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Brexit

Qui répond « oui » à un référendum passe pour un minable, une lavette qui se laisse influencer par un état manipulateur qui, c’est bien connu, ne veut que le mal de tous ses citoyens. C’est un type aussi bête que celui qui avouerait candidement qu’il « croit » à la publicité. En bref il est victime du complot et on le plaint avec beaucoup de condescendance de croire en la « société ». Il ne sait pas.
Qui répond « non » à un référendum est un esprit fort, original, qui s’affirme contre le monde en révolté de la « société » qu’il est (un indigné !) et qui ne s’en laisse pas conter par le « système ». Il croit qu’il n’est pas influençable par la publicité, pense que les gens sont tous des riches très méchants, en bref il ne s’en laisse pas conter par le « the » complot, c’est un individualiste plus malin que les autres. Il sait.
Dans la vie quotidienne c’est pareil : tu dis « oui » t’es un qu’un béni oui oui, un abruti qui approuve tout, une couille molle. Tu dis non tu es une « personnalité » qui sait ce qu’elle veut, un « mauvais caractère », « quelqu’un ».

Religion

La religion est une blague. C’est un produit de l’imagination inventée par les hommes pour des raisons de communauté, de vivre ensemble obligatoire et de nécessité de donner de l’espérance aux plus démunis. C’est que la vie n’a aucun sens au ciel suspendu au-dessus de nos têtes. Je sais bien que c’est l’espace le plus vaste qui nous soit donné de voir et donc il nous intrigue, mais ce ciel n’a aucun sens. Il n’y a aucune transcendance ; c’est une plaisanterie. La mort nous attend sans aucun espoir d’autre chose, je vous en assure. Le paradis est une blague inventée pour que les êtres humains nostalgiques de l’enfance supportent la vie comme elle vient.
La religion est une invention de la force, donc au départ masculine : dieu le père ; les hommes sont physiquement plus forts que les femmes, donc ils imposent leurs conneries. La question des hommes « forts » fut toujours : Qu’est-ce que je vais bien pouvoir inventer pour m’assurer de l’obéissance des femmes, ces êtres fuyants (!) et qui font l’objet de tous mes désirs ? Donc la religion en profite pour faire chier les femmes. Pour assurer sa maîtrise elle tape systématiquement au-dessous de la ceinture : toujours, tout le temps, partout ; dans la moindre religion il est question de cul ; le religieux veut savoir ce qui se passe sous la couette ; le religieux est plus obsédé que la plupart des êtres normaux. La religion est obsédée par le cul ; contrairement à moi elle ne pense qu’à ça.
La jalousie lui tient lieu de bible. La Bible est comme La Recherche : hantée par la jalousie. Au couvent et dans d’autres superstitions on voile les femmes. Le mâle ou dieu se les veut pour soi. Ce faisant on les rend désirables ces fameuses femmes si mystérieuses(!) : puisqu’on les cache c’est qu’elles doivent être belles et c’est ainsi que l’on exaspère le désir, ce qui rend les hommes à demi fous et leur fait faire bien des bêtises… politiques par exemple. L’énergie est alors dirigée par le biais de la religion vers des conneries, qui, comme les guerres dites « de religion » (XVIème siècle), nous laissent à peu près indifférents.
La religion aide les miséreux à supporter leur sort ; c’est très émouvant. Je le dis sans ironie. C’est là où les antireligieux ont tort : la religion est très utile à la psyché des enfants attardés que nous sommes tous. En cas de malheur on a recours au ciel. C’est un psy gratuit. On lève les yeux, on prie et lentement la guérison vient. Ou la mort. Donc, j’y insiste, la religion est très utile. C’est du rêve. C’est beau, franchement c’est beau. D’ailleurs la religion a produit des édifices sensationnels et des œuvres picturales et musicales splendides. Quand même, les cantates de Bach, les cathédrales gothiques… ben oui, ces fiertés qui nous rendent heureux d’être des hommes sont bâties sur du sable. Le dieu derrière est le fruit de l’imagination des puissants, des rêveurs, des poètes : si les œuvres sont admirables, le motif premier est une absurdité, ça n’est rien que du vent, un pet de nonne.

