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Un dessin pour une occasion particulière

Ce dessin a été réalisé par Lucie qui tenait à manifester concrètement ses vœux d’anniversaire. Il s’agit de la reprise au crayon d’une statue de Charles Degeorge (XIXème)intitulée: « La Jeunesse d’Aristote ». Ce cadeau est particulièrement astucieux dans son choix et habile dans sa réalisation !! La vie de l’esprit a en effet toujours cette jeunesse éternelle !

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Une statue pour Brassens

Merci à Lenep

Tu détestais les monuments aux morts. Et puis tu vois ils veulent (nous voulons) ériger une statue à ton image. Une souscription est en route. Je t’entends grommeler :

- Si l’Éternel existe il va être jaloux avec sa croix partout et j’aime pas faire de la peine.
- Il eût été élégant de donner cet argent aux pauvres bougres.
- Tant de labeur pour la figuration cliché d’un type bourru qui se pose un peu là avec pipe et guitare, c’est trop !
- Vos dons, gardez-les pour chanter mes chansons.
- L’espèce sonnante et trébuchante de mes œuvrettes ne vous comble-t-elle donc pas ?
- D’accord à condition que ma statue soit fondue à partir d’un canon. Ça en fera un de moins.
- Lorsqu’on m’aura oublié, on me confondra avec les maréchaux qui pratiquèrent « des coupes sombres dans la multitude fantôme / Sous l’anesthésique à toute épreuve des drapeaux ». La honte !
- Je ne vois pas en quoi cette initiative, toute louable qu’elle soit, est susceptible d’apporter quelque lustre à mes chansonnettes.

Je sais, j’entends bien toutes les objections, mais vois-tu, il y a une chose que tu ignores: tu nous manques. Depuis 1981 une ombre s’est couchée sur ma mémoire, j’ai su ce jour-là que rien n’est éternel [et] j’peux pas trouver ça tout naturel, alors voilà, ta statue je suis pour, j’ai envie de te voir. Tu ne seras plus seulement au ramassis de Sète boulevard des allongés, tu seras debout sur le goudron de Paris face aux avenues que tu arpentas de ton 6/8 accéléré. Après tout, tu as chanté une supplique où tu te voyais sous la plage, eh bien ce sera un peu l’équivalent ; oh ce ne sera pas aussi délicat que dans ton rêve chanté, la statue sera bien réelle, mais enfin tout le monde n’a pas ton talent, il faut nous excuser, notre imagination a besoin de ta présence figurée. Tu nous manques, te dis-je.

Il n’y a pas que des inconvénients à se voir statufié, Pygmalion m’en est témoin et des Aphrodites de province égarées à Paris viendront peut-être les soirs d’hiver te redonner vie, ne serait-ce qu’un moment, cher fantôme vibrant dans nos mémoires. Nous avons aux lèvres paroles musique et sourire suggéré, mais te voir enfin, savoir que tu es là nous sera consolation. Car ce n’est pas pour toi que tu te dresseras, mais pour nous, les survivants, les oubliés de toi, les abandonnés au vent glacial des avenues qui se croisent dans l’ordre des feux tricolores. Tu vas revivre, ami, si, si, tu vas vibrer au rythme des rues qui te font cortège et lorsque j’irai à Paris, si j’ai rendez-vous avec vous, j’aurai aussi rendez-vous avec toi, et de plus je saurai enfin du tac au tac indiquer un lieu: au pied de ta statue ! Or avoir un lieu c’est déjà vivre mieux.

Reconnais que c’est un peu de ta faute. Tu t’es toujours présenté à nous comme un homme presque immobile : oh, je ne te reproche rien, non, c’était digne et puissant comme un roc, mais lorsque tu chantais sur scène tout ton corps désignait déjà une statue, tant tu faisais peu cas de ces effets de manches grossiers et spectaculaires qui hélas ravissent les foules. Oh, ceux qui se disent tes confrères (quelle audace!) et qui en font des tonnes pour un milligramme d’émotion ! Tu bougeais à peine souviens-toi, c’est pour cela aussi qu’on te veut statufié : le souvenir l’exige.

Et puis s’il te restait quelque scrupule, songe aux anciennes statues du désert dont on dit qu’elles se mettent à chanter aux premiers rayons du soleil. Tu seras en pleine capitale notre Memnon debout. Ce ne sera pas magie, simplement, du bout des lèvres nous glisserons tes chansons à travers ton corps de bronze et tu t’animeras, je te le promets, tu vivras.

