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Brassens ou le désaccord parfait (10)

Le Désaccord

Quel temps fait-il
Chez les gentils
De l’au-delà
Les musiciens
Ont-ils enfin
Trouvé le la
( Le Vieux Léon)

La rime est on ne peut plus riche : le la n’existe en effet peut-être que dans l’ « au-delà ». De même que dans la nature, ici-bas, il n’y a ni cercle parfait, ni ligne droite, il ne peut y avoir de son juste. Le la est un son rêvé, une utopie, un lieu idéal où les harmoniques se renvoient des échos dans la rotation des sphères qui se caressent. C’est un ciel où tout vibre ensemble, donnant aux mouvements une telle régularité que le temps s’abolit. C’est un espace pur, hors des heures, dont l’orgue semble parfois s’approcher lorsque ses sons roulent sous les voûtes gothiques longtemps après que les pieds et les mains du musicien ont quitté les claviers. Ces éblouissements lourds d’étoiles mortes nous chantent ainsi la suspension éternelle des ogives intouchables.

Ce n’est pas humain. La note juste est un au-delà tendu – comme les cordes de la guitare – mais, sur la terre le temps la défait. Tandis que la musique joue, le temps dévide la corde en sous-main et la mélodie se fait autour d’une ligne imaginaire dont on s’écarte souvent. J’écoute : je guette le froissé du faux qui cherche la justesse. La fausse note chante le fossé qui sépare le ciel de la terre, le rêve de la réalité et donne à nos vies des allures de presque. J’aime dans la musique ce léger désaccord, le risque toujours joué d’un effleurement, car le jeu, jouer d’un instrument, chanter, c’est entrer dans cet imparfait magnifique de nos vies qui s’appelle liberté, où chaque seconde à venir est imprévisible.

Et chacun est à l’autre sa fausse note. Sinon ce serait moi. Heureux dérangement de mon intériorité folle, le visage de l’autre oblige au retour au réel ; le différent est ma chance : nos yeux doivent s’adapter. C’est le bonheur du langage où l’on se promet des messages, des signes souriants au plein cœur du scandale de la non-ressemblance. La vie est un allegro ma non troppo où les graves et les aigus tentent d’avancer ensemble malgré les clefs différentes. Dans les villes nos pas se croisent et chacun, depuis sa ligne mélodique ténue, tente de jouer sa partie avec les autres, hors d’eux, seul, mais dans le même temps. La rumeur grouillante des boulevards dit tous les jours que c’est possible, qu’il faut y croire, que l’approximatif et le faux sont notre espoir.

L’immense danger de vivre aujourd’hui est le refus du désaccord. Le progrès technique a produit des instruments qui émettent des sons parfaits. Des voix trop pures nous ont habitués à la note juste. C’est ainsi qu’avec les nouvelles techniques d’enregistrement, le ciel est descendu sur la terre : nos rêves se réalisent. L’utopie est aux tympans, tuant la possibilité d’un écart qui permettrait de sortir de ces flots de musique qui recouvrent la terre. Si l’harmonie doit être chantée, recherchée, il est parfaitement immoral que nous la trouvions, car alors la joie et le rire, l’impromptu et la surprise deviennent obscènes, incorrects, non conformes. Le désastre de la musique des sphères nous guette et l’imitation du chant des Sirènes ouvre au silence. C’est la mort du futur.

Heureusement les mots, comme les cordes, se détendent et se lestent d’approximations humaines. Ainsi l’harmonie désigne-t-elle un orchestre d’instruments à vent de type militaire qui souffle la tempête dans nos rues. Les musiciens défilent, traversent les villes, obligeant le corps du musicien à marcher au pas contre le désordre quotidien des avenues. C’est un « Taisez-vous ! » qui donne le la de l’ordre laïque. Et il y en a pour applaudir ! Par chance, l’harmonie joue faux et son ridicule sauve notre liberté. Si elle jouait juste, le chef de ces exécutants pourrait installer un pouvoir éternel.

Le jour du quatorze juillet
Je reste dans mon lit douillet
La musique qui marche au pas
Cela ne me regarde pas.

Voilà ce que Brassens exècre : la musique engendre l’obéissance des corps, c’est-à-dire la morale absolue où l’indifférenciation étouffe la voix du sujet (forcément mauvais). Au temps d’égalité, le tympan aspire au tambour – peau tendue de bête égorgée – , il n’a de cesse d’entrer en résonance avec un monde en ordre. La guerre attend là, juste derrière.

Il dort dans l’oreille un « Tout plutôt que le silence » dont la musique s’empare un peu plus chaque jour pour faire de l’auditeur une chose, un objet, rien : c’est un danger fabuleux d’idéal communautaire dont les dictateurs de ce siècle ont joué avec une virtuosité étourdissante. Mais la musique d’obéissance ne s’est pas arrêtée avec leur disparition, le danger s’accroît chaque jour davantage.

Brassens fait du désaccord son plus sûr allié. Il défend le droit d’être différent de ce qui perdure : coutumes, traditions, « évidences ». Sa liberté est dans la voix qui s’aggrave, devient fausse parfois comme un effet de pesanteur.

Bien sûr le rythme doit être tenu puisque le cœur bat, puisque nos pas se font naturellement réguliers : sur les grands fonds de cette loi organique, l’artisan bricole des petits rêves où copeaux et éclats jaillissent pour figurer sa révolte. Le « swing » omniprésent dans ses enregistrements n’est rien d’autre que ce balancé souple où la voix de l’opprimé se moque du rythme imposé : même lorsqu’il n’y a pas de triolets dans une mesure simple ou de duolets dans une mesure composée. Brassens s’évertue à chanter « à côté ». Le contre-temps est résistance au temps fort. Il joue le faible, l’entre-deux du pas ; ironie musicale, croche-pied à l’ordre, il avance de biais pour enfoncer la contestation jusqu’au fond de la mémoire. Le « pas d’accord » de l’anarchiste est plus puissant encore dans la mélodie que dans les mots. Il pousse sa différence au maximum lors des séances d’enregistrement puisqu’il ne réécoute jamais, reprenant peu, laissant le crissement des barrés et les étranglements de la voix éclabousser la chanson.

On imagine l’effroi de Brassens, quand, le 6 mars 1952, Patachou, après avoir entendu quelques chansons lui dit : « Écoute Georges, des chansons comme Le Gorille, La Mauvaise Réputation, Corne d’Aurochs, Le Fossoyeur ne sont pas des chansons pour moi, c’est toi qui vas les chanter. » Il ne se concevait alors que comme auteur de chansons. Il composait d’ailleurs sur clavier et n’avait appris la guitare que parce que ses chansons étaient plus faciles à présenter. Il chantait bien sûr, mais pour les copains, pour amuser Jeanne et se prouver que ses bricolages étaient audibles.

Et voici qu’il doit « enchanter » un public, c’est-à-dire l’obliger à se taire, provoquer le silence, imposer sa maîtrise, lui, l’autodidacte boulimique de la bibliothèque du 15ème arrondissement, le géant de l’Impasse, l’Ours, le « Gros » qui traînait en savates dans son quartier depuis dix ans !

Comment l’anarchiste peut-il être maître du silence ? Comment susciter la liberté absolue dans le temps où l’on dit : « Écoutez-moi ! » Sa chance est alors d’affirmer qu’il n’est pas poète mais auteur de petites chansonnettes. Il amuse, détourne, multiplie les clins d’œil et ne fait rigoureusement aucun effort pour plaire. Il se contente de :

Se gratter le ventre en chantant des chansons.
Si le public en veut, je les sors dare-dare
S’il n’en veut pas je les remets dans ma guitare…

(Les Trompettes de la renommée)

Il ne cherche que l’écho. Un pied sur la chaise, des milliers vont l’écouter comme si l’on était chez lui. Filant de ville en ville, ne saluant jamais, il va faire de toutes les salles un temple pour l’oreille, et les gens se bousculeront pour vérifier qu’il n’existe pas seulement sur le disque, mais qu’il est comme eux, de chair et de sang, n’en croyant pas leurs yeux ni leurs oreilles de l’entendre expédier ses perles : « Il est comme nous, mais quel culot ! » On l’envie, on le désigne par sondage comme « l’homme le plus heureux de France » (réaction de l’intéressé : « Les cons ! ») mais au dehors, il s’exprime le moins possible, ne prenant position sur aucun problème social, économique ou politique (sauf contre la peine de mort), renvoyant systématiquement à ses chansons. Il y a un émetteur, des millions de récepteurs. Il se moque du retour.

Vivre ce n’est donc plus rôder dans l’Impasse, mais se poser sans s’imposer, avec pour tout langage les paroles de ses chansons. Il déclare simplement que le public est « aussi intelligent » que lui et il emprunte la « route buissonnière » de la suggestion. Il conte, chante et s’en va plus loin, et le jour où il quittera l’Impasse, il refermera tous les soirs la porte blindée de la villa Santos Dumont… ou bien, seul dans sa loge, il se cloîtrera pour tirer sur les cordes d’acier de sa guitare qu’il retend un peu vainement avant chaque récital.

Jouer faux, laisser aller sa voix sans le vouloir, tourner autour de la justesse, éviter la battue du temps rythmé, c’est donner aux mots très écrits l’imperfection de la vie, imiter les faux pas du présent, présenter l’incomplétude de nos existences comme un chant possible. La perfection de Brassens est dans l’association d’une langue ornée et de ces petits ratés successifs : il ne nous expédie pas vers un azur impeccable qui laisserait sans voix, mais il nous prend par la main, là où nous sommes, et tout en nous gardant à l’intérieur de nos trébuchements, il nous fait rire ou pleurer dans la petite pièce où il a décidé de se tenir. Lorsqu’on l’écoute chez soi, on ne peut s’empêcher de chanter avec lui, c’est la même voix, la même mémoire, ce n’est pas lui qui nous possède, mais nous qui nous emparons de lui. Un disque présente une suite de tableaux que l’on découvre lentement, sautant celui-ci, musardant sur celui-là, à la syllabe près, mais toujours notre voix s’en vient couvrir la sienne, imitant son boitillement décalé qui nous écarte de la fascination. Il nous propose son terrain pour que chacun s’y ébroue à sa guise en riant.

C’est la raison pour laquelle nous avons tous rêvé d’être de ses copains, jalousant les vrais, car ses chansons nous ramenaient à chaque fois dans la maison des rimes et que nous aurions aimé partager avec lui quelques instants de la grande prose des jours. On aurait voulu respirer avec lui l’air instable du temps vécu, avec l’espérance de retrouver dans ce moment le petit monde idéalement clos de ses chansons. C’est un rêve d’enfant. « Tonton Georges » n’aurait pas été d’accord, il nous aurait renvoyé à ses chansons, à notre solitude, arguant que l’on n’avait pas compris le lien qu’il voulait établir avec nous. Oncle Archibald, Tonton Nestor, sont ces parents à la fois proches par la filiation et lointains dans la réalité. C’est le nom populaire de l’artiste ; c’est le sujet créateur, ce père de cœur qui garde ses distances, engendrant des œuvres plutôt que des enfants afin de se (de nous) préserver de toute dépendance. Il s’agit une fois de plus d’un démarquage, d’un pas de côté discret, d’un effacement rieur qui dit en s’éloignant que l’on s’aime bien, mais que pour préserver cette affection il convient de ne pas vivre ensemble. C’est la leçon du père, le grand maçon de Sète : des murs pour éviter toute fusion et garder le respect de notre intimité. La déclaration d’amour stupéfiante :

J’ai l’honneur de
Ne pas te de-
mander ta main…

(La Non-demande en mariage)

vaut aussi pour chacun de nous. Pour « s’entendre », il faut marquer le désaccord (« lui c’est lui, et moi c’est moi ») afin que l’entente se développe – tout près on n’entendrait plus rien – , hors de la morsure de l’autre, loin de ces rapports de forces qui guettent les cœurs en fusion. Être deux n’est possible que si l’on reste seul, et de toute façon :

Dès qu’on est plus de quatre
On est une bande de cons

(Le pluriel)

Ces désaccords accumulés sont à ses chansons ce que figurent les pierres moussues sur les chefs-d’œuvre d’architecture. Ils sont les creux et les bosses qui nous séduisent dans les meubles anciens et font le charme fou des robes de lin dont les fils forment une trame irrégulière. Les créations d’aujourd’hui – comme les marchandises – sont lisses, belles, policées, propres, mais elles ne donnent pas envie de vivre libre. Seule la trace préservée de la main humaine ouvre l’œuvre comme une paume tendue. Ainsi gardons-nous en mémoire les aspérités de sa voix qui plus encore que les mots sont attendues ; elles nous stimulent contre la glissade du temps qui ne bat que pour nous. Ses paroles sauvages et sa patte qui gratte à notre porte nous maintiennent à mi-chemin, entre l’effusion et le silence.

