Enseigner
Il peut l’être lorsque le maître ne considère qu’un seul chemin du savoir: de Lui vers l’Autre. Il ignore ou feint d’ignorer que le savoir doit non seulement être dit mais qu’une vérification s’impose également dans l’autre sens, de l’élève vers Lui.
Dans le cas où le maître s’ennuie, le mieux est de changer de métier, car il n’a pas compris qu’enseigner, c’est s’assurer que l’élève a intégré le savoir qu’il lui dispensait. Ce chemin unique qu’il emprunte du haut de la chaire est une voie sans issue. Le monologue est forcément ennuyeux, car le savoir qu’il octroie avec morgue souvent – la suffisance est inhérente à la position stratégique qu’il occupe dans l’espace de la classe – est celui de la doxa des connaissances, il n’est en aucune manière original et ne peut pas l’être. Mais ce n’est pas pour cela que le maître est ennuyeux, car tout savoir est pour l’élève entièrement neuf.
Le savoir est ennui aussi longtemps qu’il n’a pas été intégré dans l’esprit de celui qui assiste au cours, et il ne l’intégrera pas tant que le maître n’aura pas compris où l’élève trébuche face à ce savoir, tant qu’il n’aura pas trouvé pour chacun d’eux la manière de contourner l’obstacle où l’élève ne comprend pas. Répétons-le: sa vraie tâche n’est pas de DIRE – cela, n’importe quel imbécile autoritaire le peut – mais de faire aimer ce qu’il dit, d’user de détours pour vérifier que chacun des jeunes gens et jeunes filles a compris, de libérer la voix des élèves pour que le savoir trouve une voie. C’est dans ce lieu que le maître est vivant, original, il est maître parce qu’il ne joue pas le rôle de maître, il l’est vraiment parce qu’il sait qu’il a affaire à des êtres vivants et non à des corps coupés en deux par une table. Le problème du maître n’est pas le fond de son discours mais la forme qui doit être agréable, audible; le bon maître dont nous avons un souvenir ému n’était pas plus savant qu’un autre, il était seulement plus authentiquement humain, il savait que son savoir n’était presque rien, qu’il traîne dans les livres et qu’il n’y a pas de quoi en faire un fromage.
C’est non seulement une loi pédagogique, mais aussi une loi sociale générale: je me dois d’écouter l’autre si je veux que mon discours soit entendu. Ce qui fait l’indifférence sociale, l’ennui social (de la politique, de la morale ou de la religion) c’est que le discours fonctionne à sens unique comme la publicité, comme la télévision – mais elles, en revanche, fascinent, car elles ont pour unique souci la réception positive du message et usent de moyens déloyaux comme la répétition à l’infini, le slogan réducteur, ou pour la télé, les malheurs du monde, le crime et les façons de tuer les plus diverses. L’auto dérision fonctionne aussi très bien sur le mode: je me moque de moi-même, donc je suis le plus fort. Je l’emporte sur le sérieux de la vie, tout cela n’est pas sérieux, donc écoutez-moi ! Il vaut mieux consommer ce produit que de réfléchir à notre situation dans le monde, à la valeur de notre moi. La dévalorisation de soi va de pair avec la valorisation de la marchandise. Enfin tout cela se moque du monde et n’a d’intérêt que métaphorique pour expliquer la tentation du maître récitant auquel on pourrait le plus souvent substituer la télévision, l’enregistrement vidéo, ce qui lui éviterait le désagrément d’avoir à se déplacer pour « faire cours » comme il dit.
Le maître est un homme d’action pas un chantre, cet unique cordeau.


#1 par JChristian le 16 de juin de 2009
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« …enseigner, c’est s’assurer que l’élève a intégré le savoir qu’il lui dispensait. » Quelle merveilleuse définition d’une passion que nous avons en commun ! Mais malheureusement je pense, et j’espère sincèrement me tromper, que trop souvent cette évidence a été perdue de vue par grand nombre d’enseignants… et de ministres !!!! Constat qui me rend bien pessimiste sur l’avenir de notre si belle profession…
#2 par Raymond Prunier le 16 de juin de 2009
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Ce n’est pas parce que la réalité dément chaque jour et presque à chaque heure la formule que tu choisis de reprendre, qu’il faut pour autant désespérer de notre enseignement. En soi l’enseignement est une abstraction sans visage. Cela n’existe qu’à peine. Un ministre de l’éducation est d’ailleurs une ineptie.. on devrait bien plutôt utiliser l’ancienne formulation qui est plus juste: « instruction publique »… mais cela dit, l’enseignement se fait à partir de femmes et d’hommes qui n’ont quand même pas tous l’attitude dénoncée ici. Beaucoup font ainsi que je le décris dans ce petit texte. Enfin non, pas « beaucoup », mais certains… alors demeurons relatifs, soyons résolus… pour le reste, évidemment, c’est du vent. Mais pourquoi l’avenir serait-il si différent de ce que nous connaissons? Il y aura toujours quelques bons enseignants et une majorité d’exécrables professeurs qui ne comprendrons jamais que les êtres palpitants qui nous sont confiés n’ont rien à faire de la morgue. Courage !
#3 par Jean-Charles le 16 de juin de 2009
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C’est quoi ces conneries ! Comme si l’instruction publique d’antan ne cachait pas, sous un voile à peine pudique, une éducation des masses par la sélection d’une élite, et pas que de pinard ! Tu vois, Raymond, je suis en pleine forme, ravi de vous avoir vu dernièrement, malheureusement pris par la gloire éphémère d’un après concert et tous les amis venus si gentiment.
J’aime la phrase du grand Jacques Lévine, mort récemment, qui disait que comprendre la souffrance d’un enfant, c’était « l’écouter dans la façon dont il écoute sa propre vie ». Si les « profs » pouvaient comprendre cela.
#4 par Raymond Prunier le 17 de juin de 2009
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En correspondance avec la belle phrase de Jacques Levine, je me permets de citer Supervielle qui se souvenant de l’école affirmait:
« le bruit de mon coeur /m’empêche d’écouter le professeur » – in « Gravitations » (je l’avais affiché au-dessus de mon bureau, tout le temps où j’ai exercé).
Non, la différence entre « éduquer » et « instruire » n’est pas une querelle de mots sans importance. Dans éducation on entend le « duce », et dans instruire il y a l’idée de construire à l’intérieur. Je renvoie à l’étymologie des deux verbes. Donc le dire ainsi n’est pas un détail mais rejoint le propos tenu dans le texte sur l’enseignement.
Il n’en demeure pas moins que Jean-Christian a posé la bonne question: qu’en est-il des êtres humains qui font tourner la machine? On a envie de dire avec lui qu’il n’y a pas d’espoir qu’une majorité se rallie au point de vue du bon sens: l’école doit instruire et l’ennui (élèves comme professeurs) ne devrait pas être au centre des discours sur l’école; c’est la joie et le plaisir d’apprendre qui devraient être la règle.
Quand cette évidence sera-t-elle de saison?
Les réformes sont les cache misères paniqués de cette réalité: les profs sont globalement plutôt médiocres et les élèves s’ennuient. D’où l’émergence constante du fameux professeur inoubliable, qui en dit long sur les autres. Mais le constat une foi fait, nous qui avons eu ou qui avons encore des enfants ou petits enfants dans le système tel qu’il est, et qui donc avons vu à l’oeuvre cet ennui, jour après jour, que penser? Que faire pour ceux qui viendront?
Cela justifie la poursuite ici d’autres réfléxions sur le même sujet.
#5 par Jean-Philippe le 17 de juin de 2009
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Je suis en train de préparer le conseil de classe de la classe de 4ème dont je suis prof principal… Quelle connerie ce collège unique… cette fabrique d’échec scolaire ! Quand un ministre aura-t-il le courage de faire cette vraie et nécessaire réforme : un collège dans lequel existe un véritable enseignement différencié, un collège qui prend en compte toutes les formes d’intelligence, donc pas un collège unique ? Réformer le primaire, réformer la seconde sans réformer ce qu’il y a entre les deux et qui détruit des générations d’élèves qu’on fait passer en classe supérieure pour les faire sortir au plus vite du système qui ne peut les intégrer… Quelle stupidité !
A toi, Pat ! Et la boucle sera bouclée !