pourrais multiplier les scènes mais le conteur égrotant que je suis, ne voit pas l’intérêt de forcer sa mémoire pour dégager de ce massif et éphémère mouvement d’autres blocs d’âneries compulsives. J’ai honte de faire la chronique de la joie et je préfère reprendre le récit du Chemin où je restai calfeutré avec ma belle et les musiciens pénétrés de leur art.

L’année de la joie (6)

Alors que je passais ma main entre ses omoplates, le long des épaules puis de l’épine dorsale frôlant de mes phalanges allègres le grain de sa peau tapissée de taches d’automne, elle supplia de venir encore et nous étions si proches que la mélodie des lèvres franchit en écho les longues secondes de notre étreinte, vaste champ s’élargissant du lit au Chemin puis à l’univers et, le vertige aidant, nous serrâmes nos mains en écartant les doigts nous épousant les paumes pour être sûrs de l’harmonie des corps, harpe et clarinette, l’un étonnant l’autre dans son souffle différent qui s’abolissait au fil des minutes, des heures, basculant dans la semblance des regards grimés de larmes jamais jetées ainsi au long de notre vie et là soudain coulant en source juste dans la pitié de soi qui se donne en sons liquides, regard musical et souffle visible, sa main tout à coup serrant mes épaules pour s’assurer que c’est moi, la douce clarinette, le chat de velours, et moi traversant ses cheveux rouillés pour lui faire rendre gorge des mille éclats de l’antique machine aux cent cordes glissées, cette mer de cheveux s’effondrant sous mes mains affolées de n’être plus tout à fait en prise, mystère de nos voix qui se croisèrent alors et combien de tempêtes, des jours et des jours, gigue infatigable de l’étreinte que l’on se devait de cultiver .

Équilibrés, nos souffles se jettent aux lèvres inconnues dans l’illusion de la proximité (peau, harpe du corps) jusqu’au plus près des serrements vibrés que rien ne vient calmer, ni la voix de l’un à l’autre, ni les mines empruntées aux prières et pourtant saturées de chair, amour s’écrivant avec la présence, c’est la mère qui hante, c’est la main qui creuse, mouvement malice des rives de la bouche, maestoso, dévorant vers l’abri des épaules le grain sinueux des arias de l’étrange, vite la part offerte à l’avidité des bras, clarine des échos répercutés dans l’ébène, graves haleines de toi, rêveries risquées du glissando au long des collines amusées d’être vues dans l’abri des draps qui épongent nos sueurs, brumes et vertus de l’enfance remontant les décennies dans la pleine obscurité des lames du volet roulant qui orne l’intime, la pudeur et cache les chevilles croisées ; le voyage immobile nous porte sur les laisses d’un océan premier, roulement martelé du temps qui monte, se plie, s’abaisse et portés sur les couvertures d’un conte oriental, les rires-cordes filant vers l’aigu à profusion dans le sable des notes arpégées voici qu’un qui es-tu, émis du monde du silence, enveloppe de son ressac chaud, solidarité mystérieuse, nos corps longtemps tressés.

Le vert et le brun des pupilles malgré les nuits ne s’épuisa jamais, ses cils s’aboutèrent aux miens, par centaines les heures me reviennent où elle fut contre moi, rhapsodie éclaboussée de feu, étincelles qu’on ravive sous l’haleine des lèvres qui serraient l’anche et la langue pour te chanter alors que tu faisais grincer les cordes exposées au vent qui mord, tes doigts enfin dénoués de mes mains calculant ce qui m’allait et tu chantais que nous allions bien ensemble au Chemin, notre chance, ce côte à côte dans la mer des collines perdues, tous ces jours où nous vécûmes non pas heureux, ce serait trop peu, nous étions une sonate unique, cette affaire de survivre hors le temps, peau contre peau, doigtés subtils de l’amour qui rougeoyait, menaçant gravement de ne s’éteindre jamais et qui en effet même aujourd’hui s’attarde au printemps de ma mémoire, dérision de l’hiver neuf vaincu par notre corps à corps.

Les heures brûlèrent entre orchestre et frissons : le matin allait aux autres, répétitions, et le reste et la nuit nous arrachaient au monde. La pluie ininterrompue avait beau ennuager jusqu’aux sillons sa noire déveine, nous tournions nos dos nus à son entêtement : porte fermée, rien n’arrivait plus que la verdeur des bras et la rosée des lèvres. La bise nous entourait de ses grêles et de sa neige fondue portées par les murailles du ciel ; en vain nous soufflait-elle aux vitres, nos bras la repoussaient.

