Une pièce de Bernard Namura: Le Journal des Roses

(Pièce jouée à Laon samedi 28 octobre 2017, elle sera rejouée le 25 novembre à 20H30 à l’ESCAL)

L’auteur ne prend aucune précaution et d’emblée le spectateur est violemment – ce sera la seule violence – projeté dans le rêve. On flotte drôlement. L’évocation répétée des portes par la bouche de l’héroïne doit nous guider ; ce sont les portes de corne et d’ivoire qui donnent sur le rêve. Si l’auteur acteur nous y pousse sans ménagement à travers l’intrusion d’un clochard chez une jeune femme, c’est qu’il a hâte de nous mener à l’endroit où lui-même écrit : entre la veille et le sommeil, hors du monde, les yeux clos, c’est là qu’on est bien, c’est là qu’on va rester durant une heure et demi qui passe comme un songe, car nous allons à la source réelle du pourquoi des malaises et autres bonheurs. L’histoire est simple : au début la jeune femme déprime, à la fin elle produit une œuvre. Entre les deux, diverses étapes se suivent apparemment floues mais très structurées. Le langage a tout loisir de se déployer et l’auteur ne se gêne pas pour tourner autour des mots, approximations qui s’allègent, vérités cachées sous les fleurs. Le chant des syllabes, musique de la langue, supplée le sens que le spectateur croit défaillant mais qui peu à peu s’éclaire, car la jeune femme va aller s’apaisant et le spectateur emballé va se sentir au chaud sous les mots et l’on rêvera bientôt que la pièce ne s’arrête jamais.

On est au rêve souriant, ironie naïve et tranquille. C’est un théâtre ironico-onirique (!), car il veut remplir cette gageure audacieuse : guider le spectateur par le bout de son imagination dans un entre deux parlé chanté, où les Roses ont le beau rôle. On assiste ébahi à la suite des visiteurs qui sont autant d’étapes et l’on en vient à songer que ce spectacle est peut-être une biographie rêvée ou l’histoire d’une dépression surmontée. Peu importe. Les visiteurs sont le moteur de l’aventure : un clochard, un jardinier, un danseur, un ex compagnon, un ange sont comme autant de marches qui relèvent la jeune femme, et l’emportent, oiseau blessé, vers la plus haute spiritualité. Peu à peu elle tombe le masque agressif, obéissant en cela à la loi du spectacle qui veut que l’on aille de l’ombre à la lumière. L’auteur dorlote alors le spectateur de mots, l’emporte sur les ailes des signifiants, relâchant l’étreinte froide du toujours signifié (notre quotidien désolant) et lorsque l’acteur se met à parler italien ou une langue mystérieuse, le spectateur planant est à peine surpris : tout se tient puisque même en français nous étions déjà délicieusement propulsés vers les ors du rêve, bien en avant du langage poussiéreux de nos jours ressassés.

Le cœur rouge des roses flotte toujours à deux doigts du cliché sans jamais y tomber (quel sourire !), funambulisme des mots et des corps aventurés dans cette petite odyssée où ce serait Pénélope qui aurait enfin le beau rôle. J’ai adoré la bougie, la chaise haute où le spectacle monte au plafond, très belle occupation de l’espace car la scène tout en longueur pouvait écraser les corps des personnages. Il y a plus encore : au fond de la scène se cache une mystérieuse arrière-scène – c’est une cour intérieure –  métaphore précieuse pour la compréhension de l’ensemble, comme si l’auteur nous appelait pour le rejoindre là-bas, derrière les coulisses de la vie, à l’origine de son rêve malicieux et très pensé. C’est ainsi que l’on a, à travers les portes vitrées du fond, la vision rarissime d’un acteur qui nous appelle du dehors ; c’est sans doute que le langage ne suffisait pas, le réel devait revenir sublimé.

La pièce est un appel à la liberté de rêver, de vivre comme on l’entend. L’angoisse coléreuse est vaincue par l’écriture soignée de l’auteur qui croit dur comme fer aux mille ruses de la langue. On se soigne par les mots : par la grâce de l’auteur, l’héroïne et le spectateur ont droit à un traitement de choc très doux, très confiant, bougrement vif. On en sort hébété, souriant. Quel voyage !

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