Rembrandt parle: autoportrait à 63 ans

Il me regarde, il a exactement mon âge, il va mourir dans l’année mais il n’a pas peur ; ses yeux très marqués, sillons ocres et bruns, me fixent en souriant, la bouche est d’une douceur bonhomme débordant de calme, il s’approche en souriant, pas résigné, non, la tête levée, brave et gras, il est avec moi.
Il dit : « J’ai tant peint que le noir m’emporte alors que ce que j’ai fait au cours de ma longue vie (ou brève si l’on veut), c’est apporter la lumière sur l’ombre du collectif normé, ouvrir, ouvrir, jusqu’à ce que l’espérance-feu joue avec l’air de celui qui regarde, masque obscur qui bascule sous l’œil vivant de mes contemporains et des autres, vous, fils des cimaises, enfants à la recherche touristique d’un supplément d’âme, alors que ce fut un combat et que vous avez toutes les armes en main pour me suivre.
Je me suis vu suffisamment – combien d’autoportraits ? – pour vous voir, amis. J’ai jeté un premier noir pour m’assurer de la toile, faisant ainsi le tour du propriétaire, masquant le blanc du nid primitif : ce badigeon à la brosse noire est ma nuit ; avant de poser le moindre rai de vie que l’on sache au moins voir mon intériorité de l’extérieur et surtout voir où je vais… oui, oui, c’est ça, vers la nuit. Contrairement aux autres toiles qui étaient de la nuit vers le jour où sur le goudron de la non-couleur j’ai combattu, lutté, pour faire jaillir mes feux, sachez mes amis que puisque je touche au terme de mes jours, j’ai laissé cette fois et cette seule fois le noir venir mordre au bord de mon visage en ruine et pour tracer les rides grasses et fines, les ridules multiformes, j’ai peint avec vérité et sans nulle complaisance ni exagération les marques des lames du temps. Je ne me plains pas, j’espère n’éveiller aucune pitié, au vrai, ce que vous voyez, amis de l’âme, c’est la part haute d’un corps détruit dont vous pouvez deviner le reste à partir de ce que je vous livre, du menton jusqu’au front limité par un béret que je voulais blanc, puis je me suis ravisé, ne laissant qu’un mince bandeau et ma coiffe brune. Il fallait éclairer le visage, mais sans trop. Et tout cela bien sûr sans pinceau ; le couteau, la lame, a tailladé les rides roides sous les yeux souriants : le pinceau eût été caresse et là, regardez mes amis, qui accepterait d’effleurer ces ravines, ces entailles que le temps et la graisse ont formé naturellement ? Ce que je vous peins n’est pas un accident, mais une suite inévitable de petits heurts qui font vers cet âge ce visage faussement tourmenté, retourné comme un labour de février ; ne vous laissez pas attirer par mon couteau inévitable… j’ai aux yeux tout le calme du monde, je sais que j’ai fini, je suis fini. Tous les êtres sont finis, mortels ; tenez, observez avec attention l’autre partie capitale d’un peintre, mes mains. Au départ, très classiquement, elles tenaient la palette et le pinceau ; mon corps m’a rappelé à davantage de bon sens ; l’artiste en fin de vie n’a pas le droit d’être poseur. Il devient grâce à son corps brisé un homme comme les autres ; il attend. J’attends. J’ai remballé mes mains, le noir les crypte, elles ne serviront plus ou si peu, j’ai préféré les noyer sous la brune d’une nuit montante ; ce sont elles qui ont tenu le pinceau qui les cache, vous voyez bien que je me ris de ce qui m’arrive, la vieillesse, cette chose que l’on sait inéluctable et qui pourtant nous surprend tellement lorsqu’on y atteint. Car je m’étonne de me voir si boursoufflé en ce miroir, croyez-le bien, je souris de mon étonnement, je vous donne ce sourire pour vous consoler, sachant que me voyant, vous vous verrez. Je vous donne ma vérité qui sera vôtre un jour et je vous souhaite l’énergie du couteau vrai et du calme intérieur où l’on accepte le retour à la nuit, sans regret, car la tâche fut belle… ce que vous voyez à l’instant en porte témoignage. »

9 réflexions au sujet de « Rembrandt parle: autoportrait à 63 ans »

  1. Bonjour,
    J’enseigne le français au collège et dans le cadre d’un travail sur l’histoire de l’art j’aimerais faire étudier à mes élèves certains portraits de Rembrandt en parrallèle avec l’autobiographie. Je trouve le texte que vous avez publié très beau et très intéressant pour travailler sur l’écriture de soi et le temps qui passe. Je souhaiterais l’utiliser comme support afin de proposer un travail d’écriture à mes élèves à partir de photos les représentant à différents âges.
    Je me demande donc si c’est bien Rembrandt l’auteur de ce texte. Merci d’avance de bien vouloir m’éclairer.
    Cordialement.
    Angélina

