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Un rêve d’enfant

Stéphane plissa les yeux. Dans le parc, au-delà d’une série d’arbres en enfilade (tunnel goudronné où cliquetaient des bicyclettes) chaque massif de fleurs là-bas dessinait un visage d’enfant. Émergeant de la terre, comme rescapées d’un glissement de terrain, leurs têtes florales respiraient la joie. La promenade virait au conte de fées. Le plein soleil d’avril chantait, le présent craquait de partout, brise immaculée balayant le jour, inaltérable source d’étincelles en partance vers une fusion entre le ciel et la terre. Des visages en fleur… des enfants…
Il était tranquille, seul, désolé. Il se souvint qu’Emma en robe fuchsia – quelle idée ! – jouait ce soir à Shanghai, une salle « pas si grande » comme elle avait dit au téléphone, trois mille places quand même (il avait ri), tout ça pour du Beethoven qu’elle adorait, mais quand même, quand même, c’était loin. Il rêvait comme tout le monde qu’elle reste à la maison, mains croisées, auprès du feu ; lui revint alors, sur le fil chanterelle de ses prodiges, ce Chopin qu’elle avait joué un soir de février pour lui seul, main droite à la place de la gauche et inversement, pas une note à côté, et dans sa mémoire tendue il la revoyait sourire aux lèvres, confessant à travers ses cheveux longs : « J’en avais rêvé toute la nuit, tout le jour, et mes phalanges l’exigeaient de mes paumes ». Il l’avait crue folle, elle l’était ; mais lui-même, avec ses fleurs enfants, visages bordés de terre noire, était-il plus raisonnable ?
Sa découverte n’avait pas le sens commun, les massifs sont invariablement kitchs, ils n’ont jamais les graves nuances de l’enfance aurore ni la douceur des courbes inattendues ; quant aux couleurs franches des corolles, elles ne peuvent restituer fidèlement la variété veloutée de leurs joues. Pourtant quelqu’un l’avait fait.
Il suivit le soleil au déclin et l’ombre sur les fleurs tamisant l’ensemble donna aux visages cachés une profonde unité mélancolique. La nuit seule dit vraiment ce qu’il en est, songea-t-il. Au dernier rayon rasant, vélo en main, il n’y tint plus et comme le jardinier était à deux pas en train de régler l’arrosage, il donna un coup de sonnette qu’il voulut gentillet, attendit que l’autre lève la tête et lui confia, après un bonsoir évasif, sa découverte ; sa voix eut des petits ratés, après tout il ne connaissait pas l’homme en vert, peut-être allait-il le rabrouer et Stéphane ne l’aurait pas supporté, jamais lorsqu’il était question d’enfants, jamais. L’arroseur se contenta de faire un signe de la tête, stoppa le jet d’eau enfin, puis s’avança vers lui, bottes luisantes, menton dressé. Que voulait-il savoir ? Stéphane gêné, reprit sa question sur les fleurs et les enfants. L’autre lui répliqua qu’il rêvait, tourna le robinet pour reprendre l’arrosage par le sol ; il se pencha et, le dos tourné, ignora sa présence.
Du fond du corps Stéphane se rua sur lui ; tordant sa tête, il lui bourra le visage de coups de poings comme on plaque des accords à la fin d’une sonate, l’autre gémit, cria, hurla et il fallut l’intervention des policiers qui fermaient le parc pour que Stéphane cesse enfin, une fois menotté, de s’agiter contre sa victime.
Plus tard il s’excusa, paya les frais d’hospitalisation et le juge bon enfant lui conseilla de faire un enfant (« Avec l’aide de votre femme », crut-il nécessaire de préciser) ce qui apaiserait ses sautes d’humeur. Stéphane expliqua patiemment que grâce à son art il avait fait construire un auditorium mais que son Emma, après quelques concerts très courus, avait préféré ces pérégrinations qu’on nomme une carrière. Finalement on le plaignit beaucoup. Emma et lui suivirent un temps les conseils du juge, les draps froissés témoignèrent qu’ils y allaient de bon cœur ; en vain… la nature refusa de saluer de sa récompense vagissante les efforts du couple déchiré. Le vide les cernait.
Elle s’envola de nouveau vers d’autres cieux ; ce qu’elle perdit en bonheur, Beethoven le gagna en énergie. L’appassionata explosa comme jamais. Stéphane reprit ses plans, constructions et autres élaborations immobilières. Le Mont qui dominait la ville et au sommet duquel trônait l’auditorium allait déguster. Les rêveries de Stéphane – architecte reconnu, il avait carte blanche – s’employèrent sur l’écran à détruire la douce déclinaison du Mont qui au levant avait le vert facile et donnait au crépuscule d’affolants reflets argentés qui mordaient sur la nuit. Il perdit pied, dormit peu et planifia n’importe quoi. Les bétonnières piaffaient, le Mont vacillait, les projets fumeux s’accumulaient dans ses disques durs, enlaidissant fictivement l’élégante éminence.
Par chance pour le Mont, un chien se perdit un jour devant sa maison qui jouxtait l’auditorium ; langue pendante, la pauvre bête roulait des yeux peu farouches ; il était minuit et Stéphane venait de rentrer. Il le rassura, lui caressa les flancs et dit : « Tu viens d’où ? » L’autre lui lécha les mains ; ils s’assirent à même le Mont et soudain, bras tendu vers le vide, Stéphane lui désigna une étoile bleue : « Tu vois, là-bas, c’est Sirius, l’alpha du Chien ». La bête eut un sobre aboiement. Entre le minime suraigu des étoiles et quelques moteurs au loin, ils eurent droit sous la brise de nuit au tendre clapotis des tuiles fraîches.
Stéphane sentit l’inutilité de son travail à travers les ombres qui découpaient l’informe résidence qu’il avait eu l’insolence de bâtir à sa mode en une seule tour… par mépris pour les acheteurs un peu snob qui auraient voulu s’exhausser sur le Mont ; il sentit sur ses épaules le besoin de repos qui lui mordait la nuque, alarmait ses paupières, lui empâtait la bouche. La cochonnerie verticale qu’il avait méditée – sans trop – se haussait vaniteuse. Il fallait s’en défaire, et vite.
Il y pensait depuis des jours, mais la maladie d’enfant avait dégénéré : il voulait maintenant aller plus loin, crevant d’envie de couper le portable et de n’avoir plus aux tympans que de vrais sons bien réels, genre : « Comment allez-vous ? » ; l’aboiement du chien lui parut un bon début et en se relevant il tapota la tête de l’animal : « Viens mon ami » ; l’architecte emplit de toute sa présence le plateau du Mont et il lui sembla qu’en effet son ombre tracée par la lune filait jusqu’au bas de la colline bleue. Sa décision était prise. « J’arrête tout. Tu comprends, dit-il au chien, ce n’est plus supportable. On ne peut ravager une pente si doucement inclinée. » Le chien comprit qu’il était adopté et sauta pour saisir sa manche tandis qu’ils rentraient par la baie coulissante. Il lui servit de l’eau, poussa l’assiette du bout du pied et le chien lapa, avide et lent.
Stéphane de son côté se servit une goutte d’alcool fort, attendit que le liquide fasse son effet jusqu’au bout des phalanges, puis sans plus longtemps barguigner fit l’improbable : il sortit son téléphone d’une poche de son pantalon, puis glissa le portable sous le couvercle de l’aquarium. Pas un son. Les noms et les mots submergés s’engloutirent au milieu des poissons vifs. La bakélite qui avait harcelé ses tympans durant des mois bascula souplement, chassant au dernier moment dans sa chute un poisson arc en ciel qui s’attardait.
Aucun rêve ne troubla son sommeil.
Il était midi passé ; tapotant alentour ses doigts froissèrent le mot lapidaire de la femme de ménage où il était question de café chaud et de déjeuner. Il sourit aux erreurs de langue et fit un effort pour se souvenir du chien qui, pluie sur le plancher nu, avançait en faisant claquer les ongles de ses pattes. La nuit réinvestit un moment sa mémoire balbutiante. La bête lécha le dessus de ses mains. « Ah, tu as raison. Va ! » Il fit glisser la baie, roulement gras, ouvrit un rêve de paysage aux horizons circulaires ; l’animal fuit et sa présence lui manqua déjà. Tasse de café en main, il cala la feuille sous la soucoupe et écrivit d’une plume légère – il avait cru bon de sortir son stylo à encre – qu’il démissionnait de tous ses postes de l’agence d’architecture, se réservant la libre disposition du Mont dans son entier. Il fourra le mot dans une enveloppe et après avoir rebu une gorgée de café s’en fut à pied sans fermer ni porte ni fenêtre, accompagné du chien, vers le vallon bercé de la brume d’été. Le chemin asphalté coula entre fusains et genévriers, un bras feuillu de noisetier siffla derrière lui et le chien lui colla aux basques. Vivre, c’était peut-être ça : il aurait voulu que la lente déclinaison du Mont durât l’éternité, le bonheur non pas quand même, non, le calme, la loi du corps qui descend pour le plaisir, la confiance comme un pays qu’on retrouve, où l’on a toujours vécu en rêve, marcher pour soi seul, être son propre sel et son sourire.
Il déposa l’enveloppe à l’agence sans un mot et l’hôtesse lui fit le sourire habituel. Elle brûlait d’amour pour lui, n’avait jamais osé ; il songea que c’était trop tard, sourit, puis cruellement sourit encore, prononça son prénom, elle battit des paupières.
« – Il s’appelle comment votre chien ?
– Hermès, Hermès oui.
– Joli nom ! Je ne savais pas que vous aviez un chien. »
Il se retint pour ne pas dire : « Moi non plus », hocha la tête, sourit encore, fit volte-face puis poussa de toutes ses forces la porte vitrée. Une fois dans la rue, il chercha l’adresse indiquée sur le collier du chien.

