Brassens ou le désaccord parfait (16) le vieux léon

Le Vieux Léon

Le Vieux Léon – Georges Brassens
Go get Adobe Flash Player!

Écrite en 1958, cette chanson est un texte sur la disparition et l’oubli.

Y’a tout à l’heure
Quinze ans d’malheur

Le vieux Léon est mort ; il est pourtant toujours dans la mémoire de ceux qui l’ont connu ; c’est une résurrection qui fait entendre non pas les sons de l’instrument, mais leur souvenir. Qui se rappelle de cet obscur et modeste virtuose de quartier? Brassens en fait une sorte de Pauvre Martin de la musique, oublié, méprisé de son vivant, même par celui qui le chante :

De n’avoir pas
Su faire cas
De ton biniou.

Le malheur, la misère du musicien est insondable : il joue pour divertir, c’est lui qui fait danser, sans lui les couples ne se formeraient pas et il est l’incarnation de la joie ; pourtant personne ne le regarde, chacun étant trop occupé à fixer l’autre dans les yeux ; trônant sur la scène, à distance, il se réjouit du bonheur des autres sans y avoir sa part. Entre le corps de l’aimée et l’accordéon il n’a pas le choix. Il est condamné à jouer en toute solitude, sans autre forme de reconnaissance que cette joie intime qu’il distribue avec prodigalité, en virtuose esseulé. Et le voilà démodé…

Il représente cette musique populaire supplantée par le jazz :Le Vieux Léon devient la représentation personnifiée de l’instrument qui peu à peu se démode. À n’en pas douter, Brassens évoque le Paris de 1944-1945 : il prend la peine de préciser : « Y’a tout à l’heure/ Quinze ans d’malheur » et « Quinze ans bientôt », ce qui nous ramène à l’époque où l’accordéon est le symbole de la Libération, avec bals populaires, fêtes, optimisme. C’est l’anti-clairon par excellence.

Il chante une valse sur des vers de quatre syllabes. Le quatre donne à l’ensemble un équilibre que le trois de la valse fait frémir. Le trois temps est le rythme doux et vulgaire de la vie dont les nouvelles générations se moquent, tout en en conservant la nostalgie. Ainsi l’enterrement :

En rigolant
Pour faire semblant
De n’pas pleurer

Il faut enrouler les corps, embobiner les rêveurs dans un chant qui reprend les vieilles mélopées dansantes des temps de la ferveur pour cet instrument. On voit se soulever la poussière du temps où les couples se formaient avec cette conviction naïve des amoureux qui croient à l’éternité de leur sentiment sous les lampions du Paris libéré. À chaque pas, le corps reste en l’air, les deux temps faibles sont très appuyés pour dire l’espoir qui dansait au bal des humbles.

Le Vieux Léon est le nom emblématique de ces sons clinquants qui dorment dans notre mémoire, pas dansés un soir dans la java des sans-destin et qui ressuscite trois minutes pour le plaisir. Au lieu d’évoquer comme Gainsbourg sur le même sujet le « piano à bretelles », les « boutons de nacre », Brassens nomme le musicien et suggère par la seule grâce des vers l’atmosphère liée aux sons de l’accordéon. Le tour de force consiste à faire entendre par la seule guitare (cordes pincées)les accents si différents de cet instrument à vent tellement volubile : d’où le rythme rapide des cascades de vers aux rimes proches. Dans la suite déroulée des quatre syllabes, on perçoit l’asthme grinçant de l’instrument ; à chaque vers, la voix reste un moment sur la rime pour reprendre son souffle, mimant le vide qui se glisse entre chaque tiré-poussé de l’accordéon. Au lieu d’être une contrainte, les rimes, presque exclusivement masculines, multipliées par la brièveté des vers (96 au total!) sont le vrai moteur de la mélodie ; c’est un système de rimes rengaines à l’intérieur de couplets rapidement enchaînés ; le rime en « éon » joue un rôle majeur de refrain, avec ses mots obligés et attendus : « Panthéon », « accordéon », et « Vieux Léon ».

Bien sûr, cette musique est démodée, mais tout l’effort du chanteur est de combler ce dérisoire du temps passé par un enchantement, afin de montrer que les notes ne sont jamais oubliées. Il semble que cette œuvre de piété, toute en mémoire volontaire, appuyée par des effets de langage très ouvragés : « parti des myosotis », « amicale des feux follets », soit en fait une projection vers le futur de ce qu’il souhaite que nous pensions de lui, Brassens, quinze ans après sa mort.

Or, nous y voilà, et on peut même dire que – depuis la mort de Brassens – les quinze ans se sont fait la paire.

