L’année de la joie (4)

Peu après notre installation, les villageois saisis d’aigreur contre ce qu’ils nommaient « le système » se présentèrent à notre porte. Ils voulaient notre musique parce que, comme ils le dirent étourdiment, ils refusaient la joie et désiraient plus que tout « verser des larmes ». Je les revois debout dans les beaux draps d’octobre agonisant (brumes aussi diverses que les visages), sacs et paniers craquant de pain frais, d’œufs, de jambons, de pommes couchées sur des lits de noix : tendresse de leurs joues brunies, esquisses de sourires, j’entends encore leur parlé chanté guttural tandis qu’ils nous présentaient les offrandes :

« Et pour l’amour de l’art

De la salade au lard ».

Nous étions aimés ! Leurs voix éveillèrent une vague plus puissante que notre musique pourtant déjà bien gorgée de sentimentalité. Ils adoraient nos mélodies, affirmèrent-ils, en nous tendant les plats  de pissenlit recuit de vinaigre et mêlé de gras de cochon. L’émotion pure. Le souvenir s’humecte de regrets, songeant qu’on ne leur fit en retour qu’entendre des concerts. Trois par semaine, c’était bien peu en échange de leurs dons.  Jamais nous ne fîmes même semblant de porter la main à la poche pour défroisser quelque billet en leur faveur.

Quand il fallut évoquer le sujet lors de la répétition du lendemain, le chef affirma d’emblée avec son élégance des grands jours : « On va leur jouer de la musique, que voulez-vous de mieux ? On n’est pas les meilleurs ? Ces ploucs, on fait comme eux, on les paie en nature ». Je répliquai du milieu des bois où je trônais : « Les pommes rien de plus naturel en effet… mais la Symphonie fantastique, ça se discute. » Déchaînement des musiciens pour soutenir mon insolence : les violonistes cognent les pupitres de leurs archets, les bois font claquer les clefs et les trombones s’entrechoquent comme on trinque. De toute sa taille rehaussée par le podium, le chef hurle : « À qui devez-vous de survivre ici ? Qui vous a donné les instruments que vous avez en main bande de petits démocrates ? Qui vous nourrit ? Je suis votre chef que vous le vouliez ou non ! Pasteur de musiciens, c’est déjà bon, épargnez-moi les vaches ! »

Je mesure les risques qui pèsent sur le souvenir que l’on gardera de nous ; je me rends bien compte à travers la nuée grise des décennies que je vais trahir les secrets de nos conflits et des délibérations du CLMD (Comité de Libération de la Musique Dépressive). N’en suis-je pas l’unique survivant ? Si je ne le fais pas qui saura conter les heurs et malheurs de nos persécutés de l’époque ? Lorsque dès l’aube du lendemain le comité se retrouva, l’un de nous demanda au chef l’autorisation de faire visiter l’hôtel à ces pauvres gens si généreux. Il grommela : « Générosité, amabilité, rien ne me sera épargné ». Un petit musicien au regard brûlant, s’écria de sa voix de bassoniste : « Après tout, cet hôtel a été payé par les impôts des gens d’ici ! Ils ont bien le droit de… » Applaudissements spontanés ; alors le chef, nouveau Pilate, lâcha vaincu : « Démerdez-vous avec vos péquenots !» et il quitta la réunion.

Comme j’étais à l’origine de la migration des musiciens, je fus chargé par le comité de guider laboureurs et éleveurs à travers l’hôtel. J’entends encore leur accent (les « a » sont des « o »), leurs pas bourrus sur la moquette fluide et le claquement sourd lorsqu’ils accrochent leurs bottes contre une barre de seuil. Ma voix les rassure : nous ne sommes que de passage, chers amis, nous voulons seulement nous épargner le froid de la prison, nous sommes en solitude choisie, chez vous… enfin, près de chez vous. Une femme d’âge mûr aux pommettes hautes répond en tournant son corps de telle manière que je comprenne qu’elle parle au nom de tous : « Vous n’êtes pas bien ici ?  Restez et faites-nous pleurer un bon coup ! » Je réponds qu’il en sera comme ils l’entendent et j’entreprends la visite ; je souris en ouvrant les portes des chambres : « Voyez, ici c’est un violoncelle, là un cor anglais ». Ils poussent des ah, des oh, des hi. Parfois un musicien consent à leur jouer un air populaire – forcément mélancolique – qui leur met le feu aux joues. Des mouchoirs de papier circulent, quel bon souvenir !

