Songeries et souffle au coeur (avant la blessure)

Nous étions tellement serrés que je ne me souviens pas d’avoir pu, avant la blessure, considérer que j’étais un être humain à part entière. Je me vois le plus souvent flottant dans l’odeur de javel et la buée des lessives, poussé par l’un tiré par l’autre, rampant, puis marchant au milieu des huées le visage tourné vers des ombres d’où tombaient au mieux des cris, au pire des coups, l’air sifflait autour de mes oreilles avant que la main s’abatte sur mes tempes ; parfois les lanières du martinet sur les mollets nus ou un coup de pied faisaient l’affaire, la voix du bougre, de la bougresse allait decrescendo et je repartais dans mes rêveries sonores, j’inventais des rythmes, je me promettais des mélodies qui mouraient jusqu’au soir, coulant avec moi au fond du lit, refuge.

Commençaient des songeries à partir des visages que j’avais croisés dans la cour de l’école, ceux de l’autre cour surtout, celle des filles, les teintes bleues, blanches et roses s’agitaient en souriant à travers la grille qui nous séparait, je leur faisait signe les doigts  écartés et c’était si tendre qu’en serrant l’oreiller je revivais leurs figures aériennes, sorte de ballet sur gravier, les jupes corolles montaient, descendaient, se plissaient dans les cris, les rondes, les jeux de mains, les courses dénuées de hargne, assorties d’étreintes,  de mélodies presque rythmées par le claquement des cordes à sauter, la belle affaire de vivre, et elles m’étaient si chères qu’enfoncé dans la nuit, rêvant,  je les apercevais de loin venir dans l’autre sens, de la lumière vers ma nuit, les mains en avant chaque doigt tendu comme je le faisais dans la vie réelle, comme une reconnaissance, comme si la cour des filles venait miroiter dans celle des garçons, une fille un garçon pour donner à ce fatras qu’était notre cour brutale un lissé d’amour, oh ce lien, oui je sais c’est loin encore, mais il y aura je le jure un jour où nous irons ensemble main dans la main, et dans mon rêve je songeais alors à la joie d’aimer, d’être aimé, aimé je pouvais, je n’étais que ça, mais être aimé scintillait improbablement au plus obscur de ma nuit, si bien que je finissais par penser en plein rêve qu’il était beau d’être ainsi bousculé par les parents de la guerre car tout sourire allait devenir chant, chaque main tendue dirait le contraire de ce que je vivais et chaque jour qui passe me rapprocherait du paradis, ce temps de jadis devenu futur par la grâce des filles promises se reflétant dans la cour des garçons noire de haine, et, assuré de mon avenir, j’augurais dès l’aube des élégances où la chair des peaux se mêle à la fraîcheur de l’oreiller du matin, parfums vous reviendrez la nuit prochaine, je vous attends, j’ai tant besoin des espérances de vos sourires lointains.

Avant la blessure j’étais nous, l’appartement de formica aux ampoules presque nues, la porte sur la rue qui claque en un bruit métallique que le chambranle répercute au creux du couloir vert de gris ; j’é t a i s ces murs rebâtis à la hâte après 1918 puis redétruits négligemment au creux du deuxième massacre et rebâtis en attendant quelle troisième misère, aucune fleur aux fenêtres, il faut imaginer Sisyphe très malheureux de détruire et reconstruire avec des briques et des pierres ramassées là, au cœur forcément les cicatrices des murs font des coutures, comment croire ? Je n’étais pas. Je n’étais pas encore, j’avais un souffle au cœur au grand dam du généraliste très particulier, longue barbe blanche, retirant son stéthoscope de ses oreilles velues et le regard levé vers la bougresse : « Eh oui, ma chère X, un souffle au cœur », pas un regard vers moi, la peur tombait des nues, j’étais quoi moi en slip, côtes apparentes, qui me souviens cinquante cinq ans plus tard de la couleur du papier peint, rose lavande, larges feuilles vertes, goût exquis, j’étais quoi, et la voix qui reprend : « Souffle au cœur, souffle au cœur… il n’en mourra pas » : or, la mort rôdait, amis, je devinais au ton qu’il disait cela pour rassurer la bougresse, je me disais alors que ce souffle découvert impromptu n’étais pas aussi grave que la raclée qui m’attendait en sortant ; la rage, la simple rage d’avoir un gosse qui a un souffle au cœur… et moi, et moi , est-ce que j’ai même le temps d’avoir un souffle au cœur, moi avec mes jeunes, mes grossesses, un mari de pitié et les découragements ; je voyais le docteur apportant l’eau saumâtre au moulin brisé de la bougresse avec son souffle au cœur, pardon, avec mon souffle au cœur, il tapotait l’épaule de sa chère X, l’appelait par son prénom (je comprenais à peine qu’il parlait à la femme qui était ma mère) lui disait qu’il n’y avait rien à redouter, simplement surveiller, « Surveiller disait-elle, mais je ne fais que ça de les surveiller », ce qui était vrai, elle ne nous lâchait pas, jamais, même absente elle avait ce regard noir qui ment ; enfin il la relâchait sur le trottoir et dans mon souvenir, dandinant, trottinant, nous procédions à petits pas serrés devant elle pour qu’elle nous surveille et nous juge encore davantage, on rentrait avec un souffle au cœur en plus, manquait plus que ça, comme s’il n’y avait pas déjà assez à faire, après la guerre, sur le trottoir, nous et nos croquenots filandreux qui me sortaient par le talon et me faisaient trébucher, « mais marche droit bougre d’âne ! ».

C’est grâce au souffle au cœur et aux rêveries sur la cour des filles que je pressentis, à travers mensonges et vilénies, que j’avais enfin une chance d’exister, en attendant la blessure, la fameuse blessure qui allait venir, définitive.

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