Brassens ou le désaccord parfait (9)

Le microsillon


L’attaque de nombreuses chansons est un cadre auditif qui esquisse un sourire : il s’agit soit d’une riante introduction de la mélodie, soit d’un 6/8 sautillant, moqueur, dans l’austérité de l’accord sourd. Il y a dans ces notes sans voix un « vous allez ouïr ce que vous allez ouïr », comme une palpitation où la sombre allégresse annonce ses ravages contre les couleurs de la mode et du temps. Le coup au cœur est lancé, légèrement, dans la basse du pouce, grotesque et bienveillante. Le « tout est possible » s’en vient cahin-caha, un pied dans la rigole, un pied sur le trottoir, si bien que lorsque la voix surgit pour conter ses calembredaines, on n’y croit plus tout à fait et l’attention est portée au sourire des mots, ce qui est le but recherché.

Mais que s’est-il passé ? Je vivais une suite d’heures floues et voici que, sur ce blanc, la découpe du diamant s’impose en trois accords gris, où le rythme rit d’aller aux mots, s’esclaffe comme s’il cachait dans ses harmoniques les discordances crépitantes que le chanteur a préparées.

Il faut s’attarder sur cette marge pour comprendre la magie du millième passage. Bien sûr, le texte va surgir, la jouissance se prépare et l’on sait ce qu’elle va être, mais ce n’est jamais la même chose : le tempo vif du moulin à paroles fait retour dans sa voracité toute neuve, les secondes qui viennent seront de qualité, et la claudication rit d’elle-même dans l’obscurité volatile de son roulement.

Le plaisir est annoncé, et y’ a-t-il plus grand plaisir que l’annonce du plaisir ? Car une fois dans la chanson, nous n’en aurons plus aussi fortement conscience qu’à l’intérieur de ces basses pures. C’est quand l’aube point que l’aube est belle. Une fois levée, elle m’envahit et je suis plein d’elle et je ne suis plus tout à fait moi : c’est autre chose.

L’attaque d’une chanson de Brassens, c’est une main qui tire les ficelles d’une marionnette à la Charlot, creusant un nouveau temps comme l’acteur faisait le vide autour de lui en faisant tourner sa canne. Le feu couve, la vie imaginaire se prépare au bord des lèvres, c’est un « je me souviens » qui s’organise comme un plat que l’on va déguster. La langue prête à rouler sur le palais, les syllabes s’organisent en rangs serrés, la bataille contre le temps vécu peut commencer.

Discobole en chambre, je lance le disque en tirant sur le bras du Teppaz. C’est parti. Personne ne pourra arrêter ce dandinement pataud qui mime ironiquement nos pas. Une course lourde s’engage contre la doxa bavarde des évidences. Le gorille entre au magasin de porcelaine et, mieux que l’éléphant, à cause du double qu’il mime, il est certain de gagner son pari.

Or, si je me reporte quelques décennies en arrière, j’entends surtout les étincelles sonores de la poussière. Dans la chambre en désordre, je dépose le saphir sur la plage et le silence est plein de ce charme craquant qui précède les moissons, préparant la richesse qui va s’engranger dans ma mémoire. Je suis seul, le soleil est au zénith, des picotements noirs jaillissent aux sillons, mais le pas, l’ami, va venir et je vis des secondes qui sont encore un peu l’écho du temps filandreux d’avant où les particules dansaient dans la lumière de juin. Il monte dans cette attente, dans ce rideau qui frémit, un régal de soi, un bonheur promis, l’espérance d’une vraie voix enfin grave qui va me faire basculer dans la rigolade. La rotation du Teppaz imite celle du globe, je suis bousculé, lancé dans un espace bien à moi où les étoiles nouvelles de la langue vont se ruer dans ma tête, à moins que la galette noire ne figure la terre plate imaginée par les anciens : au-delà des bords, c’est le vide.

Il n’y a pas dans cette avance que le plaisir pur de l’attente. Certes, je décroche de la peur de vivre, mais les grains qui entravent la course du saphir émettent les parasites d’un morse indéchiffrable où mes pas se cherchent. Ces doutes traînent encore sous l’effleurement électrique. Je sens les ondes qui vont me parcourir l’échine tout le temps de la chanson, mais j’aime la petite présence des épis qui picotent mes jambes et je dois constater que je n’ai pas vraiment hâte que le soleil noir pénètre dans l’antre des paroles : je goûte la faveur de ce petit pincement ombreux qui dit que ce n’est pas encore là, que je suis encore un peu mortel, mais plus tout à fait pourtant ;

Dans la chambre où je mène une vie bien de chez nous, entre ennui et encombrement d’un corps grandi trop vite, le diamant qui touche cette nouvelle planète dit ma richesse, le chant auguré, cette seule manière d’espérer que l’on n’est pas là pour rien. N’être que poussière, voilà ce qui persiste, et même si les gros accords vont balayer ce tressautement hésitant, je pense soudain que cela aurait pu ne pas être, que j’aurais pu ne pas être là, s’il n’y avait ps eu Brassens, s’il n’y avait pas eu ce pas biaisé où l’ironie chante comme un vrai cœur proche du mien.

À La poussière froissée par le diamant je dois un « memento mori » et, tout César que je sois à cet instant, le triomphe de l’oubli de soi est menacé avant de commencer ; j’entends déjà la fin où la précieuse pointe (le seul bijou de la maison) aura franchi tout le rayon du disque, toute son étendue, espace et temps, ligne et surface, jusqu’au centre de papier où les titres imprimés tournent en vain dans la lumière d’été. Jamais les craquements ne cesseront. Bien sûr le soc subtil repasse sur les eaux-fortes de la poésie d’autrefois, mais c’est aux grattements du saphir que l’on se sent plus hommes, car c’est du présent qui s’envole aux paroles à venir.

Il y aura d’autres saisons. La terre ne tourne pas seulement elle pivote sur son axe et le disque prend lui-même des teintes d’automne. Contre les joies, le gel va s’y mettre et d’autres défauts vont se glisser sur le passage des pointes successives. Aux poussières du début s’ajoutent bientôt les rayures et la voix grave va sauter aux même endroits, levant au cœur des mots des cahots imprévus, puis attendus, dont je ne voudrai plus me séparer. Ces rides sur le temps du chant vont m’être plus chères que le chant même : elles sont le signe des saisons vécues. Brassens devient une part de mon langage, mais ma mémoire se raye également, dérape, rappelant parfaitement le ton du chanteur approximatif dont la voix se brise si souvent, légèrement fausse comme nos vies.

Visualisant les enchantements passés, la pochette reste là longtemps, au milieu des livres et des vêtements usés, celant dans son linceul cette autre voix possible, jusqu’à l’heure où je vais faire passer à nouveau le disque sur mes doigts. Dans l’entre-deux, je fixe le visage aux bacchantes qui cachent le sourire. C’est une photo de famille qui se superpose aux visages disparus, mais sans la bile noire du temps passé à me morfondre. Ses traits noirs, son nom sur le carton glacé sont aussi riches de souvenirs que les paysages crayeux où j’ai grandi. Je reconnais que c’est un objet du jour, plein de ce dérisoire publicitaire grossier qui est à mille lieues de la magie du chant, mais je ne lui en veux pas : la pochette est quand même préférable à la table muette, à la fenêtre obscure, qui, elles, ne font que me renvoyer à ma solitude.

Je m’aperçois aujourd’hui qu’écouter Brassens sur un CD n’a plus le même charme. Tout est là, mieux qu’avant, mais le voilà propre, les silences sont de vraies pages blanches où aucune étincelle ne jaillit plus autour des mots : l’hiver technique a tout glacé. Lorsque le CD est aspiré par la machine, je constate que l’hypnose du Teppaz me manque, la rotation a fui, la terre échappe, je suis chassé hors de ce lieu où le temps avait encore ses à-coups. Je suis moderne, immobile, exclu des moissons, j’ai gravi avec la voix l’échelle du temps et il me faut admettre que c’est aux poussières que j’ai eu « le meilleur morceau » de ma jeunesse.

Il y a beau temps que mes trente-trois tours sont passés et d’autres craquements sont venus, plus graves, plus sombres. Au grenier dort une guitare couverte de poussière, et, dans la nuit, un loir parfois effleure une corde ; c’est lui qui revient, c’est moi. Ma mémoire chante et je me rendors en songeant que décidément rien n’est jamais perdu.

Brassens ou le désaccord parfait (8)

Le village

Ce qui s’est perdu dans notre XXème siècle, et peut-être avant, c’est l’adhésion spontanée à l’art. Imitation directe du corps, de la maison, du visage, du paysage, l’œuvre était lisible, audible, selon une tradition très ancienne. La poésie dite ou lue renvoyait un monde directement compréhensible, avec parfois ses longueurs et quelques obscurités, certes mais toujours abordable. L’école nous a formés sur ces modes académiques, tandis que l’art contemporain s’en venait au plus proche de nos existences, c’est-à-dire paradoxalement loin de nous qui étions habitués au ton d’autrefois, devenu par la grâce hautaine de nos maîtres tellement naturel.

La proximité brûlante de la poésie contemporaine, le glacé de ses blancs, son mutisme sans cesse reporté, ont détourné les lecteurs avides de fluidité. Nous avons été formés à l’école des syllabes comptées sur les doigts et les poètes contemporains nous échappent ; ils ont perdu la voie facile des vers égaux, attentifs à capter la stupeur d’être ici, dans les cités aux remuements effroyables où l’être se dissout, fuit en lui-même, et leurs productions ne procurent plus le plaisir directement frémissant de sons harmonieusement combinés. Même s’ils s’en défendent, les poètes du XXème siècle sont liés à l’œil plus qu’à l’oreille et leurs œuvres sont des morceaux d’espace écrits plutôt qu’une suite de sonorités qui s’organisent de façon linéaire. C’est que les poètes sont en prise directe sur la dérive des boulevards sans fin ; ils murmurent et se taisent en parlant, à la recherche d’un sujet perdu dont ils tentent d’esquisser le portrait sur la page blanche. L’œuvre semble moins faite pour être entendue que pour être vue : les mots ne franchissent plus la barrière des dents pour résonner dans l’air  surchargé de rumeurs chaotiques.

C’est sur ce fond de décollage de l’écriture que Brassens, l’artisan du village, déploie ses petits fastes. Contre le temps qui nous pèse aux heures de désertion, la chanson est un temps dépris de la réalité, musique armée de sens, où sa voix râpeuse emplit ces secondes qui devraient être occupées de l’entier souci de soi. Comme toute œuvre, sa chanson établit une cohérence furtive, fugitive, où le néant n’a pas sa place ; il est là pour nous rendre heureux. « Un peu de bonheur » comme il définit lui-même son projet. Nul doute que les grandes figures du passé, de Villon à Verlaine en passant par La Fontaine, ont été pénétrées du même souci modeste et audacieux de procurer du plaisir, de réserver « un peu de bonheur » dans le temps de la récitation ou de la lecture muette.

