Démocratie et finitude

Notre démocratie est-elle à ce point fragile qu’une partie très minoritaire de notre population (8%), originaire d’une autre culture, la bouscule à ce point ? Oui elle l’est. Et pour d’étonnantes raisons. La démocratie ou la République, peu importe ici, exige de ses citoyens qu’ils soient adultes. Qu’ils affrontent leur destin d’êtres mortels. Car la fragilité de notre système est qu’il ne répond pas aux questions que nous posions enfants et que François Béranger chantait ainsi il y a bien longtemps : « A quoi ça sert de vivre et tout / A quoi ça sert en bref d’être né ». Ces questions trouvent une réponse automatique dans la religion. La démocratie, elle, nous arrange la collectivité, le fameux « vivre ensemble », mais n’est pas là pour habiller le ciel d’une valeur transcendante ; elle dit respect, liberté égalité fraternité ; ce sont des valeurs mais pas des instances qui peuvent être explorées par une théologie quelconque. Quant au reste, semble-t-elle dire, écoutez, vous êtes assez grands pour vous trouver des raisons de vivre, débrouillez-vous. La mort est naturelle et ce n’est pas de mon ressort. Le sens de votre vie trouvez-le si vous pouvez ; moi démocratie je ne suis pas là pour ça, moi je suis là pour vous faciliter la vie avec les autres et donc par-là votre vie au mieux de votre liberté. (D’où la séparation de l’Eglise et de l’Etat, si originale dans notre étrange pays).

Habitués que nous sommes par la publicité, l’informatique et la télé à avoir des réponses à tout, nous oublions que nous sommes des êtres de questions. Pourtant nous avons des écoles qui nous apprennent à nous interroger (culture) et des parents qui à leur manière nos amènent vers l’âge adulte afin qu’ensuite nous puissions agir en toute liberté dans le questionnement. Voilà les principes. Voilà l’idée modeste et ambitieuse à la fois : le mammifère humain met 18 ans à devenir adulte et l’éducation démocratique consiste à maintenir ouvert le compas de l’existence et de la pensée afin que mes choix s’opèrent en toute lucidité, selon mon tempérament. La complexité est notre lot. La perplexité est notre destin. Il n’est aucune réponse aux prétendues grandes questions (qui sont, pour dire le vrai, des questions d’enfant) ; Haroun Tazieff disait avant de mourir en roulant les « r » avec une ferme volupté – lui qui avait exploré les abîmes – : « On est là pour rien ». Il faut l’admettre et tenter l’aventure du bonheur.

A contrario, la religion, elle, d’un coup de baguette magique, peuple le ciel. Elle s’appuie pour ce faire sur les grandes ombres qui peuplèrent notre enfance. Enfant j’étais désarmé, j’avais besoin d’aide et de grands bras me changeaient, me parlaient, m’assuraient de ma fragile petite personne. Les dieux sont dans la nurserie. C’est aux couches que l’enfant s’habille de foi. De cette période j’ai gardé l’illusion que je n’étais jamais seul, que j’étais un roi qu’on dorlotait, que le monde avait un sens affirmé par les deux voix. Or, il n’en a aucun. Et la tâche de l’adulte est de s’y faire, de garder sa dignité sans en rajouter. Il n’y a pas de dieux à voir ? Mais c’est notre chance. Nous allons librement et courageusement, sans béquilles divines, avancer vers la mort. La curiosité, l’enrichissement seront nos vraies valeurs. Nous aurons du bonheur aux plus belles choses du monde (art, pensées, questions, rencontres, amours) ; et pour bien être adultes nous oserons ne plus penser à la mort sur le modèle de Montaigne à la fin de sa vie : « … que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait. » (III, 13). Nous agirons librement sans penser à notre finitude, car il n’y a rien à penser de ce côté-là.

Quant à croire, mon dieu… Jean Pouillon disait : « Croire c’est ne pas croire qu’on croit ». Car si l’on croyait qu’on croit (comme on croit qu’il va pleuvoir) ce ne serait pas une certitude. Croire est une contradiction dans les termes. Ne t’attarde pas à ces billevesées, c’est ton enfance, c’est ta geste naturelle, certes, mais tu es adulte désormais, tu es un être de conscience, avance, n’aie pas peur, ne redoute pas ce que l’on appelle le ciel vide car tu es déjà en train de considérer le ciel d’un point de vue théologique, tant est aisé le retour en arrière, et si tu veux à toutes fins que le ciel soit peuplé prends le point de vue de l’astronome, au moins celui-ci te sera utile à la compréhension rationnelle du monde.

Notre démocratie s’appuie sur l’éducation qui devrait nous préparer à affronter notre destin d’êtres mortels. C’est le décor sur lequel nous pouvons déployer notre liberté. Elle exige ce courage que Kant évoque dans le célèbre : Was ist Aufklärung ?, là également que se déploient les notions de minorité et de majorité (ramenées ici à enfance/adulte). Cela dit, les athées ont tort de se moquer : la religion a son utilité ; elle console, elle berce, elle borde le lit des croyants, elle les dorlote. Pourquoi faudrait-il à tout prix ôter à nos contemporains égarés une once de douce régression ? L’illusion a ses vertus.

