Têtard

Sauf les très grands artistes, jamais de notre vie nous ne referons ces têtards prodigieux qui campent notre vision de l’homme sans corps. Les enfants de trois ans sont nos maîtres puisqu’ils dessinent ce qu’ils voient vraiment: une tête et des jambes interminables. Ils racontent leur histoire mouvementée, ce développement lent de leur cerveau qui travaille sans arrêt. Rien de plus émouvant que cette geste évidente à leurs yeux où le mammifère humain développe le langage et assigne au crâne la tâche du passage à l’être social, bavard et profus. C’est un conte physique tout entier dirigé vers la tête. Pour le corps, on verra à l’adolescence. Provisoirement il n’est que tête et jambes, aventure de penser et de marcher que les hommes seuls connaissent. Rien de plus important que ce moment fixé du bout des doigts, où le corps s’abstrait du regard et expose une vision ferme de l’intériorité ouverte de l’enfant.
Le têtard est un adieu à l’enfance primitive où ils voguaient entre deux eaux du placenta à la terre ferme. Il bondira bientôt tel une grenouille, mais à cet instant il se remémore ce qu’il a traversé. Ce temps bref des premiers visages est pour lui une longue suite de métamorphoses qui aboutissent à ce dessin, memento de la petite enfance, têtard conclusif où tête et têter semblent encore un même mot.
A gauche de la tête on devine un effort superbe pour que soleil et fleur se confondent. En bas, une voiture laisse exploser ses pneus à l’arrière; le moteur parle, comme le corps.
Têtard joyeux et sans mystère, c’est un enfant qui se voit. Conscience de soi projetée un matin de décembre, le chef d’oeuvre humain prend sa place sous nos yeux ébahis.
Merci à Neil pour sa production lumineuse.

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