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Qu’est-ce que le jour de l’An? (étonnant Pascal Quignard)

En 2005, Pascal Quignard nous gratifia de deux livres du « Dernier Royaume » (œuvre qu’il poursuit avec un acharnement admirable) qui ne cessent de danser sous mes yeux ; la parution récente de son livre sur les « Désarçonnés » m’a subjugué au même titre, mais je voudrais parler des deux volumes qui parurent cette année là : « Les Sordidissimes » et « Les Paradisiaques »… Ils sont proposés en folio, parmi des centaines d’ouvrages sans doute fort estimables… Pascal Quignard a  l’immense avantage d’être vraiment cultivé, alors que bien des fictionneurs cités dans la suite des auteurs folio sont avant tout des êtres passionnés par leur propre imaginaire et qui pour la plupart se moquent bien des temples du passé, ou se contentent de clichés.

Rien de tout cela chez Pascal Quignard ; à le lire, on sent immédiatement que l’on a affaire à un styliste de haut rang doublé d’un érudit merveilleux.  On sent qu’il a horreur de la pédanterie et qu’il s’amuse même de son érudition pour en faire tout autre chose que ce qu’on en fait par exemple à l’université. Il s’intéresse à des auteurs presque oubliés et les arrange à sa manière qui rappelle irrésistiblement Montaigne ou Borges.  Je défie quiconque se lance dans la lecture de ces deux ouvrages de n’être pas saisi par la destinée troublante  de Marie d’Enghein, épouse d’Albert de Cany, qui connut une aventure peu commune et qui est contée par notre auteur avec force détails impressionnants (« Les Paradisiaques », chapitre XXIII et suivants), et où le bâtard d’Orléans, compagnon de Jeanne d’Arc, apparaît dans un détour inattendu et tout compte fait stupéfiant. Je songe également à ce passage des « Petits traités » (ces écrits antérieurs sont les prodromes de cette œuvre qui fera date) où l’on voit Clovis entrer dans l’eau de son baptême par Saint Rémi, comme si l’auteur avait été présent et s’en faisait le conteur objectif (quel humour de haut vol !).

Il convient de faire un sort à l’érudition : celle-ci n’existe le plus souvent que comme un cache-misère à la pauvreté d’esprit de ceux qui ressassent le passé. Ici, rien de tout cela. La vie nous est plus réelle que notre propre vie, et Pascal Quignard s’amuse de nous, comme il se rit de l’histoire pour nous faire pénétrer dans l’intime de chaque personnage qu’il évoque. On n’est plus dans l’histoire, ni dans l’érudition, on est dans la chambre à coucher de ceux qui firent l’histoire ou qui en furent les jouets, on demeure dans l’intime, on est au plus près des personnages du passé qui nous sont si proches. Des fictions réelles succèdent aux fictions vraies, le conteur est habile, tranchant et modeste, presque à regret. Tout est sérieux, amusant, drôle, comme ce chapitre XX des « Sordidissimes » intitulé : « Sur la braguette saillante des Portugais en 1542 » qui à lui seul est un résumé de l’humour tempéré de notre auteur (qui passe pour un raseur morbide ?!) et forge sous nos yeux une œuvre qui comptera parmi les plus importantes de notre siècle.

Voici ce qu’il dit dans ce même chapitre du jour de l’An (« Sordidissimes » pages 80 et 81 de l’édition folio) :

« Il n’y a pas que la mort des humains qui compte dans le déroulement de la vie des hommes. Plus périlleuse que les morts des humains il y a la mort de l’An. À la Neuville-au-Pont dans la Marne on sortait ce qu’on nommait le « balai de silence ». Avec le balai de silence on barbouillait de boue les fenêtres de maisons et les figures des femmes avant de les asperger de paille d’orge et de paille d’avoine.

Tout ce qui purifie est interdit dans le dernier jour de l’année comme il doit l’être dans la maison d’un mort. Tout est voué au sordide. Il ne faut plus balayer, il ne faut plus jeter les ordures, il ne faut plus récurer la batterie de cuivre, il ne faut plus polir le miroir, il ne faut plus crier, il ne faut plus se raser, chanter, siffler.

Il faut se couvrir d’ordures afin de rester dans la marge du groupe. Dans la laisse de la mort. Dans la marge de janvier ou de mars. Dans la marge du jeûne consenti au Dieu mort. Carnaval et Carême se battent.