Dans ce moment particulier où nous sommes à l’écoute de ses chansons, le langage savant, agencé à des fins d’ensorcellement, oblige l’auditeur à n’être plus ni ici ni là, simplement en l’air, dans l’air de la mélodie, dans ce petit enclos de langage qui nous emmène au paradis des syllabes bien tournées (« paradis-parapluie ») et de la voix chère qui ne cesse de chanter. Brassens traîne dans ses sillons, raclant à pleine voix des volées d’oiseaux-lyres qui tourbillonnent, tracent des cercles de notes inattendues ou grinçantes, accrochant des mots oubliés et rieurs, si bien que l’on suit sa charrue cahotante avec la fascination des enfants du ciel qui devinent que la pitance est ici, sur la terre des mots qui nous sont destinés.

Le plus étonnant est la cohérence du propos et du ton adopté. Puisque ce sont des vers inspirés par la grande tradition de notre poésie, il convient de s’abstraire du présent où les stations services, les immeubles glauques et le mégalopoles taraudées par les milliards de pas souterrains hantent chaque jour nos consciences dispersées. Il restaure un autrefois fermé, intemporel, qui s’accorde à ses paroles, la chanson étant elle-même coupure du flot des heures où nous ne sommes que bouchons errant aux avenues. Ce n’est pas seulement nostalgie, c’est également volonté ferme de rester « là-haut », « là-bas », au ciel du langage limpide, lorsque enfants nous ânonnions dans le sépulcre des salles de classe (silence parfois troublé par les appels des corbeaux bataillant sur l’asphalte des cours) des vers de poètes morts que nous ressuscitions un instant, pour le seul plaisir d’être en un autre langage que les pauvres mots qui sourdaient de nos lèvres, lorsqu’une fois sortis nous invectivions allégrement la rue, ce monde mal adapté à nos palpitantes espérances.

Et l’aventure étant à la langue plein-vent, Brassens n’oublie pas nos injures et nos cris d’après classe : il glisse à l’intérieur de ce qu’il nomme sa « littérature », les mots grossiers qui font notre quotidien. La dentelle est maculée de boue pour faire vrai… et elle devient vraie, on la touche bientôt à volonté dans notre mémoire. Le contact est gardé avec notre temps grâce à la crudité du verbe qui vient tisser ses fils voyants dans la trame de ses crinolines mélodieuses. Son passé empiète sur le présent, explose au détour de gros mots, pétards placés tranquillement sous le canapé du grand siècle.

Saturne, une des chansons les plus élaborées, simplissime et habitée, déroule sa littérature traditionnelle sur un fond musical qui imite le luth baroque, mais, à la fin, lorsque la maladie douce et tendre de vivre à deux s’est écoulée, en un sourire ravageur, il assène :

Et la petite pisseuse d’en face
Peut bien aller se rhabiller.

Brassens ne croit pas tout à fait à ses enchantements. Cette mise à mort du beau verbe, en une formule admirable de concision, signe comme un envoi la fin de la chanson, le retour au silence, au bruit du monde où les mots du ruisseau reviennent avec le temps hélas retrouvé. Le sourire n’ôte pas l’essentiel de la nostalgie, il la met à distance, dénonce la bagatelle des beaux vocables qui auraient pu nous faire croire que nous étions chez Ronsard, à l’ombre du prince des poètes, alors que nous voilà poussés dans le troupeau des mendiants apeurés, confrontés à l’inéluctable du temps qui passe.

Sans le sourire, le petit bonheur de la chanson aurait viré à l’aigre. Sans ce coup de patte qui froisse les pourpoints, nous en serions restés à l’amertume du beau français perdu, à l’accablant « c’était mieux avant ». L’ours distant, que l’on pensait si lourd, s’en vient faire une pirouette qui déclenche un sourire conciliant ; il est comme nous, il est à nous, il ne nous oublie pas. Sur une mélodie fine, le glacé de vers trop parfaits fond en un humour tout proche qui dénonce l’ordre secret qui nous avait séduit. Brassens est tout entier dans cette distance qui nous rapproche de son suspend chanté.

Le hasard fait bien les choses : à l’époque où Jacques Canetti découvre notre faux balourd, la technologie donne à son langage des traces d’éternité. Brassens commence ce qu’il faut bien appeler une carrière au moment où le 78 tours, tout juste bon pour la goualante, est remplacé par le microsillon. C’est le récital qui entre à la maison : sans lui, Brassens aurait eu une audience « happy few » rive gauche.

Il faut évoquer ici le silence des intérieurs qui ne connut depuis l’aube des temps que les instruments malhabiles et les contes de grand-mère. La vaste misère des champs était compensée par les veillées visitées des monstres. Pour vaincre la nuit totale, pour franchir par les mots le temps mort qui allait du couchant au coucher, on devait manœuvrer autour de quelques figures imaginaires. Ainsi naquirent les fées, les chaperons et les poucets, armes verbales contre la peur du noir.

Voici la lumière toute récente et la radio qui naît avec Brassens ; les citadins découvrent la « variété » : bavardage à tout va et rengaines de quatre sous. Le monde se met à parler directement à l’intérieur des salons, le prêche du dimanche perd son prestige et les prières sont relayées par les chansons. Tandis qu’à l’extérieur les usines percent la nuit de leurs flammes – foyers à ciel ouvert – la veillée est remplacée par le feuilleton et la chansonnette : événement considérable, le bruit public pénètre le privé.

Bloquées dans l’espace étroit des ruelles, les imaginations brodèrent dans son enfance, à pleine voix, sur des complaintes facile à retenir. Les paroles mille fois reprises conjuraient , comme les contes d’autrefois, les angoisses à venir, empruntant à la prière la résignation qui fait la sécurité provisoire des vies bien closes. La génération de Brassens, remâchant la première guerre, fut confrontée à la deuxième : dictature, désastres, tout cela ne pouvait que pousser le gorille à se détourner du monde. C’est ainsi qu’il va voir ailleurs, c’est-à-dire « avant » : les vieux vers, les poètes morts, le moyen-âge… et dans le même mouvement, la chanson, qui, par la grâce de sa mère, a bercé son enfance.

Ses récits, ses contes, ses anecdotes se souviennent de la veillée ancestrale et il y mêle son anarchisme : celui-ci doit moins à Bakounine qu’à un « non » direct adressé à cette époque brutale, ridicule, qui se gave de modernisme et n’est qu’abêtissement conformiste au progrès. Si c’est cela le monde moderne, pense-t-il, eh bien je serai du moyen-âge ! Ce qu’il a vu l’a rendu aveugle à jamais au présent de béton et d’acier. Il préfèrera toujours son village où il se vante d’avoir « mauvaise réputation », et ses bergères et amoureuses d’antan auront des allures de légendes rurales.

Le village qu’il invente n’a jamais existé que dans son imagination. Ou plutôt, nous avons tous passé nos existences de petits hommes dans un village, même au plein cœur des cités, car nous cultivions là quelques figures emblématiques qui recroisent sans effort celles de l’enfant de Sète. C’est un lieu clos d’où la révolte lève à partir de tableautins surgis du « bois de (s)on cœur ». Au moment où la France accourt dans les villes – et il en fera autant – il célèbre un arbre délaissé ou un Auvergnat. Il rappelle sans cesse, grâce à l’ironie et au mot cru, que tout cela est affaire de langage, avec cependant une préoccupation centrale : être soi-même. Il élève autour de lui une série de murets, chante « au fond de (s)a cour », espérant que ces mêmes murs répercuteront d’autant plus fort sa voix qu’ils auront été solidement ancrés dans le sol ancien de notre culture.

« Impasse Florimont » est son adresse à Paris. On en va pas plus loin. Entre les murs de la maison de Jeanne, il se gave de lecture, martèle ses rythmes et se lave à l’eau froide de la pompe, par tous les temps, loin de la « claire fontaine » qui coule dans sa mémoire et dont il fera l’une de ses perles les plus lumineuses. Plus l’enclos est étroit, plus l’imagination est ouverte. Les grands espaces conviennent aux symphonies, aux romans-fleuves, mais la chanson, elle, est cette fleur qui pousse entre les pavés des ruelles, se nourrissant des flaques et des déchets des anonymes. Le crépi, plus que les halliers, incite au rêve, et le ciel n’est jamais plus bleu qu’au fond d’une voix sans issue. Un arbre de hasard consent parfois à tendre ses bras vers un bout d’azur, cela suffit pour faire une chanson. Le moindre détail est amplifié par le gorille rêveur qui gratte les cordes comme on secoue les grilles de sa prison. Le nom de la rue, « Florimont », ce prénom si ancien, si démodé, fleure bon sa campagne française, colline isolée où « jolies fleurs », « lilas », « violettes » et « marguerites des morts » croissent à loisir. De ce lieu cardinal visité par les « chats perdus », il fonde ses petits mythes de trois minutes, camées pour les tympans, miniatures pour la mémoire de ceux qui se dissolvent à deux pas dans un quotidien accéléré où rien ne va plus. L’impasse est une cour farouche qui se moque des révérences, et lorsqu’aux jours de célébrité la voiture du président viendra l’y chercher pour un dîner à l’Élysée, il renverra le garde républicain et sa limousine de luxe, arguant que ce M.Coty ne lui a jamais été présenté et qu’il ne le connaît pas.

Brassens ou le désaccord parfait (7)

La grossièreté

Ce Jésus rabelaisien d’un mètre quatre-vingts conte les affaires des pauvres, lorsque las de se taire, entre deux vins, ils se risquent enfin à lâcher des mots sur leur vie. Or, ce qui manque au serf de la terre, à celui dont le corps sert de gagne-pain, c’est le langage. On ne le lui a pas ôté, il ne l’a jamais eu. Même en démocratie, sa voix ne compte pas. Sans Brassens, le fossoyeur n’aurait jamais dit sa misère. On ne peut pas travailler de ses mains et parler en même temps. La parole est aux riches au même titre que le pouvoir et le manoir, tandis que le silence est le lot de ceux qui sont englués dans la matière.

Par un tour de passe-passe très français, la langue a été bloquée à Versailles, il y a trois cents ans. Pourtant, aux brefs instants de relâche, elle a continué de mener une autre vie, volatile et ignorée, entre cour de récréation et cour des miracles, elle circule dans les faubourgs, murmurant les paroles des indociles et des taiseux tenus pour des idiots par les puissants.

Brassens lance depuis son organe grave ce qui se murmure tard dans la nuit sous les quinquets, quand l’imaginaire échauffé se souvient des jours sans mots, trimés pour quelques sous. Les paroles des chansons naissent là. La source est au bitume gras des villes populeuses où des égaux se vengent des avanies de la semaine. Il ne sera pas dit que la vie ne rime à rien, car il y a du présent pour tout le monde, ne serait-ce qu’au chant seul, au petit tableautin ouvragé où le pauvre Martin adoubé d’un bêche se fait fossoyeur de lui-même après une survie de trois minutes.

Cris primaux d’hommes à peine nés, les mots grossiers sont un parler-crier qui défie la syntaxe. Pas question de construire, de s’aventurer dans des subordonnées qui laisseraient supposer une principale, c’est-à-dire un rapport de forces toujours défavorable. Ces mots-là pourtant jaillissent aux moments de dignité recouvrée, comme pour marquer la différence avec les bœufs et les chevaux. Le gros mot est le fait des dépendants, enfants ou braccianti, digne éruption de la vie révoltée contre les frustrations du corps souillé par les travaux et l’obéissance aveugle.

Les insérer entre deux rimes, les glisser sous le jabot du Littré, c’est fabriquer un langage de traverse qui grandit les miséreux, les sort du mutisme brûlant des semaines travaillées. Le chanteur sait que la langue des dieux est celle du compte en banque : l’habileté à parler est en relation directe avec le statut social et la langue noble n’est apprise à l’école que comme morale de la soumission aux grands. Les classes sociales – si brouillées soient-elles – se forment au dictionnaire : le lexique distingue, ordonne et dicte lois et modes, il distribue les rôles. Il y a les figurants, anonymes et dociles, et, sur le devant de la scène, les acteurs profus et glorieux. Alors Brassens mêle tout cela. C’est ici que le Gorille est le plus pleinement anarchiste : il parcourt l’éventail du langage, de la taverne des sans noms jusqu’aux boiseries vernissées de la Galerie des Glaces, afin que la vie du langage nous revienne en un « tout est permis » qui se moque de ces conventions dont la langue est si friande. Comme pour obéir à son patronyme, il brasse les niveaux de langue, embrasse la cause des gros mots.