Le métier en pâtit et si le chef après les répétitions ou les concerts ne dit pas un mot de mes altérations dérapées ni des anticipations toutes d’étourderies de la harpiste, je me souviens qu’un jour pourtant il s’immisça brutalement entre nous alors que nous sortions de l’auditorium : « Dites donc, fit-il en nous prenant par les épaules – aigle gigantesque – vous savez que j’ai l’oreille absolue. » Je crus qu’il allait me reprocher mes approximations sonores, mais il reprit : « Or, mon oreille résonne de cris grossièrement érotiques depuis votre creux d’amour. Ça ne peut pas durer. » Il lâcha nos épaules, saisit ses lunettes d’écaille qu’il frotta du bord de la chemise après les avoir embuées entre ses lèvres de prédateur : « Vous, si vous ne nous aviez pas guidé jusqu’ici, je vous aurais déjà rétrogradé, vous et votre travail de porc… pas moins de trois entrées ratées ! Quant à toi la harpiste tu sais la raison de mon indulgence provisoire ! » Il remit ses lunettes en place. « Vous avez pris mes instructions un peu trop à la lettre, petits voyous. Raréfiez vos étreintes ! C’est un ordre. Et méfiez-vous, si vous me trompez, mes tympans eux jamais ne me trompent. » Il nous poussa dans le dos comme pour nous précipiter dans le vide.

Me reste de ce moment le visage effrayé de mon inséparable : « Oh, sa grosse patte sur mes épaules ! On change de chambre. Maintenant tu viendras chez moi. » Sa voix est minuscule, un souffle détimbré, ses mains hésitent sur ma poitrine, elle me parle sans doute, elle dit même peut-être des choses importantes, mais voilà que je découvre ses lèvres comme si je les avais jamais vues, elles implorent et chantent un sourire d’abîme sur le temps posé vers l’avant de nos vies. Je l’embrasse à pleine bouche, esquisse trois petits bouts de chanson, elle m’interrompt : « Tu ne m’as pas écouté ? – Non. – C’est peut-être mieux comme ça. Même s’il nous faut changer de lieu et d’habitudes, ne me laisse pas. » En la serrant je m’aperçois qu’elle tremble, ce que dans mon aveuglement je mets sur le compte de la tendresse.

Je n’avais jamais vu sa chambre à l’opposé de la mienne. Perchée dans les hauteurs de l’hôtel, elle dominait le lac ; la cathédrale au-delà avançait ses mines et je crus deviner les animaux tordant leurs cols hors de l’alignement des tours. Je plissai les paupières pour les lire à travers la croisée glacée. Une voix revint : « Il n’est aucun mystère, dit le petit bassoniste, ces bêtes de labeur sont ce que nous avons de plus précieux. Le travail les a rigidifiées pour les millénaires ; l’esprit venu de la terre par le travail et porté vers le ciel, connais-tu plus bel exemple de l’œuvre ? » J’entends l’ardeur de ses graves et comme je m’attarde sur le silence que ce souvenir mobilise, le chuchotis de la belle s’avance : « À quoi tu penses ? » J’évoque l’œuvre, les bœufs.

Elle siffle entre ses dents, s’assied devant la harpe de travail, joue une courte pièce de sa composition, se renverse et énonce clairement, comme un titre : « Ce que tu dis de l’œuvre. » Elle agite ses boucles de feu pour se défaire du rêve et lance soudain : « Nous allons consacrer nos après-midis au travail !  –  Pour l’œuvre d’amour, nous garderons les nuits », dis-je aussitôt.

L’année de la joie (5)

