Dix aphorismes

Qui ne dit mot qu’on sent ?

Biberon : bouteille à la mère.

Pour prendre son pouls il faut enlever sa montre : la vie n’a qu’un temps.

Les images omniprésentes suscitent une distance qui explique le succès des déodorants.

Terrible pour l’humanité, ce jour où Oppenheimer déclara : « Il serait souhaitable que nous fissions de l’atome ».

Après le passage d’une voiture sur l’asphalte mouillée, le silence qui suit n’est jamais de Mozart.

Le jogging : plagiat du flux tendu des marchandises.

En passant devant les gendarmes, il s’assurait toujours qu’il avait mis sa ceinture. Même à pied.

Les révoltés de la société s’abreuvent de fictions criminelles – romans, films, séries – où les représentants de l’Ordre sont intelligents et courageux.

On vit et bientôt on n’est que dalle.

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Notes sur la traduction et l’interprétation musicale

Si nous avions des interprétations de Liszt de sa propre sonate, nous trouverions cela excessif, inaudible, à la limite du gâchis. Le premier grand virtuose compositeur dont nous ayons des enregistrements est sans doute Rachmaninov : le tempo n’est pas respecté, les notes sont parfois « mangées »… et c’est difficile à supporter lorsqu’on a l’habitude de versions plus modernes. J’ai le souvenir d’une interprétation en concert de l’Appassionata de Beethoven par Vlado Perlmutter (qui jeune pianiste avait connu Ravel et c’était sa vraie spécialité ; la Sonatine demeure un événement discographique étonnant… ) ; à l’époque il y avait une pause durant le concert et pendant cet entracte nous avions engagé une discussion sur la vision proposée par le grand pianiste. C’était au tout début des années 80, Vlado Perlmutter avait passé les soixante dix ans… et pourtant tout le monde (sauf moi, pauvre de moi) était offusqué par cette interprétation trop violente aux tympans de nos contemporains. J’avais pour ma part à l’oreille la version Schnabel et je ne risquais pas de tomber dans le travers du « c’est trop fort, c’est trop vite, c’est excessif, les écarts de nuances sont trop énormes… », enfin toutes ces choses que nos tympans ne supportent plus. L’admirable Vlado Perlmutter m’est resté comme un souvenir de l’ancien temps, celui où l’interprète donnait tout au concert, se ruait sur les notes avec une relative indifférence envers le respect scrupuleux du texte. Consulter une biographie de Beethoven est très instructif : au concert il était ahurissant. Pas seulement à cause de la nouveauté qu’il représentait pour ses contemporains ; si l’on en croit les témoignages, il pouvait changer un allegro en presto, il pouvait jouer un andante à 120 à la noire. Comme Liszt plus tard, il sacrifiait tout à l’impression. Lorsqu’on lit les commentaires de Proust sur Sarah Bernhard (c’est contre ma vision de La Recherche car la Berma n’est pas seulement SB!!) on est surpris par l’affectation – pour reprendre le mot kleistien – de l’actrice demeurée dans les mémoires. Écouter Apollinaire réciter « Le Pont Mirabeau » nous semble une dérision : le rythme des vers n’est pas respecté et les accents sont inutilement pompeux!

Nous sommes aujourd’hui très scrupuleux. Dans les années 30 encore, on pouvait proposer en français une version du « Procès » de Kafka très humour noir ; Vialatte nous l’a donnée alors qu’il était au fond relativement peu germaniste et surtout tirait Kafka à soi… et ce n’est pas si mal . Ainsi les Français ont-ils cru que Kafka était un auteur d’humour noir ; mais ce fut intenable trente ou quarante ans plus tard, lorsqu’on dut constater que le communisme et le fascisme avaient donné de tragiques confirmations à ses textes.

Songeant à notre « scrupule », à notre besoin de précision absolue, il me vient que cette petite pierre est en réalité un énorme rocher technologique… je suggérerais le fameux monolithe de 2001 Odyssée de l’espace. Cela nous a modélisés pour mille ans. Nous sommes dedans, nous n’y étions pas encore tout à fait dans l’entre deux guerres. Nous y sommes passés depuis et la tendance au scrupule s’accentue ; nous voulons être précis, nous avons en tête les modèles mathématiques et le système informatique : 0,1,0,1… Si bien que nous sommes entrés dans l’ère de la précision absolue. Et nous voulons la précision pour Beethoven, et nous voulons la précision pour la traduction de Kafka ou de Kleist… en ces matières pareille exigence n’a pas de sens.

Quand on songe que le métronome a été inventé à l’époque de la septième et de la huitième symphonie de Beethoven, on se dit que les compositeurs n’en avaient pas besoin auparavant ; du point de vue mécanique l’invention est dérisoire, donc c’est qu’il n’y avait aucune nécessité du respect parfait de la vitesse voulue à l’intérieur de la musique. On mettait « andante » et cela pouvait aller de 60 à 90 à la noire… Bach, Mozart, Haydn, tous ces inventeurs de musiques splendides n’avaient cure d’une allure précise. Ce n’est pas que le métronome n’avait pas encore été inventé… il ne l’avait pas été parce que les musiciens n’en n’avaient pas besoin !

Je décris le temps précis d’aujourd’hui, propre, calculable, régulier, avec ses normes toutes empruntées au calcul sérieux… J’ai l’impression pénible que notre temps nous dit que c’est un crime de vivre et qu’il faut se justifier à chaque fois que l’on respire un peu librement… en improvisant par exemple. Jugé à cette aune, Mozart eût été considéré comme un paltoquet.