Pourtant en reprenant les codes de la poésie ancienne (rimes et vers en syllabes comptées), il l’investit de personnages humbles et de mots crus comme s’il voulait labourer à nouveau le champ poétique du passé en glissant à l’intérieur ce qui lui avait toujours fait défaut : la présence des humiliés et de leurs mots. C’est la hiérarchie injuste des destins qui fait que l’on dit merde, putain, con, tandis que d’autres se parent de périphrases chantant la mélancolie des amours en des langueurs bémolisées sur fond de piano à queue. Cependant, à quelque milieu qu’on appartienne et quelle qu’ait été notre éducation, il arrive que l’on se coince le doigt dans la porte ou que l’aimé(e) nous quitte, et, dans ces instants, aucune convention de langage ne nous est d’aucun secours. L’oreiller, les murs, le miroir sont les seuls échos à l’imprécation telle qu’elle revient par exemple dans la chanson-titre Putain de toi. La poésie a bonne mine, l’injure seule sait dire ce qui convient. Les paroles vraiment sensées sont alors réactives, directes, « petits vocables » enfouis qui soudain ont droit à la vie.

Au contraire des vulgaires chansonnettes qui imitent la langue de la doxa qui ressasse, Brassens rend le mélange des grands et des gros mots parfaitement naturel. Il est vrai qu’au sud de la France on ne fait pas de différence nette entre les beaux et les gros mots. L’étonnant chez lui est que les mots dits grossiers sont tissés dans la bure d’une langue ancienne, dans une forme poétique traditionnelle, si bien qu’ils apparaissent comme ces collages que les peintres réalisent en cueillant au ruisseau des morceaux de réalité qu’ils fixent sur la toile. Effet de réel, sourire provoqué, révélation des choses vraies, le plus bas peut être ajouté, accolé, et tout à coup l’œuvre cligne de l’œil vers notre vie ici et maintenant.

En désacralisant la poésie traditionnelle, il lui donne un sang neuf et fabrique un entre-deux où à la manière des potaches on s’enchante d’associer les mots de la salle de classe et ceux qui courent dans les couloirs. Il esquisse ainsi des sourires coquins qui rajeunissent et donnent à nos mots privés une demeure prestigieuse.

Il existe par ailleurs dans l’œuvre de Brassens des chansons paillardes. Quelques minutes de gaudriole, pense-t-il. On rigole. C’est l’imagination du corps, là où le besoin vital de procréation rejoint la création chantée. C’est un jeu imaginaire qui, rivé à l’élémentaire de notre animalité, exalte jusqu’au grotesque le fond de notre nature.

Ici l’intime se fait tout public, mensonge vrai du langage enfin débridé. Les paroles étaient là pour cacher, pour ne pas dire, et voici en vérité la boîte de Pandore qui s’ouvre, tandis que le loi impuissante ronge son frein, attendant la fin du carnaval chanté pour ramener les brebis égarées au bercail du convenable.

L’Hécatombe est superbe, les femmes y ont le beau rôle et les paillardes portent des noms de femmes : « Mélanie », « Fernande », et les gaillardises plus habillées chantent également des figures féminines : Putain de toi, La Religieuse, Une jolie fleur, etc. L’homme chante, jetant l’auditeur dans les fantasmes masculins les plus libres. En riant, la voix ouvre la dernière porte (à moins que ce ne soit la première), et voici que dans nos salons tendus de blanc nous ne pouvons nier que c’est aux draps que nous mentons le moins.

C’est aussi un enfant mal grandi qui fait rimer fesse et confesse, ou lance dans une curieuse prière :

O très sainte Marie mèr’de
Dieu, dites à ces putains
de moines qu’ils nous emmerdent…

Tempête dans un bénitier s’enivre d’anathèmes et donne à l’encens un parfum corporel tout particulier. En effet, par on ne sait quelle imbécillité grandiose la religion vie systématiquement au-dessous de la ceinture, alors Brassens l’adjoint aussi souvent que possible à ce qui fait le grand bonheur des êtres: le sexe. C’est un « oui » à la vie éclatante des mots qu’on garde habituellement par devers soi, et c’est encore un appel à la liberté de parler qui se lance au plein jour de la voix enregistrée, répétant à satiété les mots mal osés de nos vies claudicantes.

Brassens ou le désaccord parfait (6)

Le rythme

Au « Ramassis » de Sète (le cimetière des pauvres), gît une dalle de marbre.

S’il faut en croire les anciens, certaines pierres chantent au lever du soleil. Cela ne dure qu’un moment, mais ceux qui les ont entendues n’oublient jamais leur charme.

C’est ainsi que Brassens est vivant. Au diable photos et biographies ! Quand quelqu’un parle a fortiori lorsqu’il chante tant de choses admirables, il est improbable que cet homme soit mort. Ce serait contre l’évidence et ma mémoire est si solide, elle m’est si précieuse aux jours de manques qu’il faudrait être fou pour croire à la mort de Brassens.

J’entends sa voix. Je ne peux dire d’où elle vient, son origine est partout. Du moment que nous sommes nés, sa voix est là qui dit la fontaine, la révolte, le temps et les femmes, mais derrière, omniprésente, la main droite dessine les contours : c’est le rythme, ce terrible accent obsédant du pouce et des trois doigts. Il est régulier comme la vie qu’il mène, comme sa morale droite, et le fond demeure, battement infaillible du muscle central de nos vies, là, à gauche, pulsations inouïes qui font que nous sommes toujours debout entre deux crépuscules.

Il a fallu qu’il meure pour que l’on commence à entendre combien était vivant ce sauté gris, ce roulement fluide : c’était le nôtre que le bougre mimait. C’est la raison pour laquelle tant que je vivrai, il sera vivant. Son cœur a dû se taire pour que le mien, sous la chemise, se fasse entendre. On était seul avec lui, mais sans lui on l’est vraiment, et mon cœur bat, systole du pauvre désormais, et je sais ce qu’il en est de l’autre, je veux dire de moi maintenant.

Oncle Archibald s’en va mais sa chanson demeure, elle reste dans nos maisons, au bord de la guitare, même lorsque l’instrument dort dans un coin de la chambre où nous veillons, cordes vocales en berne. Le fantôme, celui du « Testament » et de la chanson éponyme, ne connaît pas de nuit ni de réveil.

Il est vivant parce qu’à l’instar du feu, on peut le rallumer à la demande. Ses chansons promettent du bois pour cent hivers, pour mille ans, à condition d’avoir un corps d’homme, une solitude bien tempérée et deux mains pour plaquer les accords. Brûlantes, douces, les syllabes craquent aussi longtemps que nous marchons, elles sont là, à deux pas de nous, décalées :

La musique qui marche au pas
Cela ne me regarde pas.

Ce décalage ne peut étonner que si le rythme reste implacable. Jamais il ne faiblit dans l’accompagnement. Le tempo une fois lancé, il trace vers l’horizon de la dernière strophe (qui souvent fut écrite en premier) une ligne pure, mathématique. L’art du temps, la musique, est respecté sans effets de ralenti, l’engagement dans la mélodie ne se rompt à aucun moment. Tout est défaut chez cet homme trop humain, tout est bricole, et la voix peut bien défaillir, le rythme, lui, tient bon. C’est le fond du tableau, son équilibre, la description sonore de son corps dressé là devant nous dans toute sa puissance : ainsi le rythme a-t-il partie liée avec la mort, contre elle.

Fierté de marcher contre le chaos frivole des jours, la main droite, arpégée ou plaquée, n’a plus rien de l’approximatif touchant des mélodies. Oui, l’homme est fragile comme l’énonciation des syllabes qui s’en vont une fois dites, mais la matière du son, la vibration de la guitare ne peut souffrir le moindre manquement au tempo. Ce qu’on prend pour une férocité agressive n’est que la nécessité d’être, l’affirmation d’un esprit frappeur qui surgit inopiné dans la mollesse floue des secondes qui nous sont allouées. Aussi longtemps qu’il sera là, il imitera nos corps, il nous tapera dans le mille du cœur, comme les coups de poing qu’il adressait à la porte de l’armoire lorsque, impasse Florimont, il cherchait encore ses marques.

Toutes sortes d’évidences se proposent : la vie est un combat, affirme-toi, sois tout entier toi-même, etc., mais il sait qu’on ne peut être vraiment vivant que si l’on accepte d’arpenter « le boulevard du temps qui passe ». La ruse consiste à prendre les minutes à son compte. En jouant le métronome, en amplifiant volontairement les battements que le stéthoscope fait entendre, c’est un continuum possible qui vise le centre de nos vacations.

Le rythme est cependant autre chose encore que l’accompagnement d’une mélodie. C’est « l’éternel branle » dont parle Montaigne : cœur, pas, lunes, saisons, en bref la suite des jours qui vibre lourdement sous la voix éphémère. C’est la régularité de sa rotation qui fait que les hommes de la terre peuvent chanter librement, jusqu’à se révolter parfois contre leur condition… et c’est peut-être ainsi qu’il faut entendre le double sens de « révolution ».

Matérialisme chantant (paradoxale raison d’être), il va du plus profond, du plus régulier, jusqu’au plus libre de notre esprit vagabond et lyrique. Il part de nos grilles, celles figurées par les cordes de la guitare et s’en vient, tête haute, conter des chimères qui ressemblent bigrement à nos nuages.
Le rythme gris est une victoire permanente sur l’angoisse de vivre que figurent les précarités de la voix. Le rêve est si facilement filandreux et ce ne sont hélas que des mots ! Il construit donc un contrepoint ancré sur la terre, pour que la fugue des paroles puisse naviguer sur la vague des fictions.

Je pense au pas, soudain. À ce passé qui frappe la chanson avant qu’elle ne commence. En ce presque silence où le saphir froisse ses premières poussières (« je vous parle d’un temps… »), toute la mort finale chante déjà l’au-delà de notre audition. La brièveté de la chanson fait peur. Ce sera si peu, on le devine avant les premières notes, mais la mélancolie se frotte au pas, doucement, je me doute que le moment murmuré sera tout entier à moi, entre rire et mort, misère, que dire, un instant comme un baiser d’esprit, oh ! la même suspension qui soulève le corps par un levier de mots.

Je parle de l’oreille, ce lieu ouvert toujours et qui siffle si souvent la bise froide des hasards surpris. Par Brassens musicien, j’organise l’écoute, l’organe enfin n’est plus obstacle, mais force la présence que je veux. Mon pas, pied gauche, pied droit, à la fois régulier dans sa suite et sautillant pourtant, double croche-croche, se hâte de revenir à la terre qu’il a quittée. L’en l’air imite l’envol de notre esprit, la fantaisie faite homme sous la netteté de la voix, mais il faut retomber, revenir au pouce sombre qui donne les basses continues comme les couleurs de la vie que je crois m’être choisies.

Non, nul choix pourtant, engagé, embarqué, tu vas vers l’acide, tu sais bien, quand le bras du microsillon – fi de l’horreur trop précise du laser ! – s’en vient recogner sur sa patte de départ. Mince bonheur, mince existence. Les cordes tendues en harmonies ont résonné avant que je sache la voix, la gravité terrible des heures, résumée en trois minutes pas plus. Je lève le bras de l’appareil, j’arrête, je remets, ça repart, mais ce n’est plus tout à fait la même ni tout à fait une autre… Pourquoi la même chanson n’est-elle pas semblable ? Je veux dire : pourquoi faut-il que toujours le temps s’en mêle et que le retour soit usé aussi vite ? Trois fois, quatre fois, presque rien ne se passe ; à la fin, la voix anticipée par ma mémoire détruit le jeu qui se voulait surprenant et n’est plus qu’attendu. La première fille est toujours la première. La mort dort au cœur de la première étreinte, car toutes les autres seront forcément secondes. C’est le fleuve temps qui charrie, oui, vraiment, il « charrie » au sens familier de cette exagération qui se glisse en nous, les vissés du présent qui s’en va.