Il installa dès lors la virtuose dans son lit et de sa voix de stentor l’annonça sans vergogne à l’orchestre assemblé. La virtuose à quelques rangs de là ne rougit pas. Seule une amorce de sanglots du côté de la harpiste troubla le silence. Puis confondant par instants musique et langage – déformation professionnelle – il poursuivit : « Après minuit j’ai ouï des bruits. C’est bien, je vous y encourage, mais pour le moment dites-donc, à ce que mes tympans m’ont dit, c’est encore un peu trop langage, dragage et marivaudage à tous les étages. Il faut que ça change. Vous êtes priés désormais  de coucher les uns avec les autres. Ne restez pas isolés. Un orchestre doit être soudé et des musiciens frustrés ne sont bons à rien. Seule une sexualité contente est garante des timbres affûtés qui tendent à la transparence parfaite de l’orchestre. » Après ce verbiage audacieux, long silence sablonneux. La stupeur des violonistes se traduisit par l’effleurement distrait des archets qui se posaient sur les cordes. Les têtes du premier rang se retournèrent, des regards se croisèrent, l’invitation avait été entendue. Il ajouta : « Personne ne doit rester sur la touche. ‘Embrassez-vous millions d’êtres’, dit la neuvième. Permettez que je traduise à ma manière la formule de Schiller : arrêtez les films pornos messieurs, retroussez vos manches et passez aux travaux pratiques. Vos mains pour les gammes valent les mains pour les femmes. Et vous mesdames… comme ça vous chante. En cas de conflit, venez me voir. Qu’on se le dise ! »

La répétition qui suivit fut un chaos. La cinquantaine de musiciennes et de musiciens avait la tête ailleurs ; chacun lorgnait vers l’autre ; la partition devint barbouillis, les doigts tremblaient ; on pataugea quelques temps dans le sentimental poussiéreux de la fin XVIIIème et je songeai en poussant la note aveuglément que le chef avait ouvert la boîte de Pandore ; il nous disait à propos que nous étions dans un hôtel aux cent chambres, lieu idéal pour coucher, ce qui, je dois le reconnaître, n’était pas mon but lorsque je les appelai à venir me rejoindre.

Il écourta la répétition et du haut du podium tendit ses paumes vers nous : « Assis ! Écoutez ! Vous ne quittez pas ces lieux avant d’avoir trouvé votre partenaire. Hétéro, homo, c’est égal. Mais passez à l’action. La musique romantique ça va bien un peu. Soyez concrets nom de nom ! » Il s’éloigna avec la virtuose sous le bras ; ils étaient visiblement très pressés.

Il fallut remplir le silence ; remplir le silence n’était-ce pas là justement la tâche habituelle des musiciens ? On entendit le tapotement des doigts des violonistes sur les manches, l’aspiration de salive sur les anches des hautbois et clarinettes, le glissement gras des lèvres sur les embouchures des cuivres, et même (pitié !) l’éventail  froissé des cymbales caressées. Érato flottait par-dessus, grosse d’inventions humaines (y’en a-t-il d’autres ?) La poussière prosaïque mordait les gorges. Silence décidément très empli de nos présences, frisson concerté. J’eus l’impression que c’était là que nous étions ensemble vraiment, mieux que dans le concert ; l’instant était chargé d’un mystère animal et qui pourtant nous dépassait. Il y eut enfin des raclements, des pieds de chaise, petits pas osés, s’affirmèrent sur les planches de la scène, on aurait dit le début d’un mouvement lent, lorsque les instruments murmurent avant de monter graduellement. Des jambes bougèrent, tissus crissant, bruit de casserole léger des instruments qu’on dépose sur le socle. De hardis pionniers entamèrent enfin les négociations avec des femmes. Accroupis devant elles, ils avaient hâte mais ne devaient pas se précipiter de peur de les effaroucher ; le temps pourtant les pressait, ils se doutaient que leur démarche allait encourager les rivaux … toujours le fameux problème du bon tempo. On vit même des musiciennes s’avancer vers les pupitres des vigoureux trombones et trompettes (prestige des embouchures, sans doute). Bientôt ce fut un brouhaha peu harmonieux de déclarations diverses. Le petit bassoniste à mes côtés m’interrogea : « Je peux vous confier quelque chose ? » Je tremblai. Je crus qu’il allait m’annoncer qu’il était homo, voire bi, voire tri. Je fis oui de la tête.

– Fameuse idée de nous avoir amenés au Chemin des Dames, dit-il de sa voix ardente en ramenant ses lunettes sur le haut du nez. Fameuse idée !

– Comment ça ?

– Le Chemin des Dames, le nom ne te dit rien ?

– Si, j’ai lu que c’était à cause des maîtresses de Louis XV qui venaient s’y promener.

– Tu parles, dit-il en riant. Il a bon dos Louis XV. Dis-moi, quand on est venus au monde, par où on est passés ? Par le Chemin des Dames bien sûr. C’est le premier chemin. Et quand on fait l’amour par où on passe ? Par le Chemin des Dames. C’est le nom de notre désir.

