Kafka: simple approche de « Devant la Loi »

 

Il y a autour du texte Devant la Loi tant et tant d’arrière plans non explicités que nous devons avancer avec prudence, ce qui signifie en d’autres termes que l’on doit connaître correctement le contexte de Kafka lorsqu’il écrit cet apologue. Il est un bon connaisseur de la tradition juive. Il a de la kabbale une vision personnelle, mais surtout de la glose elle-même qui est la part capitale du travail du monde juif sur le texte. Car le texte est pour les juifs du monde leur seule patrie (Israël est récent). Le Talmud est une glose infinie de l’ancien testament et d’autres textes sacrés. Kafka parodie donc cette manière toute spéciale qu’ont les juifs de respirer et qui font d’eux des interprètes hors pair de tout texte quel qu’il soit. Ils apprennent dès le premier âge à interpréter les textes. La glose est une manière de s’approprier le monde. Ils y sont conviés dès l’enfance, et rien n’est plus naturel que de lire un texte en le regardant à distance (la Aggadda par exemple estime que le sens de la Bible se situe précisément à l’intersection du texte et de sa perception par ses lecteurs). C’est ce qui fait d’eux des intellectuels nés. Ils pensent à travers la glose et ne prennent le monde que comme un texte à décrypter. Cela explique la profusion de grands esprits issus du monde juif. De Spinoza à Einstein, sans parler de Levinas et de bien d’autres. L’intellect est ce qui les maintient dans le monde. Ainsi chacun d’eux est-il le porteur de sa propre glose; leur subjectivité est alimentée par le texte sacré mais ils en font leur propre interprétation.

Si l’on s’en tient au texte de Kafka on peut dire qu’il ajoute à la profusion de récits (hassidiques par exemple) un nouveau texte qui est cette fois défait de la religion et s’applique à notre monde présent… Il s’agit d’un homme qui veut rentrer dans la loi. C’est le problème juif vu à distance. Les juifs n’ayant aucune patrie ils doivent s’intégrer à la loi du pays où ils vivent. Mais c’est une vision de surface. En réalité nous sommes tous confrontés à cette nécessité du : « Nul n’est censé ignorer la loi ». C’est à peu près impossible pour tout citoyen. Or, il le faut. Nous ne pouvons être citoyen d’une démocratie que si nous nous intégrons à la loi. Mais il est peut-être question d’une autre loi (troisième niveau de lecture): celle-là même de vivre, ou plutôt de mourir. Car comme le montre très bien le Procès, nous sommes condamnés à mort sans avoir commis aucune faute. Cette culpabilité qui est le propre de l’homme occidental nous saisit donc dès la naissance et ne nous quitte jamais; cette culpabilité métaphysique est sans raison. Voilà à peu près comment on pourrait se mettre d’accord sur une vision globale de l’histoire de l’homme de la campagne. Tous les détails de l’apologue sont cependant de notre fait et chacun va pouvoir y projeter sa propre vision; la preuve: « cette porte n’était faite que pour toi », dit le gardien. Ainsi, ce texte est-il une glose de la glose, ce qui explique l’humour très spécial qui parcourt le texte de bout en bout. Le fait que l’homme de la campagne n’ose pas entrer dans la loi est une leçon mystérieuse et que l’on peut à peu près commenter ainsi…( j’emprunte à Shakespeare (Hamlet) sa formulation claire): « c’est la conscience qui fait de nous tous des lâches »…Le récit Devant la Loi est peut-être une présentation de l’homme pensant et paralysé lorsqu’il doit agir. Ou pour le dire abruptement: la pensée nous empêche d’agir. Ce ne sont là que des options caricaturales et il convient d’affiner cette approche. Chacun le fera au cours de sa vie. Une page à peine, et toute une vie à faire le tour de cette histoire qui, une fois lue, demeure inoubliable. Je ne suis pas sûr d’avoir progressé dans sa compréhension. Simplement il s’est adapté à chaque période de ma vie.

A lire la suite : Kafka: Devant la loi (une lecture simplifiée) ICI.

Une réflexion au sujet de « Kafka: simple approche de « Devant la Loi » »

  1. La parenté de Kleist avec Kafka peut être considérée à partir du texte que j’ai traduit ailleurs dans ce blog: « Sur le théâtre de Marionnettes » (1810). La leçon globale de la fable de Kleist est que l’on ne doit pas en faire trop du côté de la raison et de ses lumières, qu’il vaut mieux être au monde avec sa part animale, suivre son instinct qui peut être de l’ordre de la grâce . On comprend qu’au delà de l’admiration que Kafka portait au style de Kleist, il a également été très proche de son énergique scepticisme et son apologue « Devant la loi » a bien des traits communs avec le texte de Kleist sur les marionnettes.

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