Montaigne par FG Maugarlone.

Ce passage de l’ouvrage de FG Maugarlone est aux pages 219 et 220 de Présentation de la France à ses enfants paru cet automne chez Grasset.  Je n’en publie qu’un extrait pour donner envie de lire le chapitre XIX consacré à Montaigne et peut-être davantage…

 

Il y a chez Montaigne une notion fondamentale, assez normalement, qui est l’assiette. Elle ressortit premièrement à l’art équestre: un bon cavalier a une bonne assiette. Et quant à lui, c’est, il y insiste, l’assiette où il se trouve le mieux, d’où il s’autorise à railler d’un docteur en théologie la « plaisante assiette » sur sa mule. D’une manière générale, il faut prendre l’homme « en sa plus haute assiette », mais le stoïcisme est excessif, il suffit de tenir l’âme en « assiette bien réglée et disposée à la vertu », à l’exemple de Socrate. Toutefois, il est tant de vicissitudes, d’aléas, d’inévitables revirements, que chacun doit convenir qu’elle ne peut jamais être parfaitement assurée, son assiette, mais le courage implique précisément de la maintenir en équilibre nonobstant les assauts de la fortune. Et lui-même, malgré ses douleurs, entend pérenniser son âme en une « raisonnable assiette », même s’il ne saurait prétendre rivaliser avec les planètes qui ont, elles, des assiettes définitives. La notion d’assiette commande jusqu’à sa position sur la religion; il se tient, dit-il , en l’assiette où Dieu l’a mis. Cependant, il ne convient pas d’oublier l’humilité de notre nature, laquelle se rappelle à tout un chacun, chacune, en une circonstance décisive, de sorte qu’il mérite d’être tenu pour un « affronteur », le sage trop apparemment sage qu’on imagine dans cette assiette peu éluctable. Par rapport à cette situation de principe, il est secondaire de choisir ou non l’assiette la « plus effectuelle ».[…]

A cheval, point de métaphysique, il ne se demande pas d’où il vient, ni où il va, il vient de chez lui et il y retourne, dans cette libraire qui est la métaphore concrète de son intériorité. Le cheval, c’est sans doute un peu dépassé, mais reste l’assiette, même pour d’écologiques piétons. Montaigne s’oppose à Sartre, qui ne veut être que pur mouvement, simple tourbillon, fût-ce celui de la poussière de la route. Sartre n’écoute pas Montaigne qui lui conseille; au lieu de courir vers on ne sait quel paradis futur, ou vers le mirage du soi, vous feriez mieux de vous remettre dans le présent et vous contenter de penser que vous y êtes, de vous rasseoir au bon.

N’empêche qu’au départ des Essais il y a une perte d’assiette. Une chute de cheval qui l’a révélé à lui-même comme mortel, non pas abstraitement, « par effect » – il y a une telle différence entre savoir et réaliser… Du coup, il s’est apprivoisé à la mort, il s’en est avoisiné, il se prétend un mortel averti, et il nous dit, reprenant Socrate, que philosopher c’est apprendre à mourir. Or, il sait aussi bien qu’on n’apprend pas à mourir, car de la mort il n’y a pas de répétition, et quand nous y venons nous sommes tous « apprentifs ».

Ce passage est non seulement intéressant pour notre auteur, mais il met en valeur un événement : la chute de cheval, qui est non seulement décisif pour Montaigne mais également pour Claude Simon, qui en fait au XXème siècle (!) l’événement clef de tous ses récits. J’y reviendrai à propos de Claude Simon dans un article à venir.

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