Les lilas fanent vite. L’odeur dure quoi ?… deux semaines, autant dire deux secondes, mais dans l’année, l’arbrisseau se souvient de nos pas, de nos pieds dans la brume et la rosée, et me voici, deux mains vides, sans guitare ni parfum, esseulé, perdu dans le jardin où les pierres trop vues ne chantent plus.

Un jour, quand même, j’irai à Sète pour entonner des chants profanes à quelques pas de la dalle qui porte son nom, et sur un coin du marbre je déposerai un caillou minuscule, trouble scrupule de vivant.

Brassens ou le désaccord parfait (5)

La distance

Ecoutez-moi, mais ne m’écoutez pas : voilà ce qu’il chante.

Au royaume des mots, tout est possible : l’imagination galope dès que le verbe est en route. Il suffit de lancer des phrases et elles se bousculent bientôt avec la même facilité qu’on pousse la chansonnette. C’est qu’aux temps d’égalité, la norme a fui et tout est dicible. Comment sortir de la détresse, il faut inventer des contraintes… « C’est bien beau mais lesquelles ? »

Celles-là mêmes qui nous ont fait tomber ici et maintenant. Le corps, le passé, la culture universelle à portée de main, la radio, le microsillon, le CD. Alors l’homme s’organise autour du projet fondamental : écrire des chansons.

Aux débordements de l’imagination s’oppose surtout la lourde digue du genre : trois minutes de bricolage d’un petit monde qui doit en dire le plus possible. Une vie, une rencontre, une douleur, une colère, il faut condenser.  Si son roman La Tour des Miracles fut un échec, c’est que les contraintes étaient  presque nulles.  Sa  fantaisie poussait seule comme une herbe folle, une « mauvaise herbe » que sa liberté de rêver ne consentait pas à sarcler. Ce fut un terrain vague, pas un roman.

La chanson, grande dévoreuse de rimes, fait de la fantaisie de Brassens un enclos à la française, un jardin aux droites allées d’alexandrins, avec ses raccourcis de quatre syllabes, ses gambades enjambées qui miment la prose et rendent à la langue trop facile une taille de clairière inattendue.

Pas question de charmer ; ruser plutôt, ironiser gravement sur les ornières du réel  tout en poursuivant les poètes de jadis. Villon et La Fontaine viennent en caution, tout azurés soudain de leur liberté qui sourd à travers les soupiraux de la forme. La mémoire des innombrables lectures est une terre de langage, un engrais garanti deux mille cinq cents ans et qui donne à la chansonnette un jabot de dentelle gratifiant. Brassens pose sa grosse patte sur les livres, opère le tri, garde les formes et file sur des métaphores qui rient entre les rayons des livres.

Au fait, Dans l’eau de la claire fontaine, est-ce d’un poète antique, d’un anacréontique renaissant ou d’un fils du surréalisme ? Aucune importance. Il n’y a pas d’autre temps que celui de la chanson, trois minutes, un souffle au regard de notre vie, mais qui, chanté cent fois, se gonfle follement de nos désirs et de nos joies.

Le dit compte moins que la manière, la voix, la musique, tout ensemble. Il multiplie les obstacles, rythme, mélodie, durée, afin que la folle du logis reste bien enclose dans la maison des mots. Ce sont des tableaux construits sur les règles intangibles de la chanson. Mais ce genre est souvent un peu ridicule : c’est la fausse rime « amour-toujours », l’embrigadement dans la séduction sucrée. C’est un peu comme si Marcel Proust devait écrire un roman pour la collection « Harlequin » ! Mais Brassens a baigné dans la chanson dès l’enfance, il en a recopié les textes avec application pour faire plaisir à sa mère. Ça ne s’oublie jamais. Adulte, il connaît l’écueil gras des plages de disques ornées de clichés, alors, échaudé, il va fabriquer des criques, des baies de mots où il fait bon rêver quand on a beaucoup lu.

De la littérature, des expressions  toutes faites qu’il détourne à foison pour en faire le moteur de ses saynètes, on peut reprendre ce qu’il dit de la bien-aimée :

Tout est bon chez elle(s), y’a rien à jeter…

Au centre des mots qui roulent dans son esprit, océan de phrases mémorisées, il rit sur une île déserte où tout est bon à bricoler. C’est Robinson qui chante.

Le détournement, pourtant, ne se produit pas seulement au plan des paroles. Le chant lui-même tombe le moins possible sur les temps. La voix anticipe sur le rythme, accélère ou ralentit au gré de sa volonté. Il emprunte sa technique au jazz, à la musique brésilienne, afin d’éviter l’envoûtement. Il se démarque ainsi des niaiseries carrées du genre, quand l’orchestre enfle la voix pour que l’homme s’enivre de sa propre présence.

Et l’écart s’accentue encore lorsqu’on le voit chanter. Il ne bouge pas, ne sacrifie à aucune de ces compromissions affectives dont le music-hall est si friand. Il ne joue pas le jeu. C’est qu’il y a danger à trop étreindre l’autre. Le public n’est pas à violer, à violenter, ce serait contraire à ses principes. Par ailleurs, il désire qu’on lui fiche la paix. C’est pourquoi il ménage des espaces qui le voient seul arpenter sa vie comme il souhaiterait que chacun le fît pour soi. S’il existe une morale, elle est dans cette expression distanciée où, calé derrière sa guitare, il fait soigneusement le vide autour de lui.

Nicolas l’ange gardien, son verre d’eau et le piano inutile pour marquer la solitude, voilà le décor ! De cette forteresse inventée spontanément il glisse à l’intérieur de nos songes ses ironies heureuses.

Or, le mélange de mélancolie passée et de grivoiseries crues est des plus étranges, car, soit on s’englue dans l’ancien, soit on crache sur le monde. Il va trop loin dans les deux cas. Il force la rencontre impossible de la langue du corps et celle de l’ancienne culture.  Ainsi laisse-t-il intacte l’intimité fragile de l’auditeur. Libre à ce dernier d’aimer, mais pas question d’époustoufler, de le lui faire à l’estomac. C’est ce qui rend le mélange détonnant. Car la bonne distance, qu’est-ce d’autre que ce que l’on nomme le tact, ces trois pas nécessaires qui permettent de respirer lorsque l’autre occupe le devant de la scène ? On n’étouffe pas : c’est une simple tape sur l’épaule pour dire qu’on est là, au cas où…

Dans une intemporalité lente, la voix évoque des mondes habillés d’un lexique brodé et qui, soudain, brutalise la langue, bousculant en accéléré le fond de nos certitudes. Brassens est dans l’entre-deux, entre les mots du Littré et les enfants du trottoir ; il y ménage un vide déconcertant qui résonne de sa haute stature, et c’est l’être bien sûr dans son naturel grave, hautain, qui occupe le terrain en souriant de toute sa vitalité.

Autour de lui, les Sétois (amis d’enfance) et les Allemands (amis du STO) forment un brouillard de « Copains d’abord » qui empêche les cons d’approcher. Comme la guitare et les sunlights le protègent sur la scène, le cercle des copains effarouche les gêneurs.

L’homme doit demeurer intouché pour que le chant nous touche sans nous blesser. L’espace qu’il creuse est la caisse de résonance où nos deux solitudes se rencontrent. Le vide entre l’un et l’autre n’est jamais comblé car le respect doit perdurer, même si c’est un chant, ce genre qui veut au contraire enchaîner l’autre et ce depuis la nuit des temps. Mais chaque homme est digne de considération. Aux temps de la fascination collective, cet homme déblaie, désencombre la vue et désigne de sa voix l’absence qui nous fait cortège.

Pour que le silence de l’auditeur ne soit pas soumission, il surprend en riant, en détournant, afin que l’attention soit captée sans qu’il y ait pour autant destruction de la personne.

C’est dans cet esprit qu’il convient d’entendre la mythologie du chanteur compositeur. Ce sont des noms. Plus les noms seront humbles, plus les inconnus de ce siècle vain seront confortés. Nommer, c’est donner à l’autre une chance de vivre, un visage verbal, car à l’ère des masses, l’autre est un vrai scandale avec ses mines déconcertantes, ses gestes et sa présence comme autant d’infidélités possibles à mon obscur petit moi.

Jeanne, Martin, Le Vieux Léon, Margot la blanche caille, Le Femme d’Hector, Pénélope, Fanchon la cousette, Corne d’Aurochs, Oncle Archibald, Marinette, Brave Margot, autant de visages choisis, de figures réelles ou rêvées qui viennent faire écho aux vivants que nous croisons dans nos brèves existences. Nommer, c’est organiser le chaos contemporain. Le héros homérique, c’était l’horreur (de sombres brutes à y regarder de près); l’homo humilis de Brassens est seul digne de notre admiration. Il arrive que ce ne soit plus qu’un titre : Le Fossoyeur, Bonhomme, La Fille à cent sous, l’Auvergnat, mais ils sont tous là plus vivants qu’Amadis des Gaules ou le Chevalier Bayard. Ils bravent seuls, sans autre gloire que la chanson, les soucis de nos petites vies. Ils en sont à leur manière les reflets enfantins puisque, pour un enfant, les noms propres et les surnoms ont seuls droit de cité. C’est une façon de dire : « Tu vois, ils sont comme ci, je suis comme ça, alors sois ce que tu es, ose enfin ! » Ce sont des viatiques pour les heures d’humiliation et de défaite, pour les instants de joie et de reconnaissance.

C’est une galerie de portraits pour nos châteaux intimes, sorte de musée personnel où nous contemplons des types humains offrant au connaisseur une grille de lecture entièrement fictive, mais qui pénètre par le biais de la mélodie au fond de nos mémoires. Grâce au détournement, à l’ironie, la distance est à la fois préservée et franchie d’un coup d’esprit. Reste à vivre, le plus important pour chacun de nous, mais cet évangile du pauvre, cette bible en pages réglées, offre à nos rencontres un repère dont la voix minérale est le socle farouche.

Du haut de sa mythologie sourient des visages qui nous ressemblent, nous rassemblent, et c’est comme si nous avions été détournés de la réalité pour y revenir plus frais, plus intelligents, plus ouverts. Accepter l’autre tel qu’il est n’est possible que s’il est passé au tamis de notre vie privée et rendu audacieusement distancié. A la fin, il nous est proche, et pourtant on reste tout entier avec soi-même. On en devient meilleur, car on a chanté avec lui, hors de nous, un peu de cette fraternité dont nous rêvons tous les matins où personne ne nous attend.

 

Brassens ou le désaccord parfait (4)

La parole

« Voici des images, des mots et des notes qui ne chantent que pour toi. Ce qui compte ce n’est pas la fascination, mais ce que tu feras de mes gaudrioles lorsque le chant une fois clos sur la septième et le majeur, tu retrouveras la plage vide, je veux dire à nouveau pleine de ton propre temps. Si je chante l’antan, si je module sur le jadis, c’est pour anticiper sur le silence qui va venir. A ce moment tu devras te rappeler ce que tu as entendu et c’est ainsi que le passé-chanté empiètera sur l’errance des heures qui ensablent ta vie.

« Je chante à l’imparfait pour que l’imperfection du présent soit plus légère. Ce n’est pas très original, c’est un truc de romancier. Ma morale n’est pas seulement dans la critique des flics et des curés, dans la défense des Jeanne et des Martin, elle est aussi dans les petits ratés : écoute mes doigts crisser sur les barrés, ma voix mal fichue aux cordes vocales tannées par ma pipe (je ne suis pas un très grand admirateur du chanteur Brassens) et prends comme tu peux.

