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Têtard

Sauf les très grands artistes, jamais de notre vie nous ne referons ces têtards prodigieux qui campent notre vision de l’homme sans corps. Les enfants de trois ans sont nos maîtres puisqu’ils dessinent ce qu’ils voient vraiment: une tête et des jambes interminables. Ils racontent leur histoire mouvementée, ce développement lent de leur cerveau qui travaille sans arrêt. Rien de plus émouvant que cette geste évidente à leurs yeux où le mammifère humain développe le langage et assigne au crâne la tâche du passage à l’être social, bavard et profus. C’est un conte physique tout entier dirigé vers la tête. Pour le corps, on verra à l’adolescence. Provisoirement il n’est que tête et jambes, aventure de penser et de marcher que les hommes seuls connaissent. Rien de plus important que ce moment fixé du bout des doigts, où le corps s’abstrait du regard et expose une vision ferme de l’intériorité ouverte de l’enfant.
Le têtard est un adieu à l’enfance primitive où ils voguaient entre deux eaux du placenta à la terre ferme. Il bondira bientôt tel une grenouille, mais à cet instant il se remémore ce qu’il a traversé. Ce temps bref des premiers visages est pour lui une longue suite de métamorphoses qui aboutissent à ce dessin, memento de la petite enfance, têtard conclusif où tête et têter semblent encore un même mot.
A gauche de la tête on devine un effort superbe pour que soleil et fleur se confondent. En bas, une voiture laisse exploser ses pneus à l’arrière; le moteur parle, comme le corps.
Têtard joyeux et sans mystère, c’est un enfant qui se voit. Conscience de soi projetée un matin de décembre, le chef d’oeuvre humain prend sa place sous nos yeux ébahis.
Merci à Neil pour sa production lumineuse.

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L’orthographe, l’erreur est humaine

L’erreur est au centre de la langue. Heureusement qu’il y a l’erreur car
c’est ainsi que la langue se déploie; je suis bien sûr que Montaigne ou
Stendhal (très célèbre pour ça) auraient fait cent fautes à la dictée de
Pivot. L’orthographe comme convention est un jeu proche des mots croisés,
elle n’a nulle influence sur les contenus sauf évidemment en psychanalyse.
J’y vois une survivance du religieux dans le monde laïque. La faute étant
remplacée par l’erreur orthographique ce qui convenons-en est terriblement
culpabilisant et proche du dérisoire. « La dictée » sent bon sa
blouse grise et les marrons dans la cour, la langue tirée et le « je n’y
arriverai jamais » que notre école cultive. Souvenirs et culpabilité
traversent cet exercice plutôt paralysant. Lorsqu’on apprend une autre
langue on devient relativiste, et on sourit de ces jeux franco-français où
le meilleur en orthographe est le meilleur tout court. Les autres langues
n’ont pas ces préoccupations académiques : ainsi la
langue évolue-t-elle; nous ne sommes que passage et rien n’est plus
destructeur que la fixation sur des normes relatives par une académie que le
monde ne nous envie pas. Cette attention paralysante à la langue écrite
explique pour partie l’absence d’ouverture des français aux autres langues.
Je ne vois pas en quoi la fixation de l’orthographe inventée par les
copistes du XIVème siècle, des moines pour la plupart, est en soi un
exercice qui vaille pour la vie. Les autres langues que je connais disent à
peu près: oui, il vaut mieux ne pas faire trop de fautes, mais bon… on ne va
pas en faire un fromage.

« Les jeunes font plein de fautes, ils ne savent plus écrire ». J’entendais
déjà ça dans les années 50. Et je suis bien sûr que nos pères et grands
pères entendaient le même refrain.

