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Pourquoi le président marche-t-il seul dans la cour pavée du Louvre ?

Pourquoi le président marche-t-il seul dans la cour pavée du Louvre ? Son mouvement s’appelle : « En Marche ». Tout ça remonte au monde antique pour le moins. Il s’agit de souligner le pouvoir en fondant avec son avance physique (est-il encore un homme comme les autres ?) un espace dans lequel il va marcher seul, ce sera un espace de SACRE qui mimera la distance entre le vulgum pecus et le chef. Silence, vide et solitude : la solennité est à ce prix. Être élu, peu importe à quel poste, donne immédiatement un zoom arrière à la personne élue qui ouvre sur ce vide qui sépare gouvernants et gouvernés. La cour du Louvre sur laquelle j’ai déjà moi-même marché ne m’a pas donné ce sentiment d’être sacrée; mais là hier soir, c’était la voie sacrée, il va chercher l’ombre de l’histoire séculaire qui prépare à la lumière du présent; l’avancée de son pas répète en outre l’avancée de Macron dans la prise du pouvoir, peu à peu, lentement, avec la musique de la neuvième, et tout a donné soudain cette parole: « Je viens de loin, je suis exceptionnel, je le mérite, je suis élu (presque au sens religieux), soyez heureux et trouvez en moi le recours contre les difficultés de la vie ».
Car il faut du sacré, les Français adorent ça. Ils se croient en démocratie et ils y sont en bonne partie, mais ils imitent toujours la geste des rois. Et pourquoi cela ? Parce que nous avons guillotiné un roi et parce que ce que l’on demande à un chef ce n’est pas seulement de commander mais de représenter aussi un rempart contre le temps qui va (dépourvu de sens) et finalement un rempart contre la mort (c’est le rôle de la reine d’Angleterre pour ce pays étrange). Le pouvoir est lié à la mort, d’où la gravité obligatoire. Il y a une allée de cimetière dans le pouvoir qui avance, un allant de cathédrale, quelque chose qui éveille en nous une très vieille chose archaïque, l’admiration que nous avions enfant envers les grandes ombres qui nous tutoraient, car il fallait bien à notre imaginaire un sens : nous levions alors la tête et nous trouvions à notre tremblante existence un appui solide. Il faut que le ciel soit habité sinon c’est la désolation (la vraie paternité, si souvent aujourd’hui dérobée, est à ce prix).
On devine l’erreur monumentale de Hollande avec son président normal ; il n’a jamais saisi la dimension imaginaire de son poste. C’était un imbécile, inhumain à force d’inculture et de bêtise ; un vrai personnage de Flaubert. C’est seulement maintenant qu’on le voit ; Macron est son critique le plus absolu, non en paroles mais en actes, ainsi qu’on l’a vu dans son « avancée » à deux pas des pyramides ; car c’est toute l’histoire occidentale qui vient donner son onction à Macron. Il donne imaginairement l’impression d’avoir vaincu le temps et la mort (les pyramides sont des tombeaux) ; c’est ce qu’on attend de lui. C’est ça le pouvoir. Son avance préfigure ce que seront les cinq années à venir ; marche triomphale ; en fait on n’en sait rien du tout (!) mais l’essentiel est d’y faire croire, non en paroles mais bien mieux en avançant, en marchant.
« En marche » est décidément une trouvaille formidable.
On se souvient que Mitterrand en 1981 avait avancé semblablement dans la crypte du Panthéon. Il était vieux, il se confrontait à la mort et ses roses anticipaient sur celles de sa propre tombe. Macron n’a pas besoin de ces pauvres expédients. Il marche à la hauteur de la réplique postmoderne des tombeaux égyptiens ; il les domine de la tête et des épaules, leur nuit ne l’atteint pas, il est jeune, il est la lumière et, en étant élu, il est sorti de l’ombre. Il va pouvoir se présenter ensuite à la vraie lumière publique pour affirmer le pouvoir avec joie et insolence, rayonnant. Son rêve est sans doute alors de fonder un mythe. La suite dira si ce fut le cas.

