L’année de la joie (1)


Les sanglots longs

Des violons

 

C’était après la crise. Nous avions tant souffert qu’au grand soulagement de la plupart, le gouvernement décréta la suppression des musiques mélancoliques du passé. Un amendement à cette loi fut voté dans la foulée : il ordonnait le déversement régulier d’antidépresseurs dans les réserves d’eau potable. Un autre amendement voté de nuit par quelques députés encore présents dans l’hémicycle, vieillards résolus, rendit obligatoire la pop dans les lieux publics.  Des hauts parleurs furent hissés auprès des caméras de rue. En effet, nos élus, baignés dès le berceau par ces musiques qui avaient scandé leurs biberons, abreuvés leur adolescence, branlaient du chef en cadence et leur approbation se fit tout naturellement. Je me souviens qu’ils tentèrent en outre de faire de l’anglais la langue officielle du pays. La honte qui suivit cette année fut telle qu’on détruisit plus tard la totalité des documents et des vidéos qui se rapportaient à cette époque, si bien que les historiens disputent encore de la réalité d’une telle tentative : les uns s’appuyant sur des témoignages douteux affirment que la ministre de la culture, une vieille rockeuse désargentée, lors d’une pause des débats, aurait rassemblé les députés autour de quelques bouteilles de whisky irlandais et après avoir branché sa guitare électrique leur aurait fait chanter des musiques anglaises puis, profitant de cette régression (karaoké dont elle aurait assuré l’accompagnement) leur aurait arraché le vote fatal ; l’intervention du Conseil d’État réuni en urgence dès le lendemain aurait cassé la décision, après consultation de la liste des bouteilles vides qui traînaient dans le Parlement. D’autres historiens prétendent sans preuves tangibles que le Président, dans son irrésolution proverbiale, aurait signé le décret puis l’aurait retiré dès l’aube après une nuit agitée où des habits verts auraient protesté avec des pancartes et moult cris en hurlant à l’abandon de la langue nationale sous les fenêtres de l’Élysée, ce qui paraît fort peu vraisemblable. Aucun document fiable ne permettant de corroborer l’une ou l’autre thèse, le remplacement de notre langue ne s’étant pas produit, je frémis à l’idée qu’un pareil changement ait pu même être imaginé.

Au-delà des persécutions qui frappèrent les « ennuyeux » – les instrumentistes et les chanteurs classiques dont je faisais partie – (grâce à l’amendement Verdurin, voté à l’unanimité et qui exigeait la mise hors la loi de tous les musiciens classiques) c’est une autre mesure qui vient s’imposer à mon esprit aujourd’hui bien fatigué : les conservateurs de musées furent contraints de recouvrir d’un jaune vif les noirs vernis des Rembrandt et des Caravage – période faste pour les restaurateurs qui mit fin au chômage chronique de la corporation. On étendit bientôt la mesure à tous les noirs des tableaux de nos musées ; même le plomb des vitraux de nos cathédrales fut badigeonné de jaune ; avec un peu d’attention on en lit encore de nos jours les traces dans nos édifices religieux, mosquées comprises.

Maintenant que cette période de bonheur officiel est passée de mode, que cette fureur de joie publique a été remplacée par la mélancolie banale de nos démocraties, je vois remonter au bord de ma mémoire les titres des journaux du temps, dont celui demeuré fameux qui déclencha les persécutions : « Au violon les violons ». Et de fait, sous la pression du lobby des guitaristes, on vit par orchestres entiers les violonistes être embarqués dans les prisons de la République, après qu’on en eut extrait les délinquants ; criminels et voleurs se perdirent dans la joie collective des rues. Des scènes se pressent dans ma mémoire : mille feux de joie montèrent des places du pays, chacun attendant les derniers rougeoiements du soleil d’automne pour jeter dans un ignoble brasier les violons dorés qui avaient chanté les passions les plus profondes ; je me souviens des archets crépitant dans la nuit, des éclisses mordues des flammes et des âmes déchirées dans des gerbes d’étincelles. Je tiens de source sûre que, privés de leur instrument, les violonistes usèrent des prisons comme d’immenses résonateurs et chantèrent à bouche fermée les partitions qu’ils connaissaient par cœur : l’apothéose de la danse, l’inachevée, la symphonie tragique et autres œuvres prétendument dépressives. Leur résistance admirable contraignit les gardiens de prison à réclamer des augmentations, car le pays entier bramant sa joie, ils étaient les seuls à assurer l’ordre au front de la dépression chantée. L’argument fit plier le gouvernement qui doubla leur salaire pour pénibilité aggravée. Devant les prisons on organisa en hâte sous des bâches de fortune des cellules d’aide psychologique à destination des pauvres bougres. L’argumentaire des psychiatres : « Il vaut mieux entendre ça que d’être sourd » fut de peu d’effet. Même si je n’ai envers ces gardiens que peu de tendresse, je me dois de dire qu’ils rapportèrent à la maison des complexes œdipiens dont ils n’avaient que faire et que leurs psys déclenchèrent ainsi un beau désordre dans les foyers. Après un vote âprement débattu, on finit par leur octroyer une subvention « Boules Quies » qui leur permit de « supporter l’insupportable », comme le réclamaient depuis toujours leurs représentants syndicaux.

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