Gras et Maigres s’étripent comme Vivants et Morts.

Depuis la préhistoire Rouge et Blanc s’affrontent. Chair et os, joie et détresse luttent. Printemps et hiver se font face. Ils s‘entretuent. Il faut que le printemps gagne. »

Outre que ce passage décrit avec sécheresse ce que l’on voit si bien exploité dans les tableaux de Breughel, on entend bien les résonances de ces tabous du dernier jour dans nos affaires présentes. L’An et les bonnes résolutions, ce dernier jour où la télé ressasse les erreurs de l’année et où nous-mêmes aux prises avec cette superstition nous déblayons le passé, ravis d’en avoir fini avec ce temps qui nous charge les épaules ; sorte d’examen de conscience dans la stupeur, on se défait de lui, espérant qu’au premier de l’An le jour sera meilleur, comme on part en voyage avec l’illusion de renaître plus jeune, loin, mue spectaculaire vers le pur( ?!) et où le nouveau chiffre de l’an chasse nos angoisses profondes, dues à la persistance du passé forcément sale dans le présent.  À la vérité, ce soir là, nous dansons et chantons sur la mort qui s’approche chaque jour, mais celui-là plutôt qu’un autre à cause du changement de chiffre. C’est un jour bilan, et que l’on suive la tradition ou non ne change rien à l’irrésistible besoin de nettoyer l’impur( ?!). Il reste que le 31 le jour se cabre.

Je cite cet exemple du jour de l’An pour montrer combien Pascal Quignard peut nous aider à relativiser nos émois et nos aventures quotidiennes. C’est en ce sens que ses récits sont sagesse.

Gilles Lapouge: « Dictionnaire amoureux du Brésil »: les casseuses de babaçu.

Dans son Dictionnaire amoureux du Brésil qui vient de paraître chez Plon (souple, élégant, drôle, émouvant, tragique, en bref : superbe! Quelle culture !), Gilles Lapouge évoque p.66 et suivantes, le babaçu, arbre de la famille des palmiers qui est sans doute un des plus riches en productions de tous ordres. Sa noix est d’une richesse infinie donnant aussi bien de l’huile, du vin, des shampoings, de la crème, des huiles solaires, tandis que son bois très résistant sert à faire des clôtures, que sa pulpe donne de la farine et que les feuilles nourrissent les animaux… l’auteur nous confie qu’on ne cessera jamais de découvrir de nouvelles vertus à cette plante hors norme.
Aucune technologie satisfaisante n’a cependant permis d’ouvrir les noix de manière industrielle, tant l’écorce en est dure. Ce travail est réservé aux pauvres et surtout aux femmes. L’auteur décrit  l’opération ainsi :
« La casseuse de babaçu est une ouvrière néolithique. Elle se saisit de la noix. Elle l’assujettit sur le tranchant d’une hache posée à l’envers et elle cogne de toutes ses forces par le moyen d’un gros bâton. Dans les années 1980, j’ai fait une recherche sur cet artisanat. On comptait en moyenne trente-six coups de bâton pour fracasser une noix.
Le babaçu sauve les familles pauvres. On entre souvent très jeune sur le circuit. Dans un village dont seul le nom est réjouissant, Esperantinopolis (Maranhão), j’ai connu une casseuse qui avait commencé à l’âge de neuf ans. Elle en avait soixante-six. Elle tapait sur ses noix depuis cinquante-sept ans. Et pour gagner quoi ? Pour survivre. Quand on veut décortiquer dix kilos de noix, il faut cogner pendant dix heures. »
La suite est tout aussi étonnante. Gilles Lapouge raconte le long combat des casseuses de noix contre les propriétaires terriens qui ne veulent pas voir ces femmes ramasser leurs noix (alors qu’il n’en font rien). Persécutées, elles se sont rebellées et ont créé un syndicat : le Mouvement des casseuses de noix de babaçu. Grâce à ce regroupement, elles sont parvenues à faire admettre le principe du ramassage, certaines municipalités les protègent, et le combat dure encore…

Rimbaud par F.G. Maugarlone ( 3 / 3 )

Suite et fin du passage de l’ouvrage cité précedemment (pages 136-137)

