Le naufragé

Puis il y eut un éclat au-dessus du roulement d’écume et le ressac cessa d’être la mer pour se faire la porteuse de mon corps; j’avais franchi la vague et je naquis ainsi en peu de temps, plusieurs paires de mains vinrent soutenir mon corps, des voix dominaient le fracas des lames criant à d’autres : « Il est vivant, il est vivant ! », je me voyais à l’abîme et à l’instant j’étais sauvé, mon dieu quelle aventure ! On me fit rendre à la plage l’eau salée dont j’avais gonflé mon estomac et autres viscères, bruit peu ragoûtant dont je passe ici les nuances, puis soudain alors que je touchais au repos, le corps langé dans des serviettes ourlées de soleil sur un fond de sable si doré que je pourrais le chanter – pour tout dire j’allais pleurer de reconnaissance – lorsqu’une voix coupante me demanda mon nom ; je l’entends encore, cette vieille chose neutre, pas le moindre accent et le silence qui suit, et je revois les visages en rond qui m’observent, quelques-uns murmurent en me poussant l’épaule : « Ben oui, dites-nous ! » comme si donner mon nom eût été le couronnement de leurs efforts. Ils avaient porté mon corps je leur devais un nom. Et un prénom.
Imaginez mon désarroi lorsque rien ne me vint. La voix coupante reprit :
– Vous n’êtes pas personne, vous avez une identité, forcément, vous venez de quelque part, il ne peut pas en être autrement.
Une voix de femme intervint, son soprano ne pesait pas lourd, mais elle risqua quand même :
– Enfin, laissez-le respirer. Vous voyez bien qu’il vient de loin.
Elle était essoufflée comme si elle c’était la première fois qu’elle s’adressait à une assemblée aussi nombreuse ; elle ajouta :
– Il ne peut pas dire son nom comme ça. Il lui faut du temps et puis il est peut-être intimidé !
Une autre femme à contre-jour reprit la parole de son alto bien timbré :
– C’est vrai ça ! Fichez lui la paix ! Et à quoi ça va vous avancer s’il vous dit qu’il s’appelle Durand ou Dupont.
L’homme qui semblait de la police s’exclama :
– Eh bien justement, nous saurons qu’il s’appelle Dupont… ou Durand… Et c’est déjà énorme !
Il se redressa, mit ses poings sur les hanches et lança à la cantonade :
– Tout de même, tout de même, c’est un monde, si les gens qu’on sauve, on ne sait plus qui c’est… Alors on va sauver n’importe qui maintenant ! Quel monde !
– Mais il n’y a là rien de scandaleux reprit la voix d’alto à laquelle le soleil faisait une auréole divine, son anonymat n’est pas un délit que je sache ! C’est un homme et il a besoin d’aide voilà tout !
Comme tous se regardaient embarrassés dans un silence où passaient des anges, je me permis d’ajouter du fond de mes serviettes souples comme les nuages :
– Je peux me redresser, je crois, maintenant.
– Et quand vous serez vertical, sur vos deux jambes, vous irez où ? suggéra la voix d’alto.
– Je ne sais pas.
– Vous ne savez pas qui vous êtes, en fait.
– Non, et j’en suis désolé Madame, croyez-le bien, dis-je en me dressant sur le coude.
– Ah ben, nous voilà propres, dit l’homme de la police.
J’avais beau chercher, ma mémoire était vide :
– Vous savez, dis-je enfin, je crois que mes souvenirs sont noyés. Je vois bien que je suis vivant mais j’ai beau scruter vos visages, aucun nom ne me revient.
– Enfin bon sang de bonsoir ce n’est pas notre nom que vous devez retrouver, mais le vôtre ! s’écria l’homme de l’ordre.
– Je sais bien excusez-moi. Tout est mouillé, tout est embrouillé.
J’étais assis maintenant. Le cercle compact de mes sauveteurs avait éclaté et quelques-uns déjà s’éloignaient. L’un d’eux crut bon de suggérer à son copain que j’étais un survivant du Titanic ; l’autre s’esclaffa en lui donnant une tape dans le dos.
Une querelle s’éleva entre la voix d’alto dont je voyais les yeux rieurs et les cheveux blonds – elle était magnifique – et le représentant de la loi (dont je compris à travers leur dispute qu’il était à la retraite) d’où il ressortait qu’on ne pouvait pas adopter un être humain comme on le fait d’un chien perdu. L’homme répétait :
– Le nom, qu’est-ce que vous en faites de son nom, nom de nom !
– Mais on s’en fiche, disait l’autre, je l’adopte, on va lancer des recherches, on verra plus tard !
L’homme de l’ordre maugréa, protesta, puis pour montrer son dépit saisit dans la laisse une poignée de sable et de coquillages mêlés et la jeta vers les vagues en hurlant :
– La loi tout le monde s’en fiche, tout le monde !
Un yacht qui croisait dans le lointain envoya un appel de sa corne comme pour approuver la colère du retraité de la gendarmerie.
Un à un mes sauveteurs récupérèrent subrepticement leurs serviettes coincées sous mon corps ; j’eus l’impression qu’on me déballait au soleil. Par bonheur une main prit ma main, m’attira vers elle. L’alto était moins belle qu’à contre-jour bien sûr, mais sa voix compensa ses disgrâces naturelles :
– Venez, j’habite à deux pas, murmura-t-elle.
Elle essuya le sable collé à mes épaules et sans plus de façons me dit que je pouvais l’appeler Pénélope, que c’était certes un prénom d’emprunt mais que celui-là valait bien le mien. La villa où nous entrâmes était une splendeur climatisée, ombrée de jalousies. Dans la légère douceur les meubles anciens miroitaient comme s’ils avaient emprunté au flot proche ses mille froissements ouatés. Il y flottait un parfum que je connaissais bien.