Le débat du 3 mai

Mémère fouilli fouilla a tout mélangé, elle n’avait aucun ordre, aucune logique, aucune tactique sinon l’insulte et encore l’insulte. Cette femme ignore le rationnel, l’ordonné et ne fonctionne que par ragots, non-dits qu’on « ose » dire et rumeurs que sa famille étroite entretient ; elle est restée la fille à papa maman élevée à Montretout à coups de fantasmes et d’idées toutes faites sur le monde et la vie sociale. Ses mots sont des clichés, des stéréotypes qu’on se repasse depuis février 34 ou Vichy et qui servent de grille d’expression pour tout ce qui arrive. Il n’y a aucune réflexion, aucune intelligence, aucune prise de distance par rapport aux événements du monde. Elle a des réponses pour tout, elle sait dans le tréfonds de son cerveau tortueux le mot qui convient (!): c’est toujours une ânerie ou une insulte. Elle n’aime pas le monde et a envers les gens ce sourire mauvais qu’on lui a vu mercredi soir et qui traduit au fond un immense malaise de devoir s’exprimer intelligemment et rationnellement… pour la première fois dirait-on. Elle parle comme ça lui vient, sans ordre ni raison. Elle rit d’un rire faux, son ironie est grossière, on sent qu’elle a toujours vécu dans le même monde étriqué et ricanant de sa tribu qui ne tolère pas l’Autre, le différent.
Caton, agressé en public, comme il ne se révoltait pas, ses amis lui disaient de réagir : « Que voulez-vous que me fassent ces crachats, dit-il, cela ne me concerne pas. » Comme les anciens grecs ou romains, Macron ne relève pas la vulgarité – cela reviendrait à lui conférer quelque efficacité – il répond sur le fond, se moque absolument de la cruauté stupide de sa concurrente, avance presque naïf(!), droit et dans une langue impeccable. Il est déjà président. On dirait que les insultes sont comme des mouches qu’il chasse d’un revers de main. La voix est posée, l’attitude ferme et toujours souriante. J’ai cru parfois qu’il se moquait de l’incompétence de mémère, mais au fond il sentait qu’il avait déjà partie gagnée car elle ne proposait rien, s’énervait contre lui ; il laissa faire… ce qui l’a pourtant amené à un moment, à propos de l’écu, à faire preuve d’une ironie cruelle, fausse naïveté étonnante, où il a pris l’ascendant sur elle de manière presque violente alors qu’il ne proférait aucune insulte, à peine un sourire. Le sourire suffisant de Macron m’a fait de la peine… pour elle ! Oui, malgré sa sottise, j’ai eu pitié d’elle ; à cause de sa sottise devrais-je dire. Il l’a ridiculisée, elle, la terreur inconsciente des braves petits bourgeois comme moi qu’effleurait l’idée fataliste que ce serait peut-être elle. Mais non, ce ne sera pas elle. Le sourire de Macron l’a annihilée, dévorée tout crue. Elle est apparue nulle, rance vieille France, tout droit sortie de cette rancœur des crétins qui devinent obscurément que le monde tournera sans eux parce qu’ils sont décidément incompétents.

Nous avons ENCORE le choix mais ça n’est pas un choix

Cette semaine nous avons encore le choix (Lepen-Macron), mais nous n’avons pas le choix (il faut voter Macron) si nous voulons continuer à avoir le choix (démocratie).
Toute société grande ou petite a deux options fondamentales : l’ouverture ou la fermeture. La démocratie est forcément ouverte (même celle de Fillon). Lepen c’est la fermeture, les murs en vrai (prison), les murs dans la tête (dictature).
Pour la société de Lepen rien n’est assuré, ni la liberté, ni la poésie, ni la beauté, ni la joie individuelle, rien. Une fois au pouvoir, ceux qui chipotent en ce moment(« Lepen et Macron c’est du pareil au même ! » ) seront les premiers à subir la répression de la nouvelle manière de vivre : et nous serons pauvres, enfermés, enclos, loin de l’Europe.
Je subodore que ceux qui disent « Macron-Lepen c’est pareil » en rêvent d’avance, ils se lèchent les babines du malheur à venir. « C’est bien fait pour vous, songent-ils, fallait voter Mélenchon. » Et puis, peut-être pire la folie de ceux qui s’ennuient: « Ah, il va enfin se passer quelque chose dans nos vies ternes et mécaniques. » Ils font presque croire que c’est un jeu, alors que c’est l’horreur.
La légèreté du propos confond : non, Macron-Lepen ce n’est pas pareil. Macron rendra le pouvoir. Lepen ce n’est pas sûr du tout. Les dictateurs ont rarement lâché le pouvoir à la suite d’un vote contre eux ; revoyons nos livres d’histoire, c’est presque la seule loi que respecte l’extrême droite ou l’extrême gauche ; une fois en leurs mains sales, le pouvoir n’est plus transmis démocratiquement.
C’est ce choix et aucun autre qui nous est proposé. Macron, ce n’est pas un choix. Il n’est plus temps de choisir. Il faut y aller résolument, sans hésiter, sans trembler.

