La loi telle que l’entend Kafka

Das Gesetz c’est la loi. L’origine est claire, enfin autant que l’étymologie est fiable : C’est ce qui est posé là ; « setzen » asseoir, installer, poser là devant. Sich setzen c’est clair c’est s’asseoir, mais« Setzen » tout seul c’est asseoir mais aussi ‘composer’ dans l’imprimerie… donc placer les lettres de plomb dans le bon ordre( ce que les moins de cent ans ne peuvent pas connaître). Le préfixe « ge » ne doit pas nous étonner en allemand car on l’accole aux mots parfois pour donner l’idée d’un ensemble. Exemple das GE-fühl, le sentiment, rassemble tout ce qui est ressenti par un être humain. Das Gestell est tout ce qui est placé là devant, « Dispositif » « arraisonnement », enfin tout ce qui fait la difficulté de la technique vue par Heidegger.

Ce qui est assis là, posé là c’est le principe que l’on désigne par « Satz » en allemand. La loi a affaire avec la philosophie. Gesetz et Satz, loi et principe, sont donc étroitement liés. Mais Satz c’est aussi en allemand la « phrase ». Donc c’est un terme qui relève de la philologie. L’homme est assis devant la loi, certes, mais on peut dire qu’il est assis devant son miroir, si la loi est « assise » (l’assise du social).

Enfin, pour la phrase, « der Satz », la pensée se dirige alors vers sa forme et on imagine aisément que la phrase et la loi sont comme forme et fond d’une seule et même chose : la loi est une phrase, un principe que l’on peut énoncer dans l’espace d’une phrase et dont le modèle est sans doute dans les dix commandements de l’ancien testament. Pour que la loi soit applicable elle doit être simple et ramassée en une phrase. Enfin, j’ajouterai, pour que ce soit vraiment personnel, que personne n’a jamais mis en valeur ce sens de s’asseoir avec le texte de Kafka « Vor dem Gesetz » ; or, si vous le lisez bien vous voyez tout de suite que c’est précisément la position de l’homme de la campagne. Il est assis et il attend assis. Je lis une certaine forme d’ironie dans ce face à face de l’homme de la campagne assis face à la loi qui est elle-même assise dans son principe (miroir donc).

Je note que si l’homme de la campagne n’était pas assis, il ferait un excellent remplaçant à Vladimir ou à Estragon dans la pièce de Beckett.  Sauf qu’il n’attendrait pas devant la loi mais devant le vide du temps qui nous est alloué ici et maintenant.

2 réflexions au sujet de « La loi telle que l’entend Kafka »

  1. J’ai relu tous vos billets « Kafka » et je comprends mieux votre raisonnement. Oui, ce conte… je ne l’avais jamais lu avec cette signification mais plus comme le sens profond de la destinée et la trace de nos actes manqués, les choix que nous n’avons osé faire et qui , peut-être, auraient permis de trouver ce que l’on a cherché, après, toute sa vie. Un homme meurt avec ses rêves inaboutis, sa mélancolie comme dans le grand film d’O. Welles , « Citizen Kane », ce vieil homme qui meurt seul dans son immense forteresse après avoir murmuré sa dernière parole : « Rosebud », laissant rouler la boule de verre contenant un paysage enneigé. La luge… qu’il possédait au moment d’être séparé de sa mère . On peut encore lire l’inscription peinte : « Rosebud » avant qu’elle ne soit détruite par les flammes.

  2. Avec Welles, l’ironie est dans l’aventure de la vie du héros qui a consisté à imprimer des milliards de mots et pour lequel finalement un seul mot compte. (La glace et le feu s’opposent et se complètent, la luge figurant cette glissade du temps commencée à l’enfance première).
    Vous noterez que pour l’homme de la campagne, Kafka ne lui concède aucune action de toute sa vie, alors que le héros de Welles n’a jamais cessé d’agir.
    « Cette entrée n’était faite que pour toi » est ce que l’homme de la campagne apprend finalement: l’être humain n’a qu’un destin unique, irremplaçable, rivé dans le temps et il doit saisir l’occasion d’être, d’assumer son destin d’être humain, le temps ne repasse pas les plats. Il doit agir; Goethe fait dire à Faust: « Au début était l’action ». Dans ce cadre précis de l’action-inaction, Kafka songe à l’artiste qui n’a plus vraiment de force ni de place pour agir dans le monde. L’homme de la campagne c’est aussi l’artiste tel que le voit Kafka, avec sa candeur idéalisante qui attend que le monde lui réponde, ce qu’il ne fait pas (ou plus). L’art est pour lui chose passée. Ce conte « devant la loi » signe également la fin du religieux (parodiant dans sa forme l’apologue religieux!) et le remplacement du lien social par la loi et ses mille ramifications complexes, si complexes que le monde en devient kafkéeen(!).

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