  2. Bonjour,
    Je vous remercie des appréciations flatteuses que vous formulez à l’endroit de mon texte sur Rembrandt. Je dois vous dire que ce texte n’est pas de Rembrandt mais qu’il m’a été dicté par la contemplation attentive de ce tableau qui figure à la National Gallery de Londres. Je restitue à travers sa parole fictive mes sensations face à cette œuvre d’exception. Tous les détails qui portent sur le contenu du tableau et ses modifications apportées par le peintre sont en revanche parfaitement authentiques: le couvre-chef, la disparition des mains etc… Il y eu en effet une première version de ce tableau qui a été décrite avec force détails et ces modifications m’ont amené à nourrir avec précision les paroles que je lui prête.
    J’espère que vos élèves en auront quelque profit. Je vous remercie une fois encore de vous être arrêtée à cette prose toute personnelle et vous souhaite bien des réussites dans votre excellent projet !
    Bien cordialement.

  3. Monsieur Prunier,
    Merci de m’avoir répondu aussi rapidement.
    Je vous félicite pour votre prose digne d’un grand écrivain ainsi que pour votre sensibilité artistique et votre empathie qui vous a fait pénétrer l’âme de ce tableau. J’ai vraiment été touchée par la poésie et le rythme de votre texte. Vous avez su éclairer ce tableau et en dévoiler tout le mystère. Votre travail me sera très utile pour aborder Rembrandt avec mes élèves. De plus les détails que vous donnez sur les techniques du peintre m’éviteront un cours que mes élèves pourraient trouver rébarbatif et qui n’est pas de mon domaine de compétence. Votre littérature touchera sûrement leur sensibilité et saura leur faire apprécier ce peintre.
    Encore merci pour ce beau voyage dans l’univers de Rembrandt.
    Cordialement.
    Angélina.

  4. Merci à enniop!
    L’adresse de ce site me sera bien utile car maintenant dans les collèges nous avons des salles pupitres nous permettant de travailler en classe entière avec internet.

  5. Chère Angelina,
    Vous dites tant de choses aimables à propos de ma rêverie que j’en serais presque confus si je ne savais qu’il est né de visites multiples à la National Gallery de Londres… rêveries finalement tranquilles au plein de la ville en fusion mais qui tout compte fait ragaillardissent, accompagnent mes espérances lorsqu’une voix dit (Rembrandt) que la tâche artisanale bien conçue traverse le temps pourvu qu’elle soit sincère.
    Je vous remercie très vivement de vos paroles si positives qui me sont un précieux encouragement à continuer à écrire ici, non dans le vent ni le vide, mais dans le plein de nos subjectivités ouvertes.
    Courage à vous pour cet exercice délicat (faire découvrir une œuvre d’art) et soyez assurée de ma profonde reconnaissance !

    Bien cordialement.

  6. Cher Monsieur, écoutant « Les Regardeurs », aujourd’hui, sur France Culture, il me revient en mémoire la prose de « votre » autoportrait – si apprécié – de Rembrandt. J’accompagne ce « clin d’œil ?… de la petite palette (vermillon, noir et jaune) », par une toujours artisanale photo de la reproduction de ladite toile de « Rembrandt au chevalet ». J’espère que vous pourrez « l’insérer » dans mon commentaire. Si cela n’est pas possible, voici le lien à… « copier-coller ». Merci.
    http://www.franceculture.fr/emission-les-regardeurs-portrait-de-l-artiste-au-chevalet-de-rembrandt-2013-10-05

  7. Merci pour cette initiative; il y a tant d’autoportraits de Rembrandt! Ma modeste contribution se focalise autour du portrait que le peintre a fait dans ses derniers mois: il est à la National Gallery de Londres. Je l’ai fait aussi parce que je voulais « surmonter » mon propre passage (« je peins le passage ») à l’âge de 63 ans. L’autoportrait de Rembrandt a été fait dans la dernière année de sa vie. Voyez comme il a évacué la palette, le chevalet et les mains sont tellement émouvantes.
    Vous voyez, mon texte sans le dire explicitement s’adosse à la mort. Quand je vais à Londres, il est rare que je n’aille pas saluer ce portrait. C’est comme une ponctuation dans le temps écoulé de ma vie. Je vous sais gré de votre aide pour enrichir cet article.

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