L’auguste visiteuse

Le frisson d’ambre qui s’accroche aux mois froids frôle mon nez ; le fond de l’air et la brise tendent à perdre leur roulé ; de lentes écharpes cotonneuses s’en viennent déjà chasser au-delà les clameurs bourdonnantes d’insectes affolés qui droit franchirent la saison.
Serrant négligemment son incertain foulard mauve la visiteuse commente après un bonjour folâtre :
– A toi qui veux toujours savoir, je peux bien confier que la nuance est empruntée aux lointains matinaux, ce mauve est de l’aube tissée car les jours étrécissant je pioche à leur origine la plus native – encore un peu de nuit – et à leur horizon le plus lointain – encore un peu de colline – et voilà le mélange terre ciel qui s’enroule sans le vouloir sous le menton ; davantage comme une caresse que comme un tissu noué, la belle affaire de gorge s’engage alors de mon côté pour t’offrir ces paroles dont nous savons que tu sauras en faire sourire plus d’un puisque tu es né coiffé et qu’allant vers l’embarcation grise tu ne rates plus une occasion de plaisante allusion à ton sort.
Tu es avec moi, allez, avance, dit-elle enfin en me tirant par la main comme si j’allais verser au noir décours de mes années. Aucune crainte.
Je fais oui de la tête et la laisse glisser hors des plis du rideau ; je n’entends pas son pas – touche-t-elle le sol ? – le turquoise de sa veste chuinte contre moi et sa tunique blanche m’attire loin vers l’orient, ici, en pleine forêt, vol d’envie, ah reprendre ce vieux côtoiement au beau des bruyères qui rosissent deux fois.
-Tu es venue seule dis-je, le courage de tout ce temps, tu es motif de mon sourire. Qui oublierait tes yeux bordés d’argent mat et c’est ainsi que je vais vers le mauve qui t’enlace le cou – excuse mon insistance – la couleur me dit noir et je dis :« pourquoi pas ? », ainsi vivé-je en défi à tes côtés, vif je te jure que c’est vrai, hilare peut-être pas mais décrivant tes surgissements drôles comme ce foulard mauve qui inquiète pour rien et obsède plutôt l’enfant qui fut et flotte à la proue du navire éclatant celui où navigua Télémaque et qui me revient en mémoire, tremblé, doux, qu’allait-il faire là-bas ? Il était inquiet lui aussi mais il était réalisé, adulte, alors que je suis comme dit le poète « en cet âge penchant où mon peu de lumière est si près du couchant ». Le futur jeune roi d’Ithaque au contraire s’embarque au printemps : il est curieux qu’il précède dans le récit l’apparition d’Ulysse, comme si la poésie du premier matin présidait à ce qui fut.
Toujours à l’affût d’une gaieté, la visiteuse reprit que c’était bien le cas et comme elle constatait au-delà de mon regard que l’esprit m’était en berne légère, elle dit touchant mon bras de sa main gauche en une pince quasi imperceptible :
– La clairière est le lieu de notre rire commun, bel ami ; elle est là évidente et crue, souviens-toi chaque sourire était matin et chaque rire était rouge et vert, surtout vert, sur l’élan du rayon primordial. Plus étrange présence est introuvable que cet espace ombreux et lumineux à la fois ; la clairière est source, présence, c’est l’aube du jour, lumière empruntée aux robes bleues qui bientôt par exemple hanteront les plages de septembre, légers regrets du pas, lourde chute du soleil, ralentie dirait-on par le ressac sur la laisse d’où l’on vient.
– Tu veux dire, chère visiteuse que nous allons où je crains le plus ?
– Pas encore ! L’août ambigu fait son barrage, il dit encore le temps de rire, mais je dois reconnaître que les étoiles filent en pleurs de feu et que chaque pomme tombée éclate froide aux pieds des ruminants, grêlon vert que les dents broient en éclats jaillissants ; la pomme, grâce du soleil, est devenue au feuillage son frisson et l’on s’interroge, comme s’il y avait une cause à sa chute sourde dans le silence illimité.
– Je m’attendais à ce qu’on sourie, peut-être pas rire quand même, et c’est toi qui parles froid frisson chute et silence. Où va-t-on si la visiteuse s’emballe vers l’ubac ?
– Tu parles de moi à la troisième personne vieux drille et tu irais presque jusqu’à me vouvoyer ! Allons, allons, c’est que nous faisons du surplace, quittons la clairière et avançons au travers des halliers noirs ! Tu n’entends pas la liesse obligatoire des passereaux qui pincent, pépient et confient au silence tous les accents aigus ? Ces appelants se riraient de nous s’ils comprenaient ce qui nous arrive, eux qui ne savent pas la gravitation et auxquels le sérieux des nids – love toi contre moi – est la seule préoccupation : sauf à s’envoler, ils reviennent toujours, même les migrateurs ; surtout eux. Télémaque à la proue – espérance contre la mort – aurait dû observer les oiseaux, il eût anticipé les retrouvailles, ce n’est pas un reproche, il était si jeune…c’est normal. Et toi, qu’as-tu fait de ta navigation ?
Et puis soudain :
– Oh que ma question était maladroite ajouta la visiteuse en posant machinalement les doigts contre ses lèvres. Je n’aurais jamais dû t’embarquer vers la galère des nostalgies, c’est la pente naturelle du fleuve, chaque goutte d’eau qui passe dit non à la beauté présente, c’est avec ces sortes de peines qu’on machine les philtres d’amour et les musiques prenantes alors que nous nous étions donnés pour tâche de réjouir l’instant, quelle idiote !
On entendit nos deux rires confondus. Elle me pressa le haut des bras de sa poigne double, me fixa un moment et me confia :
– Des premières saisons je te laisse les parfums. Fais-en bon usage !
– J’écrirai.
Elle s’évanouit par les plis des rideaux, comme elle était venue, après avoir fait cette promesse de la main qui augurait un retour mais dissolvait jusqu’au souvenir le tremblé de ma propre existence.
Mes rêveries livrèrent cette année-là une présence poudrée de fleurs.

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