Ce qui manque c’est le désaccord des instruments. Les voix et les instruments du pur point de vue technique jouent parfaitement. Le succès-redécouverte de la musique baroque vient jouer les trouble fête – il y a beau temps pourtant que les considérations mystico religieuses de cette musique sont lettre morte – . La chance est que cette musique n’est pas réglable mathématiquement… elle échappe à une vitesse précise, sans compter que la basse de viole doit être accordée tous les quarts d’heure. C’est l’image de notre liberté que nous aimons à travers elle. La critique de Boulez contre cette musique (« on n’en connaît même pas le tempo… ce qu’ils font là c’est du Viollet-le-Duc »), est à la fois «  juste » (sans tempo que faire de la musique écrite… les spécialistes nous disent que l’on peut à peu près le déterminer pourtant) et « fausse » parce qu’il n’a pas compris que l’en dehors de la musique manque à notre désir. Nous sommes avides d’à peu près comme nous voulons l’amour fou, le coup de foudre, parce que cela seul donne la sensation de vivre à plein une existence tout compte fait relativement courte ; nous ne voulons pas demeurer raisonnables ; nous voulons en bref rester libres ; il serait criminel de ne pas se jeter au monde avec toutes ses forces comme le faisaient Beethoven et Liszt lorsqu’ils jouaient en public ; une ardeur demande son droit à brûler, c’est la nôtre, et elle n’est guère différente de celle des gens qui vivaient à l’époque de nos grands anciens ; sauf qu’eux vivaient bien moins longtemps et c’est la raison pour laquelle ils se jetaient encore davantage au présent … (autrefois le présent était plus court…).

Une remarque troublante de Giono (il disait à peu près : qu’ils étaient heureux les contemporains de Mozart, sans même connaître la musique de Mozart !) nous avertit de demeurer prudents. L’époque est une atmosphère générale ; il est évident par exemple que ceux qui sont nés après la Shoah – c’est mon cas – ont moins d’insouciance au cœur que les générations précédentes (pour les suivantes je renvoie à ce que je décris ici sur notre temps).

Pour la traduction, on relève que Baudelaire traduisant Poe parle d’adaptation, c’est un trait d’époque. Nous aujourd’hui prétendons traduire vraiment. Pure illusion. Comme les interprétations musicales devront être reprises dans cinquante ans pour correspondre au goût du temps, il faudra retraduire ; c’est cette friabilité de la traduction qui fait son obscur scintillement. Interprétation musicale et traduction sont des artisanats exposés au temps, comme nos visages et nos lois.

Nous parlons une langue différente à chaque génération et le texte de Shakespeare va donc varier suivant les époques alors que le texte de base est bien celui de la langue de la fin du XVIème et du début du XVIIème. En définitive par rapport aux anglophones, nous sommes avantagés, puisqu’à chaque génération ou presque, nous avons un retour dans notre langue beaucoup plus lisible que pour les Anglais qui demeurent coincés dans le corset de la rude langue lointaine… Ainsi la traduction est-elle parfois un avantage. Montaigne est plus lisible à l’étranger que chez nous (Les tentatives récentes pour traduire Montaigne en français moderne sont très émouvantes… il faudrait étudier ce curieux phénomène de traduction dans la même langue… et qui n’est pourtant pas la même!).

On ne peut pas dire ce qu’est une bonne traduction. Il n’y a pas de recette ; s’il y en avait une nous l’appliquerions de manière scientifique et le problème serait résolu. Il n’existe aucune solution toute faite. C’est en chantournant qu’on devient ébéniste et c’est en traduisant qu’on devient traducteur. Chacun fait comme il peut. La traduction échappe à toute définition. C’est son charme agaçant, c’est sa misère si l’on veut, mais on peut aussi bien dire que c’est sa gloire, puisqu’enfin quelque chose résiste qui est de l’ordre de la langue et de la vie de l’esprit, contre la technologie qui nous prend de partout (ah notre propreté, ah la mathématisation de l’universel humain ; tant d’érudits stériles, tant de spécialistes vaniteux !). L’impossibilité de traduire, quelle chance ! L’esprit souffle dans le no man’s land qui sépare deux langues !

Petit problème particulier : les traducteurs amateurs sont des spécialistes de la langue étrangère et négligent la maternelle. Ils ont appris l’autre langue, en ont fait leur horizon, et tout soudain ils doivent rabattre la langue travaillée avec acharnement sur la leur propre qu’ils connaissent en définitive moins bien que la langue étrangère ; ils croient la connaître parce qu’elle leur est naturelle, mais l’erreur est dans cette foi d’enfance, la langue de maman qu’ils n’ont pas travaillée avec le même acharnement que la langue étrangère.

Hölderlin, maître dans l’art de traduire, disait à peu près que l’étranger nous est plus proche que le natif : sa parole paraît mystérieuse car elle touche à d’autres domaines que celui de la traduction (c’est la question plus générale du poétique), mais je vais provisoirement me contenter de ce constat… tant de choses encore à dire à la suite de ces propos parfaitement discutables !!