– C’est un peu indécent, lui dit-elle bien en face. Que voulez-vous ?
– Le chien.
– Ah oui, oh sans vous il aurait retrouvé son chemin.
– J’ai lu l’adresse sur le collier et je me suis dit que… Euh, vous ne voulez pas me le donner ?
– Quoi ?!
– Le chien.
– Non content de flanquer une raclée à mon mari, vous voulez mon chien !
– Il m’a dit qu’il s’appelait Hermès. Enfin je l’ai lu sur le collier.
– Merci, je sais comment s’appelle mon chien.
– C’est l’envoyé des dieux.
– Oui, oui, rien de bien savant.
– Vous enseignez ?
– Non, je suis couturière. Je raccommode.
– J’ai bien besoin de vous. Tout est déchiré.
– Je répare les tissus, pas les destinées.
– Dommage.
– Vous êtes un beau salaud !
Il eut un sursaut. Ses yeux gris verts le fascinaient. Au tribunal il n’avait rien remarqué et il s’en voulait. Souvenir de nuit : quel était ce visage impeccable qui l’insultait sans prévenir ? Il avait tant besoin d’elle ; il l’avait su dès qu’elle avait ouvert la porte. Il reprit :
– Pourquoi dites-vous ça ?
– Les cinquante mille euros.
– Oui j’ai proposé cinquante mille euros au juge comme ça, comme dédommagement.
– Et le juge est monté à quatre-vingt mille.
– Oui, oh, c’est sans importance.
– Vous parlez à une couturière qui a marié un jardinier.
– Excusez-moi. Je ne voulais pas… Enfin toujours est-il que cet argent je vous le donne de bon cœur.
– Je vois bien que vous vous en fichez.
– Si vous saviez comme je suis désolé.
– Et moi donc ! L’agresseur qui nous noie sous le fric. Quatre-vingt mille ! Vous êtes un beau salaud !
– Encore !
– Rendez-moi Hermès !
– Oui, pardon. Tenez ! Je vous laisse la laisse (Il sourit).
– Encore heureux !
– Vous pourriez sourire un peu.
– Je n’ai pas la tête à ça. Mon mari est parti (elle se mordit la lèvre inférieure, ce mot était de trop).
– Il n’est plus à l’hôpital ?
– Non, dit la couturière. Il est parti vers les îles.
– Les îles bienheureuses ?
– Non, les malheureuses.
– C’est quoi son malheur ?
– Avec votre argent il a pris un billet d’avion pour adopter un enfant.
– C’est ça son malheur ?
– C’est ça notre malheur… C’est ça notre espérance… allez-vous-en ! Fichez le camp ! Ne revenez jamais !
Il vécut désormais en somnambule, Hermès jappait chaque matin contre le mur où il dormait, il attendait son signal pour s’arracher aux draps, faisait rouler la baie vitrée du bout des doigts, la bête venait boire, tout était prêt, le café, les viennoiseries, il se douchait, s’habillait avec recherche mais sans trop, de gris et de bleu en songeant à elle, n’osait pas la cravate, descendant le Mont, – je vous ramène Hermès – vous me dérangez – je vous prie de m’excuser, elle rougissait un peu, lui arrachait la laisse à pleine main, tirait le chien vers elle, les jours succédaient aux jours et il descendait parfois dès l’aube, sans hâte, avec le soleil un peu plus tôt chaque jour, puis un peu plus tard (juin, juillet, solstice oblige), la laisse passait d’une main l’autre et parfois les paumes se touchaient, les paroles s’étoffaient, elle coud songeait-il mais c’est moi qui raccommode, c’est de ma faute, il se moquait de lui-même sous le soleil d’été, l’été étant désormais le participe passé de son être, il avait tant changé, il avançait, montant et descendant le Mont, se faisait doux sous la morsure de midi qui brûlait son crâne un peu dégarni et il avait beau choisir l’ombre, trouvant vulgaire le vaste ensoleillement du chemin vernissé des pas, il ne pouvait toujours demeurer dans la nuit de son rêve chaque jour recommencée : revoir Fanny, ses yeux merveille, la finesse du regard gris qui le perçait, il en était sûr, comme il était assuré qu’elle penchait vers lui, avait un penchant pour lui auquel il associait la pente du Mont qu’il avait failli détruire, il n’avait, pensait-il, jamais été aussi sérieux.
Il voulait dire « heureux » mais n’osait laisser monter cette sensation jusqu’à sa conscience, et c’est ainsi qu’il se présentait chaque jour à sa fenêtre ; rituel qui s’était instauré de lui-même : il apparaissait dans l’encadrement derrière lequel elle cousait, il désencombrait ses cordes vocales pour signaler sa présence, – ah vous êtes là, Hermès, oui, oh vous n’auriez pas dû – si, si, tout le plaisir est pour moi, il fait si beau vous savez, descendre le Mont est un immense plaisir, et parfois leurs échanges étaient brefs, d’autres fois ils pouvaient durer une heure ou deux. Elle sortait en lissant son tablier du bout des doigts écartés, prenait la laisse et disparaissait à nouveau pour revenir à la hauteur du cadre de la fenêtre, profil cru aux lèvres très rouges, épaules souvent couvertes d’une sorte d’étole ouvragée où le vert fondamental le disputait à un bleu d’orange comme un ultime ciel de crépuscule. Elle reprenait sa tâche de cousette, lui s’excusait de la distraire, elle ne disait rien, puis un jour enfin – six semaines avaient coulé – elle lui avoua que sa présence ne la gênait pas, qu’elle désirait seulement que l’on ne parle ni de son mari ni du procès. Pour la millième fois il aurait voulu s’excuser, dire qu’il n’aurait jamais dû etc., mais il était pétri de respect devant son élégance toute de calme retenue avec toujours cette petite rougeur aux pommettes lorsqu’elle lui parlait, enfance, songeait-il en écoutant la mélodie frisson de cette sorte de chant qui lui venait ainsi au rythme de son ouvrage d’aiguille. La peur parfois le prenait la nuit loin d’elle ou lorsque Émilie lui téléphonait du fond de ses triomphes mondiaux, affirmant que les contrats se suivaient à la demande, qu’elle était surbookée pour les trois prochaines années – histoire de folle qui le rendait fou, puis soudain calme quand Fanny resurgissait à la croisée de sa mémoire.
Leurs murmures se superposaient, bouts de confidences, morceaux de poèmes, banalités, d’où il ressortait qu’on n’aime bien que lorsqu’on n’y songe pas (généralité qu’il avait inventée pour la circonstance) mais qu’on s’enfonce dans le langage libéré, tel qu’il vient, confiance, confiance. Il songeait souvent, tu es là, je suis ici, mais c’est miracle que la plupart du temps la solitude, notre lot, ne nous monte jamais aux lèvres, même sous la forme d’une plainte légère, puisque le temps où nous sommes ensemble est un moment d’espérance où il fait très bon vivre et puis voilà et le hasard fait bien les choses et je suis toi et je crois bien que tu es moi et plus jamais je ne flotte dans le temps et plus jamais mes pensées ne vont au vide de ma propre présence. La mer est à nous, Fanny, la mer est à nous, il sentait l’océan (pourtant lointain) envoyer ses écumes et ses lois, l’âcreté du pas sur le sable et dans l’air bien trop vif leurs étreintes promises par le soleil de la plage encombrée de leurs empreintes. Puis il repoussait le cliché des bras dans les bras, songeant à mieux, à ses joues seulement, n’espérant pas davantage, n’osant l’espérer dans cette nuit qui ne cessait de bavarder sur le sourire et les enfants.
L’août fut noir : le feuillage du chemin épaissit l’ombre propice aux épanchements, l’oreiller des mots rassurants laissait couler les peurs qui filaient vite au gré du temps passé à deviser ensemble, avec toi mon amour finit-il par penser, pas sans toi, lisait-il à l’instant où elle sortait pour récupérer la laisse dans la fraîcheur du soir.
Le retour du jardinier fut un coup de tonnerre. Stéphane et Fanny traversèrent des jours affreux ; refusant de descendre et de monter, Stéphane décida finalement de louer une chambre à proximité pour la croiser de nouveau le plus souvent possible. Le Mont attendrait, Hermès aussi.
Il est debout dans la chambre meublée, c’est la nuit, la fenêtre donne sur la sienne en contrebas, on est au début de septembre, des oiseaux grattent les gouttières là où les chats guettent, on entend les appels des meurtres sous les toits (crocs contre plumes). Il l’a croisée au marché, a donné son adresse, il l’attend, elle lui a dit fin de semaine quand mon mari sera reparti, il n’a pas trouvé d’enfant, il repart pour deux mois vers les îles de misère. Oh, la rougeur aux joues. C’est cette nuit, il en est sûr. Elle a fait oui de la tête en reprenant la monnaie du marchand de fruits.
Il anticipe sa venue en descendant les marches à pieds nus ; il lui semble que le moindre bruit dissoudrait la magie. L’escalier ne craque pas, la rampe, fétu de paille, cède sous sa poigne, la nuit est si chaude, au bord de l’orage. Il espère tellement l’entendre venir de loin qu’il étouffe un cri lorsqu’elle se glisse contre lui, dans le couloir d’entrée. « Fais-moi un enfant, dit-elle avant de se projeter contre ses lèvres – Non, toi, fais-moi un enfant », chuchote-t-il, juste avant de l’embrasser.