Fragile démocratie

Notre démocratie est-elle à ce point fragile qu’une partie très minoritaire de notre population (8%), originaire d’une autre culture, la bouscule à ce point ? Oui elle l’est. Et pour d’étonnantes raisons. La démocratie ou la République, peu importe ici, exige de ses citoyens qu’ils soient adultes. Qu’ils affrontent leur destin d’êtres mortels. Car la fragilité de notre système est qu’il ne répond pas aux questions que nous posions enfants et que François Béranger chantait ainsi il y a bien longtemps : « A quoi ça sert de vivre et tout / A quoi ça sert en bref d’être né ». Ces questions trouvent une réponse automatique dans la religion. La démocratie, elle, nous arrange la collectivité, le fameux « vivre ensemble », mais n’est pas là pour habiller le ciel d’une valeur transcendante ; elle dit respect, liberté égalité fraternité ; ce sont des valeurs mais pas des instances qui peuvent être explorées par une théologie quelconque. Quant au reste, semble-t-elle dire, écoutez, vous êtes assez grands pour vous trouver des raisons de vivre, débrouillez-vous. La mort est naturelle et ce n’est pas de mon ressort. Le sens de votre vie trouvez-le si vous pouvez ; moi démocratie je ne suis pas là pour ça, moi je suis là pour vous faciliter la vie avec les autres et donc par-là votre vie au mieux de votre liberté. (D’où la séparation de l’Eglise et de l’Etat, si originale dans notre étrange pays).
Habitués que nous sommes par la publicité, l’informatique et la télé à avoir des réponses à tout, nous oublions que nous sommes des êtres de questions. Pourtant nous avons des écoles qui nous apprennent à nous interroger (culture) et des parents qui à leur manière nos amènent vers l’âge adulte afin qu’ensuite nous puissions agir en toute liberté dans le questionnement. Voilà les principes. Voilà l’idée modeste et ambitieuse à la fois : le mammifère humain met 18 ans à devenir adulte et l’éducation démocratique consiste à maintenir ouvert le compas de l’existence et de la pensée afin que mes choix s’opèrent en toute lucidité, selon mon tempérament. La complexité est notre lot. La perplexité est notre destin. Il n’est aucune réponse aux prétendues grandes questions (qui sont, pour dire le vrai, des questions d’enfant) ; Haroun Tazieff disait avant de mourir en roulant les « r » avec une ferme volupté – lui qui avait exploré les abîmes – : « On est là pour rien ». Il faut l’admettre et tenter l’aventure du bonheur.
A contrario, la religion, elle, d’un coup de baguette magique, peuple le ciel. Elle s’appuie pour ce faire sur les grandes ombres qui peuplèrent notre enfance. Enfant j’étais désarmé, j’avais besoin d’aide et de grands bras me changeaient, me parlaient, m’assuraient de ma fragile petite personne. Les dieux sont dans la nurserie. C’est aux couches que l’enfant s’habille de foi. De cette période j’ai gardé l’illusion que je n’étais jamais seul, que j’étais un roi qu’on dorlotait, que le monde avait un sens affirmé par les deux voix. Or, il n’en a aucun. Et la tâche de l’adulte est de s’y faire, de garder sa dignité sans en rajouter. Il n’y a pas de dieux à voir ? Mais c’est notre chance. Nous allons librement et courageusement, sans béquilles divines, avancer vers la mort. La curiosité, l’enrichissement seront nos vraies valeurs. Nous aurons du bonheur aux plus belles choses du monde (art, pensées, questions, rencontres, amours) ; et pour bien être adultes nous oserons ne plus penser à la mort sur le modèle de Montaigne à la fin de sa vie : « … que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait. » (III, 13). Nous agirons librement sans penser à notre finitude, car il n’y a rien à penser de ce côté-là.
Quant à croire, mon dieu… Jean Pouillon disait : « Croire c’est ne pas croire qu’on croit ». Car si l’on croyait qu’on croit (comme on croit qu’il va pleuvoir) ce ne serait pas une certitude. Croire est une contradiction dans les termes. Ne t’attarde pas à ces billevesées, c’est ton enfance, c’est ta geste naturelle, certes, mais tu es adulte désormais, tu es un être de conscience, avance, n’aie pas peur, ne redoute pas ce que l’on appelle le ciel vide car tu es déjà en train de considérer le ciel d’un point de vue théologique, tant est aisé le retour en arrière, et si tu veux à toutes fins que le ciel soit peuplé prends le point de vue de l’astronome, au moins celui-ci te sera utile à la compréhension rationnelle de l’univers.
Notre démocratie s’appuie sur l’éducation qui devrait nous préparer à affronter notre destin d’êtres mortels. C’est le décor sur lequel nous pouvons déployer notre liberté. Elle exige ce courage que Kant évoque dans le célèbre : Was ist Aufklärung ?, là également que se déploient les notions de minorité et de majorité (ramenées ici à enfance/adulte). Cela dit, les athées ont tort de se moquer : la religion a son utilité ; elle console, elle berce, elle borde le lit des croyants, elle les dorlote. Pourquoi faudrait-il à tout prix ôter à nos contemporains égarés une once de douce régression ? L’illusion a ses vertus.
Nos législateurs dans leur sagesse ont séparé nettement le religieux du politique. Ce qui fait retour, en ces temps de grave discorde, c’est l’enfance de l’esprit. Il est vrai que la publicité, l’entertainment généralisé, le tout tout de suite de la consommation n’aident pas à penser. Or, il faut méditer. La dictature dispense de penser, c’est son attrait, son maléfice. La dictature dit : c’est simple, donne-toi à moi. La démocratie dit : c’est compliqué, ne te donne qu’à toi-même. La démocratie est effort pour dominer ce « rien n’est jamais acquis » qu’est notre existence quotidienne. Les enfants gâtés exigent une réponse et nous disons : tes mains sont vides, remplis-les de ta richesse et n’attend pas d’un improbable transcendant une aide quelconque. La leçon est rude. C’est ouvert. C’est l’existence à construire. Cela porte un joli nom : Démocratie, et c’est aussi fragile que notre vie exposée au temps et à la finitude.

