Visions

Des ballots de paille sont enroulés serrés sur le chaume, tapis d’occident ; leurs yeux clignotent vers moi de toute la surface de leur coupe et je devine sans difficulté la pupille et l’iris : côte à côte les ballots seraient effrayants mais disposés là par hasard, les ombres qu’ils tracent donnent envie de s’allonger, ce que je fais.
Il est en haut d’une falaise, devine tout au fond une baie lumineuse et songe que c’est l’océan grouillant de touristes et d’enfants ravis, mais c’est si loin qu’il n’en est pas sûr ; là où il est en effet, l’amoncellement de pierres est si sérieux qu’il en sourit, jusqu’à ce qu’il se souvienne qu’il s’est égaré, a dû franchir des barbelés, tout cela pour tomber sur un site mégalithique – il s’en rend compte maintenant – où il erre de pierre en pierre à la recherche d’une issue ; si les meilleurs préhistoriens n’ont su dire ce que ces pierres levées faisaient là, il ne voit pas comment il pourrait s’y retrouver. Il aperçoit au loin un barbelé qui le rassure, la civilisation, il a si chaud qu’il rêve d’un perrier orange bu à la terrasse d’un café où il tournerait le dos à l’église qu’il a cru entrevoir dans la crique surpeuplée. C’était si loin, c’est si loin, le chant des criquets approfondit le silence. Il va basculer dans la mélancolie.
« On mesure la distance ? » interroge brusquement la visiteuse qui a surgi derrière moi. Je la supplie de ne plus jamais recommencer, elle s’esclaffe.
« J’aime ce mystère, dis-je laisse-moi. Passe, c’est ton métier !
– Ah, les mégalithes qui ont fait dire plus de bêtises qu’ils ne comptent de pierres !
– J’ai déjà lu ça quelque part.
– Dis-donc, tu n’as pas soif ? demande-t-elle.
– Non.
– Menteur ». Je la suis.
Une fois attablés au bord de la crique, je dis : « Tu comprends, ces hommes ce n’est pas leur distance qui m’intéresse, je crois en vérité que c’est la mienne. La préhistoire c’est surtout le mystère de notre propre petite enfance, non ? » Elle se moque un peu, me désigne du bout du bras une île au large que je n’avais pas vue où les pierres scintillent à la fin du jour comme autant de joyaux. « Et ça, ce n’est pas l’enfance ? »
Une voix plus forte retentit : « On est en France, ici, en France ! » Deux yeux atroces me fixent menaçants. Je m’éveille à l’ombre du ballot, je me redresse, me secoue, comprends qu’il croit que je suis un étranger et je le rassure d’une cascade de mots, je suis bien français, bien de chez nous etc.
« Oh, moi ce que j’en dis ! C’est seulement qu’il faut que je les ramasse mes ballots, alors vous j’en veux pas, ouste, du balai… Et puis, et puis, c’est vous le ballot, l’orage arrive, je vous souhaite bien du plaisir ! » Il me montre le ciel d’encre.
Sous les trombes d’eau je rêve de l’île aux pierreries désignée par la visiteuse, et que j’ai vue.

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