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Alexis (Feuillets d’automne: épilogue)

Mon amour,

Je crois vraiment que tu te moques. Tu écris que ta décision est irrévocable et j’en suis consterné. Je ne te savais pas à ce point encombrée de cet idéal ! L’amour n’est pas cette fusion dont tu parles… ce n’est pas elle seulement. J’entends bien ta terreur du temps, j’entends bien ta panique devant le risque de détricotage de notre relation parfaite. Mais parfaite l’est-elle tant que ça pour que tu me places ainsi face à une décision qui est le fait de toi seule ? Tu ne m’aimes pas. L’amour c’est toi et moi. Je suis là aussi. Ce que j’ai lu, m’accable : où suis-je ? Où suis-je dans ton discours aberrant ? Où suis-je dans l’idée que tu te fais de notre amour ?

Il est curieux que tu proposes que nous nous séparions pour que la fusion se prolonge ! Quelle stupide paradoxe ! C’est en nous séparant que nous serions mieux ensemble ? Ce serait risible si ce n’était tragique.

S’il y avait eu amour, nous aurions dû en parler ; tu aurais dû entendre mes objections et ne pas te lancer seule dans ce délire écrit qui me cerne, m’étouffe et me détruit. Ai-je jamais existé à tes yeux ? Je vois bien que je n’étais que ce que tu voulais que je sois. Oui, ce fut un bel amour, je suis d’accord, inoubliable… mais que tu es lâche ! Tu es lâche parce que tu m’écris un texte que je maudis au lieu de m’en parler directement, et tu es lâche parce que tu paniques face au temps, alors que j’aurais pu t’aider à naviguer sur ce fleuve qui ne s’arrête jamais. Aimer, c’est affronter ensemble ces distorsions que tu décris, c’est s’appuyer sur l’autre pour avancer, c’est une lutte avec le temps, pas contre lui. Nous changeons (les modifications ne sont pas seulement physiques) et je suis persuadé que nous aurions pu courageusement faire face ensemble à ces ennemis que l’on tisse au quotidien… Non, tu n’as aucun courage. Par angoisse, tu veux figer une relation qui devait se déployer dans le passage et la vie… Des enfants nous attendaient, idiote !

Ma douleur est infinie : je quitterai le château si tu ne reviens pas sur ta décision.

Sors de cet idéal qui nous tue !

Alexis

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Régine (Feuillets d’automne 8)

Mon amour,

C’était un soir. Il y a quelques jours. Dans l’après-midi, je t’avais appelé sur ton portable ; comme tu ne répondais pas, j’avais raccroché sans laisser de message. J’étais affreusement déçue. Débordée par les patients, ma journée était vide, j’avais besoin de ta voix, tu comprends, ta voix. Mille fois dans l’année cela me prend : c’est urgent, je dois avoir tes syllabes qui résonnent dans ma tête. La plupart du temps je parviens à me dominer. Ce mardi-là non, impossible. Je voulais le rire dans ta voix, la familiarité, enfin je te voulais tout entier. Ce fut une souffrance terrible.

Le soir tu m’as déclaré à ce sujet: « Tu sais bien qu’à cette heure de la journée, nous sommes en conférence de rédaction ». Le ton était correct, sans plus. Tes cordes vocales vibraient tranquilles, elles étaient presque neutres ; j’ai cru déceler à l’arrière de ta gorge des hésitations entre colère et insouciance, sorte d’agacement qui, sur le coup, ne m’a pas paru foncièrement choquant. Je me souviens que tu t’es levé alors du fauteuil, tu m’as souri un peu gêné puis posant tes mains sur la nuque pour étirer tes bras vers l’arrière et soulager tes épaules, tu as soupiré entre tes lèvres en émettant un minuscule sifflotement qui mimait l’indifférence.

J’ai senti que mes joues rougissaient ; s’il n’y avait eu ce petit signe, j’aurais assez vite oublié ce moment. Plus tard, ta voix a recouvré sa tendresse, le flot de nos échanges s’est allongé sur les minutes où j’ai cousu les rideaux pendant que tu préparais le repas du soir et nous avons ensuite fait l’amour avec la même joie spontanée que d’habitude.

Lorsque tu t’es endormi, je me suis relevée pour boire une tisane.

Sur les surfaces nettes de la cuisine je dessine ton ombre mouvante, je l’accroche aux casseroles pendues, elle s’attarde un moment sur la plaque de vitrocéramique, traîne sur la porte du réfrigérateur, se perd parmi les torchons froissés où je lis la trace de tes mains humides. J’aspire en gorgées craquantes comme le givre, du bout des lèvres, le tilleul poussiéreux, brûlant. Mes mains tremblent, ta voix revient, je la tais ; ma bouche s’essaie à l’effacement de tes baisers et gonflée du liquide criard, elle bloque l’accès à ma mémoire ; mille échanges dans ce palais muet, hors temps. Qu’est-il arrivé à notre amour ?

Je ne t’avais jamais vu. Te voir là, t’halluciner pendant ton sommeil au vide de la cuisine, ce n’est pas tenable, tu comprends ? Si je te vois, c’est que tu es là devant; tu n’es plus ici, sous ma robe de chambre, sous ma chemise de nuit, sous ma peau. Tu es objet, tu n’es plus vivant à l’intérieur, tu es mort en moi, tu vis hors de moi, et je suis hors de moi, car toi et moi c’était tout un et là seule, je te suis des yeux et tu ne m’appartiens plus, tu m’as quitté, j’entends ton sifflotement, mon absence dans ta vie, ta presque ironie chantée du bout des lèvres où tu te récupères loin de moi… C’est trop de côtoiement n’est-ce pas, trop de temps évaporé ensemble : l’amour est un métier à plein temps, mauve, bleu du temps et rouge passion, et là nos métiers, mon amour, nos métiers ; on dirait qu’un creux s’est immiscé entre toi et moi, que les jours et les semaines sans souligner leur décours ont avancé une pointe qui nous sépare puis nous détourne chacun l’un de l’autre. Qu’est-il arrivé à notre amour ?