Prenons le problème autrement. Lorsque je marche dans Versailles, j’entends
les gémissements des vingt millions de français qui subirent le joug
ridicule de celui que l’on nomme le grand roi. L’Académie, qui est la
régulatrice de notre orthographe, est issue de ces désastres que l’on voit
luire, tous ors dehors, dans la cour de Versailles. Je n’aime pas l’académie.
Je n’aime pas la culpabilité cachée sous les fleurs de la belle orthographe
française. Une carte postale pleine de fautes retient davantage l’attention,
est beaucoup plus touchante qu’une carte écrite impeccablement (cf.
« Barthes par lui-même »). L’erreur orthographique me plaît. En linguiste
j’essaie à chaque fois de décrypter d’où cette erreur provient. « L’erreur
est humaine » est une belle phrase, elle doit être prise au pied de la
lettre. Tout ce qui est humain est passionnant. L’erreur est on ne peut plus
enrichissante. La fausse note est formidablement utile.
En bref: la perfection me fiche une trouille bleue.

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Eduquer des enfants

Tout le mérite d’une bonne éducation nous revient, à nous parents, car nous ne pouvons puiser dans notre passé marécage aucun réflexe qui soit utilisable. Il nous faut inventer constamment, car chaque enfant est particulier et les livres trop généraux, et le passé personnel plus ou moins un jardin ravagé; je ne parle même pas des conseils qu’on peut entendre ici ou là… où le pire côtoie le meilleur, mais comment savoir distinguer?

Je redoute toujours les réflexes qui font régresser et reprendre les solutions d’autrefois, solutions qui n’en étaient pas puisqu’elles étaient seulement la conséquence de l’égoïsme des parents dénués d’empathie envers leurs enfants. Disant cela, je sais bien que ce n’était pas vrai de tous les parents et j’en ai connu de bons qui aimaient vraiment leurs enfants et ils me furent très utiles pour comprendre très tôt, a contrario, que j’étais moi-même dans un nid de guêpes et non dans une famille. Poursuivant ma rêverie, je m’aperçois que j’avais envers ces quelques rares bons parents une réticence terrible, car ils me montraient ce que j’aurais dû avoir et c’était un supplice de Tantale de les voir agir ainsi, passant la main dans les cheveux de tel ou tel ami en lui murmurant des mots d’affection vraie. La jalousie envers l’ami était alors incommensurable.

Je vois également que parlant de l’éducation – mais le mot ne convient pas, il faudrait parler de « l’attitude quotidienne des parents » – on fait constamment retour sur sa propre enfance, comme un élastique qui se tend puis revient en pleine figure. On ne peut s’empêcher d’y revenir irrésistiblement. Nous sommes cet enfant que nous élevons et la vérité, et l’élégance, et l’intelligence est de dire: non, justement, nous ne le sommes pas, ils ne sont pas nous, nous ne les élevons pas pour qu’ils soient nous et plus ils seront audacieux – alors que je suis si réservé – plus ce sera réussi. Plus ils seront ouverts aux autres, alors que je suis si farouche, plus je pourrai dire que je les ai élevés à l’autonomie la plus totale possible.

Symbolique au plus haut point est ce moment où ils font leurs premiers pas: nous les soutenons sous les bras, ils hésitent, ma voix se fait profonde, aimante, stimulante, encourageante; la voix dit: va, quitte moi, reste là mais quitte moi, imite moi mais ne m’imite pas, trouve ton pas, apprends ta propre allure, fais ta trace de pas, trace ton sillage cher petit voilier fier de vivre, ne redoute rien, je suis ton port d’attache, mais surtout n’oublie pas de faire le tour du monde. L’émotion est la même que celle qui fait nuage autour de notre métier de professeur. Nous les envoyons au devant avec un bagage que nous leur livrons avec prodigalité, sans en attendre un quelconque remerciement. Nous nous effaçons de toute notre âme, c’est là notre tâche; à la maison comme à l’école.

Ce n’est même pas un sacrifice, mais l’idée simple qu’un peu d’amour entièrement donné apporte au monde ce « plus » qui lui manquait. Ce faisant nous voilà rejetés dans la solitude et il est donc hautement utile d’en parler, d’échanger sur les attitudes concrètes que nous devons avoir envers ces êtres qui ne demandaient même pas à venir au monde et que nous avons lâchés dans la vie pourtant, fiers de nous ôter de leur passage pour les pousser loin de nous.