Quand le jardinier appela deux mois plus tard elle lui annonça qu’il n’avait plus besoin de ramener un enfant, qu’elle avait désormais tout ce qu’il fallait à la maison ; de son côté, il annonça qu’il s’était lié dans les îles à une mère de famille nombreuse dont le père était parti sur les vagues ; avant de raccrocher, il mentionna que les enfants étaient beaux comme des fleurs.

Conversations sur les jardins

Ils avaient au printemps de brefs colloques.
– Que faites-vous dans votre jardin ? demanda le jardinier.
– Je tonds le gazon, je taille les fleurs et les arbustes, dit Stéphane.
– Et il vous arrive d’y errer pour presque rien ?
– Non.
– Vous ne vous y attardez pas ?
– Jamais. A quoi bon ?
– Pour méditer. Tenez, notre sainte patronne, Louise de Vilmorin, disait…
– Vous vous moquez.
– Un peu. Elle disait, arpentant son jardin avec Gallimard : quand je serai morte je méditerai et toi tu m’éditeras.
– Son jardin lui était une tombe.
– Un paradis, plutôt, enfin, c’est la même chose.
L’homme de l’art considérait qu’on n’y méditait pas assez, il y revenait sans cesse et comme il entendait le silence de Stéphane comme une question (c’est quoi méditer ?), il passa à l’action : sa voix légère creusait des vides, s’arrêtait sur une corolle, il se penchait, murmurait aux boutons, se relevait en rougissant, coupait une branche distraitement et reglissait son sécateur dans la poche latérale de son pantalon. Il semblait à l’écoute, se déplaçait rarement sans un bout de bois à la main ou une pousse quelconque.
– Vous devriez vous y promener, dit le jardinier.
– Je n’ai rien à bâtir dans ma clôture, c’est statique. Que pourrais-je y faire ?
– Ça bouge sans arrêt, mettez ’y la main.
– Ah non le sécateur merci, ce cliquetis, la branche qui craque, les tympans s’en souviennent trop longtemps et parfois au loin l’aigre colère de la tronçonneuse qu’on croirait à deux pas. Cette ferraille contre le bois offert, violence folle. Stéphane criait presque.
– Sans aller jusqu’à ces extrêmes, le sécateur est la main verte, l’autre nom de la méditation active, risqua le jardinier en l’observant de biais. Il ajouta presque murmurant : les coupes sont de réelles présences.
– On dirait releva Stéphane que c’est une consolation, une vengeance contre le temps.
– Le printemps est si bref. Au fait vous ne vous rasez pas ?
– Bien sûr que si, fit Stéphane en passant sa main sur le menton.
– Au jardin, c’est la même lame.
– Il est une vérité au jardin miroir ?
Le jardinier fit oui de la tête. Ainsi allaient-ils les dimanches des belles saisons au cœur des parcs dont le jardinier était le maître.

Voisins et rosiers

Tiens, le jaune s’insinue au plein maillé du forsythia; le jaune a cette pâleur première que le soleil fera exploser. Un fil d’or court pour l’instant dans les brindilles, guirlande de jeune printemps, l’embellie approche. Le vent du nord perturbe encore l’attente. Suspend glacé, il mord le bois, l’arbuste ose à peine rougir.

Pour encourager les rosiers, le voisin enfile sa salopette, déploie les cisailles et vite décapite les premiers gourmands qui lèchent la tige prématurément. Restent des épines vengeresses, l’homme de l’art tranche et coupe d’une main apparemment experte au bon endroit… à mes yeux n’importe où. Dans le silence, il ramasse sans souci de sa peau les morceaux épars et loin de mes rêves jette froidement le petit fagot dans la benne. J’entends ses bottes qui s’essaient dans l’allée voisine, il tousse, remise le sécateur dans un endroit connu de lui seul, contemple la bordure, revient sur ses pas, récupère le sécateur, se penche vite, exerce encore une pression ici ou là, ramasse les chutes, se pique visiblement, secoue sa main, suce le doigt agressé, puis repart d’un pas plus lent vers la cachette du sécateur. Il ressort, lèche son doigt d’un coup de langue définitif, semble songer qu’il avait oublié cet hiver – seul le gel l’avait averti- combien la nature est cruelle lorsqu’on s’en prend à ses secrets. Elle n’aime pas qu’on la touche. Elle aime le tact, la prudence, défie la distraction, semble dire: soit tu t’occupes de moi et alors fais le bien, soit veuille ne pas me toucher, ainsi que Jésus disait. Il a des gants à la main mais ne les enfile pas.

Un autre voisin à la voix de stentor se moque de lui. Il rougit un peu, fixe ses bottes, évitant le regard de l’autre, parle sans doute de l’habitude perdue, passe un doigt de l’autre main sur la blessure, « bof » dit-il à ce qu’il m’apparaît, lui lisant sur les lèvres. Ils s’avancent l’un vers l’autre, se serrent la main, l’autre sourit en désignant la main égratignée, puis ils engagent une conversation dont les syllabes appuyées me parviennent jusque derrière mon rideau. Ils font de grands gestes comme on détruit, comme on cisaille, il est question de tronçonneuse, de taille haie, de sécateurs, de lames ferraillantes et je m’imagine soudain que l’on est au moyen âge et que les chevaliers échangent sur leurs épées, le tranchant, le fil, le fourreau, la taille et l’estoc. Des voix de sirènes envahissent la rue: les femmes appellent au déjeuner, ils se ressaisissent la main, se souhaitent un bon repas sans doute, une bonne sieste peut-être, ça balbutie en blaguant grossièrement, j’entends des mots interdits aux enfants, l’homme prend un détour pour remiser enfin le sécateur et les gants. Ses bottes alertes claquent une dernière fois. Il est pressé. Je me dis qu’il a dans l’oreille l’appel de sa femme, que la table doit être mise et qu’il est bon parfois de n’avoir que des réponses et des jambes à glisser sous la table.

L’année de la joie (8)

Nous progressions dans la nuit, éclairés par ma lampe de poche. « Allons, dit-elle en serrant mes phalanges – j’éprouvai le battement de son poignet à travers le cuir des gants – allons, les nuits d’été sont des aubes attisées, miroirs qui se souviennent du crépuscule, celle-ci en revanche, écoute, est le tain des pensées jamais dites, ah la voie lactée de l’an nouveau et nos mains qui se nouent pour composer des mélodies à partir de peu de jours, s’acclimatant dans l’intime, sceau de solitudes en friche abritées sous le froid camisole. Du bout des doigts je vais en faire un moment pour nous, ami, temps armé de verticales glacées, mon amour, je réchaufferai la nuit de ma harpe grondante, il y aura des trébuchements de tonalités forcément, non, je les balaierai de ton chant, j’aurai des désaccords nus dans la nuit suggérée auprès de mon épaule, là où gravissent les basses, tandis que loin là-bas au bout des bras je grincerai des étoiles aux cordes petites qui décriront les ressauts de mon âme détissée quand tu n’es pas là, dans l’ombre des choses familières qui s’effilochent, et bousculant les secondes j’userai de notre avance présente, duo enfin trouvé, et le Chemin donnera la cohérence qui sans ce lieu de fusion déviderait l’éclat d’arias embrouillées ; le rythme des pas ne dicte pas forcément deux, pourquoi pas onze ?- elle rit – le reflet du hasard est à ce prix puisque tes pas hélas ne tombent pas sous les miens et que nos souliers (seul son présent) cognent le plus souvent à côté de l’autre, loin de toi, puisque tu es à mes côtés, pas en moi, et je t’aime trop pour te voler ton rythme et je laisserai battre ton cœur comme il l’entend. On voudrait l’inverse, bien sûr, et je conterai ce désastre de n’être pas deux toujours, loi tragique mais utile pour avoir la chance d’être soi, moi, fantôme musiquant-chantant sur le Chemin ce duo de présences que je hante avec toi. »

Ainsi écrit-elle à voix haute sa musique savante: il me semble que ses cordes vocales font entendre par avance celles de nos instruments ; du bout des pieds j’étouffe le bruit de mes pas et l’admiration m’emportant comme bourrasque je la saisis par les épaules et embrasse longtemps la bouche de lumière qui vient de « composer ». Je comprends que nous n’irons pas plus loin. Nos lèvres ont des buées qui halètent en secondes floconneuses, elles se mêlent puis se dissolvent au plein du soir. J’éteins ma lampe, imaginant étourdiment que nos haleines sont lumineuses. À regret, je rallume bientôt.