Souviens-toi, il fallait un château à notre amour. Nous l’avions rêvé ensemble lors de notre première heure commune et à notre grande stupéfaction il est venu très peu de jours après notre rencontre. Nous y avons vécu nos belles saisons loin de la ville. Peut-être était-ce trop beau ? Dis-moi : alors que nous pouvons nous parler tous les soirs, tout le jour en fin de semaine, pourquoi dois-je t’écrire cette lettre, te parler à travers ce vieux mode de communication… un appel téléphonique aurait suffit, un mail, quelques phrases murmurées sur l’oreiller ? Non, tu vois il me faut t’écrire et je te prie si tu le peux de faire de même. Réponds-moi, écris-moi, dis-moi que tu m’aimes.

J’ai beaucoup réfléchi et ma décision est irrévocable (je sais nous aurions dû en parler ensemble auparavant, mais je ne m’y résous pas…) : je veux que nous continuions nos relations ; pour éviter la prise du temps qui nous éloigne, je te demande d’accepter de vivre dans un autre lieu que moi. Nous prendrons en ville des logements différents. Nous conviendrons de jours et de nuits où nous pourrons nous rencontrer et je suis persuadée qu’alors nous pourrons éviter la destruction de notre amour fusion puisque ne restera entre nous que le plaisir de nous revoir. Je refuse de mettre en danger plus longtemps notre amour en le mêlant aux noyades imperceptibles du quotidien ; il est trop beau, trop parfait, nous n’avons pas le droit de l’exposer plus longtemps aux dévoiements de la vie matérielle, aux côtoiements de nos corps qui ne seraient pas présents l’un à l’autre uniquement pour nous aimer.

J’écris tout cela en tremblant, mon amour. Je suis sûre de ton approbation !

Régine

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Colloque (Feuillets d’automne 7)

Longtemps ils devisèrent sur le balcon. La lune monta, éclairant la contrée depuis les cimes jusqu’au fond des vallons, miracle de dévoilement. Il l’interrogea sur sa vie d’autrefois. Elle fit non de la tête. Il se sentit autorisé à expliquer les raisons qui l’avaient amené ici, porté par l’envie de ceux qui – trop seuls – se font un confident du premier interlocuteur venu : les nombreuses figures féminines qui avaient vainement cherché en lui un appui pour la vie remontèrent, toutes quémandant leur part de vérité dans son désastre privé. Elles ne voulaient pas de sa passion quotidienne, elles préféraient s’inquiéter de la couleur du papier peint (il rit)… ainsi fondit-il en une formule la raison de l’absurdité de ses idylles successives, commencées invariablement sous le signe d’un amour vaste comme le monde. Ses paroles résonnaient contre le mur de verdure, fantômes frissonnant d’ironie contre tant de certitudes verbales. Un appel de chouette. Elle sourit, songea à voix haute que ses beaux yeux avaient joué dans ces échecs successifs un rôle non négligeable ; il décela une part de moquerie dans les accents apaisés de sa voix. Elle ramena la couverture sur ses jambes. Non, elle n’avait pas froid. Elle s’amusait beaucoup, s’empressant d’ajouter qu’elle ne se moquait pas de lui : « Les visiteurs sont rares », dit-elle enfin.

Profitant d’un silence, elle raconta qu’une passion avait passé ici dans le château et qu’il était plus intéressant de l’évoquer, puisque aucun des deux n’était concerné. Il l’encouragea. « Je ne sais pas si c’est une si bonne idée !», dit-elle après une pause qui lui sembla une éternité. Appels d’oiseaux, découpes d’arbres que l’obscurité rapprochait sur le ciel où il lut par delà les naïfs regroupements d’étoiles comme un oui murmuré. « S’il s’agissait de moi je n’aurais pas tant de scrupules… Ils ont vécu ici, ce sont des amis. Huit mois. Ils ont embelli ma saison. Ils ne parlaient qu’à moi ; vous voyez comme sont les autres, n’est-ce pas ? »Il rit doucement. « J’en ai trop dit, ou pas assez, excusez-moi ! Ils adoraient le château, s’extasiaient de leur solitude dans nos murs. Surtout, ils étaient toujours à l’affût l’un de l’autre, cherchant à se rendre service mutuellement. Elle lui tenait la porte quand il sortait, il lui relevait solennellement le bas de sa robe lorsqu’elle montait dans leur voiture et dès qu’ils se retrouvaient sur le siège avant, ils se posaient un moment la main l’une sur l’autre avant de démarrer. C’était un échange constant de regards complices et même s’ils affirmaient qu’ils aimaient ma compagnie, au fond je n’en crois rien. C’est tout juste si nous entendions leurs voix tant ils avaient si peu à dire ; ils s’aimaient, vous l’avez compris ! On le sentait en leur présence à leur respiration plus courte: cette envie d’être seuls, c’est à peine concevable.

