Pourquoi le président marche-t-il seul dans la cour pavée du Louvre ?

Pourquoi le président marche-t-il seul dans la cour pavée du Louvre ? Son mouvement s’appelle : « En Marche ». Tout ça remonte au monde antique pour le moins. Il s’agit de souligner le pouvoir en fondant avec son avance physique (est-il encore un homme comme les autres ?) un espace dans lequel il va marcher seul, ce sera un espace de SACRE qui mimera la distance entre le vulgum pecus et le chef. Silence, vide et solitude : la solennité est à ce prix. Être élu, peu importe à quel poste, donne immédiatement un zoom arrière à la personne élue qui ouvre sur ce vide qui sépare gouvernants et gouvernés. La cour du Louvre sur laquelle j’ai déjà moi-même marché ne m’a pas donné ce sentiment d’être sacrée; mais là hier soir, c’était la voie sacrée, il va chercher l’ombre de l’histoire séculaire qui prépare à la lumière du présent; l’avancée de son pas répète en outre l’avancée de Macron dans la prise du pouvoir, peu à peu, lentement, avec la musique de la neuvième, et tout a donné soudain cette parole: « Je viens de loin, je suis exceptionnel, je le mérite, je suis élu (presque au sens religieux), soyez heureux et trouvez en moi le recours contre les difficultés de la vie ».
Car il faut du sacré, les Français adorent ça. Ils se croient en démocratie et ils y sont en bonne partie, mais ils imitent toujours la geste des rois. Et pourquoi cela ? Parce que nous avons guillotiné un roi et parce que ce que l’on demande à un chef ce n’est pas seulement de commander mais de représenter aussi un rempart contre le temps qui va (dépourvu de sens) et finalement un rempart contre la mort (c’est le rôle de la reine d’Angleterre pour ce pays étrange). Le pouvoir est lié à la mort, d’où la gravité obligatoire. Il y a une allée de cimetière dans le pouvoir qui avance, un allant de cathédrale, quelque chose qui éveille en nous une très vieille chose archaïque, l’admiration que nous avions enfant envers les grandes ombres qui nous tutoraient, car il fallait bien à notre imaginaire un sens : nous levions alors la tête et nous trouvions à notre tremblante existence un appui solide. Il faut que le ciel soit habité sinon c’est la désolation (la vraie paternité, si souvent aujourd’hui dérobée, est à ce prix).
On devine l’erreur monumentale de Hollande avec son président normal ; il n’a jamais saisi la dimension imaginaire de son poste. C’était un imbécile, inhumain à force d’inculture et de bêtise ; un vrai personnage de Flaubert. C’est seulement maintenant qu’on le voit ; Macron est son critique le plus absolu, non en paroles mais en actes, ainsi qu’on l’a vu dans son « avancée » à deux pas des pyramides ; car c’est toute l’histoire occidentale qui vient donner son onction à Macron. Il donne imaginairement l’impression d’avoir vaincu le temps et la mort (les pyramides sont des tombeaux) ; c’est ce qu’on attend de lui. C’est ça le pouvoir. Son avance préfigure ce que seront les cinq années à venir ; marche triomphale ; en fait on n’en sait rien du tout (!) mais l’essentiel est d’y faire croire, non en paroles mais bien mieux en avançant, en marchant.
« En marche » est décidément une trouvaille formidable.
On se souvient que Mitterrand en 1981 avait avancé semblablement dans la crypte du Panthéon. Il était vieux, il se confrontait à la mort et ses roses anticipaient sur celles de sa propre tombe. Macron n’a pas besoin de ces pauvres expédients. Il marche à la hauteur de la réplique postmoderne des tombeaux égyptiens ; il les domine de la tête et des épaules, leur nuit ne l’atteint pas, il est jeune, il est la lumière et, en étant élu, il est sorti de l’ombre. Il va pouvoir se présenter ensuite à la vraie lumière publique pour affirmer le pouvoir avec joie et insolence, rayonnant. Son rêve est sans doute alors de fonder un mythe. La suite dira si ce fut le cas.

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