Paris, et après

Et le souffle des jours a repris. Je note l’oubli commencé. Quelque chose s’estompe. Leur absence s’accroît entre les murs de mémoire ; leur pas bientôt ne pèsera plus. Manquent-ils à la chorégraphie brouillonne de la vaste ville, ces êtres sans futur ?

Restent les lieux sur lesquels on a couché des fleurs et d’hésitantes bougies. La pluie s’y met. Des barrières isolent les pans de rues où les passants s’arrêtent, là où les corps fusèrent. Les pneus frôlent les fleurs, soufflent les bougies. D’autres passants commencent à passer au présent de leurs corps affairé, la tête débordant de projets. Ils ont un futur.

La gauche vie et ses hésitations et ses balbutiements réenclenchent la langue toute faite. On dit étourdiment bonjour. Des paumes se serrent ; on en voit qui courent de nouveau vers leurs urgences, dossiers chauds sous le bras. Parfois ils agitent des mallettes lestées d’affaires qui les portent comme voiles vers l’horizon futur.

Un moment stupéfiée, la fébrilité des voix réemplit la rue ; l’asphalte qui fut ensanglantée est jonchée d’affiches noyées de pluie qui affirment qu’on n’oubliera pas. Des millions de doigts envoient des smileys, des rendez-vous. On reparle du temps qu’il fait, du temps de demain, on devine le futur.

Et après ? Je tremble encore un peu en buvant mon café. Les yeux vers la croisée, j’accuse le ciel qui n’en peut mais. Accroché à la tasse, je songe que c’est elle qui me tient. Ils ou elles reviennent en effet dans les gorgées du liquide noir, j’avale leur deuil du bout des lèvres, petite aspiration, puis l’ouragan qui les saisit m’embarque à nouveau de son aile balayant leur futur.

A cet instant leurs corps une nuit fauchés se pressent, viennent à ma rencontre et, écrivant, je dois céder à leurs absences hallucinantes, je veux les voir, j’invente leurs implorations, à ces suppliantes, à ces suppliants, je murmure des mots pour évoquer leurs silhouettes et leur vide aggrave le temps où ils viennent redanser un peu dans ma langue curieusement agencée, je les enrobe alors de langage comme on lange un nouveau-né, comme un peu de futur.