Et puis voyez, il y a deux jours, ils sont partis après m’avoir rendu visite séparément. C’est pourquoi vous avez encore des fleurs sur la table et des aliments dans le réfrigérateur. Huit mois. Je les couvais du regard. (Oui, je suis aveugle mais en partie seulement et je vois ce que je veux !) Leur amour débordait tellement de leurs échanges captés ici ou là dans le parc ou dans les parties communes que – comment vous dire? – au fond j’étais un peu amoureuse d’eux . Quand elle est venue me voir pour me dire qu’ils s’en allaient, le ciel s’est obscurci. – Mes enfants, que vous arrive-t-il ? J’entends encore ma peine, elle trouve ses échos dans cette nuit où nous sommes ce soir, oh si vous saviez cet abandon… Oui, excusez-moi, je sais, vous éprouvez au fond le même désarroi.
Ils me laissent pour seul souvenir leur amour mutuel.» Au lieu de soupirer, elle souriait ; elle avait bâti cette défense sa vie durant.
Il l’admira. Il l’envia.

Elle reprit : « Quand elle vint me faire ses adieux, je lui demandai pourquoi. De sa voix aiguë ne restaient plus que des accents fermes, graves, profonds. – Trop d’amour, plus d’amour, me fit-elle en me tendant la main ; je l’attirai à moi et je l’embrassai sur la joue ; elle était humide. Elle me tourna le dos et je crus que je ne reverrais plus sa jolie tête où les cheveux roux bouclés formaient un incendie qui rougeoyait sur son visage semé de taches de rousseur et qui se reflétait jusqu’au galbe parfait de son menton. Soudain elle fit demi-tour et d’un geste lent, adorable d’embarras, elle me tendit deux lettres que j’ai là. Il vint ensuite me saluer. Élégant et droit il me tendit une main ferme puis comme elle, mais avec bien moins de résistance, il se pencha pour m’embrasser ; il me serra l’épaule, me secoua doucement le haut du corps. Quand j’y pense !
Tenez, je vous prête ces deux lettres que Régine m’a données. Vous comprendrez mieux que moi les vraies raisons de ce départ ; vous avez cette expérience, vous. »

Il intervint : « Ils se sont séparés ? » Elle fit oui de la tête : « Elle est partie la première avec un taxi et lui, comme pour la garder jusqu’au dernier moment, a attendu longtemps après que la voiture se soit éloignée ; il espérait qu’elle fasse demi-tour … Il y a des instants comme ça où l’on n’aime plus respirer car on n’est que frémissement de honte face à un pareil gâchis. Ne me demandez pas pourquoi, tout est dans les lettres. Mais il fait froid. Je dois rentrer. Nous nous revoyons demain matin, excusez-moi. Inutile de les saluer, les autres là, ils ne vous répondront rien. Bonne nuit à vous !»

Il posa sa main sur la sienne en se penchant comme pour la consoler ; il fut certain qu’elle le voyait ; il eut encore le loisir de lui confier quelques excuses, qu’il était tard, que la nuit en effet était fraîche, puis les deux lettres à la main il remonta à l’appartement des amoureux en faisant le moins de bruit possible, comme lorsqu’on arrive en retard au concert. Une fois allongé dans le lit profond, il passa la main sur sa barbe drue et ouvrit la première lettre.

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La soirée (Feuillets d’automne 6)

Le père est assis devant l’ordinateur ; la mère debout avec son portable disant :
- Attends, je vois mon visiteur, je te rappelle !
Elle s’avance vers moi, sans sourire. Présentations. Poignées de mains ; la grand-mère arrive droit sur moi :
- Tu vois, Marielle avait raison, il a de beaux yeux notre invité !
- Excusez ma mère, me dit-elle, elle est malade et…
- Je suis très flatté !
- Je ne voudrais pas qu’elle vous mette mal à l’aise !
- Tu plaisantes! dit l’aveugle. Moi, on me dirait que j’ai de beaux yeux évidemment ça me ferait rigoler mais là c’est vrai ! Elle éclate de rire.

Un silence s’installe, le père se lève, me tend la main, m’indique un prénom que je ne comprends pas vraiment, évite mon regard et retourne s’asseoir auprès de la baie close où, pianiste las, il reprend ses effleurements de clavier. La femme profite de ce mouvement pour s’éloigner à son tour de l’autre côté dans ce qui semble être son lieu favori entre vases et tableaux réalistes. Elle refait un numéro de portable ; son attente lui donne un regard flottant, prétexte à ne pas s’occuper de moi. Je remarque qu’une tête de cerf, comme poussée à travers la paroi, surmonte le canapé où elle demeure rêvant : le tueur était fier.

