L’année de la joie (7)

Nous avions beau monter et descendre la légère déclivité du Chemin – de frêles flûtistes accompagnées d’altos grassouillets trottaient à bonne allure, bandeaux sur le front dans des parkas d’hiver, groupes bleus et rouges qui nous dépassaient dans un souffle bien tempéré – il arriva qu’à la fin de l’automne quelques-uns, étreints par la nostalgie du pays des guitares, de la ville, des amis, reprirent comme des affamés leurs portables et autres électroniques maniaqueries et s’en furent par les chemins de l’Ailette gelée pour affronter la foire des sons et braver la nuit des marchés de noël entre boutiques à breloques de trois sous et vendeuses de caramels mous enrobés de chocolat. La joie, dirent-ils plus tard, reflua sur eux et le présent buté des corps uniformes les offusqua . Nos valeureux musiciens classiques étaient pris à partie par les archaïsants du pouvoir, on les insultait, des pluies de pierres gelées leur tombaient de partout ; deux de nos amis furent traînés en justice puis condamnés pour « visage mélancolique » et « intelligence outrageusement subtile » après des interrogatoires serrés menés par des juges qui ne badinaient pas avec la neutralité bornée. Les deux délinquants écopèrent de quelques mois de prison avec pour corollaire télévision officielle 24h sur 24, sans oublier les travaux d’intérêt général : ils durent régler la sono des groupes de guitare : « Puisque vous êtes des musiciens classiques , dit le juge, vous avez de l’oreille. » Il ajouta en ricanant : « Ainsi, mes savants très crétins, vous n’aurez aucun mal à faire l’âne pour avoir du son. » Il faut ajouter que non contents d’arborer des visages rêveurs – l’infraction était patente : s’ils rêvaient, l’État ne savait pas ce qu’ils pensaient – d’autres musiciens crurent bon d’allumer des cigarettes en pleine rue, ignorant qu’un décret venait d’interdire le tabac dont le plaisir n’était pas mesurable et était par conséquent susceptible de procurer des « joies individuelles non étatiques ». La sanction fut à la mesure de l’affront.

Accablé de coups, un hautboïste au regard perçant (il fut vite repéré) nous revint affamé et boitant. J’entends encore sa voix suraigüe débitant à une allure de trilles les épouvantes qui le marquèrent : c’est 21 juin tous les soirs, des podiums partout, les gens dansent dans les rues, ils sont interchangeables dans leurs jeans et vestes lourdes, ils vaquent et courent à leurs chimères, portables à la main, soliloquent en criant, chaos d’être obéissants qui répètent : on est bien, on est bien. Il ajouta divers détails dont je ne sais que penser. Il est interdit par exemple de siffler tard dans la nuit. Au journal télé, le présentateur arbore des piercings et comme les cheveux blancs sont interdits, ils ont le crâne rasé ; un journaliste, affirma-t-il, porte tatouée sur le crâne l’inscription officielle : «  Jamais de sel dans le poivre », ce qui me paraît encore aujourd’hui comme une affabulation du hautboïste traumatisé. D’autres cauchemars évoqués par sa bouche me reviennent, aussi peu fiables : la télé propose des talkshows en continu ; des philosophes de la joie entourés de sociologues et de psys en costume d’arlequin sermonnent les exténués du plaisir pour qu’ils reprennent la joie officielle, fustigeant de toute leur ironie les yeux cernés et les lecteurs de Proust. En bref, le conteur nous emplit de compassion. Comme les curés d’antan auraient dit : « Prions pour eux », le musicien conclut son tableau sur un : « Pleurons pour eux » du meilleur effet. Une contrebassiste, témoin digne de foi, virtuose exceptionnelle de son instrument, évoqua sa troublante mésaventure : partie retrouver le guitariste dont elle était amoureuse – pareille incongruité n’était hélas pas rare tant le prestige de cette musique était puissant – nous revint humiliée par le rire dont elle fut la cible de la part de son guitariste, vrai révolté de la société. Elle nous raconta qu’elle avait vu un homme politique connu qui avait pris soin de paraître à la télé en costume de père noël, mais qui avait eu le mauvais goût d’arborer, outre la houppelande, la traditionnelle barbe blanche et qui fut lapidé en direct par les techniciens à coups de caméras et de micros. Il eut le temps de réciter un poème mélancolique, inutile sacrifice, qui se terminait par : « Pauvres enfants, l’approche du soir, pénombre de la colombe ». Bien qu’on fut au début du réveillon, il y eut une rupture de faisceau et le scandale fut étouffé par la diffusion impromptue du « Corniaud ». Je me souviens enfin que des violoncellistes passionnés de yoga risquèrent leur sang froid dans le vif du nouvel an : zen fatal, ils n’agitèrent jamais ni chevilles, ni genoux, ni cuisses, ne tapotèrent pas du bout des doigts la surface de la table où ils attendaient le repas commandé, en bref leur calme intérieur les trahit plus sûrement qu’un sycophante. Deux semaines de prison pour non agitation suspecte les enleva à notre ensemble orchestral. Au retour, je notai que leur vibrato s’était amélioré.

Je pourrais multiplier les scènes mais le conteur égrotant que je suis, ne voit pas l’intérêt de forcer sa mémoire pour dégager de ce massif et éphémère mouvement d’autres blocs d’âneries compulsives. J’ai honte de faire la chronique de la joie et je préfère reprendre le récit du Chemin où je restai calfeutré avec ma belle et les musiciens pénétrés de leur art.

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