Gracq, Goethe et le printemps

Contrairement à la musique ou à la peinture, lorsqu’on écrit, l’usage des mots oblige à avoir un sujet(je veux dire, une histoire à raconter, une pensée à éclaircir ou un chant verbal à produire).

Depuis Mallarmé, il y a des tentatives d’écrire sans sujet, mais lorsqu’on se lance dans une fiction, la morsure imaginaire exige son motif ; les mots doivent produire un sens, même si le récit est non-sens, absurde, il existe cependant : un sens se dit, obscur peut-être, mais on l’entend ou le devine. Même épuisée, au bord du silence, Beckett par exemple doit bien reconnaître que la langue produit des significations. Les situations peuvent avoir des allures absurdes puisque la fiction est imagination – ainsi on pourrait imaginer Jupiter félicitant Venus d’être si belle à ses côtés – il n’en reste pas moins que cela donne sens et l’on serait bien hardi (Pierre Guyotat l’a tenté) d’écrire une fiction où les mots accolés ne font plus sens…. de cette agglutination naît cependant un autre sens (musique?). L’écriture fiction est liée au sens comme la peinture à la toile ou la musique à la partition.

Parfois le sujet ne vient pas. Il se dérobe, il fait défaut… angoisse de la page blanche, dit le cliché. Admettons. Des auteurs ont évoqué cette absence de sujet (Flaubert), de motif ; j’évoque ici l’absence de démarrage, ce moment où l’écrivain assis doit tourner la clef de contact et enclencher le moteur de l’imagination. Peter Handke utilise souvent la musique pour se mettre en attitude de réception. Chacun sa méthode. Ce n’est pas « Que vais-je écrire ?» qui ici est en question, mais simplement la nécessité d’un début, car souvent, une fois la situation de départ fixée, l’imagination se sent stimulée sur une pente dont l’inconscient, le cortège des sensations souvenir et les œuvres lues ou entendues soutiennent l’avance, apportant l’énergie qui alimentera la suite.

Julien Gracq ( En lisant en écrivant p. 136) qui évoque ailleurs Goethe en des termes peu amènes (ses textes lui donnent « un arrière-goût de  veau froid mayonnaise » et tant d’autres critiques !), dit de lui qu’il a de tous les écrivains le sens du sujet le plus puissant. Il n’en donne pas la raison.

Le printemps qui surgit sous nos pieds apporte une réponse à cette affirmation que tout lecteur de Goethe éprouve à chaque page. Le sujet ne tombe pas du ciel comme ont pu le faire croire les poètes « inspirés » (cliché romantique), il naît de la terre qui déploie bientôt ses fastes dans la jolie saison après la prose noire des jours d’hiver. C’est que Goethe est en relation avec le tout. Chaque pensée, si petite qu’elle soit, est en contact avec l’univers. Un garçon qui cueille une rose suffit à faire une œuvre ( Heidenröslein ). Le début des Affinités Electives décrit une taille de rosiers qui prend tout son sens dans la peinture d’un couple en crise et amène à des considérations générales sur l’être humain immergé dans le monde. Grand lecteur de Spinoza, il laisse monter les motifs en respirant, au rythme de la croissance naturelle des plantes arrosées d’eau et de lumière. Homme de l’œil, tout lui est motif. Il n’a pas cette liberté grande qui paralyse les écrivains contemporains ; il ne connaît pas l’absence puisque sa vision est constamment globale. Il va jusqu’à élaborer des théories aujourd’hui oubliées sur la plante primitive, sur la pierre primitive, voire sur l’articulation qui nous fit hommes après avoir été des animaux : sa « découverte » de l’os intermaxillaire nous montre que chaque être, tout ce qui vit, est placé en perspective croissante, ce qui rend l’écriture de fictions, de poèmes, infiniment renouvelée. Sa richesse pour nous étrange, vient d’une conception du monde reliée de tous côtés par des inventions qu’il s’est fabriquées et auxquels il s’est accroché avec une persévérance et une ingéniosité que nous ne connaissons plus. Lire Goethe devient alors un exercice de récupération du tout vivant, c’est un printemps perpétuel qui fait d’une branche un axe de la terre.

Il meurt en 1832 avec l’arrivée du printemps qu’il salue avec soulagement.

Une réflexion au sujet de « Gracq, Goethe et le printemps »

  1.  »
    Roche, qu’un bref écart de ma route d’Attigny me permet de visiter.
    De la ferme où fut écrite la « Saison en Enfer », rien ne subsiste, qu’un pan de mur.
     »
    Julien Gracq
    « En lisant, en écrivant »,
    page 267

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