Demeure ce paysage ensorcelé, l’Ardenne, et il y a Rimbaud-Ardenne comme il y a Vivaldi-Venise. Un paysage parlant, qui souffle la légende. Les dentelures de quartzite qui dominent Château-Regnault retracent la fuite des quatre fils Aymon sur leur cheval magique. L’âpreté intime du mont Malgré tout a renouvelé l’inspiration de George Sand, Malgré Tout, en quelque sorte la devise de la vie, bien conforme au génie de George Sand. C’est la Semoy elle-même qui demande à être reconnue en ses vaux étranges, tandis que salubre est le vent. Féminité incompréhensible et irrécusable des « dames de Meuse », Rimbaud ne peut y être insensible, lui pour qui le continent inaccessible n’est pas l’Afrique, ni l’Asie, mais le féminin. L’explorateur hors de pair a inscrit sur la carte un lieu inouï, le désert de l’amour. Il place la Femme à la distance astrale, métaphore de l’inconnu pour autant qu’il en faille une. La banalité lui est interdite. Le rêve réussit dans la mesure même où il échoue à réaliser le désir.

La place qu’il a refusée, il l’obtient dans les siècles, pour ne pas dire dans les cieux. Désastre et triomphe, Rimbaud comme le Christ: miracle du non-miracle. Quels sont ses derniers mots, ne me parlez pas d’Arthur Rimbaud, crie-t-il en un ultime défi. Rimbaud se grandit ultimement de son refus d’être Rimbaud. Ce renoncement n’est-il pas du saint, qui s’abstient de la prière sur l’ancien parapet. Ne reste-t-il de lui que ce cri? Ou encore ce rire amer, strident, qui s’exténue jusqu’à celui de l’idiot? L’ange ayant oublié son ordre de mission et n’étant pas parvenu à véritablement le reconstituer, reste le poète maudissant, qui nous apporte une sorte de bénédiction. Il n’a pas d’antécédents, mais il a des successeurs. Une aube se dessine quand les métaphores redeviennent des réalités. Tout ne fut peut-être que traversée.

Déchirante infortune, vis et laisse au feu l’obscure infortune, et libre soit cette infortune… Arrivée que jamais aucun départ ne pourra démentir. Déserteur de toujours, que nous retrouvons partout.

Rimbaud par F.G. Maugarlone ( 2 / 3 )

Suite du texte précédent. Pages 135-136 du même ouvrage.

Izambard se demande s’il n’est pas Pierre. Certes, il n’a pas renié Rimbaud, mais il se reproche de ne pas l’avoir assez bien reconnu, et soutenu, voire sauvé du calvaire. J’ai raté un destin d’apôtre, soupire le vieil Izambard. Le pavillon qui colle dans son oreille sert moins à percevoir les questions des jeunes zélotes qui l’assaillent que la rumeur du passé. Mais, pour être à la hauteur, ne lui aurait-il pas fallu être prophète lui-même? La violence de Rimbaud l’effrayait, comme en témoigne l’anecdote du dernier vers d’A la musique. Rimbaud avait écrit:

Et mes désirs brutaux s’accrochent à leurs lèvres

et le professeur bien intentionné le convainc de remplacer ce vers plein de force par le mièvre:

Et je sens des baisers qui me montent aux lèvres

A la musique semble avoir sa source dans un poème de Glatigny, « Promenades d’hiver », la comparaison fait apparaître la différence entre le talent et le génie. Celui-là, qui relève les beaux habits des bourgeois joyeux et qui approche « doucement les filles aux yeux doux », on peut imaginer qu’il lui aura été donné de suivre un cours paisible, à lui qui fut peut-être accordé le bonheur de « boire tranquille dans quelque vieille ville ».

« Elle ne finira donc point cette goule reine de millions d’âmes et de corps morts et qui seront jugés! » Le Jugement dernier, peut-être. Mais pas la grande distribution des prix où Dieu aurait récompensé le Poète dans le style du Préfet des Ardennes. Rimbaud a su trop tôt qu’il n’y a rien à apprendre du livre du maître. Il fallait l’écrire. Privilège cruel de la couronne de feu placée sur la tête de l’enfant, Tu vates eris