Brexit

Qui répond « oui » à un référendum passe pour un minable, une lavette qui se laisse influencer par un état manipulateur qui, c’est bien connu, ne veut que le mal de tous ses citoyens. C’est un type aussi bête que celui qui avouerait candidement qu’il « croit » à la publicité. En bref il est victime du complot et on le plaint avec beaucoup de condescendance de croire en la « société ». Il ne sait pas.
Qui répond « non » à un référendum est un esprit fort, original, qui s’affirme contre le monde en révolté de la « société » qu’il est (un indigné !) et qui ne s’en laisse pas conter par le « système ». Il croit qu’il n’est pas influençable par la publicité, pense que les gens sont tous des riches très méchants, en bref il ne s’en laisse pas conter par le « the » complot, c’est un individualiste plus malin que les autres. Il sait.
Dans la vie quotidienne c’est pareil : tu dis « oui » t’es un qu’un béni oui oui, un abruti qui approuve tout, une couille molle. Tu dis non tu es une « personnalité » qui sait ce qu’elle veut, un « mauvais caractère », « quelqu’un ».

Religion

La religion est une blague. C’est un produit de l’imagination inventée par les hommes pour des raisons de communauté, de vivre ensemble obligatoire et de nécessité de donner de l’espérance aux plus démunis. C’est que la vie n’a aucun sens au ciel suspendu au-dessus de nos têtes. Je sais bien que c’est l’espace le plus vaste qui nous soit donné de voir et donc il nous intrigue, mais ce ciel n’a aucun sens. Il n’y a aucune transcendance ; c’est une plaisanterie. La mort nous attend sans aucun espoir d’autre chose, je vous en assure. Le paradis est une blague inventée pour que les êtres humains nostalgiques de l’enfance supportent la vie comme elle vient.
La religion est une invention de la force, donc au départ masculine : dieu le père ; les hommes sont physiquement plus forts que les femmes, donc ils imposent leurs conneries. La question des hommes « forts » fut toujours : Qu’est-ce que je vais bien pouvoir inventer pour m’assurer de l’obéissance des femmes, ces êtres fuyants (!) et qui font l’objet de tous mes désirs ? Donc la religion en profite pour faire chier les femmes. Pour assurer sa maîtrise elle tape systématiquement au-dessous de la ceinture : toujours, tout le temps, partout ; dans la moindre religion il est question de cul ; le religieux veut savoir ce qui se passe sous la couette ; le religieux est plus obsédé que la plupart des êtres normaux. La religion est obsédée par le cul ; contrairement à moi elle ne pense qu’à ça.
La jalousie lui tient lieu de bible. La Bible est comme La Recherche : hantée par la jalousie. Au couvent et dans d’autres superstitions on voile les femmes. Le mâle ou dieu se les veut pour soi. Ce faisant on les rend désirables ces fameuses femmes si mystérieuses(!) : puisqu’on les cache c’est qu’elles doivent être belles et c’est ainsi que l’on exaspère le désir, ce qui rend les hommes à demi fous et leur fait faire bien des bêtises… politiques par exemple. L’énergie est alors dirigée par le biais de la religion vers des conneries, qui, comme les guerres dites « de religion » (XVIème siècle), nous laissent à peu près indifférents.
La religion aide les miséreux à supporter leur sort ; c’est très émouvant. Je le dis sans ironie. C’est là où les antireligieux ont tort : la religion est très utile à la psyché des enfants attardés que nous sommes tous. En cas de malheur on a recours au ciel. C’est un psy gratuit. On lève les yeux, on prie et lentement la guérison vient. Ou la mort. Donc, j’y insiste, la religion est très utile. C’est du rêve. C’est beau, franchement c’est beau. D’ailleurs la religion a produit des édifices sensationnels et des œuvres picturales et musicales splendides. Quand même, les cantates de Bach, les cathédrales gothiques… ben oui, ces fiertés qui nous rendent heureux d’être des hommes sont bâties sur du sable. Le dieu derrière est le fruit de l’imagination des puissants, des rêveurs, des poètes : si les œuvres sont admirables, le motif premier est une absurdité, ça n’est rien que du vent, un pet de nonne.

