L’année de la joie (3)

Les raisons qui m’amenèrent à élire le Chemin des Dames furent des plus simples. Je cherchais un refuge contre la joie cruelle des guitares ministérielles ; je ne pouvais pas attendre que la police vienne me chercher :

– Vous êtes musicien classique ?

– Oui.

– Veuillez nous suivre s’il vous plaît.

La voix tempérée par l’alcool des êtres en uniforme me fait horreur, les mains inélégantes me fouillent au corps, coups, phalanges coupées peut-être, le soleil qui me fuit et la nuit que l’on n’aperçoit plus qu’en tendant le cou par le soupirail de la cellule.  Ahuri par cette perspective, j’avais levé les yeux et j’avais vu miroiter là-bas mon lieu de promenade favori et (les réseaux étant surveillés) j’avais accablé de courriers les musiciens persécutés pour qu’ils me rejoignent. On ferait un orchestre dans les souterrains ;  pour appâter mes destinataires, je décrivais l’hôtel et son luxe, ses nombreuses chambres, les sinueuses galeries dont je disais étrangement qu’elles dessinaient une cathédrale en creux. Nous allions, disais-je encore, emplir de splendeur sonore ces cryptes dévorées autrefois dans leurs entrailles par des hurlements, des grenades et des obus. Je voulais, disais-je encore, que nous fassions de cet ancien musée un temple pour l’oreille. J’avoue que le « temple pour l’oreille » m’avait rempli de volupté, quel style ! J’étais fier de la formule.

Deux jours plus tard, à mon arrivée sur les lieux, des musiciens m’attendaient, serrant les poings ; je les crus résolus à combattre mais ils m’annoncèrent qu’ils étaient surtout résolus à me casser la figure (ce qui augurait mal de notre harmonie) car j’avais écrit en post-scriptum : « Amenez vos femmes, on en aura besoin pour faire la vaisselle, le ménage et les repas. » À cela ils objectèrent pour certains qu’ils étaient homosexuels et pour d’autres (des femmes) qu’elles maniaient moins le liquide vaisselle que la colophane, qu’elles raclaient du violon depuis trente ans et non des fonds de casserole etc. Beau concert de récriminations. Je répondis qu’en effet j’étais un fameux imbécile, que je m’excusais, que ce propos douteux était dû à la persécution dont nous étions les victimes, le stress etc.  Bref, j’étais sans excuse, on me bouscula puis enhardis pas mes répliques, ils se ruèrent sur moi. L’orchestre débutait en fanfare, songé-je. Sur les bas-côtés du Chemin, accablé de violence, j’abandonnai mon corps à leur vindicte, reins, tibias, estomac, je gémis en prenant soin de protéger mon visage, car j’étais peut-être un abruti, mais j’étais avant tout un clarinettiste  soucieux d’épargner mes mains et ma bouche.

« Arrêtez ! », cria une voix alors qu’ils étaient sur le point comme ils l’affirmaient de me « démolir le portrait ».

L’homme est immensément grand ; je l’observe d’en bas en reprenant mon souffle. Son costume cravate que je devine sous le manteau fait plutôt provincial sans oublier sa barbe broussailleuse de guerriero régional, pourtant passe la voix au timbre d’été déchirant le silence de sa verdeur fruitée ; je lui trouve une forme d’élégance terrienne qui tient sans doute à ses bottes de gentleman farmer tout droit sorties d’un film en noir et blanc dont j’ai oublié le titre.

Il me tend la main, me tire en souriant hors du fossé bourbeux et, mur d’ironie, lance contre le vent : « À qui devez-vous d’être là ? Qui vous a envoyé le courrier salvateur ? Tout être a ses faiblesses. Qui vous croyez-vous être pour juger des âneries d’un héros ? » Murmures, borborygmes. Dans un geste théâtral, il dénoue sa cravate qu’il enfonce à coups de talons dans le fond d’une flaque, arrache sa barbe grotesque et aggravant la voix découvre son identité. « Le chef ! Le chef ! », clament-ils en s’inclinant les yeux brillant dans le matin fumant. Il poursuit : « Je me défais des oripeaux qui m’ont permis de venir jusqu’à vous. J’accepte d’être votre chef d’orchestre. Il va falloir lutter avec notre musique. Auparavant j’exige une réconciliation avec notre héros. » Le héros, moi, couvert de boue, salue en rougissant. Je serre quelques mains, j’essaie suivant le cal des doigts de deviner l’instrument qu’ils jouent, simple moment d’égarement. Il poursuit : « Voici ma première déclaration. Je suis venu avec ma fortune et quelques camions de marchandises. Nous allons employer les chômeurs de la région pour nos menus besoins : je les paierai, nous resterons ici aussi longtemps que l’interdit pèsera sur notre musique. Sachant que je suis en ces lieux, les oligarques qui nous dirigent n’oseront jamais nous agresser, ils ont trop besoin d’un appui international pour soutenir leur stupidité joyeuse et je suis trop connu pour qu’ils viennent nous déloger de force. Et d’ailleurs ils ont bien assez à faire avec leur joie à la gomme. Vive le passé ! Vive la musique classique ! »

Applaudissements, larmes. On s’étreint. Je me souviens de mon émotion : vêtements boueux, couvert de bleus, j’étais par l’aura naturelle du chef célébrissime adoubé en héros. Serais-je à la hauteur ? C’est si loin ; il me semble me souvenir que j’étais confus, que les autres éprouvaient envers moi une pitié pathétique, ils me serraient mille fois la main, me brossaient le manteau déchiré, s’excusaient, me promettaient de se racheter en me faisant entendre leur instrument ; une violoniste, boîte brisée à la main (elle m’avait cogné avec), me dit même carrément : « Rejoignez-moi à la chambre 23, dès que vous serez sur pied. » J’ai encore sur les lèvres le baiser furtif qu’elle m’octroya royalement, aigre parfum d’ail mêlé de romarin.  Son visage aujourd’hui disparu – je suis le seul survivant de ce temps – me fait encore signe dans mes rêves, je lui fais des mines qu’elle ne voit pas, seule surnage en vérité sa voix suraigüe qui me querelle : « Mais non espèce de crétin, je ne joue pas du violon, je joue de l’alto ! » Je me vois toujours dans le rêve haussant les épaules, puis je lui tourne le dos en disant : « Dors ! » Et je me réveille.

 

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