« Les dérapages des enregistrements te rapprochent de moi. J’aime ces coruscantes bavures qui se glissent entre le rythme implacable et les syllabes que j’ai voulues. C’est un souffle de présent, l’à-peu-près du corps soudain si proche, c’est un pas dans la flaque, un clin d’œil à la réalité.

« Comme on chante sous la douche aux instants des minces félicités, laisse aller ta présence et moque-toi du reste, car ce sont des heures et des nuits qui conduisent au champ de navets, là où personne ne t’attend. Sois humble, n’emmerde pas le monde, sois grossier si tu en as envie puisque leurs apparences, tu le vois bien, sont d’une vulgarité incommensurable.

« Tu étouffes ? Danse sur le fil du rasoir, conventions à gauche, solitude à droite, et chante-toi ; à défaut chante-moi, chante avec moi.

« J’affirme le scandale d’être un autre comme je le veux :
Et je m’demande pourquoi bon dieu
Ça vous dérange que j’vive un peu .

« Pour une fois, permets-moi d’être cruel. Ce n’est pas mon genre, mais puisque je suis mort je peux tout dire. A travers mes chansonnettes, tu compenses ta perte dans les halls de gare, l’obligation d’être comme tout le monde, la noyade sur les boulevards qui mènent à l’oubli de soi. L’ombre de tes jours pleins de farces réelles a besoin du soleil de mes imaginations. Mon moyen âge est une adolescence éternelle, et ma cour des miracles est un lieu plus qu’un temps, une niche de jadis où la truanderie est l’autre nom de la liberté. C’est affaire de corps autant que d’esprit. Ma voix est celle d’un gars méfiant qui gronde au fond de la grotte de l’être, et lorsqu’éperdu aux après-midi sans joie tu cries : « Et moi ? », souviens-toi de ma manière.

« Je suis le possible dont tu rêves, l’affirmation de soi que tu n’oses pas manifester par respect pour les cons, pour on ne sait quelle chimère bien moins réelle que ton corps. Oui, voilà, je suis ton corps défendant.
« Lorsque modestement, je me posais un peu là, le pied sur la chaise, sans bouger, contant des tableautins – autant d’histoires métaphores issues de mes songes – bizarrement tout le monde m’admirait. Je ne saluais pas. Les cons croyaient que c’était un truc : mais non, c’était pure timidité, sorte de honte de fasciner les autres, de leur voler leur temps. Si les cons pensaient que je m’inventais un personnage, c’est qu’eux ne pouvaient vivre autrement qu’en faisant semblant.

« Je suis comme ça. Je soigne mes textes et mes musiques pour découper à l’intérieur du temps effiloché de petits films où rire et sourire cascadent. Sur le miroir tendu, on aperçoit un autre monde que l’on connaît bien et qui n’est pas celui, perdu, où tu tends la main pour montrer tes papiers d’identité.

« Il faut que ceux qui m’entendent croient que je parle, croient que je ne sais pas chanter, croient que je fais de petites musiquettes faciles. Je ne veux pas fasciner, clore, enfermer, ou si l’on aime mes chansons, au moins que ce ne soit pas collant, que l’auditeur soit charmé, mais surtout pas submergé.

« Vois-tu je n’aime pas la rengaine, elle a quelque chose de menaçant. Entendre et obéir sont à l’origine un même mot, et la musique a souvent partie liée avec la dictature : tu subis passivement son charme, tu redeviens enfant. Or, j’aime les chats qui vont et viennent à leur gré ; c’est pourquoi je ne soigne pas ma voix, je chante à côté, et mes enregistrements évitent soigneusement la perfection. L’impeccable me fait peur. Je ne gomme jamais les défauts car je veux que l’auditeur reste ouvert, libre comme je le suis. Je déteste l’enchantement, ma chanson doit demeurer humaine.

« J’ai beaucoup aimé mon succès auprès des jeunes qui ont appris la guitare à cause de moi. Ils ont été abusés par l’apparente facilité de mes musiques, ils ont été trompés par mes défauts, et rares sont ceux qui ont su me jouer vraiment. Pourtant, cette course poursuite derrière moi m’émeut plus que le succès de mes disques parce que nous avons fait la même route un long moment : ils étaient mes oiseaux, mes messagers. Ils ont appris la liberté de parler dans des cahiers cornés qu’ils se repassaient entre deux barricades ; ils bricolaient des accords défectueux, mais je les entends encore et je ne leur en veux pas de m’avoir fait cortège, même si je suis contre toute dépendance. Je dors aujourd’hui dans leur mémoire, ils me ravivent certains samedis soirs ; j’espère seulement qu’ils n’en sont pas restés à la fascination, qu’ils m’oublient pour vivre ouverts et dire leur liberté. Leur infidélité est le meilleur hommage qu’ils puissent me rendre !

« Je ne supporte pas l’idée d’être un maître à penser. Je ne pense rien de bien original : la vie, la mort, l’amour et se foutre du monde, voilà à peu près ma morale ! Derrière ma guitare, cette bouée du timide, je donne du rêve, je suggère. Je suis un suggéreur. Je ne veux pas convertir, je laisse ça aux cons. J’avance avec mes rimes de quatre sous, trois fois rien, deux doigts de bonheur, un point c’est tout. Pour le reste, débrouille-toi ! »

Brassens ou le désaccord parfait (3)

La voix de Brassens

Saturne – Georges Brassens
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Brassens

Sa voix est un mâchefer irrégulier qui accroche tendrement les syllabes suspendues aux tableaux qu’elle décrit. À l’intérieur de cette pierre noire scintillent des micas transparents. L’oreille se surprend à mêler les craquements du vinyle à ceux du tabac que la gorge retient dans les flots des paroles. Curieusement, il y gronde la paix. C’est un souvenir du ton de ses ancêtres qui éteignirent les volcans pour en forger les dieux.

La part de soleil qui rôde dans les nasales vient réchauffer la terre encordée par les mots. Le « méditer » qui dort en Méditerranée rappelle Socrate, car tout pour lui était d’abord parole, ainsi Brassens n’est-il pas un texte ni une musique mais cette voix du soleil intérieur où mélancolie et ironie se font de solides gracieusetés.

Elle ne peut pas mentir puisqu’elle conte des fictions aussi authentiques que nos rêves. Mais au plus près du songe, là où la nuit a ses habitudes, on perçoit le grain du temps qui roule monotone.

Ses r humides et lourds hésitent entre notre manière moderne et le roulé paysan, comme si la glaise était restée aux syllabes afin de ne pas perdre le lien entre le mot et le pas : c’est un rouleau qui engrosse le verbe. Course rapide ou rêverie sans apprêts, peu importe le pas, son r broie notre orgueil souverain d’être au présent. Au beau milieu du palais, il est un « je suis là » qui dit l’être tout entier ; il rayonne au creux des grivoiseries et craque suavement dans le roulis des rêves.

Personne ne chante mieux que lui les épousailles délicates des voyelles et des consonnes. Les heurts sont absents de son souffle fruité où se frôlent les ombres enfuies des poètes d’antan. Les consonnes, ce négatif au cœur de la voix, se muent en épis légèrement bousculés dans le blé des voyelles… et si ses syllabes ont ce crêpe funèbre, c’est qu’elles anticipent sur le silence, les voilà déjà dites, hélas, passées sous les raclements bruns de la contrebasse du grand Nicolas.

Car aucune voix ne possède un grave aussi authentique. L’idée et l’articulation du larynx franchissent ensemble le seuil de ses lèvres. La vie pensée, la pensée sauvage de la vie, se nouent dans sa gorge sur le monocorde du ton mineur où nous marchons avec lui.

Portée par l’air (cet air où souffle et mélodie prennent le même sens), la voix témoigne de son appartenance au fond du lit métaphysique, quand las d’être emportés, nous revenons au voyage horizontal de nos présents. L’honnêteté, celle qui veut la vérité sans fards, a toujours cette gravité farouche. Elle seule permet à l’ironie de ne pas quitter le froid de nos routes. On le voit bien aujourd’hui où plus rien ne nous fait obstacle : l’ironie a tout inondé. Mais ici, justement, le grave de la voix en basse continue habille le sarcasme d’une aube chaude comme un somme d’automne, où, couché dans les derniers herbages, le corps s’en vient toucher les fruits de ses fausses alarmes. La peur le hante, mais les mâchoires tiennent bon, mordant au devant les impeccables soies des vers illuminés par la guitare.

Brisez, hurlez si vous voulez, vous n’atteindrez jamais ce socle large où les lois se défont parce que l’évidence de vivre y est dite dans sa totalité ! La nature qui tourne a ce ton là. Les planètes qui s’enroulent ou le chant qui nous fait cortège entre deux pensées murmurent de semblables profondeurs : c’est un allant de cathédrale, l’écho global à l’arrière des instants, c’est le pauvre enfin qui parle, lui qu’on avait privé si longtemps de langage.

Le contenant de l’émotion vibre aux échos empoudrés des anciens, et si la gorge se noue, elle ne le fait que comme les harmoniques qui mettent en relief les notes énoncées.

Tout compte fait, ses roulements et ses chuintements rappellent que la langue a une histoire qui lui colle au palais. Ce passéiste a enclos entre ses dents un monde de vers réguliers qui doivent être dits, et que la lecture, pauvre avatar secret, supplée péniblement.

Ce qui est en bas, la voix, cette clef de fa sous le sol des mélodies, avance vers l’arrière de notre époque suraiguë. Tandis qu’au fil des siècles le diapason monte, la voix, elle, descend pour que l’on garde en mémoire les évidences des grandes questions. Elle aggrave. Exister c’est viser bas, frapper le sol, tourner autour des montagnes qui nous éloignent inutilement des plaines que nous croyons connues alors qu’elles sont les absentes de nos villes en folie.

Entre ciel et terre, un homme se tait sur le temps, mais chante un arrière-monde en éteignant les lieux incongrus où nos rêves sont restés. Ses vibrations sont celles de nos angoisses. Au temps du luxe, chanter sans roucouler est une manière de dénoncer nos fards et nos exploits. La vantardise huilée de nos œuvres est balayée par ce souffle où la rusticité le dispute à la moquerie. L’encre des mots écrits, portée par la parole, reprend soudain un plein de vigueur, mais entre Rabelais et Racine il ne choisit pas. Alors, l’oreille interne accueille avec joie des paroles dont on ne savait pas qu’on les avait perdues. On sentait bien la langue usée, mais un humble artisan lui refait un tranchant tranquille et qui vibre comme neuf. Il suffisait d’être simple, de porter au fond de sa poitrine des accents authentiques.

Le bois d’ébène de sa voix qui frappe nos tympans est souvenir d’un temps où les esclaves n’avaient pas de langue connue. Délivrer ses accents, leur donner libre cours dans nos salons ombreux, c’est ouvrir une porte qui donne droit sur le jour des humbles, là où les hommes enfin se valent. Et c’est ainsi que certains soirs, chantant avec lui, il nous arrive de rencontrer une voix avec laquelle enfin nous dialoguons en égaux.

Brassens ou le désaccord parfait (2)

L’enfermement

Brassens

Maman, maman, je préfère à mes jeux fous,

Maman, maman, demeurer sur tes genoux,

Et, sans un mot dire, entendre tes refrains charmants… (Maman, Papa)

L’enfant s’endort sur une berceuse. Il a fermé les yeux mais il n’y a pas de paupières pour les oreilles et la voix de la mère napolitaine caresse ce lieu du cerveau, où, malgré le corps ankylosé, les notes pénètrent encore. C’est du soprano pur, de l’a capella qui se balance dans les aigus et redescend à l’endroit où il avait commencé. Le moment voluptueux fait oublier les frustrations du jour, ramène à l’antan, au jadis, à ce « il était une fois », une seule fois, où, protégé de tout, il dormait en grandissant dans le corps chaud de cette voix aiguë qui fut des mois durant sa grotte primitive, la cache première, le village aux joies perpétuelles, le seul espace où amour et toujours riment vraiment.