Rimbaud peut se résumer en ce mot: j’irai. Rimbaud explorateur, certes, et géographe, je me suis permis de développer ce thème devant la vénérable Société de géographie dont il fut un correspondant – mais sans suite, car sa vocation reste d’être le géographe du non-lieu, et c’est ainsi que sa fusée retombe à Roche. A « j’irai » répond  » On ne part pas », car on n’échappe pas à la maison mère, même si la longe peut aller jusqu’à Java, il est à l’attache. Il peut aller où il va, il n’ira jamais plus loin. Puisque de toute façon il est impossible de partir pour le lieu qui n’existe pas. Changer la vie, non, alors au moins changer de continent: à quoi bon, ne reste qu’à passer un marché de dupes avec un Orient vainement mythique. Il ne voulait pas admettre que l’ennui de la province fût porté à l’échelle de l’univers, il échoue cependant à l’hôtel de l’Univers d’Aden, aussi provincial que la brasserie de Charleville.

Rimbaud par F.G.Maugarlone (1 / 3)

Ce texte se situe dans un chapitre intitulé « Le Principe Déserteur » pages 133-134 du livre de F.G. Maugarlone: « Présentation de la France à ses enfants ». L’ouvrage a été édité chez Grasset en septembre 2009.

Rimbaud n’a pas laissé une œuvre, mais une tentative. Si l’alchimie du verbe n’aboutit qu’à une carrière littéraire, autant renoncer. Il l’a dit, homme de lettres, cela ne l’intéresse pas, la main à la plume comme la main à la charrue, c’est la misère. Mépris, il est vrai, que tout écrivain honorable éprouve peu ou prou, et qui le pousse parfois jusqu’à l’Académie Française. Poète et explorateur, lit-on sur la maison natale de Charleville. Mention pertinente, comme on aurait pu écrire à Lille: Charles de Gaulle, soldat et poète, homme politique et mémorialiste. Pour Rimbaud, explorateur convient mieux que littérateur. Au-delà de la poésie il s’est consacré à l’étude des langues, il s’est lancé à la quête de la langue universelle. Il a cherché le verbe philosophal, ne s’étant pas résigné à ce que l’acte d’expression fasse retomber dans notre médiocre immanence ce qui tendait au-delà.

En définitive, la grandeur de Rimbaud, de saint Rimbaud, c’est de n’avoir cru qu’à l’enfer, d’avoir restreint notre faculté de croyance à cette certitude: l’enfer, c’est ici même. « Je me crois en enfer, donc j’y suis », tel est le Cogito de Rimbaud. Il a admis qu’on n’est pas religieux contre la religion, et aussi bien que sans religion on est confronté au monde sans le blindage de l’illusion. Il ne s’arrête pas aux substituts, progressisme, socialisme, scientisme…

La suite qualifiée de « johannique », elle aura été écrite sur les mêmes feuilles que le « livre païen » qui devait devenir Une saison en enfer –  cet évangile noir, pour ne pas dire nègre comme lui-même. Texte impensable sans le christianisme, autant l’y annexer, indépendamment de la récupération claudelienne: le christianisme peut intégrer le combat contre le christianisme, étant la religion critique qui laisse le dogme à sa place. A son arrivée à Paris, il fut l’enfant prodige – terrible aussi – parmi les docteurs du Parnasse. A Jésus, Arthur fait une scène de ménage. Elle dure, une saison, non, ce sera une vie en enfer. Quand on pense qu’Aden signifie Eden… Il est affamé d’au-delà dès l’âge de la première communion, il se fait traiter de « sale petit bigot », défendant héroïquement le bénitier contre une bande de garnements. « Intolérant, fanatique  » dit de lui Ernest Delahaye. Ame mystique désamarrée du christianisme, que nous dit-il? Que nous sommes cloués à des poteaux qui pourraient ne pas être la croix.

Proust: Un monde différent.