– Tu vas trop loin… mais… mais (je ne voulais pas le heurter) j’apprécie la petite leçon.

– Tant mieux, dit-il. Écoute, je sais pourquoi tu hésites, tu as laissé ta femme à la maison. Tu crois qu’elle t’attend ? Après quelques semaines d’abandon, imagine deux minutes le prestige des jeunes guitaristes au pouvoir. Que peut faire un clarinettiste classique contre un guitariste électrique ? Je te le demande…. Faut être réaliste, elle est sûrement recasée ta compagne.  Désolé, hein, bon, excuse-moi, là il faut que j’en trouve une à ma hauteur, c’est pas facile et si j’attends je ne vais plus avoir que du deuxième choix.

Oublieux des caquetages amoureux qui se déployaient autour de moi, j’attendis. Les analyses du petit bassoniste faisaient leur ritournelle. Je balbutiai longtemps : «  Chemin des Dames, Chemin des Dames. Elle est sûrement casée, sûrement casée. .. » Il n’y eut soudain plus aucun bruit. Tous envolés. J’en conclus que, les couples s’étant formés nous étions un chiffre impair et que l’impair restant c’était moi.  C’était bien ma veine. Le visage de ma compagne revint. Elle et moi : avions –nous tellement besoin que ça l’un de l’autre ? Je n’avais pas pu l’appeler à cause des écoutes. Nous avions convenus qu’elle m’appellerait : pourquoi tout ce temps ne l’avait-elle pas fait ?

La folle du logis me tartina : pauvre de moi, abandonné au bord du Chemin,  les Dames s’en sont allées, pauvre de moi, sans doute à l’horizon de midi là-bas la mort m’attend, je suis de trop, j’ai toujours été de trop, la peur de vivre, de n’être que le musicien des Dames qui se cachent derrière des éventails fripés. Que suis-je ? Un souffle. La bêtise qui fut toujours mon acide compagne me suggéra le bon vieux suicide des familles ; coup de feu propre et net (comme les soldats de l’autre temps). Mais avant, j’allais remplir l’auditorium des sons de mon instrument. Je jouerais un vieux morceau définitif, solennel, mélancolique, sentimental, Mozart sur silence, genre quintette. À l’instant où j’allais porter le bec à ma bouche, j’entendis des pas derrière moi, tout au fond. « Vous savez où sont les autres ? » demanda la harpiste.

Je revois le champ déglingué des pupitres qui nous sépare ; les partitions sont des ailes nommées sur la couverture, les notes volent entre nous ; je lis sa peur, les yeux bien entendu, l’émeraude gris entrevu dans la nuit étoilée quand de sa charrette elle échoua sur le Chemin. Déjà je t’aimais, je te le dis dans mon regard, tes cheveux rouge, roux, crus, je voudrais les lisser de ma paume, avoir les étoiles enfin entre mes doigts, tes yeux gris peu communs, mes mains sur tes joues, nous sommes vivants, aide-moi à vivre, apporte-moi ce que je n’ai jamais eu, ce grain de folie qui rend subtil et ta main qui ne blesse jamais ; en retour je te bercerai.

Une autre musique s’installe ; elle s’est assise, joue une valse détraquée qui s’émiette sur la harpe, cascade de notes désaccordées dirait-on, volontairement claudicantes, forme de sourire sur un rythme de basses insistantes, grande main qui gratte à la porte. Elle m’attire et je lui emboîte le pas, péremptoire ; je suis sa mélodie de mes graves épais, cinq à sept notes guère davantage et je sens que sa main droite lâche le chant, s’ingéniant par à coups à agacer ma manière, gardant le tempo de la gauche, valse qui se casse en menuet, puis s’évapore tandis que je poursuis sans espérance qu’elle me rejoigne désormais, et je file vers les aigus criards tant prisés des acrobates de notre instrument , sons parodiques qui appellent la fin de la danse.

Je me revois avançant vers elle clarinette à la main à travers le désert revenu, bousculant sans précaution les pattes sauterelles des pupitres qui s’effondrent, acier chromé et feuilles volantes se chevauchent, cascade joyeuse qui rit du chaos engendré derrière mes pas. Elle se lève. La robe brune expose son visage lumière, les paupières suivent de leur battement le rythme de mes pas ; je me souviens surtout de ses pupilles frondaison, de la tempête en surface – cils affolés maintenant – qui s’enfonce dans les gris foudroyants ; je me souviens de ma bouche clouée et de sa voix, cristal brisé, qui articule : « Vous l’avez entendu ? » Elle me désigne le pupitre du chef. Je fais oui de la tête. « Vous voulez coucher avec moi ? » Je fais oui de la tête. « Puisqu’il le faut… », dis-je enfin en lui prenant sa main tiède et nous éclatons de rire en même temps.