Fragile démocratie

Notre démocratie est-elle à ce point fragile qu’une partie très minoritaire de notre population (8%), originaire d’une autre culture, la bouscule à ce point ? Oui elle l’est. Et pour d’étonnantes raisons. La démocratie ou la République, peu importe ici, exige de ses citoyens qu’ils soient adultes. Qu’ils affrontent leur destin d’êtres mortels. Car la fragilité de notre système est qu’il ne répond pas aux questions que nous posions enfants et que François Béranger chantait ainsi il y a bien longtemps : « A quoi ça sert de vivre et tout / A quoi ça sert en bref d’être né ». Ces questions trouvent une réponse automatique dans la religion. La démocratie, elle, nous arrange la collectivité, le fameux « vivre ensemble », mais n’est pas là pour habiller le ciel d’une valeur transcendante ; elle dit respect, liberté égalité fraternité ; ce sont des valeurs mais pas des instances qui peuvent être explorées par une théologie quelconque. Quant au reste, semble-t-elle dire, écoutez, vous êtes assez grands pour vous trouver des raisons de vivre, débrouillez-vous. La mort est naturelle et ce n’est pas de mon ressort. Le sens de votre vie trouvez-le si vous pouvez ; moi démocratie je ne suis pas là pour ça, moi je suis là pour vous faciliter la vie avec les autres et donc par-là votre vie au mieux de votre liberté. (D’où la séparation de l’Eglise et de l’Etat, si originale dans notre étrange pays).
Habitués que nous sommes par la publicité, l’informatique et la télé à avoir des réponses à tout, nous oublions que nous sommes des êtres de questions. Pourtant nous avons des écoles qui nous apprennent à nous interroger (culture) et des parents qui à leur manière nos amènent vers l’âge adulte afin qu’ensuite nous puissions agir en toute liberté dans le questionnement. Voilà les principes. Voilà l’idée modeste et ambitieuse à la fois : le mammifère humain met 18 ans à devenir adulte et l’éducation démocratique consiste à maintenir ouvert le compas de l’existence et de la pensée afin que mes choix s’opèrent en toute lucidité, selon mon tempérament. La complexité est notre lot. La perplexité est notre destin. Il n’est aucune réponse aux prétendues grandes questions (qui sont, pour dire le vrai, des questions d’enfant) ; Haroun Tazieff disait avant de mourir en roulant les « r » avec une ferme volupté – lui qui avait exploré les abîmes – : « On est là pour rien ». Il faut l’admettre et tenter l’aventure du bonheur.
A contrario, la religion, elle, d’un coup de baguette magique, peuple le ciel. Elle s’appuie pour ce faire sur les grandes ombres qui peuplèrent notre enfance. Enfant j’étais désarmé, j’avais besoin d’aide et de grands bras me changeaient, me parlaient, m’assuraient de ma fragile petite personne. Les dieux sont dans la nurserie. C’est aux couches que l’enfant s’habille de foi. De cette période j’ai gardé l’illusion que je n’étais jamais seul, que j’étais un roi qu’on dorlotait, que le monde avait un sens affirmé par les deux voix. Or, il n’en a aucun. Et la tâche de l’adulte est de s’y faire, de garder sa dignité sans en rajouter. Il n’y a pas de dieux à voir ? Mais c’est notre chance. Nous allons librement et courageusement, sans béquilles divines, avancer vers la mort. La curiosité, l’enrichissement seront nos vraies valeurs. Nous aurons du bonheur aux plus belles choses du monde (art, pensées, questions, rencontres, amours) ; et pour bien être adultes nous oserons ne plus penser à la mort sur le modèle de Montaigne à la fin de sa vie : « … que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait. » (III, 13). Nous agirons librement sans penser à notre finitude, car il n’y a rien à penser de ce côté-là.