Dans « La Prisonnière » (tome III, page 187 de l’édition Pléiade), Proust décrit (scène célébrissime) en quelques lignes la mort de Bergotte devant la « Vue de Delft » de Vermeer où il recherche obstinément le petit pan de mur jaune. Puis il écrit :
« Il était mort. Mort à jamais ? Qui peut le dire ? Certes, les expériences spirites pas plus que les dogmes religieux n’apportent de preuve que l’âme subsiste. Ce qu’on peut dire, c’est que tout se passe dans notre vie comme si nous y entrions avec le faix d’obligations contractées dans une vie antérieure ; il n’y a aucune raison dans nos conditions de vie sur cette terre pour que nous nous croyions obligés à faire le bien, à être délicats, même à être polis, ni pour l’artiste athée à ce qu’il se croie obligé de recommencer vingt fois un morceau dont l’admiration qu’il excitera importera peu à son corps mangé par les vers, comme le pan de mur jaune que peignit avec tant de science et de raffinement un artiste à jamais inconnu, à peine identifié sous le nom de Ver Meer. Toutes ces obligations, qui n’ont pas leur sanction dans la vie présente, semblent appartenir à un monde différent, fondé sur la bonté, le scrupule, le sacrifice, un monde entièrement différent de celui-ci, et dont nous sortons pour naître à cette terre, avant peut-être d’y retourner revivre sous l’empire de ces quelques lois inconnues auxquelles nous avons obéi parce que nous en portions l’enseignement en nous, sans savoir qui les y avait tracées – ces lois dont tout travail profond de l’intelligence nous rapproche et qui sont invisibles seulement – et encore ! – pour les sots. De sorte que l’idée que Bergotte n’était pas mort à jamais est sans invraisemblance.
On l’enterra, mais toute la nuit funèbre, aux vitrines éclairées, ses livres, disposés trois par trois, veillaient comme des anges aux ailes éployées et semblaient, pour celui qui n’était plus, le symbole de sa résurrection. »

Je voulais depuis quelque temps expliquer le pourquoi de cette activité apparemment absurde qui consiste à écrire. Ce texte, au-delà du mythe classique de la résurrection par l’écrit, s’attache surtout à répondre à la question que l’on adresse souvent à celui ou celle qui produit des œuvres destinées au tout autre : mais pourquoi faites-vous cela ? (ils croient sans doute que c’est pour la fortune ou la célébrité !).
Proust apporte ici une réponse sans équivoque: c’est un monde différent avec ses lois propres.

Montaigne par FG Maugarlone.

Ce passage de l’ouvrage de FG Maugarlone est aux pages 219 et 220 de Présentation de la France à ses enfants paru cet automne chez Grasset.  Je n’en publie qu’un extrait pour donner envie de lire le chapitre XIX consacré à Montaigne et peut-être davantage…

 

Il y a chez Montaigne une notion fondamentale, assez normalement, qui est l’assiette. Elle ressortit premièrement à l’art équestre: un bon cavalier a une bonne assiette. Et quant à lui, c’est, il y insiste, l’assiette où il se trouve le mieux, d’où il s’autorise à railler d’un docteur en théologie la « plaisante assiette » sur sa mule. D’une manière générale, il faut prendre l’homme « en sa plus haute assiette », mais le stoïcisme est excessif, il suffit de tenir l’âme en « assiette bien réglée et disposée à la vertu », à l’exemple de Socrate. Toutefois, il est tant de vicissitudes, d’aléas, d’inévitables revirements, que chacun doit convenir qu’elle ne peut jamais être parfaitement assurée, son assiette, mais le courage implique précisément de la maintenir en équilibre nonobstant les assauts de la fortune. Et lui-même, malgré ses douleurs, entend pérenniser son âme en une « raisonnable assiette », même s’il ne saurait prétendre rivaliser avec les planètes qui ont, elles, des assiettes définitives. La notion d’assiette commande jusqu’à sa position sur la religion; il se tient, dit-il , en l’assiette où Dieu l’a mis. Cependant, il ne convient pas d’oublier l’humilité de notre nature, laquelle se rappelle à tout un chacun, chacune, en une circonstance décisive, de sorte qu’il mérite d’être tenu pour un « affronteur », le sage trop apparemment sage qu’on imagine dans cette assiette peu éluctable. Par rapport à cette situation de principe, il est secondaire de choisir ou non l’assiette la « plus effectuelle ».[…]

A cheval, point de métaphysique, il ne se demande pas d’où il vient, ni où il va, il vient de chez lui et il y retourne, dans cette libraire qui est la métaphore concrète de son intériorité. Le cheval, c’est sans doute un peu dépassé, mais reste l’assiette, même pour d’écologiques piétons. Montaigne s’oppose à Sartre, qui ne veut être que pur mouvement, simple tourbillon, fût-ce celui de la poussière de la route. Sartre n’écoute pas Montaigne qui lui conseille; au lieu de courir vers on ne sait quel paradis futur, ou vers le mirage du soi, vous feriez mieux de vous remettre dans le présent et vous contenter de penser que vous y êtes, de vous rasseoir au bon.

