Brassens ou le désaccord parfait (12)

Le cimetière

Le sol des villes soulevé par nos mains avait volé contre les lois. C’était une Hécatombe à la manière de Brassens, farce carnavalesque un peu grave où les insultes et les formules poétiques avaient jailli pour presque rien.

C’est ainsi qu’en 1968 nous avons quitté le village.

La parole un instant violente était retombée dans le ressassement. Vieux cons, jeunes cons, tout était bras ballants, dans l’immédiat des pluies qui graissaient les pavés recalés. Exilés à Charleville, nous nous demandions où notre voix allait bien pouvoir s’exercer, maintenant que le présent était un « tous les jours » où l’on se lève, se lave, se coiffe, s’habille, marche et travaille. Les mots de la révolution s’effritaient, plâtre mort entre les dents.

La question était simple : que faire ? Nous savions que nos mains étaient suffisantes pour le compte en banque, simplement nous ne voulions pas de cette solitude. Et notre voix ? Crier n’est pas parler, il fallait bien dire ; alors sans un mot de trop nous avons placardé des affiches qui annonçaient la révolution. C’est un petit soir de juin, un an après.

Avec la deux chevaux nous avions collé aux coins des rues des appels à la solidarité, à la communauté des miséreux, feuilles vives en noir et rouge (obligatoire le rouge), textes bavards qui tiendraient jusqu’à la prochaine pluie, c’est-à-dire demain, et nous rêvions d’un pays où jamais il ne pleut pour que nos discours soient lus plus longtemps, songes pieux, enfoncés dans la glaise tendre et inutile de nos idées. Je me souviens du bourdonnement dans les troènes en fleurs et de la voix claire et posée de l’un d’entre nous : « Tiens, ça va être une année à hannetons ! » On le traita de bourgeois et il se tut. C’est ainsi que conscients d’accomplir un devoir nous nous sommes arrêtés devant le cimetière.

En levant la tête, je pensais au ciel étoilé et à la loi morale, mais par crainte du ridicule je fis faire demi-tour à Kant et il ne franchit pas mes lèvres.

Il restait deux affiches. La colle avait éclaboussé les sièges ; elle séchait déjà, empoissant le volant, les portières et les mains. Je ne sais quelle rage nous prit soudain. Dans un ultime accès de foi, on racla le fond du seau, et les morts furent honorés des textes, un de chaque côté de l’entrée du cimetière. Nous étions sûrs, dans notre folie, que le futur, ainsi mis en valeur devant leur résidence, les aiderait à traverser le long temps de leurs corps passés. Il n’y avait aucune raison qu’ils n’aient pas droit eux aussi à un peu d’espérance. Demain matin, les habitants seraient en effet convaincus par nos textes en allant chercher leur pain, et les morts devaient être mis au courant de ce qui se tramait. Une folie.

Nous avions amorcé, restait l’attente. La révolution viendrait ; notre épuisement était la preuve qu’elle palpitait déjà ; nos corps étaient dissous dans la colle et les textes savouraient le vide des rues, anticipant le moment où les habitants découvriraient en poussant leurs volets l’évidence de la révolte écrite et refuseraient alors d’obéir à la loi.

Une voix dit alors : « Et si on allait bouffer sur la tombe de Rimbaud ? » Ce n’était pas une question, il n’était prévu aucune objection, les réunions se terminaient toujours là. Après avoir pris pain, camembert et vin rouge, nous faisions le mur du cimetière.

Nous sommes assis en rond sous la nue. Arthur est à deux pas. Ce soir, pourtant, la conversation ne roule pas. Je crois que c’est le doute : on sait bien que la révolution est un paquet de mots, d’idées dont nous pensons qu’elles n’auront plus cours bientôt, peut-être demain. Manque-t-on de vin ? On s’est trompé d’idées ? Un silence traversé d’aboiements plane sur les croix. Quand la foi s’estompe, personne n’a le courage de le dire : on pense machinalement : « Vaches de bourgeois ! », on colle comme des fous ; on sent qu’on a perdu le ton. À l’ombre des cyprès, sur les pentes de la ville, tout glisse, les mots crèvent contre notre palais, mots de Marx, de foules, d’histoire passée, mots de poussière et de livres. La réunion de ce soir est vraiment la dernière.

Je me retourne, sans doute un bruit, un pas, un murmure, ramage dans les arbres, une autre réunion quelque part : l’amicale des feux follets ? C’est le silence, celui des gars épuisés, dépris d’amour et gavés de pain. Vient la peur, celle qu’on l’on comblait avec des paroles entendues. Et voici qu’en portant ma main vers l’arrière, mes doigts touchent le bord de ma guitare posée en travers de la tombe d’Arthur. Je m’en saisis et j’entonne Le Gorille avec Putain de toi : homme et femme, joie et amertume, révolte et déception.