Au retour, avant de passer devant Heurtebise, elle chuchote qu’en venant tout à l’heure dans l’autre sens elle a cru entendre des murmures et des cliquetis. Je l’apaise d’une pression de main, lorsque des saluts s’élèvent : « Bonne soirée ! », insiste un des hommes en contrebas. C’est un groupe de jeunes astronomes affairés autour de télescopes ; je ne lâche pas sa main et nous descendons droit sur eux. Ils observent Saturne ; ils s’écartent pour lui faire place, un des hommes lui désigne son télescope. Sans se défaire de ma main, elle colle son œil à l’objectif. Un long temps s’écoule ; je la sens trembler de tout son être, puis elle se redresse, dit en secouant sa chevelure de feu : « C’est ce que je cherchais… ce silence, l’anneau du temps. »

Je me rappelle l’embarras qui s’installe, bras ballants nous nous faisons face, rien ne vient. Vais-je regarder à mon tour ? Je choisis l’aveuglement : une boule, un anneau, je la connais par les photos et s’il y a mystère je préfère le laisser intact à ma harpiste. Je crois aussi qu’à cet instant je n’imagine pas que je puisse éloigner mon regard de son visage … même pour toutes les étoiles du ciel.

Notre séparation se fit non sans mal : j’étais déjà en train de mouliner au bord des lèvres les grosses ficelles prosaïques qui couturent ces moments (bonne soirée, rien de tel que le ciel étoilé etc.) lorsque l’un d’eux d’une voix abrupte, infiniment grave, nous félicita pour la musique. Ils venaient sur le Chemin pour la clarté du ciel, mais aussi, dit-il sur un ton agité, pour la noire musique. Il frappa sa poitrine, nous expliquant que ça le prenait là, qu’il en revenait chamboulé, que l’audition d’une symphonie dans ces lieux gros de crimes légaux était un baume : « Ça contrebalance la haine », conclut-il. De sa voix de cristal brisé, ma Belle suggéra en souriant : « Écouter la musique à l’extérieur de notre auditorium revient à observer Saturne à travers le brouillard ! » J’insistai également auprès de lui pour qu’ils n’hésitent pas à pénétrer dans l’hôtel enchanté. Je revois ses yeux bruns qui s’embuent, les sanglots sur sa barbe première, je revois ma main qui se pose sur son corps courbé en deux, j’entends ma harpiste : « Venez guérir chez nous de votre trop plein ! », je revois ses amis qui mettent un genou en terre et le redressent sans hâte, doucement murmurant. (Je profite du désarroi pour me jeter sur l’objectif et j’aperçois Saturne : une des visions majeures de mon existence de musicien.) « Nous viendrons », clament-ils comme un serment, avec cette fermeté fébrile des jeunes gens habités. « Nous viendrons, dit-il en s’essuyant le visage, c’est trop de solitude, nous viendrons. » On se serre enfin la main.

Bref dialogue du retour :

« C’est drôle que nous ne les ayons pas vus à l’aller, dis-je.

– À nous la musique, à eux l’univers.

– Qui de nous a la meilleure part ?

– Oh, ce n’est pas si différent, dit-elle en retournant à ses rêveries. »

Je me souviens du silence qui suit, du bitume sur lequel ma lampe s’agite devançant les pas de ma compagne ; parfois ses doigts esquissent des sursauts dans ma paume ; elle continue de composer. Elle semble parfois relâcher ma main, je laisse faire, vite elle ressaisit mes doigts. Le froid s’enfonce jusqu’au plein des poumons et sans nous consulter nous accélérons l’allure ; des formes poudreuses, lambeaux de nuages viennent à notre rencontre, masses humides soudain que l’on traverse comme si le grésil voulait nous glacer les os ; les muscles de mes jambes se tendent, se crispent, l’envie de courir m’envahit à tel point que j’accélère encore et me voilà tirant derrière moi à bout de bras la harpiste embrumée, enclose dans sa pièce, je ne l’éclaire plus, et lorsque l’on arrive à l’entrée de l’hôtel j’ai l’impression de l’avoir tout ce temps soulevée dans les airs.

L’année de la joie (7)

Nous avions beau monter et descendre la légère déclivité du Chemin – de frêles flûtistes accompagnées d’altos grassouillets trottaient à bonne allure, bandeaux sur le front dans des parkas d’hiver, groupes bleus et rouges qui nous dépassaient dans un souffle bien tempéré – il arriva qu’à la fin de l’automne quelques-uns, étreints par la nostalgie du pays des guitares, de la ville, des amis, reprirent comme des affamés leurs portables et autres électroniques maniaqueries et s’en furent par les chemins de l’Ailette gelée pour affronter la foire des sons et braver la nuit des marchés de noël entre boutiques à breloques de trois sous et vendeuses de caramels mous enrobés de chocolat. La joie, dirent-ils plus tard, reflua sur eux et le présent buté des corps uniformes les offusqua . Nos valeureux musiciens classiques étaient pris à partie par les archaïsants du pouvoir, on les insultait, des pluies de pierres gelées leur tombaient de partout ; deux de nos amis furent traînés en justice puis condamnés pour « visage mélancolique » et « intelligence outrageusement subtile » après des interrogatoires serrés menés par des juges qui ne badinaient pas avec la neutralité bornée. Les deux délinquants écopèrent de quelques mois de prison avec pour corollaire télévision officielle 24h sur 24, sans oublier les travaux d’intérêt général : ils durent régler la sono des groupes de guitare : « Puisque vous êtes des musiciens classiques , dit le juge, vous avez de l’oreille. » Il ajouta en ricanant : « Ainsi, mes savants très crétins, vous n’aurez aucun mal à faire l’âne pour avoir du son. » Il faut ajouter que non contents d’arborer des visages rêveurs – l’infraction était patente : s’ils rêvaient, l’État ne savait pas ce qu’ils pensaient – d’autres musiciens crurent bon d’allumer des cigarettes en pleine rue, ignorant qu’un décret venait d’interdire le tabac dont le plaisir n’était pas mesurable et était par conséquent susceptible de procurer des « joies individuelles non étatiques ». La sanction fut à la mesure de l’affront.

Accablé de coups, un hautboïste au regard perçant (il fut vite repéré) nous revint affamé et boitant. J’entends encore sa voix suraigüe débitant à une allure de trilles les épouvantes qui le marquèrent : c’est 21 juin tous les soirs, des podiums partout, les gens dansent dans les rues, ils sont interchangeables dans leurs jeans et vestes lourdes, ils vaquent et courent à leurs chimères, portables à la main, soliloquent en criant, chaos d’être obéissants qui répètent : on est bien, on est bien. Il ajouta divers détails dont je ne sais que penser. Il est interdit par exemple de siffler tard dans la nuit. Au journal télé, le présentateur arbore des piercings et comme les cheveux blancs sont interdits, ils ont le crâne rasé ; un journaliste, affirma-t-il, porte tatouée sur le crâne l’inscription officielle : «  Jamais de sel dans le poivre », ce qui me paraît encore aujourd’hui comme une affabulation du hautboïste traumatisé. D’autres cauchemars évoqués par sa bouche me reviennent, aussi peu fiables : la télé propose des talkshows en continu ; des philosophes de la joie entourés de sociologues et de psys en costume d’arlequin sermonnent les exténués du plaisir pour qu’ils reprennent la joie officielle, fustigeant de toute leur ironie les yeux cernés et les lecteurs de Proust. En bref, le conteur nous emplit de compassion. Comme les curés d’antan auraient dit : « Prions pour eux », le musicien conclut son tableau sur un : « Pleurons pour eux » du meilleur effet. Une contrebassiste, témoin digne de foi, virtuose exceptionnelle de son instrument, évoqua sa troublante mésaventure : partie retrouver le guitariste dont elle était amoureuse – pareille incongruité n’était hélas pas rare tant le prestige de cette musique était puissant – nous revint humiliée par le rire dont elle fut la cible de la part de son guitariste, vrai révolté de la société. Elle nous raconta qu’elle avait vu un homme politique connu qui avait pris soin de paraître à la télé en costume de père noël, mais qui avait eu le mauvais goût d’arborer, outre la houppelande, la traditionnelle barbe blanche et qui fut lapidé en direct par les techniciens à coups de caméras et de micros. Il eut le temps de réciter un poème mélancolique, inutile sacrifice, qui se terminait par : « Pauvres enfants, l’approche du soir, pénombre de la colombe ». Bien qu’on fut au début du réveillon, il y eut une rupture de faisceau et le scandale fut étouffé par la diffusion impromptue du « Corniaud ». Je me souviens enfin que des violoncellistes passionnés de yoga risquèrent leur sang froid dans le vif du nouvel an : zen fatal, ils n’agitèrent jamais ni chevilles, ni genoux, ni cuisses, ne tapotèrent pas du bout des doigts la surface de la table où ils attendaient le repas commandé, en bref leur calme intérieur les trahit plus sûrement qu’un sycophante. Deux semaines de prison pour non agitation suspecte les enleva à notre ensemble orchestral. Au retour, je notai que leur vibrato s’était amélioré.