L’année de la joie (4)

Peu après notre installation, les villageois saisis d’aigreur contre ce qu’ils nommaient « le système » se présentèrent à notre porte. Ils voulaient notre musique parce que, comme ils le dirent étourdiment, ils refusaient la joie et désiraient plus que tout « verser des larmes ». Je les revois debout dans les beaux draps d’octobre agonisant (brumes aussi diverses que les visages), sacs et paniers craquant de pain frais, d’œufs, de jambons, de pommes couchées sur des lits de noix : tendresse de leurs joues brunies, esquisses de sourires, j’entends encore leur parlé chanté guttural tandis qu’ils nous présentaient les offrandes :

« Et pour l’amour de l’art

De la salade au lard ».

Nous étions aimés ! Leurs voix éveillèrent une vague plus puissante que notre musique pourtant déjà bien gorgée de sentimentalité. Ils adoraient nos mélodies, affirmèrent-ils, en nous tendant les plats  de pissenlit recuit de vinaigre et mêlé de gras de cochon. L’émotion pure. Le souvenir s’humecte de regrets, songeant qu’on ne leur fit en retour qu’entendre des concerts. Trois par semaine, c’était bien peu en échange de leurs dons.  Jamais nous ne fîmes même semblant de porter la main à la poche pour défroisser quelque billet en leur faveur.

Quand il fallut évoquer le sujet lors de la répétition du lendemain, le chef affirma d’emblée avec son élégance des grands jours : « On va leur jouer de la musique, que voulez-vous de mieux ? On n’est pas les meilleurs ? Ces ploucs, on fait comme eux, on les paie en nature ». Je répliquai du milieu des bois où je trônais : « Les pommes rien de plus naturel en effet… mais la Symphonie fantastique, ça se discute. » Déchaînement des musiciens pour soutenir mon insolence : les violonistes cognent les pupitres de leurs archets, les bois font claquer les clefs et les trombones s’entrechoquent comme on trinque. De toute sa taille rehaussée par le podium, le chef hurle : « À qui devez-vous de survivre ici ? Qui vous a donné les instruments que vous avez en main bande de petits démocrates ? Qui vous nourrit ? Je suis votre chef que vous le vouliez ou non ! Pasteur de musiciens, c’est déjà bon, épargnez-moi les vaches ! »

Je mesure les risques qui pèsent sur le souvenir que l’on gardera de nous ; je me rends bien compte à travers la nuée grise des décennies que je vais trahir les secrets de nos conflits et des délibérations du CLMD (Comité de Libération de la Musique Dépressive). N’en suis-je pas l’unique survivant ? Si je ne le fais pas qui saura conter les heurs et malheurs de nos persécutés de l’époque ? Lorsque dès l’aube du lendemain le comité se retrouva, l’un de nous demanda au chef l’autorisation de faire visiter l’hôtel à ces pauvres gens si généreux. Il grommela : « Générosité, amabilité, rien ne me sera épargné ». Un petit musicien au regard brûlant, s’écria de sa voix de bassoniste : « Après tout, cet hôtel a été payé par les impôts des gens d’ici ! Ils ont bien le droit de… » Applaudissements spontanés ; alors le chef, nouveau Pilate, lâcha vaincu : « Démerdez-vous avec vos péquenots !» et il quitta la réunion.

Comme j’étais à l’origine de la migration des musiciens, je fus chargé par le comité de guider laboureurs et éleveurs à travers l’hôtel. J’entends encore leur accent (les « a » sont des « o »), leurs pas bourrus sur la moquette fluide et le claquement sourd lorsqu’ils accrochent leurs bottes contre une barre de seuil. Ma voix les rassure : nous ne sommes que de passage, chers amis, nous voulons seulement nous épargner le froid de la prison, nous sommes en solitude choisie, chez vous… enfin, près de chez vous. Une femme d’âge mûr aux pommettes hautes répond en tournant son corps de telle manière que je comprenne qu’elle parle au nom de tous : « Vous n’êtes pas bien ici ?  Restez et faites-nous pleurer un bon coup ! » Je réponds qu’il en sera comme ils l’entendent et j’entreprends la visite ; je souris en ouvrant les portes des chambres : « Voyez, ici c’est un violoncelle, là un cor anglais ». Ils poussent des ah, des oh, des hi. Parfois un musicien consent à leur jouer un air populaire – forcément mélancolique – qui leur met le feu aux joues. Des mouchoirs de papier circulent, quel bon souvenir !