Exposé ainsi, il te faudra faire des concessions que tu n’aurais jamais admises de ton vivant. Je suis sûr que tes pieds demeureront dorés d’usure au passage mille fois répété des mains qui viendront te toucher, piété laïque que tu voudras bien excuser : ils en ont besoin, tu sais ; leur vie passera ainsi en toi ; tu auras droit à l’ombre des pigeons qui savent le rêve, ils te caresseront parfois, buée du souvenir. Ah, une dernière chose : on te déposera des fleurs sans doute, ne t’en offusque pas, les vivants sont comme ça, ils sont naïfs, ils aiment donner du fugitif ainsi que le décrit très finement un autre poète dans la même situation :

« … j’ai aperçu un très frais bouquet de violettes à tes pieds
Il est rare qu’on fleurisse les statues à Paris…
Et la main qui s’est perdue vers toi d’un long sillage égare aussi ma mémoire
Ce dut être une fine main gantée de femme
On aimait s’en abriter pour regarder au loin
Sans trop y prendre garde aux jours qui suivirent
j’observai que le bouquet était renouvelé
la rosée et lui ne faisaient qu’un… »

(Les citations entre guillemets sont extraites de l’ « Ode à Charles Fourier » d’A.Breton.)

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Une petite parenthèse anniversaire (Deux ans!!)

(Je voudrais saluer ici les 26000 clicks (!!!) qui vinrent me rejoindre dans ce site durant les deux années qui viennent de s’écouler.  Car ce site ne propose en réalité aucune description de ma vie quotidienne, ni aucun avis bien tempéré sur les dérives de nos morales, ainsi qu’il sied à tout blogueur digne de ce nom. La seule chose que je propose ce sont des textes… j’en suis désolé… Je remercie les courageuses et courageux qui eurent l’audace de clicker une fois sur ce site. Ah oui, j’ai commencé la publication des « soirées de l’équinoxe ».. donc on continue… demain sans doute! Merci encore à tous! On me permettra enfin de rendre hommage à LeNep sans l’aide technique duquel rien n’eût été possible!! Bravo à lui et à son soutien permanent. Merci!)

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Japon: crainte et tremblement

Ma chère fille,

 

Nous t’avons déposée à Roissy il y a huit jours. Tu prenais l’avion pour Tokyo. Nous étions innocents souviens-toi, je te disais à quel point ce voyage était initiatique puisqu’il allait te faire découvrir la solitude de l’âge adulte ; ton séjour d’un an au Japon, il y a deux ans, était très encadré, avec étudiants de tous les pays du monde, alors que celui-ci devait clore tes études de cinq années, seule, avec ton sujet choisi, enfin un paysage magnifique s’ouvrait à toi, tu allais pouvoir t’affirmer comme personne au monde. J’étais heureux, nous étions heureux pour toi, je peux te le dire, malgré la tristesse qui sépare les parents d’une enfant de 23 ans qu’on aime et qu’on choie, et qu’on adore en secret parce qu’il ne fait pas bon charger trop la barque de la psyché.

Nous t’avons éduquée dans un monde sûr : tel objet avait bien sa place ici et pas ailleurs, il n’était pas possible de changer l’endroit de la maison, la vie avait un sens et un seul, aucun être au monde ne pouvait faire dévier la droite voie que nous avions avec tes frère et sœur organisée autour de toi. Il n’était aucune insécurité que nous n’ayons prévue, la vie avait des reflets de vagues qui reviennent avec une régularité délicieuse de métronome. Tu vois, nous étions confiants en t’abandonnant aux élégantes machines mécaniques qui, imitant les oiseaux, franchissent avec ironie et mélancolie (presque) les abysses glacés de ces hauteurs béantes. Nous nous disions qu’une famille japonaise t’attendait à Osaka, qu’au fond ton séjour à Tokyo devait être un intermède passionnant, oui, la ville des rêves, l’ultra ville où la vie postmoderne s’incarne plus qu’aux USA (que tu connais très bien) parce que justement c’est de l’autre côté du Pacifique et qu’on dirait que le Japon s’ingénie alors à en rajouter dans l’exposition de notre condition. Enfin nous étions tristes mais ravis, évidemment, qui ne le serait ? Nous avions déposé candidement à l’intérieur de toi des vérités sur la stabilité du monde, sur le sens de la vérité, et je me souviens même d’avoir insisté sur le projet cartésien de l’homme qui va se rendre maître et possesseur de la nature. Je te disais alors avec une conviction non feinte que l’homme était parvenu à poser sa grosse patte sur la nature et que rien, vraiment rien, ne pouvait jamais nous faire revenir en arrière. Seule la guerre, avec son cortège obligatoire de barbarie, pour nous ridicule, aurait pu nous faire changer d’avis.