Le présommeil rejoue tous les soirs le petit secret précieux du paradis d’avant. Lorsqu’il était là-bas, dedans, la voix lui parvenait plus proche dans ses vibrations et curieusement plus lointaine. Il s’y mêlait des craquements, des bruits du corps, trop près pour qu’il puisse percevoir les sons avec cette pureté qui lui fait tant de bien depuis qu’il est au monde. Il a fallu qu’il sorte du corps de sa mère, qu’il subisse des milliers de petites tragédies tout le jour pour que cette voix lui soit plus proche encore. Il est désormais coupé d’elle et c’est cette distance qui la rend entièrement présente.

Il faut des frustrations pour que la consolation ait un sens. Or, la vie qui vient, développe sous ses sens hésitants quantité de chausse-trappes qui font mal ; surtout, quelqu’un, une autre voix, toute différente, issue d’un corps immense et noueux, enfonce le petit homme dans des rêveries noires ; c’est son père et le petit pense aussitôt : « Un jour, moi aussi, j’aurai cette voix. »

Le maçon de Sète élève des murs et des fermes qui enclosent les cours, assurant intimité et protection. C’est le roi de l’ombre bienfaisante, le maître des pierres qui séparent l’un de l’autre, le dieu tout-puissant qui dit que chacun a droit à son espace, à son petit moi bien protégé, où librement tous les mots peuvent être dits. On dirait déjà une définition de la chanson telle que l’entend Brassens, le fils. Mais la voix du père fait trembler la maison. Elle a cette ambiguïté terrible qui veut que ce qui protège peut être ce qui tue : le grave a toujours ce double sens. Le père, heureusement, s’absente toute la journée, laissant la mère, la sœur aînée et l’enfant seuls dans la maison qu’il a construite de ses mains.

Sa croissance se fait sous la lumière de la Méditerranée. Le foyer s’emplit des voix aiguës de ce trio fabuleux qui ressasse les chansons que la radio déverse sur eux. Bien vite, l’enfant scande contre les murs et les portes les rythmes qui débordent et vont rejoindre le grincement universel des cigales régulières. Les deux femmes l’aident à faire ses premiers pas sur des valses rengaines où les articulations ne sont pas encore un sens, mais un solfège français plein de syllabes italiennes et de r roulés comme le corps au fond des draps à l’heure de la sieste, quand on clôt les persiennes sur la lumière trop éclatante.

Entre deux chansons, il n’y a que du vide. Alors, l’enfant s’enfuit dans les rues, s’arrête à l’endroit où le soleil s’en vient trembler contre la mer. On ne peut plus bleu, plus insaisissable. Aucun mot ne vient faire face à cette immense présence neutre que les poètes seuls savent faire chanter dans un oubli de mots qui masque l’inconnu. Plein des interrogations noires de la mer la plus antique, le petit homme revient en courant dans les murs où les chansons des femmes ont déjà repris.

Dehors il y a des cris, des coups ; et les rues en désordre l’emplissent du regret d’avoir quitté le paradis des murs. Parfois, d’autres enfants viennent lui offrir un écho rassurant : des regards, des rires, des grossièretés le libèrent de l’angoisse de la mer qui s’avance avec sa voix grave. À la maison désormais, il recopie avec les femmes dans des cahiers de brouillon les paroles des chansons entendues à la radio. La magie des lettres s’ordonne soudain en un sens qui pénètre sa raison, ouvre les portes de son esprit. De cette écriture ronde, imitée des recopiages féminins et qui ne le quittera plus, il trace pleins et déliés comme on s’empare du monde. Les paroles ne s’envolent plus ! Sous la sergent-major éclate la nostalgie répétée des amours perdues et des joies retrouvées. Il s’émerveille des rimes, de ce qu’il ne comprend pas et qui le ravit plus que tout, à cause de l’énigme qui ressemble tant au futur de sa propre existence. Pourtant, à la fin, l’enfant est déçu quand il contemple le texte froidement posé : quelque chose est mort, quelque chose manque ; c’est la voix, c’est le souffle, la musique et la vie. Il faut beaucoup d’imagination pour que ces caractères bleus comme la mer, deviennent les psaumes laïques qui emplissent sa tête d’enfant. Il y a sur le papier un effet de pierre tombale, d’inscription distanciée où la déprise de soi le fait soupirer, regretter déjà le moment où il ne comprenait rien du tout. Ainsi va-t-il apprendre cet aller et retour de la voix vers l’écrit, de la vie vers la mort, pour qu’ensuite, une fois dépassée, la mort soit oubliée dans les folies de la voix ; car dès que le trio se remet à chanter, le sens s’en va, laissant place à une mélodie bien connue, suite de consonnes et de voyelles qui forme un espace protégé plein des rêves enroulés dans les cordes vocales. La mémoire engrange sans difficulté le trésor de son enfance ; inutile de repasser sur le glacé du cahier. C’est ainsi qu’il va devenir, avant même d’être chanteur, la mémoire vive de la chanson française. C’est que sa mémoire n’est pas là où l’on croit, dans cet endroit faillible du crâne ; il sait les paroles et la musique « par cœur », c’est-à-dire qu’il les garde là, à gauche, sous sa chemise, en ce lieu où la mère des muses a sa vraie demeure.

Lorsque la rupture vient, l’unisson perdu avec le soprano des femmes le frappe d’un deuil inconsolable. Le texte écrit l’avait prévenu, et le roulement incessant de la mer et l’unique cordeau des cigales, mais il était si insoucieux des horizons… Il est vraiment seul comme son père. Sa grosse voix le trouble, il ne s’en arrange pas, car c’est l’annonce qu’il va devoir se taire et travailler. Sa gorge se noue, refuse, il ne veut pas des murs qui font les prisons et les écoles, il dit non au gâchis du ciment, aux bras qui s’usent à vivre pour les autres, alors qu’il est déjà tellement difficile de marcher et de porter un corps grandi si vite.

Il faut dire ici l’absence de voix, ce chaos qui, pour les Grecs (ses voisins en Méditerranée), signifie : ouverture des lèvres. C’est là qu’il se débat, adolescent d’après cette première guerre mondiale si répugnante, tellement ignoble, et dont les oriflammes ont brûlé les espérances du progrès annoncé. Lilas et amandiers reviennent triompher à chaque printemps, mais la voix vire à l’angoisse, et Brassens se leste d’un idéalisme large, embrassant, où les mots mal posés progressent vers le vide. Comment retrouver les joies d’antan ? Le grave qui vient parle du pain noir, d’un pas qui fait trop craquer le plancher pour qu’il reste dans la maison de Sète. Contre le suraigu des oiseaux et des femmes qui énoncent l’orbe des planètes et l’appartenance à la chaîne continue des êtres, il doit accepter seul la nuit qui s’accroche à ses cordes vocales. Quelque chose s’est distendu sans qu’il y prenne garde : c’est la mort en trompe bouchée qui vient faire ses effets au larynx, là où les syllabes ont leur source. Il doit s’arracher à sa première nature, on attend de lui qu’il s’empare du monde, mais il ne veut pas, il ne peut pas, il refuse la perte de l’aigu : c’est la révolte absolue.

Il n’y a plus d’avant, dit la voix. Qu’importe, il empruntera un détour. Puisqu’on lui a volé son paradis, il va se faire voleur. Il vole des bagatelles. Mais voici les gendarmes, le juge, la loi : l’horreur ! Alors il quitte Sète à l’instant où le pays s’engage vers la deuxième guerre mondiale. Réfugié chez Jeanne, après le bref intermède du STO, il survit dix ans dans l’Impasse.

C’est un temps de latence où la voix se cherche entre les chats, les chiens, le perroquet, la cane et surtout les centaines de livres qu’il emprunte à la bibliothèque. De Gustave Nadaud à Nietzsche en passant par Platon et Francis Jammes, il dévore sans relâche, écrit des poèmes à foison et des articles vengeurs dans Le Libertaire. Aussi longtemps qu’il ne renonce pas à la poésie et au refus de toute contrainte, il erre sans se décourager. Tous les témoignages concordent : il est persuadé qu’il va réussir quelque chose. À trente ans il est toujours chez Jeanne, mendiant ici ou là son pain auprès d’amis indéfectibles, mais il reste ferme sur son principe : tout, sauf ce qui peut l’entraver.

L’écriture, les noirs caractères, miment son deuil. Sa belle voix est morte, il ne parvient pas à aimer ses sons rauques et c’est pourquoi il se tait, lit et parle par le biais de petits vers dont il se doute peu à peu qu’ils ne sont pas inaltérables. On a affaire ici au grand mutisme des gars, simplement Brassens le prolonge parce qu’il ne l’accepte pas. Son seul vrai dialogue l’emmène chez les anciens, car il doit accepter la mort du soprano pour devenir ce qu’il est. On l’imagine allant de la table au lit, ou penché sur la cuisinière à la recherche des rimes et des raisons, le pas lourd, le ventre creux, murmurant des imprécations dont les articles du Libertaire sont les échos.

Un jour il brûle tout. Restent les chansons qui plaisent à Jeanne et à quelques autres. Il synthétise ; sa volonté est maintenant tendue vers un but : associer ces grands noms qui l’aident à vivre à son enfance embuée de rengaines. C’est le choc de deux mondes, de l’ancien et du nouveau, des livres et du parler-chanter, qui va faire sa fortune. Sa révolte dynamise l’impossible tâche ; il prend tout de biais, il ironise et les mots viennent avec la musique. C’est un travail d’athlète, mais il est costaud et sa résignation (ainsi il ne sera pas poète) au lieu de le bloquer lui donne des ailes. C’est ainsi qu’il ne renie rien, ni les livres, ni le soprano, ni le grave, ni la vie : la chanson, c’est tout cela à la fois.

La rude loi des rimes et des syllabes comptées permet de brider l’imagination : c’est une pièce de langage, aussi étroite que les quelques mètres carrés de l’Impasse qui ressemblent eux-mêmes tellement à la maison de Sète. Dans ses chansons, pas de paysages, pas de « jeunes années qui courent dans la montagne », pas de « plat pays qui est le (s)ien » ; mais pas d’enfants non plus qui diraient la pureté du futur ; non, c’est un monde imaginaire, monde intérieur grouillant de mots lus, entendus, dits ou chantés. C’est donc essentiellement un univers de personnages ou d’idées, mots que l’imagination habille.

Une chanson, c’est l’intérieur de la pipe aux parois dures d’où s’élève une fumée, c’est un nom de femme ou d’homme autour duquel les mots se cristallisent, c’est une goutte de citron ironique qui fait prendre la mayonnaise des rengaines, c’est l’intérieur construit pas son père, c’est un arbre auprès duquel on rassemble l’antan, c’est une fable qui dévaste les valeurs : c’est, en bref, un monde d’autant plus universel qu’il puise dans la vérité de son expérience si particulière.

Associant les deux arts majeurs, musique et poésie, dans cet art mineur et tellement obsédant, il s’enclot, il trace des cercles autour de lui à la fois pour s’exprimer (il faut bien un jour parler de sa vraie voix) et pour se protéger. C’est la perfection des mots et la qualité des mélodies qui fera passer sa voix, si bien que, de ce grave si fragile il fera une vertu, puisque chacun, chaque auditeur, pourra s’entendre à travers elle, à cause de ses à peu près.

Son succès est dû au fait qu’il me touche individuellement. Dans La Mauvaise Réputation, cet homme qui se dit rejeté du village, objet d’une persécution qui va le mener à la pendaison, est curieusement chacun de nous. La malédiction qui le poursuit ressemble furieusement à celle de ses contemporains bousculés, abimés par la paranoïa des villes où l’on se guette, dans un temps effroyable où deux guerres ont montré que le seul moteur véritable des actions humaines est la destruction de l’autre, c’est-à-dire de moi. Mais au lieu d’en faire une apocalypse geignarde, le chanteur en rajoute dans l’ironie. Il ne délivre pas un message, non, il délivre tout simplement. C’est l’exact inverse d’un hymne national ou religieux. Alors que ces deniers tendent à rassembler, à regrouper jusqu’à la fusion illusoire qui conduit aux catastrophes, le chanteur à la voix unique, a contrario de toutes les traditions chantées, s’ébroue dans nos oreilles pour sauver ce qui, après tout, est la dernière poche de résistance : le je, le mauvais sujet qui refuse le on et les conventions ridicules de la communauté. C’est le chant du descellement moderne.

