La photo

statueC’était son bureau, inutile de m’en faire. Le rayon du matin insistait comme s’il avait voulu percer la surface du meuble ; pointe de soleil, il désignait un endroit qui me parut curieusement vide. Je me le dis à moi-même en ces termes et mes lèvres articulèrent dans le silence plusieurs fois de suite : « curieusement vide ». En sortant de la pièce je tentai de me défaire de l’insistante formule, puis comme elle battait toujours contre ma mémoire, je m’arrêtai sur place, debout près du buffet, saisis la statuette égyptienne qui se dressait entre la soupière et le cadre où riaient les photos des petits.
Je serrai longuement la statue mignonne et hiératique à la fois. Une voix, une autre voix profitant du geste me dit : ah tu vois, tu as oublié un instant ton « curieusement vide » – Oui, oui, je l’ai échangé contre la statue ; c’est que je l’aime vraiment, pensai-je ; quand je m’absente de la maison la statuette me manque, j’ai hâte de la revoir ; c’est vrai qu’elle représente un scribe. Etrangement, il est debout avec ses instruments, tablette et calame, forcément il me renvoie au métier. Ecrire, un scribe, un scribouilleur donc.
Je reposai la statue pour arrêter ce début de discussion, caressai le scribe avec reconnaissance, le bout des doigts contre son dos où des hiéroglyphes dormaient depuis 3000 ans. Et le « curieusement vide » fit retour, non pas la formule crue, ni la voix, mais mon souvenir, le souvenir d’avoir été obsédé par l’expression. La mémoire, ironique, insistait ; je haussai les épaules, allons, allons, c’est son absence, ne cherche pas plus loin, vingt-cinq ans de vie commune avec Miranda ça crée une présence et quand elle n’est pas là, le bureau, son bureau est curieusement vide, bien sûr. Voilà. Rien de plus naturel.
Il me vint alors l’envie folle de voir son visage et je fermai les yeux, mais impossible de le découvrir dans la galerie des souvenirs, impression de nuit brumeuse, vapeur des ans, buée de proximité, je fus pris de court, dirigeai mes pas vers son bureau où trônait justement une photo de notre couple, oh une vieille photo, mais bon. Ce fut un jeu : fermant les yeux, tâtonnant, j’essayai en me calant dans son fauteuil de reconstituer le visage de Miranda, sans la photo, à deux doigts d’elle… Rien ne vint.
J’ouvris les yeux : le rayon désignait l’endroit où la photo aurait dû se tenir. Le rayon donnait au « curieusement vide » un aspect malicieux, triomphant.
Je me levai d’un bond, courus au lavabo de la salle de bain ; eau froide sur les pommettes. Je finis par me gifler, m’ébrouer en soufflant : « La photo ! La photo ! »
Oui, Miranda en a eu assez de l’avoir sur son bureau, rien de plus normal, chaque jour son couple là tout jeune alors que les traits ne correspondent plus à rien, c’est cela qui use, la différence entre cette photo et le miroir du jour présent ; sans compter que la photo n’a été après tout que la fixation d’un instant, c’était l’arbitraire de cette jeunesse-là, pourquoi celle-là fut elle vitrifiée à ce moment-là, je comprends, la niaiserie du joue contre joue, les sourires au photographe, il me semble que le sourire était un peu bêta et elle – tiens, Miranda me revenait ! – tirant trop sur ses lèvres, on lui devinait les dents, oui, oui, elle était, pardon, elle est très belle, mais sur la photo les rayures du corsage, très fines certes, commençaient à faire furieusement démodé ; non je cherche des défauts, j’aime mon bras posé sur son épaule, c’est une photo apaisée qui, à la contempler, donnait espérance force optimisme.
Au fait où est-elle, cette photo ? Si Miranda veut s’en débarrasser, je la récupèrerais bien pour la mettre sur mon bureau, après tout pourquoi pas, sur mon bureau.
Non, je comprends, je comprends qu’elle ait voulu s’en défaire. Je comprends. Je m’immobilisai dans le salon ; une tasse de thé vide sur la table basse, c’était elle, hier, jour de congé, pas de clients, elle était restée à lire au divan sans doute, alors que moi sur la brèche au contraire…
ce flot, ce flot, ce déferlement au journal, les cris, c’était une suite de hurlements, l’attentat, l’attentat, il faut couvrir l’attentat, qui va aller couvrir l’attentat ?, en plein centre-ville, j’avais été désigné pour le reportage sur les lieux, la photographe m’avait embarqué, la petite énergique aux cheveux courts, beau travail c’est-à-dire un énorme désastre, les membres déchiquetés, les têtes posées à l’envers à l’endroit, comment faisait-elle la petite pour ne pas perdre son sourire à fixer ce que personne n’oserait fixer aussi longtemps qu’elle, et moi avec les tombereaux de sang à la une, abruti, j’avais même risqué dans le corps de l’article : « Parfois l’encre qu’on utilise est très proche du sang ».