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Approche d’une langue étrangère (traduction, apprentissage)

On s’aperçoit (désespérément disent les coincés) qu’une langue est tout simplement intraduisible. Or, nous, spécialistes de langue étrangère, nous savons qu’une langue est traduisible ; que c’est sur cette prétendue impossibilité même que nous bâtissons notre vision du monde.  L’apparente impossibilité de traduire est ce qui rend magnifique la traduction ; il est normal en effet que l’Autre ne soit pas Moi. C’est ma chance d’en apprendre davantage que si j’étais resté coincé dans les évidences supposées de ma langue propre. La peur est ici: « le différent n’est pas mon évidence et donc rien n’est évident »: voilà qui peut paraître terriblement angoissant, c’est ce qui fait la difficulté pour certains, difficulté purement psychique, d’apprendre une langue étrangère: ils en sont restés à maman, à la langue maternelle, à cette évidence que maman et moi c’est une fusion unique que l’on ne peut séparer, sinon alors je perds tout repère, je suis perdu dans le monde où tous bientôt vont apparaître comme étrangers. Inversement, celui qui n’a aucune difficulté d’apprentissage d’une autre langue, celui-là peut affirmer qu’il est passé à l’âge adulte, puisqu’il admet qu’une table n’est pas une table, un piano un piano, en bref qu’il a accepté avec beaucoup de grâce la séparation du signifiant et du signifié (avantage supplémentaire: il sera d’autant plus souple dans sa propre langue maternelle qu’il aura accepté avec volupté de se plonger dans le fleuve de l’Autre, car je ne me connais bien que si je baigne dans l’altérité, c’est mon miroir).

On en revient toujours à cette absurdité de cour de récréation d’école primaire (et même plus tard) que l’Autre est insupportable dans sa différence. Si j’accepte la langue étrangère, alors l’Autre, l’étrangeté de l’Autre, va devenir non seulement supportable, mais permettra de relativiser avec la plus grande sagesse ma propre évidence d’être au monde. Je dois admettre que je ne suis pas le centre du monde et que l’Autre a tout autant que moi le droit d’être au monde, comme je le suis. Ainsi l’apprentissage d’une langue étrangère n’est pas comme on le croit le plus souvent la possibilité d’entrer en contact avec l’Autre (cela vient après, comme récompense), elle est d’abord un immense travail de fond sur ma propre personne qui se doit d’admettre que « ma propre personne est relative ». Apprendre une langue étrangère est un exercice de modestie, contrairement à l’apprentissage de la langue maternelle qui fut pour l’enfant sa possibilité de conquête première du monde et des relations à l’entourage immédiat. Ceux qui résistent à l’apprentissage d’une langue étrangère, projettent leurs efforts pour comprendre et échanger avec leurs parents (qui fut un moment crucial de leur développement et fit d’eux des êtres humains) sur cet autre pas qui consiste à aller vers le monde, vers le tout Autre qu’est une langue étrangère. En bref, la langue maternelle ME fonde, et la langue étrangère fonde mon acceptation de l’Autre et inaugure mon premier pas vers les autres ; éthiquement, politiquement, ce second effort pour aller vers l’Autre est à la base de ce que l’on appelle la démocratie, seul système où l’autre est reconnu à la même valeur que moi-même.

On sait bien malgré tout que ma vision du monde n’est pas celle du voisin puisque ses yeux, l’intérieur de sa tête ne sont pas les miens. Chacun a sa vision des choses, il en a le droit, il en a le devoir même s’il veut être libre. Mais on voit bien que l’apprentissage d’une langue étrangère dérange cette belle ordonnance où les mots et les choses coïncidaient (c’est au passé puisque c’était le temps de la petite enfance) ; comme professeurs de langue nous pratiquons un déchirement terrible à l’intérieur de la psyché des enfants qui deviennent adultes. Nous devons le faire avec douceur puisqu’on en décrypte aisément la violence cachée: non, tu n’es pas le centre du monde, non, tu devras cohabiter avec d’autres qui auront autant que toi le droit d’être à leur guise; l’immense intérêt de notre métier est alors de prouver que non seulement cette violence est nécessaire, mais qu’en plus elle est enrichissante, exaltante, qu’elle travaille au plus profond de notre intimité primitive pour en faire une psyché socialement ouverte.