Je pourrais multiplier les scènes mais le conteur égrotant que je suis, ne voit pas l’intérêt de forcer sa mémoire pour dégager de ce massif et éphémère mouvement d’autres blocs d’âneries compulsives. J’ai honte de faire la chronique de la joie et je préfère reprendre le récit du Chemin où je restai calfeutré avec ma belle et les musiciens pénétrés de leur art.

L’année de la joie (6)

Alors que je passais ma main entre ses omoplates, le long des épaules puis de l’épine dorsale frôlant de mes phalanges allègres le grain de sa peau tapissée de taches d’automne, elle supplia de venir encore et nous étions si proches que la mélodie des lèvres franchit en écho les longues secondes de notre étreinte, vaste champ s’élargissant du lit au Chemin puis à l’univers et, le vertige aidant, nous serrâmes nos mains en écartant les doigts nous épousant les paumes pour être sûrs de l’harmonie des corps, harpe et clarinette, l’un étonnant l’autre dans son souffle différent qui s’abolissait au fil des minutes, des heures, basculant dans la semblance des regards grimés de larmes jamais jetées ainsi au long de notre vie et là soudain coulant en source juste dans la pitié de soi qui se donne en sons liquides, regard musical et souffle visible, sa main tout à coup serrant mes épaules pour s’assurer que c’est moi, la douce clarinette, le chat de velours, et moi traversant ses cheveux rouillés pour lui faire rendre gorge des mille éclats de l’antique machine aux cent cordes glissées, cette mer de cheveux s’effondrant sous mes mains affolées de n’être plus tout à fait en prise, mystère de nos voix qui se croisèrent alors et combien de tempêtes, des jours et des jours, gigue infatigable de l’étreinte que l’on se devait de cultiver .

Équilibrés, nos souffles se jettent aux lèvres inconnues dans l’illusion de la proximité (peau, harpe du corps) jusqu’au plus près des serrements vibrés que rien ne vient calmer, ni la voix de l’un à l’autre, ni les mines empruntées aux prières et pourtant saturées de chair, amour s’écrivant avec la présence, c’est la mère qui hante, c’est la main qui creuse, mouvement malice des rives de la bouche, maestoso, dévorant vers l’abri des épaules le grain sinueux des arias de l’étrange, vite la part offerte à l’avidité des bras, clarine des échos répercutés dans l’ébène, graves haleines de toi, rêveries risquées du glissando au long des collines amusées d’être vues dans l’abri des draps qui épongent nos sueurs, brumes et vertus de l’enfance remontant les décennies dans la pleine obscurité des lames du volet roulant qui orne l’intime, la pudeur et cache les chevilles croisées ; le voyage immobile nous porte sur les laisses d’un océan premier, roulement martelé du temps qui monte, se plie, s’abaisse et portés sur les couvertures d’un conte oriental, les rires-cordes filant vers l’aigu à profusion dans le sable des notes arpégées voici qu’un qui es-tu, émis du monde du silence, enveloppe de son ressac chaud, solidarité mystérieuse, nos corps longtemps tressés.

Le vert et le brun des pupilles malgré les nuits ne s’épuisa jamais, ses cils s’aboutèrent aux miens, par centaines les heures me reviennent où elle fut contre moi, rhapsodie éclaboussée de feu, étincelles qu’on ravive sous l’haleine des lèvres qui serraient l’anche et la langue pour te chanter alors que tu faisais grincer les cordes exposées au vent qui mord, tes doigts enfin dénoués de mes mains calculant ce qui m’allait et tu chantais que nous allions bien ensemble au Chemin, notre chance, ce côte à côte dans la mer des collines perdues, tous ces jours où nous vécûmes non pas heureux, ce serait trop peu, nous étions une sonate unique, cette affaire de survivre hors le temps, peau contre peau, doigtés subtils de l’amour qui rougeoyait, menaçant gravement de ne s’éteindre jamais et qui en effet même aujourd’hui s’attarde au printemps de ma mémoire, dérision de l’hiver neuf vaincu par notre corps à corps.

Les heures brûlèrent entre orchestre et frissons : le matin allait aux autres, répétitions, et le reste et la nuit nous arrachaient au monde. La pluie ininterrompue avait beau ennuager jusqu’aux sillons sa noire déveine, nous tournions nos dos nus à son entêtement : porte fermée, rien n’arrivait plus que la verdeur des bras et la rosée des lèvres. La bise nous entourait de ses grêles et de sa neige fondue portées par les murailles du ciel ; en vain nous soufflait-elle aux vitres, nos bras la repoussaient.

Le métier en pâtit et si le chef après les répétitions ou les concerts ne dit pas un mot de mes altérations dérapées ni des anticipations toutes d’étourderies de la harpiste, je me souviens qu’un jour pourtant il s’immisça brutalement entre nous alors que nous sortions de l’auditorium : « Dites donc, fit-il en nous prenant par les épaules – aigle gigantesque – vous savez que j’ai l’oreille absolue. » Je crus qu’il allait me reprocher mes approximations sonores, mais il reprit : « Or, mon oreille résonne de cris grossièrement érotiques depuis votre creux d’amour. Ça ne peut pas durer. » Il lâcha nos épaules, saisit ses lunettes d’écaille qu’il frotta du bord de la chemise après les avoir embuées entre ses lèvres de prédateur : « Vous, si vous ne nous aviez pas guidé jusqu’ici, je vous aurais déjà rétrogradé, vous et votre travail de porc… pas moins de trois entrées ratées ! Quant à toi la harpiste tu sais la raison de mon indulgence provisoire ! » Il remit ses lunettes en place. « Vous avez pris mes instructions un peu trop à la lettre, petits voyous. Raréfiez vos étreintes ! C’est un ordre. Et méfiez-vous, si vous me trompez, mes tympans eux jamais ne me trompent. » Il nous poussa dans le dos comme pour nous précipiter dans le vide.

Me reste de ce moment le visage effrayé de mon inséparable : « Oh, sa grosse patte sur mes épaules ! On change de chambre. Maintenant tu viendras chez moi. » Sa voix est minuscule, un souffle détimbré, ses mains hésitent sur ma poitrine, elle me parle sans doute, elle dit même peut-être des choses importantes, mais voilà que je découvre ses lèvres comme si je les avais jamais vues, elles implorent et chantent un sourire d’abîme sur le temps posé vers l’avant de nos vies. Je l’embrasse à pleine bouche, esquisse trois petits bouts de chanson, elle m’interrompt : « Tu ne m’as pas écouté ? – Non. – C’est peut-être mieux comme ça. Même s’il nous faut changer de lieu et d’habitudes, ne me laisse pas. » En la serrant je m’aperçois qu’elle tremble, ce que dans mon aveuglement je mets sur le compte de la tendresse.

Je n’avais jamais vu sa chambre à l’opposé de la mienne. Perchée dans les hauteurs de l’hôtel, elle dominait le lac ; la cathédrale au-delà avançait ses mines et je crus deviner les animaux tordant leurs cols hors de l’alignement des tours. Je plissai les paupières pour les lire à travers la croisée glacée. Une voix revint : « Il n’est aucun mystère, dit le petit bassoniste, ces bêtes de labeur sont ce que nous avons de plus précieux. Le travail les a rigidifiées pour les millénaires ; l’esprit venu de la terre par le travail et porté vers le ciel, connais-tu plus bel exemple de l’œuvre ? » J’entends l’ardeur de ses graves et comme je m’attarde sur le silence que ce souvenir mobilise, le chuchotis de la belle s’avance : « À quoi tu penses ? » J’évoque l’œuvre, les bœufs.

Elle siffle entre ses dents, s’assied devant la harpe de travail, joue une courte pièce de sa composition, se renverse et énonce clairement, comme un titre : « Ce que tu dis de l’œuvre. » Elle agite ses boucles de feu pour se défaire du rêve et lance soudain : « Nous allons consacrer nos après-midis au travail !  –  Pour l’œuvre d’amour, nous garderons les nuits », dis-je aussitôt.

L’année de la joie (5)

Il installa dès lors la virtuose dans son lit et de sa voix de stentor l’annonça sans vergogne à l’orchestre assemblé. La virtuose à quelques rangs de là ne rougit pas. Seule une amorce de sanglots du côté de la harpiste troubla le silence. Puis confondant par instants musique et langage – déformation professionnelle – il poursuivit : « Après minuit j’ai ouï des bruits. C’est bien, je vous y encourage, mais pour le moment dites-donc, à ce que mes tympans m’ont dit, c’est encore un peu trop langage, dragage et marivaudage à tous les étages. Il faut que ça change. Vous êtes priés désormais  de coucher les uns avec les autres. Ne restez pas isolés. Un orchestre doit être soudé et des musiciens frustrés ne sont bons à rien. Seule une sexualité contente est garante des timbres affûtés qui tendent à la transparence parfaite de l’orchestre. » Après ce verbiage audacieux, long silence sablonneux. La stupeur des violonistes se traduisit par l’effleurement distrait des archets qui se posaient sur les cordes. Les têtes du premier rang se retournèrent, des regards se croisèrent, l’invitation avait été entendue. Il ajouta : « Personne ne doit rester sur la touche. ‘Embrassez-vous millions d’êtres’, dit la neuvième. Permettez que je traduise à ma manière la formule de Schiller : arrêtez les films pornos messieurs, retroussez vos manches et passez aux travaux pratiques. Vos mains pour les gammes valent les mains pour les femmes. Et vous mesdames… comme ça vous chante. En cas de conflit, venez me voir. Qu’on se le dise ! »

La répétition qui suivit fut un chaos. La cinquantaine de musiciennes et de musiciens avait la tête ailleurs ; chacun lorgnait vers l’autre ; la partition devint barbouillis, les doigts tremblaient ; on pataugea quelques temps dans le sentimental poussiéreux de la fin XVIIIème et je songeai en poussant la note aveuglément que le chef avait ouvert la boîte de Pandore ; il nous disait à propos que nous étions dans un hôtel aux cent chambres, lieu idéal pour coucher, ce qui, je dois le reconnaître, n’était pas mon but lorsque je les appelai à venir me rejoindre.