Quant à croire, mon dieu… Jean Pouillon disait : « Croire c’est ne pas croire qu’on croit ». Car si l’on croyait qu’on croit (comme on croit qu’il va pleuvoir) ce ne serait pas une certitude. Croire est une contradiction dans les termes. Ne t’attarde pas à ces billevesées, c’est ton enfance, c’est ta geste naturelle, certes, mais tu es adulte désormais, tu es un être de conscience, avance, n’aie pas peur, ne redoute pas ce que l’on appelle le ciel vide car tu es déjà en train de considérer le ciel d’un point de vue théologique, tant est aisé le retour en arrière, et si tu veux à toutes fins que le ciel soit peuplé prends le point de vue de l’astronome, au moins celui-ci te sera utile à la compréhension rationnelle de l’univers.
Notre démocratie s’appuie sur l’éducation qui devrait nous préparer à affronter notre destin d’êtres mortels. C’est le décor sur lequel nous pouvons déployer notre liberté. Elle exige ce courage que Kant évoque dans le célèbre : Was ist Aufklärung ?, là également que se déploient les notions de minorité et de majorité (ramenées ici à enfance/adulte). Cela dit, les athées ont tort de se moquer : la religion a son utilité ; elle console, elle berce, elle borde le lit des croyants, elle les dorlote. Pourquoi faudrait-il à tout prix ôter à nos contemporains égarés une once de douce régression ? L’illusion a ses vertus.
Nos législateurs dans leur sagesse ont séparé nettement le religieux du politique. Ce qui fait retour, en ces temps de grave discorde, c’est l’enfance de l’esprit. Il est vrai que la publicité, l’entertainment généralisé, le tout tout de suite de la consommation n’aident pas à penser. Or, il faut méditer. La dictature dispense de penser, c’est son attrait, son maléfice. La dictature dit : c’est simple, donne-toi à moi. La démocratie dit : c’est compliqué, ne te donne qu’à toi-même. La démocratie est effort pour dominer ce « rien n’est jamais acquis » qu’est notre existence quotidienne. Les enfants gâtés exigent une réponse et nous disons : tes mains sont vides, remplis-les de ta richesse et n’attend pas d’un improbable transcendant une aide quelconque. La leçon est rude. C’est ouvert. C’est l’existence à construire. Cela porte un joli nom : Démocratie, et c’est aussi fragile que notre vie exposée au temps et à la finitude.

Paris, et après

Et le souffle des jours a repris. Je note l’oubli commencé. Quelque chose s’estompe. Leur absence s’accroît entre les murs de mémoire ; leur pas bientôt ne pèsera plus. Manquent-ils à la chorégraphie brouillonne de la vaste ville, ces êtres sans futur ?

Restent les lieux sur lesquels on a couché des fleurs et d’hésitantes bougies. La pluie s’y met. Des barrières isolent les pans de rues où les passants s’arrêtent, là où les corps fusèrent. Les pneus frôlent les fleurs, soufflent les bougies. D’autres passants commencent à passer au présent de leurs corps affairé, la tête débordant de projets. Ils ont un futur.

La gauche vie et ses hésitations et ses balbutiements réenclenchent la langue toute faite. On dit étourdiment bonjour. Des paumes se serrent ; on en voit qui courent de nouveau vers leurs urgences, dossiers chauds sous le bras. Parfois ils agitent des mallettes lestées d’affaires qui les portent comme voiles vers l’horizon futur.