Les pauvres morts de Paris

Le mieux serait peut-être de se taire pour retrouver le malheur qui cogne si fort : les pauvres morts ne parlent pas. Les rejoindre dans leur silence, méditer, laisser monter ce qui fut leur présence.  Les moulins médiatiques brassent des paroles. Bien sûr il faut remplir le vide, c’est une manière de se défendre. Certains disent qu’ils prient pour Paris, pourquoi pas si c’est leur autre manière. Le langage peut y aider.

Je me tais.

J’écoute les battements de mon cœur, comme un hommage aux pauvres morts.  Je leur donne à entendre ma vie, mon pas ; leur souvenir bat à ce rythme. Je voudrais les serrer de plus près, ces anciens vivants qui étaient comme nous avant-hier. Je les vois avec leurs rires du vendredi soir, leurs mots d’esprit, leurs joies, et peut-être hélas pour certains leur ultime tristesse. Je les entends, j’entends leurs voix, leurs fourchettes, les verres tintent, je devine leurs yeux brillants dans la nuit. Je voudrais les serrer un par un contre moi, ceux qui sont morts, ceux qui vont mourir encore. Il me semble qu’on peut y parvenir si l’on noue sa gorge et qu’on prête l’oreille à la tiédeur de ce novembre.

Se taire c’est laisser aux pauvres morts de Paris toute la place de notre silence respectueux et qui dure.

Je ne ramènerai pas leur nombre à un signe mathématique : 129 ? 200 ? 300 ? Non. Ne pas les regrouper. Ils sont chacun une seule, un seul. Je sais bien qu’on les dénombre pour y voir clair. Je n’ai pas envie d’y voir clair. Leurs visages me flottent là-devant en un brouillard lumineux, écoulement épuisant. J’ai envie d’être épuisé d’eux. Je les vois.

Je ne m’ouvrirai jamais assez au respect de leurs visages.

A propos des textes compliqués (pour une défense de la confusion d’esprit)

J’ai montré ici combien les textes de Kafka pouvaient paraître simples à partir d’une innocence de lecture qui nous fait défaut (peut-être lit-on trop). On peut affirmer que la déduction transcendantale des catégories chez Kant est délicate à approcher, mais avec un minimum de logique et d’acharnement on peut y parvenir. De même les Postulats de la Linguistique présentés dans Mille Plateaux de Deleuze et Guattari réservent des surprises intéressantes et doivent pouvoir céder au lecteur attentif (et qui a du temps devant lui).

Parfois pourtant certains textes perturbent l’entendement le plus sagace. On peut essayer par tous les bouts, une phrase soudain résiste. C’est un chef d’œuvre d’humour absurde que l’on doit décrypter… souvent en vain.  J’emprunte au journal local de ce matin (29-11-2013) un exemple de ce type de phrase. Il y est question d’un assassin qui a frappé deux fois dans nos contrées (« Nous au village aussi l’on a/ de beaux assassinats ») ; le journaliste à la peine essaie d’approcher la compréhension de la parentèle du criminel et il écrit hardiment :

« Cette jeune femme, âgée de 26 ans, est l’ex-épouse du tatoueur et la compagne du neveu de l’ex-concubine de l’éducateur spécialisé. »

La confusion est aggravée par la situation actuelle des couples qui ne disposent pas de mots agréables pour dire qu’ils vivent et couchent ensemble. « Ex-épouse » on comprend, mais « ex-concubine »… outre que le mot sonne affreusement, à la limite de la vulgarité, on a du mal à comprendre dans le contexte : « la compagne du neveu de l’ex-concubine »… si l’on comprend à la première lecture on frise le tour de force.

Mais ce n’est pas grave. Les lecteurs de ces publications vivent eux-mêmes souvent dans cette confusion. Et c’est normal. La vie est compliquée pour les êtres dont le langage n’est pas le premier souci et loin de moi l’idée de me moquer de ces pataquès (cf. plus bas) pourtant drolatiques. Au fond le lecteur qui se régale rapidement de ce genre de fait divers (pas plus ni moins que le plaisir qu’on prend au journal de vingt heures) ne tient pas spécialement à comprendre. Il suffit qu’il s’égaie des malheurs des autres. Et les autres c’est toujours très compliqué, mieux vaut ne pas s’en mêler… et puis on n’a pas le temps. Le soir parfois, après deux ou trois tournées, des hommes solitaires échangent dans les bars où les lumières commencent à s’éteindre des théories fumeuses à partir de ces jalons confus. C’est simplement émouvant. Contrairement à ce qui dit Descartes du bon sens, c’est la confusion d’esprit qui est « la chose au monde la mieux partagée ».

