Voisins et rosiers

Tiens, le jaune s’insinue au plein maillé du forsythia; le jaune a cette pâleur première que le soleil fera exploser. Un fil d’or court pour l’instant dans les brindilles, guirlande de jeune printemps, l’embellie approche. Le vent du nord perturbe encore l’attente. Suspend glacé, il mord le bois, l’arbuste ose à peine rougir.

Pour encourager les rosiers, le voisin enfile sa salopette, déploie les cisailles et vite décapite les premiers gourmands qui lèchent la tige prématurément. Restent des épines vengeresses, l’homme de l’art tranche et coupe d’une main apparemment experte au bon endroit… à mes yeux n’importe où. Dans le silence, il ramasse sans souci de sa peau les morceaux épars et loin de mes rêves jette froidement le petit fagot dans la benne. J’entends ses bottes qui s’essaient dans l’allée voisine, il tousse, remise le sécateur dans un endroit connu de lui seul, contemple la bordure, revient sur ses pas, récupère le sécateur, se penche vite, exerce encore une pression ici ou là, ramasse les chutes, se pique visiblement, secoue sa main, suce le doigt agressé, puis repart d’un pas plus lent vers la cachette du sécateur. Il ressort, lèche son doigt d’un coup de langue définitif, semble songer qu’il avait oublié cet hiver – seul le gel l’avait averti- combien la nature est cruelle lorsqu’on s’en prend à ses secrets. Elle n’aime pas qu’on la touche. Elle aime le tact, la prudence, défie la distraction, semble dire: soit tu t’occupes de moi et alors fais le bien, soit veuille ne pas me toucher, ainsi que Jésus disait. Il a des gants à la main mais ne les enfile pas.

Un autre voisin à la voix de stentor se moque de lui. Il rougit un peu, fixe ses bottes, évitant le regard de l’autre, parle sans doute de l’habitude perdue, passe un doigt de l’autre main sur la blessure, « bof » dit-il à ce qu’il m’apparaît, lui lisant sur les lèvres. Ils s’avancent l’un vers l’autre, se serrent la main, l’autre sourit en désignant la main égratignée, puis ils engagent une conversation dont les syllabes appuyées me parviennent jusque derrière mon rideau. Ils font de grands gestes comme on détruit, comme on cisaille, il est question de tronçonneuse, de taille haie, de sécateurs, de lames ferraillantes et je m’imagine soudain que l’on est au moyen âge et que les chevaliers échangent sur leurs épées, le tranchant, le fil, le fourreau, la taille et l’estoc. Des voix de sirènes envahissent la rue: les femmes appellent au déjeuner, ils se ressaisissent la main, se souhaitent un bon repas sans doute, une bonne sieste peut-être, ça balbutie en blaguant grossièrement, j’entends des mots interdits aux enfants, l’homme prend un détour pour remiser enfin le sécateur et les gants. Ses bottes alertes claquent une dernière fois. Il est pressé. Je me dis qu’il a dans l’oreille l’appel de sa femme, que la table doit être mise et qu’il est bon parfois de n’avoir que des réponses et des jambes à glisser sous la table.

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