Un moment stupéfiée, la fébrilité des voix réemplit la rue ; l’asphalte qui fut ensanglantée est jonchée d’affiches noyées de pluie qui affirment qu’on n’oubliera pas. Des millions de doigts envoient des smileys, des rendez-vous. On reparle du temps qu’il fait, du temps de demain, on devine le futur.

Et après ? Je tremble encore un peu en buvant mon café. Les yeux vers la croisée, j’accuse le ciel qui n’en peut mais. Accroché à la tasse, je songe que c’est elle qui me tient. Ils ou elles reviennent en effet dans les gorgées du liquide noir, j’avale leur deuil du bout des lèvres, petite aspiration, puis l’ouragan qui les saisit m’embarque à nouveau de son aile balayant leur futur.

A cet instant leurs corps une nuit fauchés se pressent, viennent à ma rencontre et, écrivant, je dois céder à leurs absences hallucinantes, je veux les voir, j’invente leurs implorations, à ces suppliantes, à ces suppliants, je murmure des mots pour évoquer leurs silhouettes et leur vide aggrave le temps où ils viennent redanser un peu dans ma langue curieusement agencée, je les enrobe alors de langage comme on lange un nouveau-né, comme un peu de futur.

Les pauvres morts de Paris

Le mieux serait peut-être de se taire pour retrouver le malheur qui cogne si fort : les pauvres morts ne parlent pas. Les rejoindre dans leur silence, méditer, laisser monter ce qui fut leur présence.  Les moulins médiatiques brassent des paroles. Bien sûr il faut remplir le vide, c’est une manière de se défendre. Certains disent qu’ils prient pour Paris, pourquoi pas si c’est leur autre manière. Le langage peut y aider.

Je me tais.

J’écoute les battements de mon cœur, comme un hommage aux pauvres morts.  Je leur donne à entendre ma vie, mon pas ; leur souvenir bat à ce rythme. Je voudrais les serrer de plus près, ces anciens vivants qui étaient comme nous avant-hier. Je les vois avec leurs rires du vendredi soir, leurs mots d’esprit, leurs joies, et peut-être hélas pour certains leur ultime tristesse. Je les entends, j’entends leurs voix, leurs fourchettes, les verres tintent, je devine leurs yeux brillants dans la nuit. Je voudrais les serrer un par un contre moi, ceux qui sont morts, ceux qui vont mourir encore. Il me semble qu’on peut y parvenir si l’on noue sa gorge et qu’on prête l’oreille à la tiédeur de ce novembre.

Se taire c’est laisser aux pauvres morts de Paris toute la place de notre silence respectueux et qui dure.

Je ne ramènerai pas leur nombre à un signe mathématique : 129 ? 200 ? 300 ? Non. Ne pas les regrouper. Ils sont chacun une seule, un seul. Je sais bien qu’on les dénombre pour y voir clair. Je n’ai pas envie d’y voir clair. Leurs visages me flottent là-devant en un brouillard lumineux, écoulement épuisant. J’ai envie d’être épuisé d’eux. Je les vois.

Je ne m’ouvrirai jamais assez au respect de leurs visages.

A propos des textes compliqués (pour une défense de la confusion d’esprit)

J’ai montré ici combien les textes de Kafka pouvaient paraître simples à partir d’une innocence de lecture qui nous fait défaut (peut-être lit-on trop). On peut affirmer que la déduction transcendantale des catégories chez Kant est délicate à approcher, mais avec un minimum de logique et d’acharnement on peut y parvenir. De même les Postulats de la Linguistique présentés dans Mille Plateaux de Deleuze et Guattari réservent des surprises intéressantes et doivent pouvoir céder au lecteur attentif (et qui a du temps devant lui).