 

 

Origine du mot « pataquès » (Wikipedia) :

« Un soir, au théâtre, un jeune homme est installé dans une loge, à côté de deux femmes du demi-monde peu discrètes et encore moins cultivées mais qui veulent se donner l’air de parler le beau langage en faisant des liaisons. Un éventail tombe à terre. Le jeune homme le ramasse et dit à la première :

« – Madame, cet éventail est-il à vous ?

« – Il n’est point-z-à moi.

« – Est-il à vous, demande le jeune homme à la seconde ?

« – Il n’est pas-t-à moi.

« – Il n’est point-z-à vous, il n’est pas-t-à vous, mais alors, je ne sais pas-t-à-qu’est-ce ? »

Le temps des couples (le conte de vivre)

Lui : Les couples se déchirent vite, consomment l’amour comme on le fait des viandes, des marchandises, rien ne tient, les mains se désembaguent au rythme des saisons, ils se hâtent alors de refaire la même chose, se jurent en étreignant la nouvelle autre qu’on ne les y reprendra plus et répètent le conte de vivre avec la même candeur spécieuse, le même automatisme qui les plaque sur l’horizon sans joie va du lit au boulot en passant par les transports, et quels transports !

Elle : Pas du tout ! Il est d’autres histoires ; la nôtre commence, patience, et les couples ne tournent pas forcément vinaigre ; je connais des mains qui tiennent leur faveur tête haute contre le temps. J’en connais qui ne lassent pas leurs yeux de l’autre regard et s’il le faut – ce n’est pas toujours – ils se séparent, s’éloignent un peu, empruntent un chemin de traverse pour l’un, une voie rapide pour l’autre, puis un matin les mains vides, bras ballants, bouche sèche, ils se recroisent, ils se revoient et du bout des doigts etc.

Lui : Cela n’arrive jamais ! Enfin peut-être mais notre temps est à l’excitation perpétuelle, l’adoration dure quoi quelques mois, allez trois ans je veux bien; un jour tu me diras on arrête et je ne serai pas surpris, un pantalon s’élime, une chemise s’effiloche, il n’est aucune cousette pour l’amour chahuté des désirs, trop sollicités que nous sommes par l’ailleurs des flatteries marchandes et les fascinations par écran interposé où la chair ne pèse rien, pur rêve qui tue le quotidien du lourd conte de vivre.

Elle : Je te l’ai dit mille fois, je t’aime en dormant, ce qui veut dire que c’est tout moi qui s’engage, ce n’est pas une lubie, je me sens respectée, et voilà que tu me disputes le droit de vivre avec toi sous prétexte que d’autres couples etc.

Lui : Je ne te dispute rien, je constate en pékin lambda qu’un couple sur deux… tu connais ça comme moi… c’est un conte, le conte de vivre à deux et je redoute la loi qui s’étale en cercles de plus en plus larges, genre : tes rides et ton sourire moins engageants, et ma peau qui cède et ta peau qui s’assèche et nos pas ralentissent et le limon des mensonges dépose sur nos visages la patine de la confiance perdue. Je ne veux pas cette légèreté grave de nos pas faussement complices parce que l’habitude s’y est mis comme on le dit de la rouille sur les ferrailles de la clôture.

Elle : Je vais te dire ce que je veux vivre : le poids des corps dans le décours des jours, un jour plus un jour, des semaines, des mois et pourquoi pas l’éternité, entre brosse à dents et liste de courses oubliée, entre pièce pour le caddie et découvert à la banque ; toutes ces mains qu’on serre dans la rue et mes paumes qui tiennent tes joues serrées pour que ton visage heureusement réduit vienne faire son nid dans ma mémoire, douceur de ton velours contre mes lignes de vie et pour finir la morsure des pupilles, or qui jamais ne s’usera et qui vient susciter parfois jusqu’à l’aloi des larmes. Pourquoi ce sont toujours les femmes qui chantent cette résolution où tout avance contre le temps à force de volonté crue ?