Et puis voilà, tout bascule. La vie naturelle vient mettre son veto, ta vie devient un destin exposé au pire et je le sens bien à travers tes propos et ton deuil, ta juste rancœur que je comprends. Tu es à Osaka. C’est-à-dire au sud, loin de tout danger évident. Tu as dû abandonner ton amie qui t’avait offert un logement provisoire là-bas, à Tokyo. Tu t’es sentie lâche. Je le sais. Tu as eu un sentiment d’abandon de ceux qui estiment ta personne, tu as dû prendre le chemin du recul ; je te sais énergique et déterminée et je partage ta désolation.

Mais voilà, le monde tranquille que nous te promettions, hors tremblements, s’est métamorphosé en un enfer très réel qui vient bousculer toutes tes certitudes. Et les Japonais, si calmes, si pleins de sang-froid, te sont un modèle de comportement ; regarde-les bien, ils sont tellement utiles pour assumer justement ce que tu cherches : le calme intérieur malgré les dangers. Tu vas devoir rentrer, les autorités françaises t’y obligent. C’est bien. Tant mieux. Pour toi j’entends. Mais n’oublie jamais ce que tu as vécu à Tokyo, ce tremblement qui est une métaphore de la vie incertaine qui nous est allouée. Ces deux minutes d’un monde en mutation féroce te seront un exemple de la vie qui ne tient tout compte fait qu’à un fil très étroit, fragile, exposé, et où il convient de préserver ce sang qui nous bat au cœur, ce presque rien que nous sommes, ma chère fille. Voilà ce que nous sommes, j’en suis persuadé. Mes mots se perdent dans un murmure troublant, je le sais aussi.

Et pourtant, tes amis du Japon, eux, sont au péril. Toi, tu vas rentrer, tu vas revenir, les autorités de notre pays l’exigent. On ne peut leur en vouloir. Mais tu voudrais tant rester. Ne t’en fais pas, tu y retourneras. Tu n’as pas peur. Je t’encourage à y retourner, toi qui est si française, ils auront besoin de toi et tu sens bien que tu pourras leur être un jour prochain d’une quelconque utilité, quoi que tu fasses. Tu as bien fait de choisir cette culture étonnamment différente de la nôtre, car seul le différent peut nous ouvrir à notre propre identité. Tu sauras désormais qui tu es. Admets le mouvement de l’avion qui te ramène au pays, c’est un moment tragique, une suspension du temps. Reviens, puis repars là-bas le plus vite possible, dans ta seconde patrie, dans quelques temps. Nous sommes avec toi. Tout notre amour t’accompagne.

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Brassens: La Mauvaise Réputation

La Cité de la Musique organise pendant plusieurs mois une exposition sur Brassens pilotée par Joann Sfar (et Clémentine Deroudille). On ne peut que s’en féliciter, tant Joann Sfar est à nos yeux un dessinateur des plus subtils et un cinéaste de grand talent.

Pour rendre compte de l’événement de la Cité de la Musique consacré à Brassens, Gilles Medioni journaliste à L’Express, donne à lire (le 11 mars 2011) les propos de plusieurs chanteurs, et termine son article sur un texte que j’ai écrit en octobre 2001, article qu’il m’avait demandé et que j’avais donné (oui, donné… tout le monde sait bien que les germanistes travaillent pour le roi de Prusse) à cet hebdomadaire, comme ça, en souriant. Les lecteurs de ce blog ont déjà pu découvrir certains passages de mon livre aujourd’hui épuisé « Bonjour Brassens », mais ils ne connaissent sans doute pas cet article consacré à La Mauvaise Réputation, puisqu’il a été écrit après la parution du livre. Le voici dans son intégralité. (Je remercie Gilles Medioni d’avoir remis dans l’actualité un texte que j’avais presque oublié).