On ne peut imaginer plus athée, plus antisocial que cette Mauvaise Réputation lancée devant, au parterre, là où chacun dans son fauteuil s’identifie séparément au grondeur ironique. Alors que le chanteur traditionnel invite à goûter collectivement ses sucreries à travers les mièvreries du consensus, lui se moque bien de nous relier, et il nous parle à l’endroit où chacun est blessé par les autres. L’enthousiasme qui prend ne déborde pas sur la masse indistincte mais demeure fixé sur l’homme et sa voix. L’absence d’effets est dans cette perspective d’une logique parfaite ; sa timidité le sert ; le chant, de lui vers moi, revient tout droit vers lui, mais lui se dérobe, il ne salue pas, il s’en va dans les coulisses et ne reparaît plus. Il nous délie des rets sociaux par la force du rire, mais il se cache derrière la boîte vide aux cordes d’acier qu’il porte contre son cœur et traîne derrière lui lorsqu’il s’en va.

Le disque qui se glisse à l’intérieur des chambres renforce le tête-à-tête : il est dans la droite ligne de l’objectif Brassens. Seul avec lui, sans lui, chacun est renvoyé à sa solitude, empli des mots qui l’ont libéré. À la fin de nombreuses chansons, la mort vient faire un tour, comme pour dire que ce ne sont que des mots, que cette voix est celle d’un autre, mortel comme moi. La vie est grave et imparfaite comme la voix ; seul, il faut assumer.

Brassens ou le désaccord parfait (1)

On trouvera sous la catégorie Brassens tous les textes que j’ai produits, et en particulier (mais pas seulement) l’ensemble du livre paru il y a dix ans aux éditions du Félin (sous le titre: Bonjour Brassens… titre que je n’ai jamais approuvé) et qui est désormais introuvable. Voici le premier chapitre de ce texte.

L’apparition

Brassens

Dans les années cinquante, deux voix, l’une mâle l’autre femelle, remplissaient notre espace intérieur. Ce n’était pas celles de nos parents qu’on n’entendait plus depuis longtemps, mais celles d’une radio parisienne qui déversait des chansons.

La voix mâle était celle d’Édith Piaf : grave, féroce, elle disait qu’il n’y avait rien à faire et qu’on était fichus d’avance. La grâce splendide des désastres annoncés faisait trembler les murs. Ce bombardement du cœur était l’écho des autres, des vrais, de ceux qui, avant notre naissance, avaient mis à bas la petite ville du Nord où nous proliférions. La raucité noire de la môme, cordes vocales distendues contre un orchestre balourd, balançait du mineur en veux-tu en voilà, tandis que la mère épluchait les oignons dans la cuisine envahie de lessive. Aux fenêtres, la vapeur d’eau dessinait tout le jour les larmes du monde : puis la brume des blafards dimanches de décembre tombait ; on ne nous aimait plus. Nos yeux erraient sous la lampe électrique, s’arrêtaient un instant sur le père qui, caché derrière le journal, en froissait discrètement les bords ; alors nous nous regardions les uns les autres, enfants froids, bercés par la malchance de cette vaste voix déguisée en homme et qui assumait tout courageusement. Piaf se battait bien contre l’orchestre mais perdait à chaque fois. Les drame durait trois minutes, et pourtant, toute la soirée, toute la nuit, on pressait l’oreiller en répétant les mots qui avaient envahi notre mémoire. Dans les draps, le cœur battait si fort au rythme lancinant des cuivres, que les bruits de casseroles de la cuisine se glissaient à l’intérieur du rêve : on s’endormait dans un terrain vague hérissé de ferrailles rouillées.

Après Piaf, souvent était venue la voix femelle, Tino Rossi, mais il n’avait à proposer que le soleil. Gluant castrat, il chantait des faveurs que l’on ne connaissait pas. Mon père avait bien chantonné avec lui, mais ce faisant, il se moquait de lui-même, roulait les r d’une voix de fausset, et ce n’était pas cette canicule ironisée qui pouvait nous rassurer. Car Tino était au même titre que le poêle, une fournaise qui ne tenait pas contre la crudité des chambres. Piaf, au contraire, dans son combat contre les hommes, qu’elle ne pouvait s’empêcher d’aimer et qui était pourtant tous des salauds, était vraiment à l’image de notre pays tel qu’il s’étalait au mur de la classe, avec ses contours tragiques et immortels. La France s’était dressée contre les mâles Germains, elle avait eu froid, et Piaf pleurait sous la pluie sans cesse renouvelée sa belle jeunesse perdue. Avant d’être grands nous pataugions déjà dans la nostalgie. Ça n’aidait pas. S’ouvrir le doigt avec un couteau, se piquer aux orties, prendre des coups, était alors la seule preuve que nous avions le droit de vivre.

Un jour d’été, une voix différente descend dans la rue. Un jeune voisin, véritable « mauvais sujet », laisse son Teppaz vibrer contre le crépi des rues. Je suis sur un vélo « volé sans doute le matin même à un ami » et je m’efforce de trouver mon équilibre sur le macadam. Je n’entends pas encore les paroles de la chanson, seulement l’ouverture, comme un enfant qui court : c’est une chamade blanche. Au-delà de ce bulldozer que rien n’arrête, la voix soudain bouscule les mots comme si elle avait hâte d’aller au bout. Le vent me prend tandis que la guitare cogne ses graves, trois doigts-le pouce, les accords changent à peine et la voix, la sombre voix qui contait monotone, tout à coup éclate de rire quand l’allitération « Gare au Gorille ! » emplit la rue. Je tombe, c’est vrai, la ligne est brisée, mais je ris de posséder enfin un vrai cri contre la bêtise.

Je dois dire que je nourrissais depuis longtemps une rage fraîche, mon énergie ne me trompait pas, mais j’étais si seul face aux visages qui se penchaient vers moi… Cette fois je savais. Bien que son accent de Sète laissât entendre des articulations qui ressemblaient peu au sabir qu’on parlait dans nos contrées, j’étais certain que cet homme, un adulte pourtant, était de mon côté. J’avais un ami enfin, un gorille, pas tout à fait un homme, mais qui, sur le « i-i-i-iille », éclatait d’un rire tellement encourageant, tellement plus ample que le petit rictus qui me prenait lorsque je subissais les assauts des « bonnes gens ». À travers le parler-chanter, je percevais la déroute des mes maîtres tristes et je respirais pour la première fois l’allure frénétique d’un verbe plein de joie de vivre. Il suffisait d’y croire, il suffisait de se laisser aller, de dire ce que l’on pensait, ce que l’on voulait, jusqu’aux histoires les plus folles. J’entendais une sorte de fable, un récit obscène qui brûlait d’un coup les vagues certitudes croupissant dans la paille de ma jeune cervelle.

Brassens ne me quitta plus. À chaque fois que je montais sur un vélo de hasard, la grosse voix monocorde et rieuse me revenait comme un appel à persévérer dans ma moquerie des braves gens qui me voulaient du bien en me poussant de force au monument aux morts ou dans l’église glacée.
À la puberté, le monde et ma voix s’aggravèrent. Je me mis à penser contre la petite flûte de l’enfance, contre les pères et les lois, et tout naturellement la voix de Brassens me servit de modèle. Mes parents, ignorant des ravages, achetèrent un Teppaz d’occasion et je volai bientôt la chose, puis le disque du Gorille, car le tourbillon de la télévision accapara leur attention, me rejetant sur les marges de ceux qui refusent les images des autres. S’effondrer devant la télé eût été d’une lâcheté folle, un abandon aux valeurs dérisoires qui m’avaient malmené. Je devais m’inventer des scènes qui soient à la hauteur de ma révolte.
Je me souviens. En sortant la galette de l’enveloppe où figure le visage du chanteur, je savoure par avance la douche chaude des mots. Mon pouce prend appui sur les bords du microsillon, trois doigts s’avancent vers le centre du disque, et je dépose sur la platine l’encyclopédie de mes rêves. Derrière ces gestes, je devine que la guitare n’est pas loin. Je tire en arrière le bras du Teppaz comme on cale la pédale d’une bicyclette et la machine tourne, véritable microcosme dont je suis un moment le petit dieu.

Le temps s’arrête, le soleil vire au noir et blanc, il n’y a plus de couleurs autres que cette pointe sèche qui crache des pleines bouches de mots crus, contourne la poussière accumulée dans les heures où je n’ai pas pu l’écouter, heures vides donc et qui s’oublient à l’instant du passage de la voix cachée dans les sillons. Le soc laboure allègrement mon imagination, et loin des goualantes sucrées qui empruntent leurs effets au miel des sensations épidermiques, voici une histoire en syllabes à peine chantées qui ouvre directement sur la vie telle que je la conçois.

Issues du zoo imaginaire des jours, les « larges grilles » qui entrent en consonance avec l’animal dévastateur me sont parfaitement connues. C’est l’école. Et quand les adultes s’extasient : « Comme il a grandi ! », je sens que les poils du gorille font écho à ceux qui poussent sur ma propre peau. Le rire est ma seule défense. Le quadrumane, le « singe… puceau » devient l’image de mon miroir, mais surtout la voix si grave, si graveleuse, le saut d’octave sur le i, donnent à mon existence sans relief une idée du cri que je pourrais pousser si j’en avais l’audace.

Figure archaïque de notre jungle sans joie, elle engendre une histoire qui fait de nous des héros. À chaque rebuffade je pense au gorille et je ris. Je pédale à travers la grotte de mon rêve, c’est mon espace, et personne, pas même la loi, ne peut venir m’y retrouver.

À l’intérieur de nos crânes, nouvel art pariétal, une ombre a commencé de rôder. Ce singe, loin d’imiter l’homme, a nettoyé nos tympans éclaboussés par la bêtise commune. Certes le monde était mort, mais au-dessus des pierres tombales que figuraient les toits d’ardoise de nos maisons, de nos prisons d’enfance, King-Kong a raclé sa gorge et, courant avec les nuages, il a voilé la lune trop sucrée et secoué de ses grosses pattes les venelles toutes tracées où nous avancions à petits pas.
La joie ne s’est trouvée que dans la voix noire. Contre l’appel froid des contraintes où nous croissions sans y croire, la part de jeunesse folle, velue et véloce, où la négation elle-même était coupée, enjambée :
Malheureusement je ne peux
Pas la dire et c’est regrettable
la jeunesse donc, se mit à bousculer à plaisir l’ordre que l’on tissait soigneusement autour de nos corps piaffants. La parole, sous le biais innocent du chant, avançait des évidences féroces que personne ne pouvait contester sans mauvaise foi. L’interdit qui a longtemps frappé Le Gorille sur les ondes est la réplique exacte du mutisme imposé à nos flots de révolte. Dans les draps, nous avons rongé notre frein, mais quelque part, au creux d’une galette noire, la fève sombre attendait le printemps des mots qui fit de nous des rois. Notre père n’était pas aux cieux, mais un homme, un vrai, raclait aux sillons, dessinant un chant de paroles rythmées dont les moissons furent étonnantes.

Aujourd’hui, ce chant résonne toujours. Certes les décennies ont transformé ma révolte en pitié et les cons sont devenus des personnages de Beckett ; tout le monde est un peu con, tout compte fait, un peu pitoyable ; on se défend comme on peut, mais puisque nous n’irons plus au bois, au moins qu’on nous permette de rire sous la nue, et bien malin qui se risquera à nous faire marcher au pas. Il est regrettable que la télé relaie Épinal et Lourdes, mais je n’en veux à personne, il faut bien vivre ; simplement je demande qu’en échange, aux soirs de lassitude, aucun « croquant » ne vienne « cogner à mon huis » lorsque je ferai gronder Le Gorille jusqu’à ce que bonheur s’ensuive.