Lui : Je ne pense qu’au chemin dépeuplé, au bitume allumé du couchant, à la mauvaise foi du fleuve, ce temps où je te touche n’est bientôt plus que perle éteinte, j’attendais une valse et c’est un tourbillon de calendrier gris chaque fois que deux assiettes cognent, cet éclat de porcelaine sur le pavement de la salle où tu te tiens, ne pose pas ton pied, n’avance pas, je n’ose pas dire, je n’ose pas que veux-tu, l’océan du futur me semble un antarctique…

Elle : Voici le conte de vivre. Il était une fois une peau musicale en un seul exemplaire qui décida un jour d’élan de toucher une autre peau, aussi désirante, aussi unique, aussi douce, il y eut des paroles, un flot de mots pour tout dire, parfum de voix qui nimbe les amants, et une fois la peau touchée il n’y eut plus rien que l’écoute et depuis ils vont errant par les chemins vers la quête de ce trop qui n’est jamais assez. Les arbres inclinent leurs cimes ; les genêts s’inquiètent lorsqu’ils accélèrent le pas, ce n’est pas normal disent les fusains, preuve de décrue murmurent les bruyères. Les bouleaux qui savent sourient : « Ils ont hâte de s’embrasser et cherchent un abri, voilà tout », et mille feuilles de s’affoler au plein des halliers, c’est un rire qui circule de branche en branche, mimant par défi l’écrasement des vagues universelles. Leurs amours sont touchantes à cause du hasard, des yeux un jour croisés, puis perdus, puis retrouvés, mon amie je ne te savais plus si belle…. Et toi non plus dit-elle sans parler, prenant sa main pour la porter à ses lèvres : elle saisit le plein de sa paume, y enfouit le bas de son visage, rêve, dit enfin « jamais » pour dire jamais plus nous ne nous quitterons. Car ce qu’ils trouvent dans ce conte d’amour est aussi simple qu’un enfant solidement campé : ils n’ont plus peur. En accomplissant le chemin de la paume vers les lèvres, de la bouche vers la bouche, ils ont fait le plus grave, et les jours ont beau être ordinaires, hantés des chicanes trop humaines, ils savent que quelque part il est là, qu’elle est là, qu’ils s’attendent au plein du conte de vivre.

Lui : Garde ton joli conte ; permets-moi de hausser les épaules et si tu les croise salue- les de ma part !

Elle : Si nous le voulons, idiot, c’est nous bientôt !

Pas de cadeau (comme une suite à la question sur le jour de l’an)

Le temps ne connaît aucune trêve et donc nous fabriquons avidement des moments monuments, anniversaires, 14 juillet ou son équivalent déprimé du 11 novembre, dates des morts, et nouvel an évidemment. Ce dernier est étroitement lié à noël, lors de la renaissance du jour : les étrennes sont des dons que l’on fait passer par le père noël pour que les enfants n’éprouvent pas la culpabilité des cadeaux achetés par les parents. L’invention du père noël est récente. Le don aux enfants à la fin de l’année est très ancien. La religion l’a récupéré sous la forme des rois mages qui offrent des parfums à Jésus.

Pascal Quignard encore (« Les Paradisiaques », P. 97 et suivantes) : « Strenae est un vieux mot sabin. Suétone dit que ces petits dons étaient de bon augure pour commencer l’année. Il s’agit donc d’un sacrifice qui cherche à étrenner le temps à l’aide de petits cadeaux afin d’attirer les jours dans le neuf et d’empêcher la régression temporelle et la réitération de l’hiver… Les étrennes étaient aussi appelées dons de l’Avent. Avent n’est pas un mot descriptif mais énergique. Adventus est actif : qui fait arriver, qui pousse l’année, qui fait advenir les pousses. »

On voit que ce don ouvre avec optimisme sur l’année nouvelle et s’il m’est arrivé de n’avoir parfois aucun cadeau à noël, ce n’était pas cruauté consciente de mes parents, mais seulement l’idée ancrée en eux qu’il n’y avait rien à espérer de la vie. Ils avaient connu la guerre civile ; la dépression mondiale 1940-1945 résonnait en eux comme une vibration sourde, irrépressible. Et pourtant ils me firent un don : la vie.

C’est ce don qui est répété autour de la nouvelle année avec  la lumière qui revient. Offrir des cadeaux aux enfants, c’est leur rechanter ce don que les parents se firent dans le lit conjugal. Sans doute mes parents n’avaient-ils pas eu la chance d’éprouver quelque joie de vivre et leur désabusement se traduisit parfois par des chaussons vides, ou plutôt ces années-là nous ne mettions pas de souliers au pied de la crèche ou du sapin, ainsi aucune déception.

