Trois mots sur le mont analogue

Il errait ; des proches m’avaient confié qu’il s’était choisi un point de mire très lumineux et marmonnait au retour d’excursions improbables sur une colline : « Sa modestie est un modèle ».
A l’époque j’habitais dans le village où il venait d’emménager et je tenais de sa fille qui allait au lycée par le même bus que le lieu élu était là, sous mes yeux ; or, j’avais beau scruter les horizons, rien ne venait ; la forêt proche, la route qui déchirait la plaine, l’étranglement de la place du village me semblaient de cruelles évidences qui me renvoyaient à ma studieuse solitude. Enfant unique, engoncé dans ma plaine adossée aux monts boisés, je lisais des poètes ; puis juin avait surgi ; je me souviens de la saison car son ombre allongée – celle du poète – chaque soir passait sur les labours à une centaine de mètres, là-bas, bien après le dîner, monologuant, et j’avais l’impression que la brise mauve colportait ses syllabes, parler lourd, pesant et lorsque mon père, de retour de visite chez ses derniers patients m’interrogeait sur ma journée, je lui disais seulement : « Il a encore parlé. Je voudrais bien saisir un mot, un seul. » Mon père haussait les épaules en déposant son sac sur la table de la véranda, affirmant qu’il n’était pas souhaitable que l’on arrache au poète son secret.
J’avais remué ciel et terre un an auparavant pour me procurer ses recueils dès que j’avais appris par la cuisinière qu’il venait s’installer près de nous. J’ignorais alors que les poètes sont légion, que leurs textes paraissent au diable vauvert et passent plus vite que les nuages de nos régions. Il avait fallu ruser pour les serrer enfin entre mes mains. Même le libraire de la ville ignorait tout de sa proximité ; son nom lui disait vaguement quelque chose . Au tout début, juillet m’avait offert des perspectives de lumière encore et, rôdeur inquiet, aimanté par la maison du maître, j’avais aperçu par la fenêtre ouverte, gisant sur sa table, un recueil que promptement j’avais englouti sous ma chemise. Ces folies ne s’expliquent pas.
Ce fut ainsi qu’un an plus tard, la fièvre ayant monté, non content d’adorer les œuvres de mon voisin, j’étais tombé amoureux de sa fille Elise et j’avais par ce biais familier découvert la fameuse colline qui le hantait : à main gauche, à la sortie du village, s’élevait le mont analogue, formule qu’il avait inventée pour faire chanter la banale élévation dont il s’était entiché et qui allait peu à peu par la seule grâce de son chant devenir le mythe que l’on sait. Il est vrai qu’il fallut pour cela bien des décennies.
A l’époque, j’avais beau embrasser Elise sur les lèvres je ne comprenais pas sa passion pour la fade éminence qui ouvrait sur le village. A : « Tu es sa fille, tu dois savoir », elle répliquait : « Embrasse-moi et n’essaie pas de comprendre » ce qui m’irritait au plus haut point : « Tu parles comme mon père qui laisse rêver les poètes, et à leur inspiration préfère les transpirations de ses malades ! » Bon public, elle aimait mes blagues (elle savait que mon père n’avait jamais dit ça) et je songe maintenant que nos fous rires communs palliaient alors l’absence de nos mères respectives. J’ai oublié de dire qu’à cause des mères envolées, serrés l’un contre l’autre, je séchais souvent mes larmes sur son corsage et qu’elle en faisait autant sur mon col.
De sa voix précise, au pied du mont – en vérité nous étions assis contre le mur du cimetière qui signait le retour de la plaine – elle commenta un après-midi d’août l’idée du mont analogue forgée par le poète : « D’après ses manuscrits, dit-elle, il s’essaie au chant universel. Mont Analogue cela veut dire aussi bien tumulus que cathédrale ; le mont et sa découpe rappellent par ailleurs la Sainte Victoire. C’est une élévation, donc, ce n’est pas bien compliqué ! » ajouta-t-elle pour tenter de clore le sujet ; comme je jouais les sceptiques, prenant appui sur mon avant-bras, elle se leva d’un bond, sortit un papier de sa poche et le déplia : « Tu vois je n’invente rien !» Il avait noté : « Tumulus, cathédrale, Sainte Victoire ». S’engagea une petite lutte autour du menu papier ; je le tirai doucement en fixant les yeux gris contre lesquels battaient ses paupières, une splendeur. Je sentis que le minuscule manuscrit venait à moi, mais soudain elle se pencha et en attrapa une extrémité : « Minute papillon !»
En lâchant le précieux document, il me vint que j’aurais pu l’an dernier lui voler un manuscrit au lieu de l’exemplaire que j’avais caché sous ma chemise. Je me consolai en songeant que pour l’instant c’était à sa fille que je volais des baisers à bouche que veux-tu.
Nos corps s’approchèrent, la feuille manuscrite vint se coller contre nos poitrines, je serrai encore et nous roulâmes naturellement dans le champ de maïs attenant au cimetière. Les hautes plantes dérobèrent nos corps nus à la route un peu passante, nous subissions sur l’instant je crois l’envoûtement du mont analogue, le ciel encourageait l’ombre et nos bras, l’amour montant des sillons suivait en cela la croissance des plants de maïs dont les fruits encore crus allaient jaunir jusqu’au bord de l’automne, et le petit manuscrit glissa entre nous, et les tendres assauts du vent firent vibrer les feuilles, les épis, si bien que les cheveux finirent par se mêler à la terre qui craquait du trop-plein de chaleur ; mouillés de baisers nous avions disparu, peu concernés finalement par l’omniprésence du mont magique pourtant à deux pas. Il aurait suffi pour l’apercevoir de lever un peu les yeux mais j’avais mieux à observer en fait de courbe gracieuse et la colline de mon village que j’avais mille fois arpentée pouvait attendre.
En rajustant nos très légers vêtements d’été, moment paradis où l’on se souvient au présent des caresses passées, je fus effleuré par le morceau de papier où en effet notre transpiration avait effacé l’inspiration, mais je n’en soufflai mot ; cette fois c’était sérieux. Elle me vit empocher les trois mots, tendit ses mains vers moi comme une approbation et pris d’une vague et insurmontable admiration pour sa grâce absolue je l’invitai à dîner à la maison : « Nous n’irons plus au bois ; notre chambre nous attend… tu sais, tant que je ne serai pas à la maison, la cuisinière va m’attendre, elle a une famille, ne l’embarrassons pas. »
Je me souviens de l’arête du mont analogue qui coupait le soleil, soulignant l’ascension tranchante de la colline d’un liseré d’argent, je sens encore ma main sur son épaule mince, son bras autour de ma taille, l’amour, l’amour, j’entends le silence du village rompu des ultimes meuglements montant des prairies avoisinantes, des appels des chiens s’énervant une dernière fois contre les portails métalliques des fermes basses au seul remuement de nos pas.
Maintenant que je suis « en cet âge penchant, où mon peu de lumière est si près du couchant » comme dit le poète, je m’aperçois qu’aux pires moments de mon existence j’ai chaque fois invoqué le rythme de nos pas de ce même soir contre la peur de vivre, ainsi que la splendeur du mont analogue contre la laideur du vide.

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