Le pas de Hölderlin ( 3 / 3 )

Je ne suis pas certain que ces aimables bavards aient dit l’essentiel. « Le sacré soit ma parole », dit le poète. Je pense qu’il s’agit de « l’espace pur entre les dieux et les hommes » dont nos amis se sont avidement entretenus, mais qui aujourd’hui semble s’être dissous dans l’air, dans les commentaires, dans les affaires publiques et privées qui tendent à se confondre. Trop de mots, vanité, presque rien.

Un seul regard sur un saule me convainc du contraire, le vent bouscule ses feuilles en découvrant des gris dans ce qui fut vert, la belle aventure des cheveux de l’arbre, proie de mes yeux que je n’oublierai jamais. Ma mémoire me dicte des beautés que la main serrée de l’ami vient renforcer. Tu as raison, dit-il, regarde les pupilles vivantes qui te fixent, et cette paume tout à l’heure vide que nous échangeons maintenant a valeur de poème, puisqu’il se peut que nos mains soient sincères. Elles le sont. Des valeurs s’éveillent sous le derme, nos bonjours ne sont pas vains, les paroles même banales, oui surtout les paroles banales, disent le temps qu’il fait, autre manière de conter celui qui prestement passe, le beau temps des vies qui vont.

La distance, le tact, la politesse peut-être, creuse un vide superbe où se déploie l’antique saveur du sacré. L’imagination de nos amis un peu bavards est à cueillir au caniveau, entre deux rues sillonnées de véhicules neutres. À chaque fois que ma mâchoire consent à s’ouvrir, si je le veux, si je franchis l’enfer confortable du moi, à chaque fois l’aube se remet à promettre, car je prends des risques bien sûr, il le faut, si je veux que le sacré soit ma parole ; il faut parler, non pas que tout ce que je dis ait une valeur universelle, mais l’ami capte au fond de ma voix une faveur d’être, une ferveur à la hauteur des verres qui se heurtent à l’instant où nous échangeons nos souhaits de bonheur. J’essaie en trinquant de faire en sorte que nos doigts ne se touchent pas. Le tact est sacré.

Nous avons la bonne distance, à défaut de la mesure qui sépare le ciel de la terre, les dieux des hommes, nous, sur le plat de la table où le pain nous sépare, derrière les baies fripées par la vapeur d’hiver, nous avons des mots humains, paroles profondes et nous disons le sacré devenu horizontal.

J’en viens aux boulevards, à toutes ces asphaltes bleues qui veinent nos avenues, notre présence qui racle à fleur de terre. Il n’est pas vrai que nous deviendrons marchandises. Tant de pas disent le contraire, et nous aussi, jusqu’au cliquetis unique de nos verres à pied.

Au-delà de l’ironie princière, nos paupières s’humectent à la moindre paume, à la plus petite parole prononcée au bon moment et c’est aux tympans que nous avons nos plus grandes joies. Le silence qui nous prenait dans le couloir de fin d’automne, quand il fallait allumer tout le jour pour exister, le silence tout soudain devient l’évidence gaillarde de vivre. La vacuité des chambres s’orne d’un souffle, le mien, je ne pense plus qu’à l’espérance de février, quand résonnent les appels des chats. Alors, vivement, une voix s’élève pour chanter en pleine nuit, je le sais, jusqu’à l’aube patiente, le souvenir des mots vécus.

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