Une voix s’approche ; depuis son fauteuil roulant elle monte vers moi en murmure, c’est un secret dirait-on ; elle me confie que je n’ai pas à m’inquiéter que c’est toujours comme ça, que je ne reverrai sans doute pas la fille de la maison et qu’il vaut mieux nous glisser à travers l’immense salle à manger vers la porte-fenêtre dont le volet n’est pas clos.
-C’est là que je vous attendais depuis le coup de fil de Marielle. Ah au fait, vous savez qu’elle vous adore. Si, si, vous ne l’avez pas remarqué mais elle vous aime.
Je lui objecte en souriant qu’aimer est un terme vague et que Marielle éprouve sans doute de la reconnaissance pour… et je m’aperçois que je vais évoquer une affaire qui relève du secret professionnel. Je m’arrête, elle me fixe un moment, ouvre enfin la porte-fenêtre qui donne sur un balcon. Toujours cette tiédeur de l’automne, et la lune levée cette fois qui éclaire une série de têtes hautes, de vastes bras gris et noirs qui se tiennent et se croisent avec une sévérité de moines savants qui, chuchotant sur les cimes, ne se reposent jamais. J’essaie de distinguer le château : pour ce que j’en vois il m’apparaît splendide dans sa robe de pierre de taille rudement posée. Je crois distinguer les entourages des fenêtres et des portes qui contrastent avec la pierre, formant une masse où le chaud de la brique passée au four et le froid de la pierre que l’on taille au fond des grottes forment cet ensemble que j’aime tant.
- Vous découvrirez tout cela demain, dit-elle en me tirant par la manche alors que je m’appuie sur la rambarde, le corps en avant, pour en voir le plus possible.

Enfin, qu’a-t-elle à me harceler ainsi… je suis resté pour voir le château ! Elle ne semble pas s’en soucier. Je n’ai plus envie de parler mais dans la nuit les plaintes reviennent. Je l’interroge. Un silence suit ma question ; je crois entendre gémir les même sons, je me bouche les oreilles en pressant mes mains sur les tempes ; elle m’observe depuis sa situation assise, ne répond toujours pas. Soudain jaillit la question :
- De quel problème s’agit-il ?
Je balbutie, crois qu’elle veut que j’interprète les sons ; non ce n’est pas cela ; elle veut savoir pourquoi je suis venu jusqu’ici et quelle épreuves j’ai traversées récemment. Sa voix est rauque, demeure douce, mais ferme.

Je finis par évoquer d’une voix pâle presque neutre la succession rapide de mes femmes, toutes ces illusions perdues non par indifférence mais par trop plein de passion. J’entends cependant ma propre voix qui s’élance soudain: « Vous savez cette ardeur, cette énergie, je la voulais totale, entière… et là je ne sais plus ! Que l’on veuille se séparer parce que les jours succèdent aux jours et que l’autre s’affadit, voilà qui n’étonne guère, mais moi, c’était trop de passion ; la passion, vous comprenez, c’est fatiguant, je les ai toutes fatiguées !! » Elle rit de bon cœur, sans se moquer ; un vrai rire de compréhension dans la nuit. J’en ris moi-même. Il est vrai que debout sur ce balcon haranguant les arbres qui cachent l’horizon et semblent soutenir la lune, je donne l’impression une fois encore que je défends ma cause. Ma cause. Je revois le juge souriant de me voir pour la huitième fois demander mon divorce… Il dit derrière les paroles rituelles : c’est un peu beaucoup vous ne trouvez pas, cher collègue… c’est affreux, je me sens affreux.

Elle dit doucement :
- Ah oui, pour votre histoire de plaintes là, oui, oui, euh, comment vous expliquer ? Ce sont des girouettes qui grincent dans le vent. Oui, des girouettes. Un ancêtre qui voulant figurer l’amour n’a rien trouvé de mieux que de mettre quelques girouettes ; jusqu’à huit, je crois. Le vent les fait grincer tous les jours de l’année. Il aurait mieux valu mettre des statues dans le parc du château comme on le faisait autrefois. L’excentricité, n’est-ce pas. Ça ne tiendrait qu’à moi j’aurais fait enlever tout ça. Enfin, les girouettes ne risquent pas de venir vous tirer les pieds pendant votre sommeil. Une fois tout fermé on ne les entend pas. Remarquez je dis cela mais moi qui dors la fenêtre ouverte ce grincement m’apporte le sommeil ; ce qui pour l’un est harcèlement est une berceuse pour l’autre; voyez comme nous sommes étranges !

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Les plaintes (Feuillets d’automne 5)

Il ouvrit la croisée du salon qui donnait sur le vide. Il lui apparut que la nuit avait rendu ses armes d’automne ; vent, nuages, tout avait fui pour laisser place à la rumeur du noir et aux gouttes de lumières naturelles qui gravitent autour de la polaire, étoile qu’il lut d’un coup d’œil tant la nuit sans lune était d’une sérénité étale, parfaitement limpide. Il ne faisait pas froid. Il s’attarda et entendit tout à coup monter des cris depuis la plaine boisée, peut-être était-ce à deux pas, au pied de l’à pic du château, des pleurs sans doute, sanglots serrés, vibrations de voix en déshérence qui paraissaient se perdre dans l’air et n’avaient attendu que sa présence pour emplir les halliers de leurs échos fragiles ; pétrifié, il attendit qu’ils s’apaisent, mais on aurait dit que des relais s’étaient installés depuis des lustres et la plainte dont il souhaitait l’extinction s’élança de plus belle à partir des lieux où son regard se posait, un toit au loin éclairé d’un réverbère, un arbre proche que le bâtiment allumait sur l’obscurité où les noirs s’étageaient avec soin.