Il écourta la répétition et du haut du podium tendit ses paumes vers nous : « Assis ! Écoutez ! Vous ne quittez pas ces lieux avant d’avoir trouvé votre partenaire. Hétéro, homo, c’est égal. Mais passez à l’action. La musique romantique ça va bien un peu. Soyez concrets nom de nom ! » Il s’éloigna avec la virtuose sous le bras ; ils étaient visiblement très pressés.

Il fallut remplir le silence ; remplir le silence n’était-ce pas là justement la tâche habituelle des musiciens ? On entendit le tapotement des doigts des violonistes sur les manches, l’aspiration de salive sur les anches des hautbois et clarinettes, le glissement gras des lèvres sur les embouchures des cuivres, et même (pitié !) l’éventail  froissé des cymbales caressées. Érato flottait par-dessus, grosse d’inventions humaines (y’en a-t-il d’autres ?) La poussière prosaïque mordait les gorges. Silence décidément très empli de nos présences, frisson concerté. J’eus l’impression que c’était là que nous étions ensemble vraiment, mieux que dans le concert ; l’instant était chargé d’un mystère animal et qui pourtant nous dépassait. Il y eut enfin des raclements, des pieds de chaise, petits pas osés, s’affirmèrent sur les planches de la scène, on aurait dit le début d’un mouvement lent, lorsque les instruments murmurent avant de monter graduellement. Des jambes bougèrent, tissus crissant, bruit de casserole léger des instruments qu’on dépose sur le socle. De hardis pionniers entamèrent enfin les négociations avec des femmes. Accroupis devant elles, ils avaient hâte mais ne devaient pas se précipiter de peur de les effaroucher ; le temps pourtant les pressait, ils se doutaient que leur démarche allait encourager les rivaux … toujours le fameux problème du bon tempo. On vit même des musiciennes s’avancer vers les pupitres des vigoureux trombones et trompettes (prestige des embouchures, sans doute). Bientôt ce fut un brouhaha peu harmonieux de déclarations diverses. Le petit bassoniste à mes côtés m’interrogea : « Je peux vous confier quelque chose ? » Je tremblai. Je crus qu’il allait m’annoncer qu’il était homo, voire bi, voire tri. Je fis oui de la tête.

– Fameuse idée de nous avoir amenés au Chemin des Dames, dit-il de sa voix ardente en ramenant ses lunettes sur le haut du nez. Fameuse idée !

– Comment ça ?

– Le Chemin des Dames, le nom ne te dit rien ?

– Si, j’ai lu que c’était à cause des maîtresses de Louis XV qui venaient s’y promener.

– Tu parles, dit-il en riant. Il a bon dos Louis XV. Dis-moi, quand on est venus au monde, par où on est passés ? Par le Chemin des Dames bien sûr. C’est le premier chemin. Et quand on fait l’amour par où on passe ? Par le Chemin des Dames. C’est le nom de notre désir.

– Tu vas trop loin… mais… mais (je ne voulais pas le heurter) j’apprécie la petite leçon.

– Tant mieux, dit-il. Écoute, je sais pourquoi tu hésites, tu as laissé ta femme à la maison. Tu crois qu’elle t’attend ? Après quelques semaines d’abandon, imagine deux minutes le prestige des jeunes guitaristes au pouvoir. Que peut faire un clarinettiste classique contre un guitariste électrique ? Je te le demande…. Faut être réaliste, elle est sûrement recasée ta compagne.  Désolé, hein, bon, excuse-moi, là il faut que j’en trouve une à ma hauteur, c’est pas facile et si j’attends je ne vais plus avoir que du deuxième choix.

Oublieux des caquetages amoureux qui se déployaient autour de moi, j’attendis. Les analyses du petit bassoniste faisaient leur ritournelle. Je balbutiai longtemps : «  Chemin des Dames, Chemin des Dames. Elle est sûrement casée, sûrement casée. .. » Il n’y eut soudain plus aucun bruit. Tous envolés. J’en conclus que, les couples s’étant formés nous étions un chiffre impair et que l’impair restant c’était moi.  C’était bien ma veine. Le visage de ma compagne revint. Elle et moi : avions –nous tellement besoin que ça l’un de l’autre ? Je n’avais pas pu l’appeler à cause des écoutes. Nous avions convenus qu’elle m’appellerait : pourquoi tout ce temps ne l’avait-elle pas fait ?

La folle du logis me tartina : pauvre de moi, abandonné au bord du Chemin,  les Dames s’en sont allées, pauvre de moi, sans doute à l’horizon de midi là-bas la mort m’attend, je suis de trop, j’ai toujours été de trop, la peur de vivre, de n’être que le musicien des Dames qui se cachent derrière des éventails fripés. Que suis-je ? Un souffle. La bêtise qui fut toujours mon acide compagne me suggéra le bon vieux suicide des familles ; coup de feu propre et net (comme les soldats de l’autre temps). Mais avant, j’allais remplir l’auditorium des sons de mon instrument. Je jouerais un vieux morceau définitif, solennel, mélancolique, sentimental, Mozart sur silence, genre quintette. À l’instant où j’allais porter le bec à ma bouche, j’entendis des pas derrière moi, tout au fond. « Vous savez où sont les autres ? » demanda la harpiste.

Je revois le champ déglingué des pupitres qui nous sépare ; les partitions sont des ailes nommées sur la couverture, les notes volent entre nous ; je lis sa peur, les yeux bien entendu, l’émeraude gris entrevu dans la nuit étoilée quand de sa charrette elle échoua sur le Chemin. Déjà je t’aimais, je te le dis dans mon regard, tes cheveux rouge, roux, crus, je voudrais les lisser de ma paume, avoir les étoiles enfin entre mes doigts, tes yeux gris peu communs, mes mains sur tes joues, nous sommes vivants, aide-moi à vivre, apporte-moi ce que je n’ai jamais eu, ce grain de folie qui rend subtil et ta main qui ne blesse jamais ; en retour je te bercerai.

Une autre musique s’installe ; elle s’est assise, joue une valse détraquée qui s’émiette sur la harpe, cascade de notes désaccordées dirait-on, volontairement claudicantes, forme de sourire sur un rythme de basses insistantes, grande main qui gratte à la porte. Elle m’attire et je lui emboîte le pas, péremptoire ; je suis sa mélodie de mes graves épais, cinq à sept notes guère davantage et je sens que sa main droite lâche le chant, s’ingéniant par à coups à agacer ma manière, gardant le tempo de la gauche, valse qui se casse en menuet, puis s’évapore tandis que je poursuis sans espérance qu’elle me rejoigne désormais, et je file vers les aigus criards tant prisés des acrobates de notre instrument , sons parodiques qui appellent la fin de la danse.

Je me revois avançant vers elle clarinette à la main à travers le désert revenu, bousculant sans précaution les pattes sauterelles des pupitres qui s’effondrent, acier chromé et feuilles volantes se chevauchent, cascade joyeuse qui rit du chaos engendré derrière mes pas. Elle se lève. La robe brune expose son visage lumière, les paupières suivent de leur battement le rythme de mes pas ; je me souviens surtout de ses pupilles frondaison, de la tempête en surface – cils affolés maintenant – qui s’enfonce dans les gris foudroyants ; je me souviens de ma bouche clouée et de sa voix, cristal brisé, qui articule : « Vous l’avez entendu ? » Elle me désigne le pupitre du chef. Je fais oui de la tête. « Vous voulez coucher avec moi ? » Je fais oui de la tête. « Puisqu’il le faut… », dis-je enfin en lui prenant sa main tiède et nous éclatons de rire en même temps.

L’année de la joie (4)

Peu après notre installation, les villageois saisis d’aigreur contre ce qu’ils nommaient « le système » se présentèrent à notre porte. Ils voulaient notre musique parce que, comme ils le dirent étourdiment, ils refusaient la joie et désiraient plus que tout « verser des larmes ». Je les revois debout dans les beaux draps d’octobre agonisant (brumes aussi diverses que les visages), sacs et paniers craquant de pain frais, d’œufs, de jambons, de pommes couchées sur des lits de noix : tendresse de leurs joues brunies, esquisses de sourires, j’entends encore leur parlé chanté guttural tandis qu’ils nous présentaient les offrandes :

« Et pour l’amour de l’art

De la salade au lard ».