N’empêche qu’au départ des Essais il y a une perte d’assiette. Une chute de cheval qui l’a révélé à lui-même comme mortel, non pas abstraitement, « par effect » – il y a une telle différence entre savoir et réaliser… Du coup, il s’est apprivoisé à la mort, il s’en est avoisiné, il se prétend un mortel averti, et il nous dit, reprenant Socrate, que philosopher c’est apprendre à mourir. Or, il sait aussi bien qu’on n’apprend pas à mourir, car de la mort il n’y a pas de répétition, et quand nous y venons nous sommes tous « apprentifs ».

Ce passage est non seulement intéressant pour notre auteur, mais il met en valeur un événement : la chute de cheval, qui est non seulement décisif pour Montaigne mais également pour Claude Simon, qui en fait au XXème siècle (!) l’événement clef de tous ses récits. J’y reviendrai à propos de Claude Simon dans un article à venir.

F-G Maugarlone et la France

Ce livre qui vient de paraître est une petite merveille d’invention et d’érudition, où histoire, géographie, littérature et philosophie viennent ensemble soutenir une pensée originale et subtile à la fois. Rien n’est comparable à cet ouvrage où la profondeur s’anime constamment d’aperçus humoristiques heureusement choisis. Voici le bref extrait d’un chapitre qui traite de la poésie (Chapitre VIII: Sur les murs j’écris ton nom)
F-G. Maugarlone: Présentation de la France à ses enfants. Pages 109-110 (Grasset. Sept.2009)

« La poésie est une économie de la mélancolie, s’agît-il même de l’ébénisterie des parnassiens. Pas d’amour heureux, point de génie qui ne sombre en un désastre obscur ni de coup de dés qui abolisse le hasard, la rose perd son teint nacré ou s’envole dans la mer… Schopenhauer compare le bonheur esthétique à l’aumône jetée à un mendiant. La poésie est l’écluse des larmes. La poésie renaît dans la plus grande détresse, elle est l’ultime résistance, ainsi des poèmes écrits dans les camps de concentration, ces « comptines gravées sur l’éventail de la mort », comme a dit François Vernet, disparu à Dachau. A ceux qui n’ont plus rien le langage offre son refuge. Les mots servent de planche de salut, c’est un fait, et donc pouvons-nous penser aussi à ceux qui par on ne sait quelle malédiction vivent aussi dans un enfer. On voit parfois dans nos villes un brin d’herbe poussant entre deux pavés; la poésie est la foi du brin d’herbe.
De Jésus lui-même citons cette réussite:
« Je serai avec vous jusqu’à la fin du monde ».
Le poète questionne: « Mais quand refleuriront les roses de septembre? », en septembre, très probablement. Pour une fois, facile, la réponse.  »

Puissance de la poésie

« Voici l’histoire de Robert Saint-Rose, surnommé Zétwal. Nous sommes en 1974 et la Martinique va mal. Les affrontements politiques se durcissent avec, en première ligne, le Parti Progressiste Martiniquais d’Aimé Césaire, sévèrement réprimé par les autorités. Pour prouver à la face du monde la fierté de son peuple, Robert Saint-Rose a une idée simple: être le premier Antillais à marcher sur la lune. Aidé par sa famille et ses amis, il entreprend de construire une fusée. L’énergie nécessaire au décollage sera puisée dans la puissance poétique des textes d’Aimé Césaire, déclamés au moment du compte à rebours. Quelques jours après les premiers essais, Zétwal et sa fusée disparaissent mystérieusement. Personne ne les reverra plus. » (Télérama N°3104)

Cette histoire « vraie » peut faire sourire.  Il est plus intéressant de la prendre au sérieux; quantité de mythes beaucoup plus invraisemblables ont alimenté la fondation de civilisations ou de religions; aujourd’hui quatorze juillet nous savons bien que la prise de la Bastille ne fut en réalité qu’une petite révolte dérisoire où le chef de la prison du roi perdit seul la vie: or, c’est notre événement fondateur; c’est LA date clef de notre pays.

La révolte poétique de Zétwal pourrait bien un jour, après une période de latence classique dans l’assise de tous les mythes, devenir la légende fondatrice d’une nouvelle Martinique.