Je me souviens que l’automne illumina le Chemin : des musiciens égarés cognèrent à la porte de l’hôtel ; guidés par des rumeurs ils se tenaient là, hésitant avec leur valise à roulettes, s’excusant de débarquer impromptu, le frac ou la robe longue crottés de boue, épuisés, tentés un moment de raconter par le menu leurs errements puis sombrant dans nos bras, reconnaissants.  Ils renaissaient sous la verrière de l’entrée, hantés déjà par les sons discordants des musiciens qui répétaient isolément dans les chambres.  J’aimais être de service à l’accueil pour guetter sur leur visage l’effacement progressif de la stupeur et lire le calme descendant sur leurs traits ; ils avaient chaud, croulaient d’un coup dans les fauteuils, puis une inquiétude : « Est-ce que vous avez un instrument pour moi ? » J’ouvrais les placards, sortais l’instrument et le remettais sans précaution (Le chef : « On ne fait signer aucun papier ; on verra dans l’orchestre ce que ça donne. »)

Une scène me revient : une femme replace sa mèche derrière l’oreille, penche son visage vers le nouveau violon dont elle vient d’ouvrir l’écrin ; elle ne le saisit pas, le regard flotte, je me demande si elle lit comme moi les veinules sombres qui traversent le bijou doré, explosif dans le lit bleu de la boîte habillée ; elle imagine les sons je crois, mesure les écartements , son index gauche bat, entraînant les autres doigts, le menton s’avance dans l’espace qui la sépare de la chose déjà vivante, elle prend sans le regarder l’archet agrippé au couvercle, le tend en le vissant de la main droite sans y penser. « Cela fait si longtemps », murmure-t-elle. Elle penche la tête vers le violon jusqu’à l’embrasser  peut-être, ses cheveux bruns mi-longs refluent vers le bois luisant qui lui éclaire les joues, je le devine à la rigidité de son corps dans la fascination qui l’immobilise. Puis elle balance latéralement les épaules, chantonne une sarabande sans doute, tant le mouvement est régulier, lenteur métronomique. Elle se recule d’un coup, prend sa respiration, sort un mouchoir de dentelles qu’elle glisse du bout des doigts sous le bois clair  après avoir effacé trois larmes tombées. « Mon ami, mon ami, je vous croyais tous brûlés, anéantis, partis en fumée. Du fond de ma cellule, exerçant mes doits sur un manche à balai, je songeais qu’après tout on n’avait pas pu en incendier la totalité ; je t’augurais, je te voyais, j’avais raison, j’avais raison.  Cher rescapé, viens !» Elle cale l’instrument sous son menton et après une ultime pause ferme les yeux. Du bout des ongles de la main gauche elle accorde l’ensemble, pizzicati à peine audibles et la main droite après avoir réglé l’accord s’abaisse finalement , reprenant une mélodie qui n’avait jamais cessé de lui courir du bord des lèvres au fort de la mémoire. Dès les premiers accents les instruments lointains se taisent, des pas se rapprochent, personne n’ose parler, elle n’a pas pris le temps d’ôter son manteau rouge, la musique sort de la flamme vivante. Dynamique éberluée des doigts menus qui courent sur le manche, elle est le temps, le bras droit danse, l’archet veut s’emparer de l’entrée, il saute et vit, remuement éternel qu’elle mime. La puissance est telle que j’hésite à respirer, elle prend dans son jeu l’air qui nous environne, asséchant nos palais, brisant la résistance de nos muscles tendus.

Le chef paraît : « Je t’ai reconnue de loin ma chérie, en entendant le violon j’étais sûr que c’était toi, articule-t-il en nous bousculant. Tu es sauvée, comme je suis heureux; ça va aller, grâce à toi nous sommes sauvés. – Non, grâce à toi »,  dit-elle en l’entourant de son manteau.

Il m’a semblé qu’à cet instant le chef, perdu dans les replis du tissu écarlate, était minuscule.