 

La Mauvaise Réputation est l’inverse d’un hymne national. Le chant, naturellement fait pour rassembler, est ici chanson de l’homme seul, puni pour avoir osé affirmer sa liberté de vivre comme il «l’entend». Les quatre strophes du texte décrivent quatre moments successifs qui vont de la malédiction (parole) à la pendaison (suppression physique) en passant par la mise à «l’index» (montrer du doigt) et la course-poursuite (persécuter). On se rapproche par étapes successives du corps du délinquant: c’est l’image caricaturale de ce que nous appelons aujourd’hui la pression sociale. Toutes les réactions d’un être humain sont là: individuelles («chemin de petit bonhomme»), sociales («14Juillet»), légales («voleur de pommes») et enfin religieuses («chemins qui… mènent… à Rome»).
Les quatre strophes fondent le «chiffre» personnel du poète qui parcourt toute son œuvre: les «quatre bouts de bois…, de pain» de la Chanson pour l’Auvergnat, La Route aux quatre chansons, Les Quat’z’Arts… L’enfance à quatre de Georges Brassens (père, mère, demi-sœur) joue ici son petit jeu autobiographique. De plus, chaque strophe de La Mauvaise Réputation s’articule autour de quatre rythmes différents: 6/8, 2/4, 9/8, 6/8, changement plutôt rare dans ses chansons, mais qui donne à ce catéchisme de l’anarchiste une allure plus distanciée, plus vive, plus surprenante qu’à l’accoutumée.
Le refrain est habilement glissé à l’intérieur de chaque partie – «Mais les braves gens n’aiment pas que/L’on suive une autre route qu’eux » – et joue le rôle que la «morale» avait chez La Fontaine. Le «que» en fin de vers est une hardiesse reprise de Villon oubliée par la poésie. Ainsi l’ordre social bouleversé est-il souligné par cette licence poétique qui dit que tout est permis. La révolte n’est pas uniquement dirigée naïvement contre la «société»: elle s’attaque au langage d’une façon autrement plus juste et plus efficace.
L’histoire du XXe siècle est tout compte fait l’aventure d’hommes qui passèrent du village (le collectif) à la ville (l’individuel). La Mauvaise Réputation est un déni du monde d’antan, certes, mais ce jadis qui grince est en fait plus largement le «village» que chacun de nous a connu dans l’enfance lorsqu’on nous a insufflé le respect des valeurs traditionnelles. C’est le chant du descellement moderne, l’hymne à l’individualisme où souffle, partout, la liberté.

 

 

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Domenech

C’est un défenseur de métier. Il n’a jamais vu le foot autrement. Il est de la défense, de la rétention, du stade anal, de l’obsession de ne pas se faire avoir (prendre un but). Il est coincé. Lorsqu’il parle, c’est du bout des lèvres, il ironise mal et de biais, comme s’il avait la terreur d’être pris pour un imbécile. Il est constipé. Il est typiquement obsessionnel. Il lui manque la dimension hystérique qui lui ferait prendre des risques. Il a horreur des risques. Il s’est fourvoyé dans le foot, il aurait dû être ministre du budget, compter les sous. Il ne sait rien faire que par calcul. Il ne sait pas bouger, il est triste, il ne sourit que faussement, comme un chinois perdu dans notre Landerneau. Il a été contraint de prendre Diaby, sans doute le joueur le plus fou, le plus fort, le plus malin; mais RD justement ne l’aime pas car il est imprévisible et rien n’est plus agaçant pour un psychorigide que quelqu’un qui invente. RD croit que le foot est calcul, construction préalable; il ne voit pas que c’est mouvement, glissade de niveaux, liberté, liberté, liberté. Il en pince pour Govou – totalement inefficace – parce que Govou est brouillon, parce qu’il n’a aucune invention, aucun esprit de finesse, c’est-à-dire que Govou lui ressemble.

