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Un métier ennuyeux?

Enseigner

Il peut l’être lorsque le maître ne considère qu’un seul chemin du savoir: de Lui vers l’Autre. Il ignore ou feint d’ignorer que le savoir doit non seulement être dit mais qu’une vérification s’impose également dans l’autre sens, de l’élève vers Lui.

Dans le cas où le maître s’ennuie, le mieux est de changer de métier, car il n’a pas compris qu’enseigner, c’est s’assurer que l’élève a intégré le savoir qu’il lui dispensait. Ce chemin unique qu’il emprunte du haut de la chaire est une voie sans issue. Le monologue est forcément ennuyeux, car le savoir qu’il octroie avec morgue souvent – la suffisance est inhérente à la position stratégique qu’il occupe dans l’espace de la classe – est celui de la doxa des connaissances, il n’est en aucune manière original et ne peut pas l’être. Mais ce n’est pas pour cela que le maître est ennuyeux, car tout savoir est pour l’élève entièrement neuf.

Le savoir est ennui aussi longtemps qu’il n’a pas été intégré dans l’esprit de celui qui assiste au cours, et il ne l’intégrera pas tant que le maître n’aura pas compris où l’élève trébuche face à ce savoir, tant qu’il n’aura pas trouvé pour chacun d’eux la manière de contourner l’obstacle où l’élève ne comprend pas. Répétons-le: sa vraie tâche n’est pas de DIRE – cela, n’importe quel imbécile autoritaire le peut – mais de faire aimer ce qu’il dit, d’user de détours pour vérifier que chacun des jeunes gens et jeunes filles a compris, de libérer la voix des élèves pour que le savoir trouve une voie. C’est dans ce lieu que le maître est vivant, original, il est maître parce qu’il ne joue pas le rôle de maître, il l’est vraiment parce qu’il sait qu’il a affaire à des êtres vivants et non à des corps coupés en deux par une table. Le problème du maître n’est pas le fond de son discours mais la forme qui doit être agréable, audible; le bon maître dont nous avons un souvenir ému n’était pas plus savant qu’un autre, il était seulement plus authentiquement humain, il savait que son savoir n’était presque rien, qu’il traîne dans les livres et qu’il n’y a pas de quoi en faire un fromage.

C’est non seulement une loi pédagogique, mais aussi une loi sociale générale: je me dois d’écouter l’autre si je veux que mon discours soit entendu. Ce qui fait l’indifférence sociale, l’ennui social (de la politique, de la morale ou de la religion) c’est que le discours fonctionne à sens unique comme la publicité, comme la télévision – mais elles, en revanche, fascinent, car elles ont pour unique souci la réception positive du message et usent de moyens déloyaux comme la répétition à l’infini, le slogan réducteur, ou pour la télé, les malheurs du monde, le crime et les façons de tuer les plus diverses. L’auto dérision fonctionne aussi très bien sur le mode: je me moque de moi-même, donc je suis le plus fort. Je l’emporte sur le sérieux de la vie, tout cela n’est pas sérieux, donc écoutez-moi ! Il vaut mieux consommer ce produit que de réfléchir à notre situation dans le monde, à la valeur de notre moi. La dévalorisation de soi va de pair avec la valorisation de la marchandise. Enfin tout cela se moque du monde et n’a d’intérêt que métaphorique pour expliquer la tentation du maître récitant auquel on pourrait le plus souvent substituer la télévision, l’enregistrement vidéo, ce qui lui éviterait le désagrément d’avoir à se déplacer pour « faire cours » comme il dit.

Le maître est un homme d’action pas un chantre, cet unique cordeau.