Nous étions aimés ! Leurs voix éveillèrent une vague plus puissante que notre musique pourtant déjà bien gorgée de sentimentalité. Ils adoraient nos mélodies, affirmèrent-ils, en nous tendant les plats  de pissenlit recuit de vinaigre et mêlé de gras de cochon. L’émotion pure. Le souvenir s’humecte de regrets, songeant qu’on ne leur fit en retour qu’entendre des concerts. Trois par semaine, c’était bien peu en échange de leurs dons.  Jamais nous ne fîmes même semblant de porter la main à la poche pour défroisser quelque billet en leur faveur.

Quand il fallut évoquer le sujet lors de la répétition du lendemain, le chef affirma d’emblée avec son élégance des grands jours : « On va leur jouer de la musique, que voulez-vous de mieux ? On n’est pas les meilleurs ? Ces ploucs, on fait comme eux, on les paie en nature ». Je répliquai du milieu des bois où je trônais : « Les pommes rien de plus naturel en effet… mais la Symphonie fantastique, ça se discute. » Déchaînement des musiciens pour soutenir mon insolence : les violonistes cognent les pupitres de leurs archets, les bois font claquer les clefs et les trombones s’entrechoquent comme on trinque. De toute sa taille rehaussée par le podium, le chef hurle : « À qui devez-vous de survivre ici ? Qui vous a donné les instruments que vous avez en main bande de petits démocrates ? Qui vous nourrit ? Je suis votre chef que vous le vouliez ou non ! Pasteur de musiciens, c’est déjà bon, épargnez-moi les vaches ! »

Je mesure les risques qui pèsent sur le souvenir que l’on gardera de nous ; je me rends bien compte à travers la nuée grise des décennies que je vais trahir les secrets de nos conflits et des délibérations du CLMD (Comité de Libération de la Musique Dépressive). N’en suis-je pas l’unique survivant ? Si je ne le fais pas qui saura conter les heurs et malheurs de nos persécutés de l’époque ? Lorsque dès l’aube du lendemain le comité se retrouva, l’un de nous demanda au chef l’autorisation de faire visiter l’hôtel à ces pauvres gens si généreux. Il grommela : « Générosité, amabilité, rien ne me sera épargné ». Un petit musicien au regard brûlant, s’écria de sa voix de bassoniste : « Après tout, cet hôtel a été payé par les impôts des gens d’ici ! Ils ont bien le droit de… » Applaudissements spontanés ; alors le chef, nouveau Pilate, lâcha vaincu : « Démerdez-vous avec vos péquenots !» et il quitta la réunion.

Comme j’étais à l’origine de la migration des musiciens, je fus chargé par le comité de guider laboureurs et éleveurs à travers l’hôtel. J’entends encore leur accent (les « a » sont des « o »), leurs pas bourrus sur la moquette fluide et le claquement sourd lorsqu’ils accrochent leurs bottes contre une barre de seuil. Ma voix les rassure : nous ne sommes que de passage, chers amis, nous voulons seulement nous épargner le froid de la prison, nous sommes en solitude choisie, chez vous… enfin, près de chez vous. Une femme d’âge mûr aux pommettes hautes répond en tournant son corps de telle manière que je comprenne qu’elle parle au nom de tous : « Vous n’êtes pas bien ici ?  Restez et faites-nous pleurer un bon coup ! » Je réponds qu’il en sera comme ils l’entendent et j’entreprends la visite ; je souris en ouvrant les portes des chambres : « Voyez, ici c’est un violoncelle, là un cor anglais ». Ils poussent des ah, des oh, des hi. Parfois un musicien consent à leur jouer un air populaire – forcément mélancolique – qui leur met le feu aux joues. Des mouchoirs de papier circulent, quel bon souvenir !

Je me souviens que l’automne illumina le Chemin : des musiciens égarés cognèrent à la porte de l’hôtel ; guidés par des rumeurs ils se tenaient là, hésitant avec leur valise à roulettes, s’excusant de débarquer impromptu, le frac ou la robe longue crottés de boue, épuisés, tentés un moment de raconter par le menu leurs errements puis sombrant dans nos bras, reconnaissants.  Ils renaissaient sous la verrière de l’entrée, hantés déjà par les sons discordants des musiciens qui répétaient isolément dans les chambres.  J’aimais être de service à l’accueil pour guetter sur leur visage l’effacement progressif de la stupeur et lire le calme descendant sur leurs traits ; ils avaient chaud, croulaient d’un coup dans les fauteuils, puis une inquiétude : « Est-ce que vous avez un instrument pour moi ? » J’ouvrais les placards, sortais l’instrument et le remettais sans précaution (Le chef : « On ne fait signer aucun papier ; on verra dans l’orchestre ce que ça donne. »)

Une scène me revient : une femme replace sa mèche derrière l’oreille, penche son visage vers le nouveau violon dont elle vient d’ouvrir l’écrin ; elle ne le saisit pas, le regard flotte, je me demande si elle lit comme moi les veinules sombres qui traversent le bijou doré, explosif dans le lit bleu de la boîte habillée ; elle imagine les sons je crois, mesure les écartements , son index gauche bat, entraînant les autres doigts, le menton s’avance dans l’espace qui la sépare de la chose déjà vivante, elle prend sans le regarder l’archet agrippé au couvercle, le tend en le vissant de la main droite sans y penser. « Cela fait si longtemps », murmure-t-elle. Elle penche la tête vers le violon jusqu’à l’embrasser  peut-être, ses cheveux bruns mi-longs refluent vers le bois luisant qui lui éclaire les joues, je le devine à la rigidité de son corps dans la fascination qui l’immobilise. Puis elle balance latéralement les épaules, chantonne une sarabande sans doute, tant le mouvement est régulier, lenteur métronomique. Elle se recule d’un coup, prend sa respiration, sort un mouchoir de dentelles qu’elle glisse du bout des doigts sous le bois clair  après avoir effacé trois larmes tombées. « Mon ami, mon ami, je vous croyais tous brûlés, anéantis, partis en fumée. Du fond de ma cellule, exerçant mes doits sur un manche à balai, je songeais qu’après tout on n’avait pas pu en incendier la totalité ; je t’augurais, je te voyais, j’avais raison, j’avais raison.  Cher rescapé, viens !» Elle cale l’instrument sous son menton et après une ultime pause ferme les yeux. Du bout des ongles de la main gauche elle accorde l’ensemble, pizzicati à peine audibles et la main droite après avoir réglé l’accord s’abaisse finalement , reprenant une mélodie qui n’avait jamais cessé de lui courir du bord des lèvres au fort de la mémoire. Dès les premiers accents les instruments lointains se taisent, des pas se rapprochent, personne n’ose parler, elle n’a pas pris le temps d’ôter son manteau rouge, la musique sort de la flamme vivante. Dynamique éberluée des doigts menus qui courent sur le manche, elle est le temps, le bras droit danse, l’archet veut s’emparer de l’entrée, il saute et vit, remuement éternel qu’elle mime. La puissance est telle que j’hésite à respirer, elle prend dans son jeu l’air qui nous environne, asséchant nos palais, brisant la résistance de nos muscles tendus.

Le chef paraît : « Je t’ai reconnue de loin ma chérie, en entendant le violon j’étais sûr que c’était toi, articule-t-il en nous bousculant. Tu es sauvée, comme je suis heureux; ça va aller, grâce à toi nous sommes sauvés. – Non, grâce à toi »,  dit-elle en l’entourant de son manteau.

Il m’a semblé qu’à cet instant le chef, perdu dans les replis du tissu écarlate, était minuscule.

L’année de la joie (3)

Les raisons qui m’amenèrent à élire le Chemin des Dames furent des plus simples. Je cherchais un refuge contre la joie cruelle des guitares ministérielles ; je ne pouvais pas attendre que la police vienne me chercher :

– Vous êtes musicien classique ?

– Oui.

– Veuillez nous suivre s’il vous plaît.

La voix tempérée par l’alcool des êtres en uniforme me fait horreur, les mains inélégantes me fouillent au corps, coups, phalanges coupées peut-être, le soleil qui me fuit et la nuit que l’on n’aperçoit plus qu’en tendant le cou par le soupirail de la cellule.  Ahuri par cette perspective, j’avais levé les yeux et j’avais vu miroiter là-bas mon lieu de promenade favori et (les réseaux étant surveillés) j’avais accablé de courriers les musiciens persécutés pour qu’ils me rejoignent. On ferait un orchestre dans les souterrains ;  pour appâter mes destinataires, je décrivais l’hôtel et son luxe, ses nombreuses chambres, les sinueuses galeries dont je disais étrangement qu’elles dessinaient une cathédrale en creux. Nous allions, disais-je encore, emplir de splendeur sonore ces cryptes dévorées autrefois dans leurs entrailles par des hurlements, des grenades et des obus. Je voulais, disais-je encore, que nous fassions de cet ancien musée un temple pour l’oreille. J’avoue que le « temple pour l’oreille » m’avait rempli de volupté, quel style ! J’étais fier de la formule.