Le cimetière aidant, je passe au Testament et, naturellement à la Ballade des cimetières. La nuit remue, quelque chose se passe quelque part sur la terre, c’est une envie de mélancolie qui monte avec les minutes ; les autres n’écoutent plus, il somnolent, je crois. J’abandonne la série des chansons sur la mort et j’égrène les accords mineurs de Saturne ; la voix ne consent pas à venir, les notes accompagnent les bruits de la nuit, pointes éclatées du temps, étincelles vives d’un feu qui ne prend pas, gouttes pincées d’une rosée lointaine. La voix qui doit dire :

Il est morne, il est taciturne…

n’ose pas. À cause du silence que l’on ne peut pas dire, que l’on ne doit pas énoncer puisque les morts sont précisément ces voix qui se sont tues, étouffées par le temps qui tue le temps comme il peut.

Quelle voix ? Quels mots ? Que faire de mes mains ? Je ne peux envisager d’abandonner Brassens en plein cimetière. Je pense au « swing » et cesse mes accords sur l’anatole. L’ardeur me reprend, un 4/4 me vient en gros majeur joyeux, et c’est Les Copains d’abord, mais les autres hurlent : « Ta gueule ! » La communauté est dissoute, les lunes idéologiques ont vécu. L’un d’eux m’arrache la guitare des mains et entonne en anglais une chanson à la mode. Je m’allonge à l’écart, entre deux tombes, et j’allume une cigarette en murmurant : « L’existence, j’existe. » Le vin me tourne enfin la tête, et tandis que mon manège s’emballe, je sens les galets qui me blessent le crâne et Rimbaud soudain : « Le sinciput plaqué de hargnosités vagues. » Je souris. Il y aura toujours des mots.

Je m’endors. C’est un rêve de bonheur, fantôme féminin, brave sac d’os soudain désirable. Elle me prend aux épaules, me secoue avec une fougue pleine de promesses : toute une histoire en quelques secondes, un éclair. J’entends des voix graves, menaçantes, j’ouvre les yeux. Deux policiers sont là. On nous force à nous lever et l’on voit quatre jeunes gens qu’on emmène sous les insultes du gardien du cimetière.

Détention provisoire, c’est la vie. Quatre murs et pas un mot. Quatre coins, une place pour chacun. Je me rendors, mais aucun rêve ne me vient plus. C’est un sommeil agité, le dos me tire, les omoplates cognent régulièrement contre le mur, c’est un rythme je crois, un balancement d’homme seul. On me touche le bras. « Vous pouvez sortir, allez, debout ! » Devant mon étonnement, l’homme immense, gras comme un tonneau, moustachu à souhait, ajoute : « Allez ! Ne recommencez pas ! » Il me pousse doucement entre les épaules et comme je me retourne il dit : « Vos amis ont été récupérés par leurs pères… Une nuit au poste c’est mieux que sur la tombe de Rimbaud ! » Puis comme je ne dis toujours rien, il ajoute en souriant, détachant chaque syllabe :

Oisive jeunesse
À tout asservie

Si les flics se mettent à citer Rimbaud, j’ai eu faux sur toute la ligne. Ça ne fait rien, nous vivons un temps bien singulier.

Devant l’entrée, je suis cueilli par un soleil timide. J’ai froid et les voitures résonnent comme autant de basses désaccordées. Des bouts de fredon me reviennent, Les Copains d’abord viennent chevaucher Les Bancs Publics, les barrés s’entrecroisent, lorsque soudain un homme en bleu de travail passe devant moi. Je crie : « Hé ! Ma guitare ! » Il s’arrête, me jette un regard hésitant et je m’avance vers lui, sûr de mon fait. Il prend la guitare qu’il portait à l’épaule comme il l’aurait fait d’une bêche et me dit : « Le cimetière, c’était vous ? » Je fais oui de la tête. Il dit encore: « J’allais la porter au commissariat. Je l’ai trouvée sur une tombe. » Je tends la main pour m’en saisir, il recule. Je dis d’une voix grave, claire, d’une voix dont je ne me serais pas cru capable, organe franc, comme si tout mon corps vibrait à chaque mot : 
« Elle était sur la tombe de Rimbaud. Donnez-la moi, c’est la mienne ! »
Il me la tend.
« Excusez-moi, je ne pouvais pas savoir, vous savez, nous, les fossoyeurs, on n’a pas le fond méchant.
– Je sais, je sais… Merci.
– On va boire un coup ?
Il me serre la main.
– D’accord. Je m’appelle Martin, et toi ?
– Oh, moi… »

4 réflexions au sujet de « Brassens ou le désaccord parfait (12) »

  1. A vous un grand merci de relayer ces rêveries et de vous en faire l’écho positif auprès de lecteurs éventuels. Toute ma gratitude va vers vous.

  2. Tout ce que Brassens a déclaré, même impromptu, a des formulations délicieuses qui méritent le détour, rien que pour la forme qu’il donne à notre langue ! On ne parle pas du fond, c’est aujourd’hui tellement évident!

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