Quand j’étais rentré, tard le soir, transparent, dévoré par l’attentat, Miranda avait qualifié la formule de vulgaire ; elle avait dit plus exactement (je me souvenais de l’accent de chaque mot) : « Ton article sur le net, oui ok, mais le truc là sur l’encre et le sang, hum, vulgaire cliché ! » J’avais eu envie de lui répondre que je ne le savais que trop, que le comble de l’élégance eût été de ne pas parler de cet attentat, qu’elle savait bien que c’était sous le coup de l’émotion, que les corps dispersés et le sang noir n’incitent pas à la formule originale, que l’originalité en pareil cas est même obscène, mais comme elle me regardait en portant la tasse à ses lèvres sans me quitter des yeux, j’avais dit seulement ces quelques mots : « Ça m’a échappé. Désolé. » Elle avait eu un geste peu clair, elle l’avait senti et passant près de moi pour aller réchauffer la pizza, elle avait fait une caresse rapide, distraite, du haut de mon épaule jusqu’à mon avant-bras.
Nous n’avions plus échangé un mot à ce sujet, mais ce matin j’avais besoin de lui en parler. Je me rapprochai une fois encore du buffet. Ne pas ressaisir la statue. Les enfants, oui, les enfants qui rient, envolés tous les deux, les parents sont leur tarmac dit Miranda un jour et je revis un aéroport aux Etats Unis dont les pistes débouchaient sur la mer. L’infini des eaux ; je revis la peur, photos de leurs rires en main, je vis l’impossibilité du jour ; je ne pouvais pas vivre, je ne pouvais plus vivre. La peur avait pris toute la place. Hier les cadavres explosés, aujourd’hui dès l’aube la photo et là au futur les enfants qui ne revenaient pas, qui ne reviendraient pas ou alors en riant, pour dire : « Je reviens, mais c’est pour m’assurer que je suis parti ». Une mesure de distance, tout au plus, là où regret et bonheur d’antan s’entrelacent, loin, fini, leurs fragiles voix haut perchées en allées contre les murs de la rue et leurs pas, leurs petits pas froissant dans les cris les feuilles des saules. Quand ils reviendront ce seront d’autres corps, ce seront les mêmes et tellement différents, à jamais différents.
Je revins à son bureau m’assurer du rayon de soleil en lieu et place de la photo, il avait à peine bougé ; il m’apparut évident de l’appeler à son cabinet à partir de son téléphone de bureau. Nous étions convenus qu’on ne s’appellerait jamais sur notre fixe, mais c’était une urgence, elle comprendrait, après tout comprendre les êtres, les mots et les actes aberrants, c’était son boulot. Je décrochai le combiné et monologuai dans le répondeur :
« Oui, excuse-moi, Mir, je sais bien que tu es en consultation jusqu’à trois heures…. Je t’appelle, c’est pour une histoire de photo, ben oui, c’est bête, oui, je sais, c’est la photo sur ton bureau, tu vas me dire que cela ne me regarde pas, mais c’est notre photo, oui, il n’y a que celle-là de toute façon, oui, cette photo, je ne la vois plus. Elle est où ? Tu l’as enlevée sans me le dire (ce n’est pas un reproche) et comme je l’aime bien, je voudrais la récupérer. Oui, ça peut attendre, je sais bien. Oui, ça peut attendre cet après-midi, oui. Excuse. Oui, euh, à tout à l’heure. Je ne m’attarde pas car je ne veux pas engorger ton répondeur. Oui, à tout à l’heure. »
Je m’aperçus après avoir raccroché que le malaise s’était aggravé. Nous étions cernés, assiégés, des cris envahissaient la maison, des sons de flûte, deux notes très proches, des rires d’adolescents et des râles de blessés, les corps déchiquetés sur lesquels j’avais fait l’article de l’attentat revenaient, les jeunes corps des deux enfants envolés – tes anges que tu croyais élever et qui en fait te protégeaient – et le couple détricoté, bascule tirant à hue et à dia, ironie du destin que figurait la photo disparue, ah la photo qu’était-elle ? C’était l’humeur d’un jour figée à jamais qui mentait à rendre fou puisque cette photo avait été vraie un matin, une seule fois, un unique moment, puis fausse tout le reste des décennies tandis que le sang sur l’asphalte bruni dessinait la grande peur toujours remise et ici exposée dont je devais par surcroit présenter l’horreur à la seul force du verbe, c’est-à-dire rien, un rien comme en avait écrit des milliers le scribe debout, textes oubliés comme allait l’être le mien dès aujourd’hui puisqu’il datait d’hier qu’on était au quotidien et que mon affaire de sang datait d’hier, un attentat d’hier ce n’était presque plus d’actualité, aujourd’hui éclatait autre chose ; je perçus des sons de pipeau discordants – notes plutôt aspirées que soufflées – des rires d’adolescents encore et sur le sourd rythme-battue de notre temps montèrent des éclats de voix, violences de gorges diverses, langues inconnues et la flûte douce qui ne chantait rien, ironisait plutôt, et la terreur dans la maison cernée, on allait donner l’assaut, j’allais mourir comme ceux d’hier.
Je m’allongeai sur le divan, couverture sur la tête et plongeai dans une sorte d’évanouissement sauvegarde, noyade dans un fleuve lourd de regrets dont les vagues se chevauchèrent sur ma poitrine et m’écrasèrent longtemps.
Un souffle m’éveilla. Les rideaux ramassés sur les extrémités, le soleil donnait en plein sur mon visage et Miranda disait, presque un murmure : « Réveille-toi ! » Elle agitait une feuille comme on le fait d’un éventail. Je souris en bloquant son poignet : c’était la photo. Elle sourit en retour : « Ton message ! Ah le répondeur ! Si tu savais ! La photo avait glissé à l’intérieur du bureau, je l’ai récupérée derrière les tiroirs. Tu la veux ? – Oui, dis-je. »

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