Jeune homme en slip de bain mouillé dans ce salon XVIIIème, j’étais finalement très embarrassé et pour dire quelque chose je confessai que le parfum ne m’était pas inconnu. Pénélope ou peu importe son nom, leva ses cheveux blonds gravement blanchis des décennies, osa un regard interrogateur :
– Ah, c’est un premier indice ! Nous suivrons cette piste si vous le voulez bien. Mais vous devez d’abord vous essuyer et vous changer derrière ce paravent. Je suppose qu’une douche vous paraîtra cruelle après un pareil bain… et sans écouter ma réponse elle poursuivit : l’affaire peut attendre et puis il faudrait songer à sombrer dans les bras de Morphée !
– Qu’est-ce que ça veut dire ? interrogeai-je derrière le paravent tout en enfilant un slip moulant et un pantalon de serge pâle.
– Ça veut dire dodo, dit la belle. Dormir. Vous devez être épuisé !
Je dis « oui » en aspirant la syllabe. Elle m’accueillit les deux bras ouverts au sortir du paravent, s’étonna que j’aie choisi avec le pantalon beige la chemise d’un bleu délavé qui rappelait la mer :
– Finalement vous avez du goût. Vous avez dû jouir d’une bonne éducation.
– Je ne sais pas, dis-je.
Il n’y eut aucune ambiguïté entre nous. Elle me désigna un lit où je me couchai nu – à quoi bon la cérémonie du paravent ? – elle vint m’y rejoindre sans un mot ni aucun vêtement non plus et nous fîmes ce que la nature ordonne avec une évidence amusée, juste et tellement douce. J’aime le sable des heures qui coula dès lors et s’inscrivit dans mon souvenir pur car ma mémoire désencombrée par la mer retint tout ce qui m’arriva. Ma première rencontre fut celle de l’ophtalmologiste ; ma logeuse prétendait que j’étais myope et de fait je le fus. Elle m’affubla de lunettes de corne plutôt larges et me conseilla dans le même temps de laisser pousser ma barbe :
– Je ne tiens pas à ce qu’on m’accuse de détournement de mineur, me dit-elle en me jetant un regard flatteur.
Au bout d’une dizaine de jours je ne me reconnus plus ; déjà que je ne me connaissais pas du tout… et lors de la visite chez les gendarmes (il fallut bien quand même en passer par là) les photos des disparus récents n’évoquèrent aucune ressemblance avec ma petite personne anonyme, flottante. Pour être franc je m’aperçus bien ici ou là, mais sauf Narcisse, son visage est celui qu’on connaît le moins bien et je n’osai poser mon index sur les sourires en couleur des jeunes disparus étalés sur le bureau du capitaine. Le silence qui présidait à cette cérémonie n’aidait pas, les gendarmes amidonnés de bleu, soupçonneux, raides, ajoutaient à l’effroi et je n’eus pas l’esprit de faire surgir mon nom d’autant que les patronymes sous les photos m’apparurent comme autant d’inscriptions de pierres tombales. Les voix sèches tranchaient dans le vif du soupçon et mon angoisse fit le reste, lassant les uniformes de ma bouche close. Les séances à la gendarmerie cessèrent, le site internet avec ma photo – lunettes et barbe – fut vite abandonné à sa désolante espérance, Facebook usa mon visage, personne ne me reconnaissait et ma mémoire n’exhumant que des parfums ou des phrases toutes faites, genre : « Ils furent heureux car ils n’eurent jamais d’enfants », on cessa enfin de me montrer dans la rue et inconnu, innommable, on m’oublia.
Je fus vite le plus heureux des hommes.
Elle était dix-huitièmiste et je suivis sa voie jusqu’à ma thèse sur « L’emploi de la virgule dans les romans licencieux du dix-huitième siècle. » J’adorai me perdre dans ces ouvrages légers, j’avais visiblement un bagage conséquent, d’autant que j’avais l’impression de faire des travaux pratiques avec ma maîtresse. Quand Pénélope – peu importe son vrai nom – fêta ses cinquante ans (tous ses collègues, et Serge son ex-mari, l’entourèrent de leurs ricanements affectueux), un malheur n’arrivant jamais seul, nous apprîmes par un des participants, verre de champagne en main, qu’un grand patron de l’automobile avait expiré des suites d’une longue maladie. Ce fut un événement considérable, non pour le pays, encore moins pour l’automobile, non, c’est pour moi seul qu’il fut considérable.
Avant de passer l’arme à gauche, cet abruti, pris de remords, était passé aux aveux écrits. Affreux. J’étais au centre des aveux.
Dix ans auparavant, frappé d’une crise mystique, le patron avait invité sur son yacht, pour se faire expliquer les origines de l’Ancien Testament, un jeune séminariste prometteur – c’était moi; je lui avais commenté les glissements de dates et les mythes assyriens qui couvaient là derrière. Trouvant insupportable que la Bible ne fût pas le premier texte de l’histoire, le patron m’avait tout bonnement fait jeter par-dessus bord provoquant une amnésie rétrograde qui m’avait fait tout oublier. On m’avait laissé dériver sur un bateau gonflable au large d’une plage.
Grâce à ce document, j’eus enfin une identité, un passé et même, inutile folie, une religion, ce qui ne s’accordait en rien avec ma nouvelle vie et, rare être humain à avoir ce choix, j’élus ma vie présente comme seule authentique, les romans libertins étant quand même plus drôles que les études historiques sur l’Ancien Testament.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *