Tout le mérite d’une bonne éducation nous revient, à nous parents, car nous ne pouvons puiser dans notre passé marécage aucun réflexe qui soit utilisable. Il nous faut inventer constamment, car chaque enfant est particulier et les livres trop généraux, et le passé personnel plus ou moins un jardin ravagé; je ne parle même pas des conseils qu’on peut entendre ici ou là… où le pire côtoie le meilleur, mais comment savoir distinguer?

Je redoute toujours les réflexes qui font régresser et reprendre les solutions d’autrefois, solutions qui n’en étaient pas puisqu’elles étaient seulement la conséquence de l’égoïsme des parents dénués d’empathie envers leurs enfants. Disant cela, je sais bien que ce n’était pas vrai de tous les parents et j’en ai connu de bons qui aimaient vraiment leurs enfants et ils me furent très utiles pour comprendre très tôt, a contrario, que j’étais moi-même dans un nid de guêpes et non dans une famille. Poursuivant ma rêverie, je m’aperçois que j’avais envers ces quelques rares bons parents une réticence terrible, car ils me montraient ce que j’aurais dû avoir et c’était un supplice de Tantale de les voir agir ainsi, passant la main dans les cheveux de tel ou tel ami en lui murmurant des mots d’affection vraie. La jalousie envers l’ami était alors incommensurable.

Je vois également que parlant de l’éducation – mais le mot ne convient pas, il faudrait parler de « l’attitude quotidienne des parents » – on fait constamment retour sur sa propre enfance, comme un élastique qui se tend puis revient en pleine figure. On ne peut s’empêcher d’y revenir irrésistiblement. Nous sommes cet enfant que nous élevons et la vérité, et l’élégance, et l’intelligence est de dire: non, justement, nous ne le sommes pas, ils ne sont pas nous, nous ne les élevons pas pour qu’ils soient nous et plus ils seront audacieux – alors que je suis si réservé – plus ce sera réussi. Plus ils seront ouverts aux autres, alors que je suis si farouche, plus je pourrai dire que je les ai élevés à l’autonomie la plus totale possible.

Symbolique au plus haut point est ce moment où ils font leurs premiers pas: nous les soutenons sous les bras, ils hésitent, ma voix se fait profonde, aimante, stimulante, encourageante; la voix dit: va, quitte moi, reste là mais quitte moi, imite moi mais ne m’imite pas, trouve ton pas, apprends ta propre allure, fais ta trace de pas, trace ton sillage cher petit voilier fier de vivre, ne redoute rien, je suis ton port d’attache, mais surtout n’oublie pas de faire le tour du monde. L’émotion est la même que celle qui fait nuage autour de notre métier de professeur. Nous les envoyons au devant avec un bagage que nous leur livrons avec prodigalité, sans en attendre un quelconque remerciement. Nous nous effaçons de toute notre âme, c’est là notre tâche; à la maison comme à l’école.

Ce n’est même pas un sacrifice, mais l’idée simple qu’un peu d’amour entièrement donné apporte au monde ce « plus » qui lui manquait. Ce faisant nous voilà rejetés dans la solitude et il est donc hautement utile d’en parler, d’échanger sur les attitudes concrètes que nous devons avoir envers ces êtres qui ne demandaient même pas à venir au monde et que nous avons lâchés dans la vie pourtant, fiers de nous ôter de leur passage pour les pousser loin de nous.