L’année de la joie (8)

Nous progressions dans la nuit, éclairés par ma lampe de poche. « Allons, dit-elle en serrant mes phalanges – j’éprouvai le battement de son poignet à travers le cuir des gants – allons, les nuits d’été sont des aubes attisées, miroirs qui se souviennent du crépuscule, celle-ci en revanche, écoute, est le tain des pensées jamais dites, ah la voie lactée de l’an nouveau et nos mains qui se nouent pour composer des mélodies à partir de peu de jours, s’acclimatant dans l’intime, sceau de solitudes en friche abritées sous le froid camisole. Du bout des doigts je vais en faire un moment pour nous, ami, temps armé de verticales glacées, mon amour, je réchaufferai la nuit de ma harpe grondante, il y aura des trébuchements de tonalités forcément, non, je les balaierai de ton chant, j’aurai des désaccords nus dans la nuit suggérée auprès de mon épaule, là où gravissent les basses, tandis que loin là-bas au bout des bras je grincerai des étoiles aux cordes petites qui décriront les ressauts de mon âme détissée quand tu n’es pas là, dans l’ombre des choses familières qui s’effilochent, et bousculant les secondes j’userai de notre avance présente, duo enfin trouvé, et le Chemin donnera la cohérence qui sans ce lieu de fusion déviderait l’éclat d’arias embrouillées ; le rythme des pas ne dicte pas forcément deux, pourquoi pas onze ?- elle rit – le reflet du hasard est à ce prix puisque tes pas hélas ne tombent pas sous les miens et que nos souliers (seul son présent) cognent le plus souvent à côté de l’autre, loin de toi, puisque tu es à mes côtés, pas en moi, et je t’aime trop pour te voler ton rythme et je laisserai battre ton cœur comme il l’entend. On voudrait l’inverse, bien sûr, et je conterai ce désastre de n’être pas deux toujours, loi tragique mais utile pour avoir la chance d’être soi, moi, fantôme musiquant-chantant sur le Chemin ce duo de présences que je hante avec toi. »

Ainsi écrit-elle à voix haute sa musique savante: il me semble que ses cordes vocales font entendre par avance celles de nos instruments ; du bout des pieds j’étouffe le bruit de mes pas et l’admiration m’emportant comme bourrasque je la saisis par les épaules et embrasse longtemps la bouche de lumière qui vient de « composer ». Je comprends que nous n’irons pas plus loin. Nos lèvres ont des buées qui halètent en secondes floconneuses, elles se mêlent puis se dissolvent au plein du soir. J’éteins ma lampe, imaginant étourdiment que nos haleines sont lumineuses. À regret, je rallume bientôt.

Au retour, avant de passer devant Heurtebise, elle chuchote qu’en venant tout à l’heure dans l’autre sens elle a cru entendre des murmures et des cliquetis. Je l’apaise d’une pression de main, lorsque des saluts s’élèvent : « Bonne soirée ! », insiste un des hommes en contrebas. C’est un groupe de jeunes astronomes affairés autour de télescopes ; je ne lâche pas sa main et nous descendons droit sur eux. Ils observent Saturne ; ils s’écartent pour lui faire place, un des hommes lui désigne son télescope. Sans se défaire de ma main, elle colle son œil à l’objectif. Un long temps s’écoule ; je la sens trembler de tout son être, puis elle se redresse, dit en secouant sa chevelure de feu : « C’est ce que je cherchais… ce silence, l’anneau du temps. »

Je me rappelle l’embarras qui s’installe, bras ballants nous nous faisons face, rien ne vient. Vais-je regarder à mon tour ? Je choisis l’aveuglement : une boule, un anneau, je la connais par les photos et s’il y a mystère je préfère le laisser intact à ma harpiste. Je crois aussi qu’à cet instant je n’imagine pas que je puisse éloigner mon regard de son visage … même pour toutes les étoiles du ciel.

Notre séparation se fit non sans mal : j’étais déjà en train de mouliner au bord des lèvres les grosses ficelles prosaïques qui couturent ces moments (bonne soirée, rien de tel que le ciel étoilé etc.) lorsque l’un d’eux d’une voix abrupte, infiniment grave, nous félicita pour la musique. Ils venaient sur le Chemin pour la clarté du ciel, mais aussi, dit-il sur un ton agité, pour la noire musique. Il frappa sa poitrine, nous expliquant que ça le prenait là, qu’il en revenait chamboulé, que l’audition d’une symphonie dans ces lieux gros de crimes légaux était un baume : « Ça contrebalance la haine », conclut-il. De sa voix de cristal brisé, ma Belle suggéra en souriant : « Écouter la musique à l’extérieur de notre auditorium revient à observer Saturne à travers le brouillard ! » J’insistai également auprès de lui pour qu’ils n’hésitent pas à pénétrer dans l’hôtel enchanté. Je revois ses yeux bruns qui s’embuent, les sanglots sur sa barbe première, je revois ma main qui se pose sur son corps courbé en deux, j’entends ma harpiste : « Venez guérir chez nous de votre trop plein ! », je revois ses amis qui mettent un genou en terre et le redressent sans hâte, doucement murmurant. (Je profite du désarroi pour me jeter sur l’objectif et j’aperçois Saturne : une des visions majeures de mon existence de musicien.) « Nous viendrons », clament-ils comme un serment, avec cette fermeté fébrile des jeunes gens habités. « Nous viendrons, dit-il en s’essuyant le visage, c’est trop de solitude, nous viendrons. » On se serre enfin la main.

Bref dialogue du retour :

« C’est drôle que nous ne les ayons pas vus à l’aller, dis-je.

– À nous la musique, à eux l’univers.

– Qui de nous a la meilleure part ?

– Oh, ce n’est pas si différent, dit-elle en retournant à ses rêveries. »

Je me souviens du silence qui suit, du bitume sur lequel ma lampe s’agite devançant les pas de ma compagne ; parfois ses doigts esquissent des sursauts dans ma paume ; elle continue de composer. Elle semble parfois relâcher ma main, je laisse faire, vite elle ressaisit mes doigts. Le froid s’enfonce jusqu’au plein des poumons et sans nous consulter nous accélérons l’allure ; des formes poudreuses, lambeaux de nuages viennent à notre rencontre, masses humides soudain que l’on traverse comme si le grésil voulait nous glacer les os ; les muscles de mes jambes se tendent, se crispent, l’envie de courir m’envahit à tel point que j’accélère encore et me voilà tirant derrière moi à bout de bras la harpiste embrumée, enclose dans sa pièce, je ne l’éclaire plus, et lorsque l’on arrive à l’entrée de l’hôtel j’ai l’impression de l’avoir tout ce temps soulevée dans les airs.

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