Pour marquer des buts il faut de l’imprévisible, de la fantaisie, de l’improvisation, du neuf, du toujours renouvelé, de l’esprit d’à propos, de la liberté de bouger, de la vision sur l’instant… toutes qualités que RD déteste car il n’aime pas la VIE. RD c’est « la mort, la mort, la mort, toujours recommencée », il a une terreur folle du TEMPS, et de la LIBERTÉ. Il transforme le foot en arrêt sur image.  RD pense: « Je hais le mouvement qui déplace les lignes » (Baudelaire). Le mouvement, c’est-à-dire la vie, le délire, l’invention, la beauté du présent tel qu’il se présente, la fluidité du temps qui s’écoule, la souplesse de l’inventivité constante.

Que dire de quelqu’un qui conçoit le foot comme un jeu statique? C’est un fou. Il en est resté au baby foot. C’est un enfant qui n’ose pas le dire.

Ce n’est pas un hasard si la fédération a choisi un type pareil. Ils étaient horrifiés par la coupe du monde remportée en 98 ( c’était un hasard ; Aimé Jacquet était, hélas pour eux, un faux imbécile très intelligent). Tétanisés qu’ils ont été ; ils ont eu beaucoup de mal à s’en remettre. Ils ont donc pris le plus stupide exprès. La France n’aime pas la gagne. Poulidor plutôt qu’ Anquetil. La gagne ce n’est pas égalitaire. Quelqu’un qui gagne (de l’argent, de la gloire) ce n’est pas égalitaire. Or, les Français sont obsédés par l’égalité (voir Tocqueville, Chateaubriand), ils détestent au fond les grandes vedettes richissimes (ils s’en moquent constamment, les jalousent), car elles leur disent: vous ne serez jamais comme moi. Quoi de plus scandaleux dans un pays d’égalité que de constater que l’on puisse gagner un jour, parce qu’on est différent? C’est impossible. Ce pays n’est pas fait pour ça.

RD est donc parfaitement à sa place.

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Lenep

En ce jour un peu particulier, je reçois des encouragements à continuer.

Je me permets cependant de joindre ce même jour un grand merci à Lenep qui a permis la fondation de cet instrument particulier et qui a eu la patience de glisser ici ou là une musique ou un document PDF qui offre la possibilité à cet site d’avoir un peu plus de corps. Je voudrais le saluer et manifester envers ses étonnantes compétences tout le respect qu’elles méritent. L’aventure continue, mais il faut savoir que sans Lenep rien n’eût été possible. Grand merci à lui.

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Un anniversaire

Dieu soit loué je ne suis pas superstitieux, mais il faut bien fêter les un an – les un an sont une formulation très absurde – de ce site où j’ai déposé à ce jour trois cents textes tout juste.  Et puisque je suis dans les chiffres, dates et autres calculs, je tiens à remercier les près de 16000 clics qui vinrent me rejoindre dans mes ombreuses rêveries durant toute cette année. 15951 pour être précis. Ce que ces clics veulent dire, c’est que ma foi il semble intéressant à bien des lecteurs de consulter mes proses et tentatives poético-artisanales, sans oublier le théâtre et ses marionnettes articulées comme la langue. Je signale aux esprits chagrins que j’ai bien l’intention de continuer à envahir l’espace virtuel.

Je tiens à remercier vivement tous ceux qui sont venus me rejoindre dans mes fabrications contournées aussi bien que dans mes affirmations candides et autres réflexions bizarres. Vous m’avez été très précieux. En espérant procurer toujours le même agrément, j’adresse à mes dicrets lecteurs l’espérance d’une existence remplie par la vie de l’esprit.

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Ce temps que nous vivons

Ce temps que nous vivons est celui de la submersion, comme si des vagues successives déferlaient sur notre esquif, ce maigre espace de temps et de lieu qui nous est alloué depuis notre naissance. La technique a envahi en peu de décennies tous nos actes quotidiens sans que nous y ayons été préparés par l’école ou l’éducation. Il y a quatre décennies seulement, il fallait attendre deux ans pour avoir le téléphone, nous avions pour tout lien les lettres que nous écrivions en tirant la langue, penchés sur une feuille de papier que nous remplissions lentement de considérations étroites, limitées à la centralisation parisienne. Mon premier salaire à dix neuf ans s’élevait à 250 Euros par mois ; certes le lait, le vin et le tabac – ce dernier très banalement consommé sans arrières pensées ni culpabilité – coûtaient une bagatelle, mais nous avions aussi de modestes besoins qui n’empêchaient pas une vie normale.