Étrenner, c’est mettre un vêtement neuf, essayer une nouvelle peau, se réjouir d’un cadeau qui a sans doute pour nom premier « naissance ». Si la vie ne fait pas de cadeau, ainsi que j’ai pu le vivre, il est difficile de remonter la pente, de croire en la vie. On y parvient cependant peut-être plus librement que si l’on a été doté de cadeaux princiers : chaque jour est un jour de l’an (ce qui est la vérité) et donner, offrir, m’a toujours paru une évidence. À mes yeux le jour de l’an précédé des étrennes n’est qu’un cas particulier d’une attitude générale qui consiste à donner. Recevoir – sauf à la boxe – n’est pas si délicat que les moralistes nous le font accroire. Il suffit de tendre la main. C’est donner qui est la seule attitude possible. Donner c’est donner de la voix, donner à rêver, donner à penser, donner des sourires, donner à être au milieu du monde pour le chanter encore. Le reste n’est que dogme pour les pauvres d’esprit.

Qu’est-ce que le jour de l’An? (étonnant Pascal Quignard)

En 2005, Pascal Quignard nous gratifia de deux livres du « Dernier Royaume » (œuvre qu’il poursuit avec un acharnement admirable) qui ne cessent de danser sous mes yeux ; la parution récente de son livre sur les « Désarçonnés » m’a subjugué au même titre, mais je voudrais parler des deux volumes qui parurent cette année là : « Les Sordidissimes » et « Les Paradisiaques »… Ils sont proposés en folio, parmi des centaines d’ouvrages sans doute fort estimables… Pascal Quignard a  l’immense avantage d’être vraiment cultivé, alors que bien des fictionneurs cités dans la suite des auteurs folio sont avant tout des êtres passionnés par leur propre imaginaire et qui pour la plupart se moquent bien des temples du passé, ou se contentent de clichés.

Rien de tout cela chez Pascal Quignard ; à le lire, on sent immédiatement que l’on a affaire à un styliste de haut rang doublé d’un érudit merveilleux.  On sent qu’il a horreur de la pédanterie et qu’il s’amuse même de son érudition pour en faire tout autre chose que ce qu’on en fait par exemple à l’université. Il s’intéresse à des auteurs presque oubliés et les arrange à sa manière qui rappelle irrésistiblement Montaigne ou Borges.  Je défie quiconque se lance dans la lecture de ces deux ouvrages de n’être pas saisi par la destinée troublante  de Marie d’Enghein, épouse d’Albert de Cany, qui connut une aventure peu commune et qui est contée par notre auteur avec force détails impressionnants (« Les Paradisiaques », chapitre XXIII et suivants), et où le bâtard d’Orléans, compagnon de Jeanne d’Arc, apparaît dans un détour inattendu et tout compte fait stupéfiant. Je songe également à ce passage des « Petits traités » (ces écrits antérieurs sont les prodromes de cette œuvre qui fera date) où l’on voit Clovis entrer dans l’eau de son baptême par Saint Rémi, comme si l’auteur avait été présent et s’en faisait le conteur objectif (quel humour de haut vol !).

Il convient de faire un sort à l’érudition : celle-ci n’existe le plus souvent que comme un cache-misère à la pauvreté d’esprit de ceux qui ressassent le passé. Ici, rien de tout cela. La vie nous est plus réelle que notre propre vie, et Pascal Quignard s’amuse de nous, comme il se rit de l’histoire pour nous faire pénétrer dans l’intime de chaque personnage qu’il évoque. On n’est plus dans l’histoire, ni dans l’érudition, on est dans la chambre à coucher de ceux qui firent l’histoire ou qui en furent les jouets, on demeure dans l’intime, on est au plus près des personnages du passé qui nous sont si proches. Des fictions réelles succèdent aux fictions vraies, le conteur est habile, tranchant et modeste, presque à regret. Tout est sérieux, amusant, drôle, comme ce chapitre XX des « Sordidissimes » intitulé : « Sur la braguette saillante des Portugais en 1542 » qui à lui seul est un résumé de l’humour tempéré de notre auteur (qui passe pour un raseur morbide ?!) et forge sous nos yeux une œuvre qui comptera parmi les plus importantes de notre siècle.