Les plaintes amassées se libéraient d’un bloc : il voyait les vivants, et les morts à travers les vivants, il n’y avait là rien de magique, ils s’élançaient vers lui avec leurs plaintes contre la loi du monde qui dit que tout est voué à la noire décomposition, et ces voix généralement inentendues flottaient dans la nuit, cherchant dans leurs errements des points d’appuis, des esprits à l’affût, des êtres vivants, et l’être auquel elles aspiraient ce soir, c’était lui. Ce pan de monde traversé de la plainte-murmure s’accrochait à lui : il constata que sa solitude parlait ou plutôt qu’à travers sa solitude tous les isolés avaient à ce moment trouvé un porte parole en sa personne. Il revit des visages de femmes qui cette fois souriaient, puis imploraient, gémissaient, formant des étagements de voix bien connues, croisées aussi bien parmi les colonnes du palais que dans la salle d’audience et parfois, en souffles à peine audibles, sur l’oreiller du lit où les draps blancs repassés soigneusement esquissaient le creux des corps bien aimés qui s’étaient attardés un moment, un an, deux ans, jamais davantage. Il aurait peut-être dû les serrer contre lui avec plus d’énergie – l’amour hélas était un travail à plein temps – prendre sur son métier d’avocat, écouter enfin les plaintes de toutes celles qui avaient tant désiré partager son existence, puis avaient renoncé et s’étaient tournées ailleurs par épuisement face à son excès de passion, toujours il en avait trop voulu, toujours il avait refusé la fadeur des jours sans se donner les moyens de vivre normalement, banalement, sa condition de mari au quotidien.

À défaut de parole, sa meilleure arme, il ne pouvait face au vide que revisiter ses échecs qu’il avait jusqu’alors pris à la légère et qui revenaient avec le cortège de tous les abandonnés pour lui demander des comptes. Il avait publiquement protégé le faible et dans l’intimité ravagé des femmes aimées – et qui l’aimaient – et désormais sa solitude respirait avec la nuit. Il détourna son regard et après avoir fermé la fenêtre, pris de faiblesse, il entreprit de se faire à manger: c’était sûrement ça ! Il dévora tout ce qui lui tombait sous la main, boîtes, pain, but du lait à même la bouteille, s’emplit longtemps d’aliments divers pour se persuader que son corps réclamait sa part et que les plaintes n’étaient qu’un étourdissement consécutif au manque de nourriture. Une fois sa faim apaisée, il n’osa plus toucher à la fenêtre et descendit après avoir enfilé des chaussons qui traînaient dans le placard bourré à craquer de vêtements de toutes sortes.

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L’arrivée (Feuillets d’automne 4)

Je déploie tous mes efforts pour gravir le chemin goudronné, pas à pas, les jambes refusent de se projeter vers l’avant, mes mollets sont chargés de plomb et lorsque je parviens au sommet de la colline, la nuit sous un ciel sans lune laisse filtrer un rayon à peine visible, reflets du couchant qui m’accompagna si longtemps. A ma droite une masse cachée jusqu’alors par le monticule se découvre vaguement par les fenêtre éclairées. Je descends vers l’entrée que je devine quelque part au centre de l’édifice. Je trébuche en me moquant de moi-même, tapote à la porte avec mon index ; je découvre la sonnette après avoir frappé. Longue attente. Des pas. Une très jeune fille ouvre enfin, cheveux longs, doigt sur la bouche, elle a les oreilles enfermées sur un casque.

Elle m’introduit, murmure rapidement sans ôter le casque que je suis attendu, Marielle leur a téléphoné ; du fond de la salle principale une vieille femme paralysée s’approche en manœuvrant les roues du fauteuil à l’aide de ses bras ; elle me confie qu’il ne faut attendre aucun autre accueil et que ma chambre est prête. Je suggère que l’on pourrait me reconduire à la gare de Crécy, que ce serait plus simple pour tout le monde, je paierais évidemment ; elle objecte que personne ne consentira à me conduire : c’est la nuit, c’est trop loin. Le ton est cordial, légèrement embarrassé mais ferme. Ses cheveux coulent sur ses épaules, et son visage exempt de rides sourit : elle n’admet aucune contestation, je me laisse faire. Elle parle de mes beaux yeux et s’étonne de mon absence de bagage. Une aveugle qui me parle de mes yeux ! Oui, la lectrice lui en a parlé au téléphone ! Mes beaux yeux, tiens, tiens ! « Quant à vos bagages, monsieur, si vous en aviez j’en percevrais l’odeur, de plus votre voix ne sonnerait pas dans l’entrée avec ce vide brûlant. Montez donc l’escalier, la chambre est la première à gauche. Ah, ne vous étonnez pas, ce n’est pas à proprement parler une chambre ! Si vous avez besoin de vêtements, il y en a plein la penderie, faites comme chez vous ! » J’entreprends de me déchausser : à l’instant où je me penche, la vieille dame fait non de la tête, comme si à travers les froissements de mes habits elle avait deviné ce que j’allais faire. J’aurais aimé saluer la famille, mais l’infirme d’une voix légère me laisse entendre que tout le monde s’en fiche et que j’aurai bien le temps de les voir tout à l’heure. Pour le repas je n’aurai qu’à me servir dans le réfrigérateur.

C’est un deux pièces cuisine avec tout le nécessaire. Une coupe de fruits dans la cuisine et, raffinement inutile, un bouquet de roses au salon. La chambre donne de l’autre côté sur un paysage qui découvre sans doute un horizon que la nuit dissimule.

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Rencontre (Feuillets d’automne 3)

Elle se détacha sur la route qui longeait la colline puis dévala soudain vers lui le petit chemin goudronné que le hasard avait amené sous ses pas. Elle freina dès qu’elle le vit ; il avait levé les deux mains pour l’arrêter.