Il y avait jadis dans l’air une évidence du pouvoir, de la morale de deux sous, et les villages le dimanche se retrouvaient à l’église pour deviser sous le porche sur l’abondance des moissons, les mariages en devenir et les morts advenus. L’immense traumatisme de la guerre civile européenne résonnait encore dans nos jeunes cervelles et les petites villes s’arrangeaient tant bien que mal avec leurs morts et les premiers balbutiements d’un rythme syncopé drôlement, venu tout droit des Amériques. Nous n’avions pas autre chose en tête que la libération des mœurs et le rêve candide d’une gauche progressiste cantonnée dans les frontières de notre pays. L’Europe semblait une affaire de gouvernants lointains, rien qui pût nous aider à vivre mieux, même si flottait à l’horizon un songe de paix universelle qui ne concernait d’ailleurs pas l’univers, mais notre camp occidental.

Tout a changé. Je ne parle pas seulement de l’irruption de l’informatique et de la multiplication des moyens de communication. Désormais, le dimanche à onze heures, il n’y a plus que quelques fidèles dans la nef, les moissons s’évaluent en subventions et les usines surpeuplées sont animées par des machines qui remplacent avantageusement les corps adultes qui étaient exposés au tonnerre des fabrications anarchiques. Les femmes ont enfin éprouvé pour la première fois dans l’histoire de l’humanité le souffle inédit d’un épanouissement possible (pilule et avortement). Il est vrai que l’homo economicus est devenu l’autre nom des humains : consommateurs, engourdis par la musique incontrôlable des systèmes électroniques, nous voici émiettés, rivés à la seconde, nous avons changé de temps et nos nerfs, mis à rude épreuve en deux générations par cette métamorphose du quotidien, craquent naturellement au cœur de ce monde renversé (le mot « stress » par exemple n’existait pas dans notre langue il y a quarante ans).

Ce n’était pas mieux avant. Nos villes et villages sont devenus charmants à visiter, nous avons chaud partout – j’avais seize ans quand j’ai connu le chauffage central – j’ai la chance de me laver tous les jours, je mange des produits du monde entier, les voitures sont fiables, je n’ai plus d’escarbilles ni de mains noires quand je prends le train, mes vêtements sont souples, mes chaussures ne me blessent plus les pieds, jamais plus je n’ai d’engelures aux mains et si je suis malade, me voilà guéri en quelques jours, la souffrance physique étant enfin ressentie comme insupportable. La longue, immense douleur de vivre est elle-même soignée à peu près efficacement.

Nous allons à bride abattue vers un univers qui s’échauffe : ce n’est pas seulement le climat, ce sont aussi les habitants qui se multiplient par milliards, donnant une sensation de chaleur, étrange grouillement d’adultes-enfants qui s’appliquent à nous imiter avec nos avenues propres et nos supermarchés regorgeant de marchandises (c’est évidemment cette aspiration qui provoque les soubresauts dont nos media débordent).

Il serait absurde de protester, de râler, de pester contre ce monde neuf – c’est le nôtre et il n’en est pas d’autre – dont l’irruption est comparable à une révolution de l’humanité toute entière. Nous laissons derrière nous bien des absurdités : guerres, castes, religions. Nous n’avons pas de futur prévisible, mais y’en eut-il jamais ?

Une série de contradictions s’ouvre à nous. J’en citerai une seule : au-delà des écrits du passé que l’on trouve à profusion, on n’a jamais eu autant de livres nouveaux à notre disposition, ouvrages parfois subtils et dont les contenus peuvent nous enrichir quotidiennement. Quantité d’esprits cultivés analysent avec finesse notre situation nouvelle et quantité d’autres inventent fictions et poèmes parfois de haute qualité, car plus il y a d’êtres humains qui écrivent, plus grande est la chance d’inventer des merveilles de chants. Et la question soudain surgit brûlante : le livre est-il condamné à disparaître ?

S’essayer à y répondre est s’exposer au ridicule du prophète au désert. Soit, essayons tout de même : le livre survivra. À l’époque de Montaigne, combien lisaient Montaigne ? Et jusqu’aux années 1950 combien ont lu Montaigne ? Sans doute une infime minorité de la population. Or, « les Essais » ont depuis connu des tirages fabuleux… effet de masse, certes, mais en quoi est-ce un mal ?