Nos législateurs dans leur sagesse ont séparé nettement le religieux du politique. Ce qui fait retour, en ces temps de grave discorde, c’est l’enfance de l’esprit. Il est vrai que la publicité, l’entertainment généralisé, le tout tout de suite de la consommation n’aident pas à penser. Or, il faut méditer. La dictature dispense de penser, c’est son attrait, son maléfice. La dictature dit : c’est simple, donne-toi à moi. La démocratie dit : c’est compliqué, ne te donne qu’à toi-même. La démocratie est effort pour dominer ce « rien n’est jamais acquis » qu’est notre existence quotidienne. Les enfants gâtés exigent une réponse et nous disons : tes mains sont vides, remplis-les de ta richesse et n’attend pas d’un improbable transcendant une aide quelconque. La leçon est rude. C’est ouvert. C’est l’existence à construire. Cela porte un joli nom : Démocratie, et c’est aussi fragile que notre vie exposée au temps et à la finitude.

4 réflexions au sujet de « Démocratie et finitude »

  1. Très profonde méditation sur l’errance de l’homme libre. Reste un domaine inexploré celui de la superstition, des prophéties des mages, des astrologues, des signes qui ne sont que « la perversion de l’athéisme en quête d’un merveilleux de carton doré ».
    Pour ma part, j’ai choisi le fantastique plein d’humour du quotidien dans ce labyrinthe qui n’a pas de sens : la vie avec tous ses pourquoi qui n’auront jamais de réponse.

  2. J’aime beaucoup votre merveilleux de carton doré. J’ai envie de dire: on se défend comme on peut mais je me demande si le ton convient bien ici, si je ne me suis pas au fond d’une certaine manière « réjoui » de tant de négativité, alors qu’il faudrait dire aussi ceci: certes il n’y a rien, mais il reste encore ce temps présent, cet instant où j’écris qui est le délicieux de l’existence, cet instant qui est le seul qui compte et qui ne cesse de basculer sur lui-même pour avancer inexorablement c’est vrai, mais si doux par ailleurs, ce coeur qui bat sous le pull, l’existence avec là derrière le tragique, mais justement le tragique ajoute encore à la beauté de l’instant qui passe. Mon choix de « je peins le passage » pour ce blog est un coup d’évidence qui me va bien. Je vous remercie de votre belle intervention indiquant Votre solution provisoire.

  3. Ah, Raymond vous pourriez échanger pendant des heures avec Régis Debray. Dans son livre Le Feu sacré – Fonctions du religieux (Fayard), il consacre le cinquième chapitre à l’actualité. et en particulier à l’illusion européenne. Il y écrit que « L’Europe gonflée d’euros et de normes, se gargarise du mot « démocratie » pour esquiver ce que la chose implique, qu’elle n’a pas lu Tocqueville jusqu’au bout, et rater sa critique prémonitoire des enlisements démocratiques, au regard de notre condition temporelle. » Il le cite :  » Non seulement la démocratie fait oublier à chaque homme ses aïeux, mais elle lui cache ses descendants. »
    Il condamne fort justement « l’autarcie d’un présent répétitif », cette sorte de « catalogue qui engorge les communications et suscite des pannes de transmission ». Il cible le consommateur qui « s’enivre de réseaux pour mieux oublier les récits », cet « affairement des urgences et du on-line« . Bref, « la tyrannie du quotidien », « l’ici-maintenant à perpétuité » au détriment du différé. Il clôt le chapitre de façon pessimiste sentant l’Europe « commise à l’éphémère, l’Europe du désabusé (…) n’ayant plus de contre-pouvoir spirituel à opposer au magistère journalistique. » Bien sûr il regrette les humanités classiques mises au rebut dans les lycées et collèges.
    Ce doit être agréable de deviser avec cet homme-là, sous la tonnelle, accoudé à une table de jardin…

  4. Que cela est sympathique malgré la tristesse du constat! Oui Christiane nous serions Debray et moi (déjà ce ‘Debray et moi’ me gêne, je n’ai pas l’oeuvre qui va avec) sur la même longueur d’ondes, bien sûr… que peuvent bien penser des gens qui se penchent sur la maladie de notre occident préféré? Ils font le même diagnostic, oui, à quelques nuances près. Bien sûr nous sommes inquiets et notre inquiétude porte sur l’essentiel: que faire? D’où vient le mal? Il me semble que l’on oublie un facteur non négligeable, dont Georges Steiner je ne sais plus où nous touche un mot: les gens s’ennuient. Ils veulent à défaut de sens un minimum de distraction: l’actualité en tient lieu… mais comment dire ces choses, nous avons le nez dessus.

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