- Ah, dit-elle en soufflant, vous m’avez fait une de ces peurs ! Eh, dites-donc, vous êtes Maître… euh…
- C’est ça ! J’ai été votre avocat !
- C’est vous qui m’avez aidée à divorcer ! (Elle reprit son souffle.) Vous vous souvenez ?
- Parfaitement ! Attendez… vous, c’est…. Marielle, non ?
- Oui !
- C’était, attendez… il y a six ans, non ?
- Oui ! Ah c’est un bon souvenir tout compte fait ! Le vieux Fabre hein quand j’y pense, c’était un sacré saligaud ! Quelle idiote aussi !

Il rit. Elle eut un temps le feu aux joues, au front, jusqu’aux lobes des oreilles qui se colorèrent de ce rose que l’on ne voit qu’aux vitraux de Notre-Dame. Sans doute le couchant qui l’illuminait en plein visage y était-il pour quelque chose. Quelle splendeur! Le silence fut d’une telle tendresse qu’il crut qu’elle allait se jeter dans ses bras ; la bicyclette sans doute l’en empêcha. C’était une envie toute personnelle qui le fit sourire après coup car elle dit soudain :

- Je me suis remariée vous savez !

Il pensa : moi aussi, dans ces six dernières années au moins trois fois. Elle reprit :

- J’habite à Villers, là, c’est à un kilomètre… Je suis très heureuse. C’est magique.
- Quelle chance !

Les bouleaux en étaient écarlate.

- Ce soleil tout de même dit-il, ce couchant… Ah vous savez, je suis perdu !
- J’en suis ravie !

Il rit avec elle.

- Ne vous moquez pas !
- Non, je suis heureuse à mon tour de pouvoir vous aider !… Vous faites quoi dans ce coin perdu ?

Il la fixa dans les yeux, soudain embarrassé à l’idée de lui faire le récit de sa journée passée à monologuer dans les fondrières.

- Je ne sais pas, avoua-t-il enfin… Ah si, je cherche un château.

Il n’osa pas lui dire qu’il l’avait découvert dans un roman, que la bâtisse datait de l’époque de Louis XIII etc.

- Ah oui, le château !! Bien sûr ! Vous avez de la chance ! Il est juste là-haut derrière la colline ; tenez j’en viens, j’ai fait la lecture à la grand mère et je rentre chez moi dans le village qui est derrière vous.

Il ne se retourna pas, fit oui de la tête alors qu’il n’avait aperçu aucun village et demanda simplement :

- Vous savez s’ils peuvent me ramener à la gare de Crécy ?
- La gare ? Attendez… je peux vous donner un conseil ?
- Bien sûr !
- Vous devriez passer la nuit au château, ils l’utilisent comme gîte. Allez y de ma part !
- Pourquoi pas ?
- Je vous dis ça, mais bon, ils ne sont pas spécialement accueillants… Oh, pour une nuit, sourit-elle après une pause. C’est un beau lieu qui devrait vous plaire… et la grand-mère ne manque pas d’intérêt !
- La grand-mère… pourquoi lui faites-vous la lecture ?
- Elle est presque aveugle, je lui lis des romans. C’est mon métier.
- Lectrice ?

Elle fit oui de la tête. Plus la lumière baissait plus elle lui semblait belle. Il se jura de lui faire la bise lors de leur séparation pour toucher au moins une fois ses joues du bout des lèvres. Vieux fou. Elle l’observa tranquillement quelques secondes en souriant puis saisit son guidon.

- Excusez-moi, je suis attendue… ah si j’avais pu deviner que je vous trouverais là à deux pas de chez moi…

Elle s’installa sur la selle, le couchant caressait d’un ultime orangé la peau de son visage.

- Euh, encore une chose, je voulais vous dire, quand le vieux Fabre m’a accusée de l’avoir trompé dans notre première année de mariage, vous vous souvenez ?
- Oui…

Il était interdit et redouta ce qu’elle allait dire.

- Eh bien en fait vous vous êtes battu sur ce point, montrant combien il était tyrannique, mais… comment dire ? Je fréquentais déjà mon mari actuel !
- Vous m’avez menti ! (Il rit). Vous avez bien fait. Vous m’auriez dit la vérité, j’aurais peut-être eu moins de conviction. Ce n’est pas grave, c’est même très banal ; si vous saviez comme je vous comprends ! (Il rit encore).
- Je vous remercie. Ça me soulage de vous l’avouer. Enfin… c’est de l’histoire ancienne.
- Bien sûr !

Elle lui tendit la main par dessus le guidon. Il la serra après une hésitation.

-Vous montez le chemin et vous verrez le château à votre droite. Vous ne pouvez pas le rater ! Bonne nuit !
- Vous aussi ! Bon retour au village ! Portez-vous bien !

Sa voix portait à peine, comme s’il était enroué. Il ne tourna pas la tête lorsqu’elle repartit mais il eut longtemps à l’oreille le battement du porte-bagage sur le garde-boue arrière. Beau rythme énergique, quelle musique !

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Un dessin pour une occasion particulière

Ce dessin a été réalisé par Lucie qui tenait à manifester concrètement ses vœux d’anniversaire. Il s’agit de la reprise au crayon d’une statue de Charles Degeorge (XIXème)intitulée: « La Jeunesse d’Aristote ». Ce cadeau est particulièrement astucieux dans son choix et habile dans sa réalisation !! La vie de l’esprit a en effet toujours cette jeunesse éternelle !

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