Quant au livre, sur près de sept milliards d’habitants il se trouvera toujours quelques bons cerveaux pour garder dans un recoin de leur pensées l’idée d’un recours à la lecture d’ouvrages essentiels à la vie de l’esprit.

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Eloge du supermarché

Ça souffle : « Ah là là ! », un grognement, grincement de tôle puis la portière claque, le moteur vrombit et la tête bouclée s’enfuit, silhouette entraperçue, elle a fini ses courses et je demeure là, attentif aux nuages que la voiture traîne à sa suite. J’ai encore sa plainte à l’oreille, je la connais par cœur, les parkings de supermarchés résonnent chaque jour ouvrable de ce gémissement.
Au fait, de quoi se plaint-on ?
De tout temps, l’humanité a rêvé de manger à sa faim. Les désastres agricoles, les famines n’ont jamais cessé et s’il fallait faire l’histoire de l’homme du commun, de l’autre ou de moi, il y a deux cents ans ou deux mille ans, je n’évoquerais naturellement pas la révolution – cet intermède agité entre la royauté et l’empire – , ni l’empire romain, mais une majorité de gens arrimés à la terre avec pour seule visée : se nourrir. Le passé est empli du caquetage des poules et du raclement des socs de charrue tirés par des bœufs ou des chevaux à la peine. Le reste, les rois, les guerres, ce sont de pauvres faits bien maigres voire ridicules – les colères de Napoléon, non mais franchement ! – enfin tout un bagage scolaire bien encombrant et à peu près aussi faux que les amours contrariées de Junon et Jupiter. On sait seulement qu’il y eut des massacres à foison.
Non, la vraie tâche, c’est de trouver de quoi manger et plusieurs fois par jour et ce fut donc l’obsession majeure de l’histoire des humains. On la trouve parfois au détour des bons livres ou des tableaux fabuleux mais maintenant que chacun dans nos contrées mange à sa faim, on fait semble-t-il l’impasse sur ces cris qui montent de tous les temps et qui hurlent à la faim.
Le supermarché est l’accomplissement de ce rêve ancestral. On pointe à juste raison les miséreux qui chez nous ne peuvent se nourrir, mais l’immense majorité se gare au parking, remplit son caddie, paye, décharge le caddie, et monte dans sa voiture en maudissant cette nécessité. Le pays de cocagne est devenu corvée.
C’est très plaisant, même si je plains beaucoup mes contemporains d’éprouver pareille lassitude enfantine, car ce soupir dirigé contre la corvée est de toute évidence une absence de regard sur notre condition présente. Le supermarché, il est vrai, est le degré zéro de la vie de l’esprit ; c’est sans doute pour cela qu’il me plaît tant. La musique balancée comme on devine – le battement de cœur, systole diastole est le dernier rythme possible – , et cette invraisemblable profusion d’objets à dévorer : difficile de faire plus prosaïque, plus parlant à nos désirs élémentaires, tout est flatterie, clinquant, salivant, attirant et médusant. Le marketing inventé par le neveu de Freud (E. Bernays) me tire par la manche de tous côtés ; pas un pas sans que je sois happé, débordé par la pulsion première, celle de la dévoration possible. Mon choix est induit, je perds toute liberté et ce sentiment de nullité ballottée m’enchante de sa vide ironie ; parfois, au rebours de ce propos, je surprends un sourire gourmand aux lèvres d’une cliente, d’un acheteur, comme s’il y avait quelque gloire à être là, à user de son pouvoir d’achat, comme un prince, comme un roi.
Je me souviens que Louis XIV avait pour plaisir favori de boire un chocolat le matin ; c’était alors un signe de gloire, de puissance absolue, de goûter ce breuvage rare et exquis ; et face au rayon des chocolats d’aujourd’hui, je l’imagine en riant, le visage écœuré, dégoûté de constater que son délicieux plaisir est livré en mille variantes au tout venant de la plèbe dont je me sens membre à part entière.
Je pousse le caddie vers la sortie, vide les courses dans le coffre, récupère ma pièce et repart le cœur content (!) en slalomant lentement au milieu des allées encombrées de clients affairés et funèbres. Je quitte le lieu comme on tourne le dos au cimetière : le rêve de bien se nourrir qui fit l’aventure des hommes et qui se trouve réalisé, vire à l’aigre. Est-ce le sort de tous les rêves ?

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