Voici ce qu’il dit dans ce même chapitre du jour de l’An (« Sordidissimes » pages 80 et 81 de l’édition folio) :

« Il n’y a pas que la mort des humains qui compte dans le déroulement de la vie des hommes. Plus périlleuse que les morts des humains il y a la mort de l’An. À la Neuville-au-Pont dans la Marne on sortait ce qu’on nommait le « balai de silence ». Avec le balai de silence on barbouillait de boue les fenêtres de maisons et les figures des femmes avant de les asperger de paille d’orge et de paille d’avoine.

Tout ce qui purifie est interdit dans le dernier jour de l’année comme il doit l’être dans la maison d’un mort. Tout est voué au sordide. Il ne faut plus balayer, il ne faut plus jeter les ordures, il ne faut plus récurer la batterie de cuivre, il ne faut plus polir le miroir, il ne faut plus crier, il ne faut plus se raser, chanter, siffler.

Il faut se couvrir d’ordures afin de rester dans la marge du groupe. Dans la laisse de la mort. Dans la marge de janvier ou de mars. Dans la marge du jeûne consenti au Dieu mort. Carnaval et Carême se battent.

Gras et Maigres s’étripent comme Vivants et Morts.

Depuis la préhistoire Rouge et Blanc s’affrontent. Chair et os, joie et détresse luttent. Printemps et hiver se font face. Ils s‘entretuent. Il faut que le printemps gagne. »

Outre que ce passage décrit avec sécheresse ce que l’on voit si bien exploité dans les tableaux de Breughel, on entend bien les résonances de ces tabous du dernier jour dans nos affaires présentes. L’An et les bonnes résolutions, ce dernier jour où la télé ressasse les erreurs de l’année et où nous-mêmes aux prises avec cette superstition nous déblayons le passé, ravis d’en avoir fini avec ce temps qui nous charge les épaules ; sorte d’examen de conscience dans la stupeur, on se défait de lui, espérant qu’au premier de l’An le jour sera meilleur, comme on part en voyage avec l’illusion de renaître plus jeune, loin, mue spectaculaire vers le pur( ?!) et où le nouveau chiffre de l’an chasse nos angoisses profondes, dues à la persistance du passé forcément sale dans le présent.  À la vérité, ce soir là, nous dansons et chantons sur la mort qui s’approche chaque jour, mais celui-là plutôt qu’un autre à cause du changement de chiffre. C’est un jour bilan, et que l’on suive la tradition ou non ne change rien à l’irrésistible besoin de nettoyer l’impur( ?!). Il reste que le 31 le jour se cabre.

Je cite cet exemple du jour de l’An pour montrer combien Pascal Quignard peut nous aider à relativiser nos émois et nos aventures quotidiennes. C’est en ce sens que ses récits sont sagesse.

Un message du Mont Fuji

J’interromps la publication de « La montagne couronnée » (on ne s’écarte cependant pas du sujet !) pour donner à voir un phénomène étonnant : ma fille Lucie m’a envoyé hier soir à minuit une photo du soleil levant. Elle avait fait l’escalade du mont Fuji et m’a envoyé depuis les hauteurs ce document (on peut envoyer des messages depuis 3700m d’altitude !); elle m’annonçait ainsi que le soleil était bien en train de se lever et que je pouvais dormir tranquille, il allait arriver quelques heures plus tard dans nos contrées. Ma nuit a été nuageuse et cependant très douce. Depuis le Pays du Levant (Nippon signifie : « lieu d’origine du soleil ») me parvenait ainsi en direct un signe magique irréfutable.

Scientifiquement  c’est pure illusion ; cependant nous savons bien nous que le soleil se lève : il en manquait la preuve, la voici. Car ce matin, quand le soleil s’est levé avec moi, j’ai pensé : oui, je sais, je l’ai déjà dans mon ordinateur. Ce phénomène qui fait sourire les esprits forts, a une grande importance dans nos vies. Nous avons beau savoir que le soleil est immobile, nous vivons réellement dans l’illusion que son lever est semblable au nôtre. Toutes nos autres activités sont peut-être alimentées par une superstition du même ordre.