Parfois pourtant certains textes perturbent l’entendement le plus sagace. On peut essayer par tous les bouts, une phrase soudain résiste. C’est un chef d’œuvre d’humour absurde que l’on doit décrypter… souvent en vain.  J’emprunte au journal local de ce matin (29-11-2013) un exemple de ce type de phrase. Il y est question d’un assassin qui a frappé deux fois dans nos contrées (« Nous au village aussi l’on a/ de beaux assassinats ») ; le journaliste à la peine essaie d’approcher la compréhension de la parentèle du criminel et il écrit hardiment :

« Cette jeune femme, âgée de 26 ans, est l’ex-épouse du tatoueur et la compagne du neveu de l’ex-concubine de l’éducateur spécialisé. »

La confusion est aggravée par la situation actuelle des couples qui ne disposent pas de mots agréables pour dire qu’ils vivent et couchent ensemble. « Ex-épouse » on comprend, mais « ex-concubine »… outre que le mot sonne affreusement, à la limite de la vulgarité, on a du mal à comprendre dans le contexte : « la compagne du neveu de l’ex-concubine »… si l’on comprend à la première lecture on frise le tour de force.

Mais ce n’est pas grave. Les lecteurs de ces publications vivent eux-mêmes souvent dans cette confusion. Et c’est normal. La vie est compliquée pour les êtres dont le langage n’est pas le premier souci et loin de moi l’idée de me moquer de ces pataquès (cf. plus bas) pourtant drolatiques. Au fond le lecteur qui se régale rapidement de ce genre de fait divers (pas plus ni moins que le plaisir qu’on prend au journal de vingt heures) ne tient pas spécialement à comprendre. Il suffit qu’il s’égaie des malheurs des autres. Et les autres c’est toujours très compliqué, mieux vaut ne pas s’en mêler… et puis on n’a pas le temps. Le soir parfois, après deux ou trois tournées, des hommes solitaires échangent dans les bars où les lumières commencent à s’éteindre des théories fumeuses à partir de ces jalons confus. C’est simplement émouvant. Contrairement à ce qui dit Descartes du bon sens, c’est la confusion d’esprit qui est « la chose au monde la mieux partagée ».

 

 

Origine du mot « pataquès » (Wikipedia) :

« Un soir, au théâtre, un jeune homme est installé dans une loge, à côté de deux femmes du demi-monde peu discrètes et encore moins cultivées mais qui veulent se donner l’air de parler le beau langage en faisant des liaisons. Un éventail tombe à terre. Le jeune homme le ramasse et dit à la première :

« – Madame, cet éventail est-il à vous ?

« – Il n’est point-z-à moi.

« – Est-il à vous, demande le jeune homme à la seconde ?

« – Il n’est pas-t-à moi.

« – Il n’est point-z-à vous, il n’est pas-t-à vous, mais alors, je ne sais pas-t-à-qu’est-ce ? »

Le temps des couples (le conte de vivre)

Lui : Les couples se déchirent vite, consomment l’amour comme on le fait des viandes, des marchandises, rien ne tient, les mains se désembaguent au rythme des saisons, ils se hâtent alors de refaire la même chose, se jurent en étreignant la nouvelle autre qu’on ne les y reprendra plus et répètent le conte de vivre avec la même candeur spécieuse, le même automatisme qui les plaque sur l’horizon sans joie va du lit au boulot en passant par les transports, et quels transports !

Elle : Pas du tout ! Il est d’autres histoires ; la nôtre commence, patience, et les couples ne tournent pas forcément vinaigre ; je connais des mains qui tiennent leur faveur tête haute contre le temps. J’en connais qui ne lassent pas leurs yeux de l’autre regard et s’il le faut – ce n’est pas toujours – ils se séparent, s’éloignent un peu, empruntent un chemin de traverse pour l’un, une voie rapide pour l’autre, puis un matin les mains vides, bras ballants, bouche sèche, ils se recroisent, ils se revoient et du bout des doigts etc.

Lui : Cela n’arrive jamais ! Enfin peut-être mais notre temps est à l’excitation perpétuelle, l’adoration dure quoi quelques mois, allez trois ans je veux bien; un jour tu me diras on arrête et je ne serai pas surpris, un pantalon s’élime, une chemise s’effiloche, il n’est aucune cousette pour l’amour chahuté des désirs, trop sollicités que nous sommes par l’ailleurs des flatteries marchandes et les fascinations par écran interposé où la chair ne pèse rien, pur rêve qui tue le quotidien du lourd conte de vivre.

