La noblesse et l’angoisse

Quoi de plus comique que la noblesse ? Des siècles durant, des femmes et des hommes se sont crus d’une nature supérieure : sang bleu, générations successives, héritages divers en formaient les attributs. La particule « de » qui rattache à une terre – le moindre « fossé bourbeux » (Molière) faisant l’affaire – on était plus grand, plus fort, enfin on possédait en plus ce rien indéfinissable qui coulait dans les veines. Cela donnait droit à des pensions, un château ou un manoir, on appliquait à ce hasard des vertus morales et il a fallu attendre le XVIIIème siècle pour que l’on commence à remettre en cause cette immense absurdité du « bien né ».
C’est un rêve d’enfant : tout enfant se croit fils de roi et Proust nous décrit longuement la rapide déchéance de ces rêves risibles tout en observant avec acuité les préjugés de cette noblesse défaite de justifications rationnelles. Plus c’est absurde plus c’est puissant. Adossée au vide, la noblesse s’effondre sous les coups de boutoir du premier conflit mondial. On se demande cependant avec perplexité comment de pareilles stupidités ont pu être colportées si longtemps dans les populations de nos pays.
C’est qu’il faut à l’être humain ces grandes figures qu’il a côtoyées dans l’enfance ; les adultes ont tous les droits, ils forment la principale préoccupation des petits : les adultes habillent les rêves des petits d’une grandeur réelle, hautes ombres dominantes et qui rassurent, permettant à l’enfant de dormir en toute quiétude. Mais le petit une fois adulte et formé par cette dépendance ne peut accéder à lui-même sans se défaire de cette emprise rêvée, ce qu’il a bien du mal à faire lorsqu’il n’a joui d’aucune éducation digne de ce nom, et son imaginaire habité de grandeur ne peut finalement qu’approuver un monde dans lequel la noblesse domine. Tous les textes libérateurs de Voltaire, de Rousseau, de Kant et de tant d’autres consistent à éduquer l’esprit, à lui faire toucher la peur d’être libre et à le défaire de cette angoisse inutile.
La noblesse et l’ignorance – couple infernal qui permit la transmission des pires préjugés – ont été vaincues par l’éducation : celle-ci n’est rien d’autre qu’une lente sortie de l’enfance où la raison vient mettre un peu d’ordre dans les délires puérils de nos rêves ancestraux. En cette période de crise civilisationnelle, quoi de plus important que de rappeler cette évidence : l’éducation est sortie de l’imaginaire naïf, elle peut se faire dans la douceur persuasive et a un rôle capital à jouer. Enseigner est alors un métier à nul autre pareil, le plus important sans doute puisqu’il remplace l’angoisse de vivre sous la domination par la liberté de l’esprit.

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