Je me souviens que l’automne illumina le Chemin : des musiciens égarés cognèrent à la porte de l’hôtel ; guidés par des rumeurs ils se tenaient là, hésitant avec leur valise à roulettes, s’excusant de débarquer impromptu, le frac ou la robe longue crottés de boue, épuisés, tentés un moment de raconter par le menu leurs errements puis sombrant dans nos bras, reconnaissants.  Ils renaissaient sous la verrière de l’entrée, hantés déjà par les sons discordants des musiciens qui répétaient isolément dans les chambres.  J’aimais être de service à l’accueil pour guetter sur leur visage l’effacement progressif de la stupeur et lire le calme descendant sur leurs traits ; ils avaient chaud, croulaient d’un coup dans les fauteuils, puis une inquiétude : « Est-ce que vous avez un instrument pour moi ? » J’ouvrais les placards, sortais l’instrument et le remettais sans précaution (Le chef : « On ne fait signer aucun papier ; on verra dans l’orchestre ce que ça donne. »)

Une scène me revient : une femme replace sa mèche derrière l’oreille, penche son visage vers le nouveau violon dont elle vient d’ouvrir l’écrin ; elle ne le saisit pas, le regard flotte, je me demande si elle lit comme moi les veinules sombres qui traversent le bijou doré, explosif dans le lit bleu de la boîte habillée ; elle imagine les sons je crois, mesure les écartements , son index gauche bat, entraînant les autres doigts, le menton s’avance dans l’espace qui la sépare de la chose déjà vivante, elle prend sans le regarder l’archet agrippé au couvercle, le tend en le vissant de la main droite sans y penser. « Cela fait si longtemps », murmure-t-elle. Elle penche la tête vers le violon jusqu’à l’embrasser  peut-être, ses cheveux bruns mi-longs refluent vers le bois luisant qui lui éclaire les joues, je le devine à la rigidité de son corps dans la fascination qui l’immobilise. Puis elle balance latéralement les épaules, chantonne une sarabande sans doute, tant le mouvement est régulier, lenteur métronomique. Elle se recule d’un coup, prend sa respiration, sort un mouchoir de dentelles qu’elle glisse du bout des doigts sous le bois clair  après avoir effacé trois larmes tombées. « Mon ami, mon ami, je vous croyais tous brûlés, anéantis, partis en fumée. Du fond de ma cellule, exerçant mes doits sur un manche à balai, je songeais qu’après tout on n’avait pas pu en incendier la totalité ; je t’augurais, je te voyais, j’avais raison, j’avais raison.  Cher rescapé, viens !» Elle cale l’instrument sous son menton et après une ultime pause ferme les yeux. Du bout des ongles de la main gauche elle accorde l’ensemble, pizzicati à peine audibles et la main droite après avoir réglé l’accord s’abaisse finalement , reprenant une mélodie qui n’avait jamais cessé de lui courir du bord des lèvres au fort de la mémoire. Dès les premiers accents les instruments lointains se taisent, des pas se rapprochent, personne n’ose parler, elle n’a pas pris le temps d’ôter son manteau rouge, la musique sort de la flamme vivante. Dynamique éberluée des doigts menus qui courent sur le manche, elle est le temps, le bras droit danse, l’archet veut s’emparer de l’entrée, il saute et vit, remuement éternel qu’elle mime. La puissance est telle que j’hésite à respirer, elle prend dans son jeu l’air qui nous environne, asséchant nos palais, brisant la résistance de nos muscles tendus.

Le chef paraît : « Je t’ai reconnue de loin ma chérie, en entendant le violon j’étais sûr que c’était toi, articule-t-il en nous bousculant. Tu es sauvée, comme je suis heureux; ça va aller, grâce à toi nous sommes sauvés. – Non, grâce à toi »,  dit-elle en l’entourant de son manteau.

Il m’a semblé qu’à cet instant le chef, perdu dans les replis du tissu écarlate, était minuscule.

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