La mode menace cruellement la chanson, plus que toute autre production. Le plaisir que l’on éprouve à entendre une chanson est lié à cet éphémère de l’objet ainsi créé. Le Vieux Léon apparaît comme une leçon indirecte de survie : notes et paroles sont volatiles, les modes se poussent et le ridicule guette, cependant le travail approfondi de Brassens et son feuilleté de suggestions – chanson sur la chanson – semblent prouver le contraire : la chanson reste.

C’est que la ronde valse entoure la figure du chanteur comme une photo de Doisneau, dans un cadre rigide mais souple à l’intérieur, espace limité et parfait pourtant qui pleure en sauvant ce qui ne peut être sauvé, et qui l’est malgré tout, grâce à cette distance-solidarité des musiciens qui se passent le flambeau des notes et des mots, feux follets errant dans la mémoire des vivants.

On entend comme une sorte de confiance envers la nostalgie qui prépare le futur du souvenir du chanteur. La peur du temps à venir, de l’oubli, à cause du différent qui chasse les modes, est contrée par la fidélité de la mémoire que la musique relance sans jamais se décourager. Le monde de la chanson envoie des messages qui se passent de lèvres en lèvres, de générations en générations, musique inconsciente, paroles reprises, prolongements au-delà de la vie, photos jaunies mais fidèles, à peine tremblées, que l’on se montre à la veillée pour renouer avec l’ancien et qui permettent de se rassurer sur son fragile statut de maillon d’une chaîne que l’on voudrait solide.

4 réflexions au sujet de « Brassens ou le désaccord parfait (16) le vieux léon »

  1. Quand on a vécu ce genre de vie…
    C’est vraiment une chanson qui touche et qui « nous » rappelle le bon temps!
    Après la guerre, il nous a fallu faire beaucoup d’efforts que beaucoup ne comprennent pas aujourd’hui…
    Mais moi, je reste avec les belles paroles françaises des chansons de cette époque…
    lebororo ?

  2. Oui, vous avez raison et je ne suis pas loin de sentir exactement comme vous. Ce qui est curieux surtout c’est que la chanson « Le vieux Léon » appelle justement ce type de réflexion que vous avez et que j’approuve avec grande énergie. Il s’agit de la nostalgie que nous avons de la chanson qui elle-même est déjà nostalgie, ce qui accentue notre impression de chef d’œuvre dans notre mémoire qui ne veut garder que les bons moments. Bons moments qui sont mêlés de regrets, puisque nous sommes à l’intérieur d’une nostalgie en miroir. Ainsi la tristesse affichée devient-elle une joie qui chante l’espérance du souvenir qui va durer… c’est le thème même de la chanson ! On tourne ainsi sans arrêt comme la valse 1 2 3 qui rythme la chanson. La tête nous tourne: tant de passé déjà vécu, n’est-ce pas? Tant de choses oubliées. Et tout cela flotte au gré des jours tristes et pas tristes du tout ! Admirable chanson que l’on aime bientôt comme sa vie. Peut-être les chansons sont-elles des balises de mémoire dans un océan de temps, le nôtre, pour repérer d’où nous est venu le goût de l’essentiel, c’est-à-dire le goût de ce qui dure: « Seuls les poètes fondent ce qui demeure » dit le poète. Les chansons c’est encore mieux que les poèmes, on les apprend sans y penser, elles demeurent encore plus profondément à cause de la musique. « Le Vieux Léon » est une rengaine sublime. Aucun doute.

  3. Le vieux Léon. Plus de cinquante ans que je connais cette chanson et la fredonne, comme bien d’autres de Brassens. Ce soir, un peu de temps libre pour l’écouter une fois encore, comme on déguste un bon cru. Mais au fait, qui était Léon? Et me voila parti sur le Net, pour identifier le personnage. En « grattant » j’ai trouvé, Monsieur Prunier, votre blog. Je ne sais toujours pas qui est Léon. Mais vous m’avez si bien expliqué cette oeuvre de notre ami Georges. Un peu comme ces œnologues qui vous commentent les bons vins, et vous les font apprécier encore un peu plus. Merci.
    P.S. Auriez-vous deviné que j’apprécie Brassens? Problème: comme certains vins, j’y trouve plaisir…. mais je ne sais pas expliquer pourquoi!

  4. Alors qu’on sait à peu près qui est l’auvergnat, le vieux Léon est une invention pure; Brassens s’est laissé guider par la rime. Je pense que c’est l’accordéon qui s’est personnifié, ainsi que j’essaie de le dire. Je vous remercie de m’avoir lu et de me communiquer votre plaisir à « comprendre » grâce à mon texte; car comprendre une chanson ce n’est pas la détruire, mais au contraire augmenter le plaisir de l’audition en passant cette fois non plus par le cœur mais par la raison. Exercice passionnant.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *