L’orthographe, l’erreur est humaine

L’erreur est au centre de la langue. Heureusement qu’il y a l’erreur car
c’est ainsi que la langue se déploie; je suis bien sûr que Montaigne ou
Stendhal (très célèbre pour ça) auraient fait cent fautes à la dictée de
Pivot. L’orthographe comme convention est un jeu proche des mots croisés,
elle n’a nulle influence sur les contenus sauf évidemment en psychanalyse.
J’y vois une survivance du religieux dans le monde laïque. La faute étant
remplacée par l’erreur orthographique ce qui convenons-en est terriblement
culpabilisant et proche du dérisoire. « La dictée » sent bon sa
blouse grise et les marrons dans la cour, la langue tirée et le « je n’y
arriverai jamais » que notre école cultive. Souvenirs et culpabilité
traversent cet exercice plutôt paralysant. Lorsqu’on apprend une autre
langue on devient relativiste, et on sourit de ces jeux franco-français où
le meilleur en orthographe est le meilleur tout court. Les autres langues
n’ont pas ces préoccupations académiques : ainsi la
langue évolue-t-elle; nous ne sommes que passage et rien n’est plus
destructeur que la fixation sur des normes relatives par une académie que le
monde ne nous envie pas. Cette attention paralysante à la langue écrite
explique pour partie l’absence d’ouverture des français aux autres langues.
Je ne vois pas en quoi la fixation de l’orthographe inventée par les
copistes du XIVème siècle, des moines pour la plupart, est en soi un
exercice qui vaille pour la vie. Les autres langues que je connais disent à
peu près: oui, il vaut mieux ne pas faire trop de fautes, mais bon… on ne va
pas en faire un fromage.

« Les jeunes font plein de fautes, ils ne savent plus écrire ». J’entendais
déjà ça dans les années 50. Et je suis bien sûr que nos pères et grands
pères entendaient le même refrain.

Prenons le problème autrement. Lorsque je marche dans Versailles, j’entends
les gémissements des vingt millions de français qui subirent le joug
ridicule de celui que l’on nomme le grand roi. L’Académie, qui est la
régulatrice de notre orthographe, est issue de ces désastres que l’on voit
luire, tous ors dehors, dans la cour de Versailles. Je n’aime pas l’académie.
Je n’aime pas la culpabilité cachée sous les fleurs de la belle orthographe
française. Une carte postale pleine de fautes retient davantage l’attention,
est beaucoup plus touchante qu’une carte écrite impeccablement (cf.
« Barthes par lui-même »). L’erreur orthographique me plaît. En linguiste
j’essaie à chaque fois de décrypter d’où cette erreur provient. « L’erreur
est humaine » est une belle phrase, elle doit être prise au pied de la
lettre. Tout ce qui est humain est passionnant. L’erreur est on ne peut plus
enrichissante. La fausse note est formidablement utile.
En bref: la perfection me fiche une trouille bleue.

2 réflexions au sujet de « L’orthographe, l’erreur est humaine »

  1. Très bon propos sur l’orthographe et l’éducation.
    Rassurez-vous, la perfection n’existe pas et certainement pas en orthographe.
    Toutefois, linguiste que vous êtes, vous avouerez que nous sommes en droit de nous interroger quand ce « Splendide Moyen de S’exprimer » qu’est le langage SMS est inculqué à nos chères têtes blondes par certaines institutrices « parce que ça va plus vite à écrire » !
    Dans vingt ou trente ans, nous entendrons toujours : « Les jeunes font plein de fautes, ils ne savent plus écrire ».

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