 

Il découle de tout cela une attitude simple pour nous qui prétendons être professeurs de langue: le respect. Ne jamais parler de « faute » mais d’ »erreur »… ne pas rire, ne pas sourire: qui aurait l’idée de se moquer d’un enfant qui trébuche dans ses premiers pas? Ouvrir au maximum sur eux-mêmes le discours, puis plus tard sur les réalités du pays de la langue d’origine… Ne pas punir, ne pas mettre de notes désastreuses, ne pas confondre cette matière avec les autres… c’est une matière dangereuse et pleinement instructive, directement applicable à la réalité du pays de la langue (les autres matières n’appuient pas aussi profondément dans l’être que celle-ci).

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Un métier ennuyeux?

Enseigner

Il peut l’être lorsque le maître ne considère qu’un seul chemin du savoir: de Lui vers l’Autre. Il ignore ou feint d’ignorer que le savoir doit non seulement être dit mais qu’une vérification s’impose également dans l’autre sens, de l’élève vers Lui.

Dans le cas où le maître s’ennuie, le mieux est de changer de métier, car il n’a pas compris qu’enseigner, c’est s’assurer que l’élève a intégré le savoir qu’il lui dispensait. Ce chemin unique qu’il emprunte du haut de la chaire est une voie sans issue. Le monologue est forcément ennuyeux, car le savoir qu’il octroie avec morgue souvent – la suffisance est inhérente à la position stratégique qu’il occupe dans l’espace de la classe – est celui de la doxa des connaissances, il n’est en aucune manière original et ne peut pas l’être. Mais ce n’est pas pour cela que le maître est ennuyeux, car tout savoir est pour l’élève entièrement neuf.

Le savoir est ennui aussi longtemps qu’il n’a pas été intégré dans l’esprit de celui qui assiste au cours, et il ne l’intégrera pas tant que le maître n’aura pas compris où l’élève trébuche face à ce savoir, tant qu’il n’aura pas trouvé pour chacun d’eux la manière de contourner l’obstacle où l’élève ne comprend pas. Répétons-le: sa vraie tâche n’est pas de DIRE – cela, n’importe quel imbécile autoritaire le peut – mais de faire aimer ce qu’il dit, d’user de détours pour vérifier que chacun des jeunes gens et jeunes filles a compris, de libérer la voix des élèves pour que le savoir trouve une voie. C’est dans ce lieu que le maître est vivant, original, il est maître parce qu’il ne joue pas le rôle de maître, il l’est vraiment parce qu’il sait qu’il a affaire à des êtres vivants et non à des corps coupés en deux par une table. Le problème du maître n’est pas le fond de son discours mais la forme qui doit être agréable, audible; le bon maître dont nous avons un souvenir ému n’était pas plus savant qu’un autre, il était seulement plus authentiquement humain, il savait que son savoir n’était presque rien, qu’il traîne dans les livres et qu’il n’y a pas de quoi en faire un fromage.

C’est non seulement une loi pédagogique, mais aussi une loi sociale générale: je me dois d’écouter l’autre si je veux que mon discours soit entendu. Ce qui fait l’indifférence sociale, l’ennui social (de la politique, de la morale ou de la religion) c’est que le discours fonctionne à sens unique comme la publicité, comme la télévision – mais elles, en revanche, fascinent, car elles ont pour unique souci la réception positive du message et usent de moyens déloyaux comme la répétition à l’infini, le slogan réducteur, ou pour la télé, les malheurs du monde, le crime et les façons de tuer les plus diverses. L’auto dérision fonctionne aussi très bien sur le mode: je me moque de moi-même, donc je suis le plus fort. Je l’emporte sur le sérieux de la vie, tout cela n’est pas sérieux, donc écoutez-moi ! Il vaut mieux consommer ce produit que de réfléchir à notre situation dans le monde, à la valeur de notre moi. La dévalorisation de soi va de pair avec la valorisation de la marchandise. Enfin tout cela se moque du monde et n’a d’intérêt que métaphorique pour expliquer la tentation du maître récitant auquel on pourrait le plus souvent substituer la télévision, l’enregistrement vidéo, ce qui lui éviterait le désagrément d’avoir à se déplacer pour « faire cours » comme il dit.

Le maître est un homme d’action pas un chantre, cet unique cordeau.

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