Deux jours plus tard, à mon arrivée sur les lieux, des musiciens m’attendaient, serrant les poings ; je les crus résolus à combattre mais ils m’annoncèrent qu’ils étaient surtout résolus à me casser la figure (ce qui augurait mal de notre harmonie) car j’avais écrit en post-scriptum : « Amenez vos femmes, on en aura besoin pour faire la vaisselle, le ménage et les repas. » À cela ils objectèrent pour certains qu’ils étaient homosexuels et pour d’autres (des femmes) qu’elles maniaient moins le liquide vaisselle que la colophane, qu’elles raclaient du violon depuis trente ans et non des fonds de casserole etc. Beau concert de récriminations. Je répondis qu’en effet j’étais un fameux imbécile, que je m’excusais, que ce propos douteux était dû à la persécution dont nous étions les victimes, le stress etc.  Bref, j’étais sans excuse, on me bouscula puis enhardis pas mes répliques, ils se ruèrent sur moi. L’orchestre débutait en fanfare, songé-je. Sur les bas-côtés du Chemin, accablé de violence, j’abandonnai mon corps à leur vindicte, reins, tibias, estomac, je gémis en prenant soin de protéger mon visage, car j’étais peut-être un abruti, mais j’étais avant tout un clarinettiste  soucieux d’épargner mes mains et ma bouche.

« Arrêtez ! », cria une voix alors qu’ils étaient sur le point comme ils l’affirmaient de me « démolir le portrait ».

L’homme est immensément grand ; je l’observe d’en bas en reprenant mon souffle. Son costume cravate que je devine sous le manteau fait plutôt provincial sans oublier sa barbe broussailleuse de guerriero régional, pourtant passe la voix au timbre d’été déchirant le silence de sa verdeur fruitée ; je lui trouve une forme d’élégance terrienne qui tient sans doute à ses bottes de gentleman farmer tout droit sorties d’un film en noir et blanc dont j’ai oublié le titre.

Il me tend la main, me tire en souriant hors du fossé bourbeux et, mur d’ironie, lance contre le vent : « À qui devez-vous d’être là ? Qui vous a envoyé le courrier salvateur ? Tout être a ses faiblesses. Qui vous croyez-vous être pour juger des âneries d’un héros ? » Murmures, borborygmes. Dans un geste théâtral, il dénoue sa cravate qu’il enfonce à coups de talons dans le fond d’une flaque, arrache sa barbe grotesque et aggravant la voix découvre son identité. « Le chef ! Le chef ! », clament-ils en s’inclinant les yeux brillant dans le matin fumant. Il poursuit : « Je me défais des oripeaux qui m’ont permis de venir jusqu’à vous. J’accepte d’être votre chef d’orchestre. Il va falloir lutter avec notre musique. Auparavant j’exige une réconciliation avec notre héros. » Le héros, moi, couvert de boue, salue en rougissant. Je serre quelques mains, j’essaie suivant le cal des doigts de deviner l’instrument qu’ils jouent, simple moment d’égarement. Il poursuit : « Voici ma première déclaration. Je suis venu avec ma fortune et quelques camions de marchandises. Nous allons employer les chômeurs de la région pour nos menus besoins : je les paierai, nous resterons ici aussi longtemps que l’interdit pèsera sur notre musique. Sachant que je suis en ces lieux, les oligarques qui nous dirigent n’oseront jamais nous agresser, ils ont trop besoin d’un appui international pour soutenir leur stupidité joyeuse et je suis trop connu pour qu’ils viennent nous déloger de force. Et d’ailleurs ils ont bien assez à faire avec leur joie à la gomme. Vive le passé ! Vive la musique classique ! »

Applaudissements, larmes. On s’étreint. Je me souviens de mon émotion : vêtements boueux, couvert de bleus, j’étais par l’aura naturelle du chef célébrissime adoubé en héros. Serais-je à la hauteur ? C’est si loin ; il me semble me souvenir que j’étais confus, que les autres éprouvaient envers moi une pitié pathétique, ils me serraient mille fois la main, me brossaient le manteau déchiré, s’excusaient, me promettaient de se racheter en me faisant entendre leur instrument ; une violoniste, boîte brisée à la main (elle m’avait cogné avec), me dit même carrément : « Rejoignez-moi à la chambre 23, dès que vous serez sur pied. » J’ai encore sur les lèvres le baiser furtif qu’elle m’octroya royalement, aigre parfum d’ail mêlé de romarin.  Son visage aujourd’hui disparu – je suis le seul survivant de ce temps – me fait encore signe dans mes rêves, je lui fais des mines qu’elle ne voit pas, seule surnage en vérité sa voix suraigüe qui me querelle : « Mais non espèce de crétin, je ne joue pas du violon, je joue de l’alto ! » Je me vois toujours dans le rêve haussant les épaules, puis je lui tourne le dos en disant : « Dors ! » Et je me réveille.

 

L’année de la joie (2)

Je me souviens qu’au Chemin des Dames où nous nous étions réfugiés nous sauvâmes quelques pianos, clavicordes et clavecins. L’avancée des Bösendorfer que nous poussions dans les ramifications du souterrain gronde encore dans ma mémoire comme les roulements de timbale d’un requiem. Dans le recoin nocturne d’un boyau on tira un Pleyel en acajou moucheté dont l’instrumentiste nous affirma qu’il avait appartenu à Chopin. Le seul nom du compositeur produisit un frisson, comme un arc électrique, car si aucun compositeur n’était épargné dans la chasse aux sorciers déprimants, Chopin était sans doute la bête noire des maniaques de la pop. Le « patraque polonais » comme ils disaient en riant  avait à leurs yeux le tort d’avoir composé presque toute son œuvre pour piano seul : ce piano seul inscrit en haut de chaque partition était une formule intolérable pour les fous des groupes de rock, des foules enfiévrées, et nous savions que si un jour ils forçaient notre refuge – que Sainte Cécile nous protège ! –  la première cible serait le merveilleux instrument, d’où la nécessité de le placer le plus loin possible de l’entrée dans une grotte presque close. Ce fut notre salon, notre nid. À peine installé, le virtuose joua tout le jour puis la nuit suivante, deux ou trois fois l’œuvre entier, je ne sais plus, ma mémoire défaille ou plutôt  l’émotion ruisselle sur mes souvenirs car nous tous assemblés, auditeurs résistants, étions conscients d’assister à une forme de cérémonie interdite ; jamais je n’entendis notes plus tendres, humeurs plus variées, colères plus tumultueuses.

*

Une nuit où je m’exerçais sur ma clarinette, le tubiste me sortit de ma mélancolie – je ne cessais de jouer le mouvement lent du quintette de Mozart (musique parfaitement prohibée) – pour m’annoncer l’arrivée impromptue d’une nouvelle musicienne. Je ne bougeai pas de mon siège velouté, les survenues étaient quotidiennes, à quoi bon aller la saluer, j’aurais bien le temps, je ne voulais pas sortir de mon dialogue avec l’idéal, rien n’avait d’importance, du rêve délicieux pourquoi diable sortir, allons, laisse-moi mon ami et empresse-toi de l’accueillir si tu veux, moi je reste aux abîmes d’en haut, face au plus beau, à l’affaire la plus tendre, et comme il insistait j’interrompis mes langueurs apéritives et l’insultai d’un mot, puis repris la prière gardienne de mes nuits.

Je sentis malgré tout que quelque chose se passait, du fond de ma vieille mélodie insistante je perçus des hourrahs et après avoir posé l’instrument sur le socle, je gravis les marches vers la sortie qui donnait sur le Chemin. La carriole sous la lune avait fière allure. Le souvenir de cette apparition flotte encore devant moi : la nuit est si noire qu’elle miroite violet dans le froufrou des astres et le regard de la musicienne, si bleu, si gris, semble emprunter aux constellations couturières de la nuit ; ma main s’affole à l’idée que je dois restituer sa présence, robe claire enveloppant en partie la harpe, souffle émoussé du vent d’octobre et le lissé de sa chevelure rouge tombe et se mêle aux crins de la bête monotone vibrant de tous ses muscles. Aucun autre son que le crissement des roues et les pas du cheval éclaboussé d’étincelles métalliques, progression grosse de musique aérienne. Elle joue soudain ; c’est une élégie, autant de notes, autant d’étoiles, le cheval se met au rythme, jamais, jamais, je n’aurai au long du dos ces frémissements de reconnaissance, l’avoir vue un jour d’octobre-fruit sur le si bien nommé Chemin des Dames, l’avoir entendue à l’endroit même où la mort éclaboussa les jeunes ardents (c’était il y a si longtemps) et où la vie revient avec notre harpiste, ses notes enchevêtrées dans les doigts, confondant dirait-on cheveux et cordes, la joue posée sur le cadre de la harpe ajourée, écoutant les cris des jeunes gens qui jetèrent leur vie à larges poignées dans les sillons dégringolés. Ténue, elle se souvient avec nous des échos morts restitués en cascades mouillées, les larmes données à la brise appellent au secours le mineur de l’élégie. Puis tout s’immobilise, musique et bête.  Sa voix s’élève âpre et flûtée : « Je viens me réfugier chez vous, chers amis, ils veulent briser ma harpe et mes doigts. »

Je nous revois autour de la carriole, le tubiste tenant les rênes de la pauvre bête qui avait fait l’ascension, tandis que le chef d’orchestre soulevait la harpiste dans ses bras et que je lisais pour ma part entre les cordes de l’instrument le jeu périlleux des étoiles peut-être mortes qui scintillaient alentour, partout, comme autant de notes d’une partition universelle. Ce soir-là, cette nuit-là, nous berçâmes la harpiste de nos mélodies lentes, en mineur, un baume.