Elle : Je te l’ai dit mille fois, je t’aime en dormant, ce qui veut dire que c’est tout moi qui s’engage, ce n’est pas une lubie, je me sens respectée, et voilà que tu me disputes le droit de vivre avec toi sous prétexte que d’autres couples etc.

Lui : Je ne te dispute rien, je constate en pékin lambda qu’un couple sur deux… tu connais ça comme moi… c’est un conte, le conte de vivre à deux et je redoute la loi qui s’étale en cercles de plus en plus larges, genre : tes rides et ton sourire moins engageants, et ma peau qui cède et ta peau qui s’assèche et nos pas ralentissent et le limon des mensonges dépose sur nos visages la patine de la confiance perdue. Je ne veux pas cette légèreté grave de nos pas faussement complices parce que l’habitude s’y est mis comme on le dit de la rouille sur les ferrailles de la clôture.

Elle : Je vais te dire ce que je veux vivre : le poids des corps dans le décours des jours, un jour plus un jour, des semaines, des mois et pourquoi pas l’éternité, entre brosse à dents et liste de courses oubliée, entre pièce pour le caddie et découvert à la banque ; toutes ces mains qu’on serre dans la rue et mes paumes qui tiennent tes joues serrées pour que ton visage heureusement réduit vienne faire son nid dans ma mémoire, douceur de ton velours contre mes lignes de vie et pour finir la morsure des pupilles, or qui jamais ne s’usera et qui vient susciter parfois jusqu’à l’aloi des larmes. Pourquoi ce sont toujours les femmes qui chantent cette résolution où tout avance contre le temps à force de volonté crue ?

Lui : Je ne pense qu’au chemin dépeuplé, au bitume allumé du couchant, à la mauvaise foi du fleuve, ce temps où je te touche n’est bientôt plus que perle éteinte, j’attendais une valse et c’est un tourbillon de calendrier gris chaque fois que deux assiettes cognent, cet éclat de porcelaine sur le pavement de la salle où tu te tiens, ne pose pas ton pied, n’avance pas, je n’ose pas dire, je n’ose pas que veux-tu, l’océan du futur me semble un antarctique…

Elle : Voici le conte de vivre. Il était une fois une peau musicale en un seul exemplaire qui décida un jour d’élan de toucher une autre peau, aussi désirante, aussi unique, aussi douce, il y eut des paroles, un flot de mots pour tout dire, parfum de voix qui nimbe les amants, et une fois la peau touchée il n’y eut plus rien que l’écoute et depuis ils vont errant par les chemins vers la quête de ce trop qui n’est jamais assez. Les arbres inclinent leurs cimes ; les genêts s’inquiètent lorsqu’ils accélèrent le pas, ce n’est pas normal disent les fusains, preuve de décrue murmurent les bruyères. Les bouleaux qui savent sourient : « Ils ont hâte de s’embrasser et cherchent un abri, voilà tout », et mille feuilles de s’affoler au plein des halliers, c’est un rire qui circule de branche en branche, mimant par défi l’écrasement des vagues universelles. Leurs amours sont touchantes à cause du hasard, des yeux un jour croisés, puis perdus, puis retrouvés, mon amie je ne te savais plus si belle…. Et toi non plus dit-elle sans parler, prenant sa main pour la porter à ses lèvres : elle saisit le plein de sa paume, y enfouit le bas de son visage, rêve, dit enfin « jamais » pour dire jamais plus nous ne nous quitterons. Car ce qu’ils trouvent dans ce conte d’amour est aussi simple qu’un enfant solidement campé : ils n’ont plus peur. En accomplissant le chemin de la paume vers les lèvres, de la bouche vers la bouche, ils ont fait le plus grave, et les jours ont beau être ordinaires, hantés des chicanes trop humaines, ils savent que quelque part il est là, qu’elle est là, qu’ils s’attendent au plein du conte de vivre.

Lui : Garde ton joli conte ; permets-moi de hausser les épaules et si tu les croise salue- les de ma part !

Elle : Si nous le voulons, idiot, c’est nous bientôt !