Proust écrit

C’est un murmure au creux de l’oreille, je sais bien qu’il dure trois mille pages mais justement quand c’est commencé on ne peut plus s’arrêter, écrire c’est cette drogue-là, car il n’en finit pas de parler à l’intérieur de la tête, Proust a trouvé la bonne distance qui est entre la veille et le sommeil, il a suivi le filon, l’endroit précis où l’artiste se situe, lieu magique sans doute, il a le bon ton, comme on le dirait d’un musicien (rêve absolu de l’écrivain : être musicien) dans cet entre-deux, ni conscient ni inconscient, mais prenant à l’un et à l’autre domaine quand même et ne pouvant plus s’arrêter, car quand on en a goûté on ne peut plus s’en dépêtrer, ça oblige, l’écriture, ça oblige et ça avance et on voudrait que ça ne s’arrête plus jamais, c’est là qu’est l’illusion de l’éternité de l’art lorsqu’on écrit… comme c’est simple, c’est un lieu l’écriture en effet, ça n’a rien à voir avec la critique sociale, rien à voir avec le temps sinon le temps qu’il fait, et pourtant le temps de vivre qui est compté va s’étirant dans les arcanes d’un lieu mystérieux que l’on retrouve partout au musée, à la philharmonie, à la basse de viole il y a trois cents ans, mais c’est vrai aussi que la liberté d’écrire qui se donne si on sait la prendre n’a jamais été décrite avant, elle est entre l’enfance et la mort, à deux doigts du je ne sais rien, poussant son harcèlement vers la nuit, elle ne veut pas refléter l’écriture, elle ne veut pas donner à voir, elle se contente de reprendre l’inconscient conscient qui rôde aux choses et aux paroles de presque nuit, Claude Simon n’a pas fait autrement, errance contrôlée qui drague l’absence à soi, l’absence au monde si agaçante à ceux qui ne savent pas (il faudra s’en excuser), cet air de n’en plus avoir l’air, on ne pourrait pas s’arrêter de gloser pour savoir où il est puisque c’est un lieu personnel, qui file à grande vitesse entre les choses les mots et dit avec acharnement que c’est introuvable, que c’est gris sans doute, que c’est nuit, ça sent pourtant bon le neuf, ce n’est pas que ça vient de sortir, c’est que ça sort comme ça, comme on fait de la gymnastique avec son corps pour presque rien, on avance à travers le corps vers le langage qui se défait devant, se met à nu, prend, bifurque, reprend, marche en une bande noire de nuit mais pourtant lumineuse, voie lactée en propriété privée, bande mouchetée d’enfance, avance, avance, et mord sans le vouloir sur enfin le monde mais parce qu’elle participe au monde cette écriture, elle ne veut pas quitter sa route, Proust ne déteste rien plus que le monde monde, il l’a fréquenté, il en sait le vide, lui, il va droit sur sa route, loin d’eux et les regarde, la duchesse d’autrefois c’était maman, et la noblesse était au temps où tout le monde est noble, au creux de la mémoire, l’enfance, il n’y a au monde de l’enfant que des aristocrates évidemment, les grandes ombres c’est Guermantes, les grandes ombres c’est lorsqu’on ferme les yeux qu’on se souvient et qu’on revient dans ce creux dans cette portée noire où les notations s’agitent, poussent les mots, allons, allons, ce n’est pas Marcel Proust, c’est une dissolution de lui, une perte gagnée sur le temps, conquête têtue, malice d’être allongé, où je ne suis plus, il y a autant de distance entre le texte et le passé qu’entre la terre et la lune, écrire c’est attendre, je ne comprends plus du tout le problème de la page blanche, je ne l’ai jamais compris, cela n’existe pas lorsqu’on est au lieu d’écriture, l’imaginaire pousse à la roue et surtout c’est volupté, résurrection, mémoire certes mais sans effort comme ça vient, tout en même temps, en paquets noirs de nuit encore mais qui s’ouvrent tout seul au fil de l’avance, la joie est au présent du passé qui revient, ça s’appelle mémoire oui, je le redis

 

à suivre (peut-être)

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