André Dhôtel ou la révolte du naturel (1/3)

           Réfractaire à l’histoire de son temps, André Dhôtel apparaît comme un romancier fantastique, simplement parce que ses personnages n’épousent pas les modes de vie communs et s’attachent à guetter un miracle. À l’inverse de ses contemporains, l’auteur échappe aux rêves historiques du XXème siècle et déploie ses récits sur les marges, dans des villages probables où des êtres inadaptés demeurent au plus près de la condition naturelle des hommes. Le miracle est alors l’équivalent du bonheur où l’homme ne devient homme que parce qu’il renonce à l’humanisme pour le profit d’une appartenance plus fondamentale à la nature. Chemin faisant, les histoires s’épanouissent sous la dictée d’une imagination qui cherche l’œuvre et produit le miracle attendu.
 L’abondante suite des romans d’André Dhôtel fait ainsi la part belle à des fictions, qui sont certes des œuvres de langage, mais qui s’efforcent de se fondre mystérieusement dans la production d’une nature inépuisable.

Description
 Contrairement à la plupart des romanciers, André Dhôtel place la description au centre de l’action. La lecture d’un de ses romans en pleine prairie, au creux des bois, nous amène le plus souvent à n’établir aucune différence entre ce qui nous est conté et l’environnement immédiat dans lequel nous le lisons. On dirait que les marges de ses textes sont mordues par la touffe d’herbe qui vient frôler les bords du livre et voici que de proche en proche, texte et bois, lignes et sillons, se retrouvent en harmonie spontanée, et le ciel même qui nous éclaire à l’instant vient se refléter au creux des mains qui tiennent le livre. L’expérience est étrange, mais on sent que l’on est à cet instant sur l’épicentre de ses tremblements écrits. C’est alors que rien n’arrête plus mon esprit, je le perds, je le livre, je le donne à Léopold, à Gaspard, à Clémence, à Julien, à Lydie, à toute cette constellation de prénoms qui s’enfoncent dans ma généalogie rêvée, semblent un moment m’ôter le ciel pour me le rendre plus frais, plus pur.
 Un extrait de Des Trottoirs et des Fleurs  peut nous aider à comprendre ce phénomène ; Léopold et Cyrille visitent ‘les Pleux’ pour la première fois : « Les bois et les taillis buissonneux avaient ce soir-là, au-dessus de la plaine, une nouvelle splendeur. Les deux amis y étaient entrés vers le haut de la route et découvrirent d’abord une friche de genévriers. C’était gris et bleu sous le soleil. De hautes graminées desséchées, d’invraisemblables fleurs de loin en loin, fragiles comme des paroles perdues. Quelques oiseaux s’envolèrent dans un grand silence. Les oiseaux et le silence c’est vraiment une affaire importante à remarquer. »
 Rien n’est arbitraire. Comme tous les personnages de Dhôtel, les deux amis sont en difficulté d’intégration, et la description de ce lieu qui va jouer par la suite un rôle clef, évoque à merveille la situation réelle de leur esprit. Le paysage est un état d’âme. Les sept phrases peuvent se lire ainsi : ils admirent, ils marchent, ils s’enchantent, ils sont déséquilibrés, ils acceptent, ils se donnent raison. Et tout le récit oscille autour de ce silence qui leur donne raison : oui, ils ont raison de ne pas vouloir être artistes, d’être des ‘abrutis’ (le mot revient plusieurs fois), d’être hors du monde, c’est-à-dire aux yeux du romancier révoltés dans la vraie vie, celle qui dit ‘non’ au social préconstruit et tente d’ouvrir la porte à la liberté et au plaisir d’exister.
 On peut s’attarder sur la présence des genévriers (il aurait pu citer n’importe quel nom d’arbuste), qui ont été choisis pour leur son, syllabes roulantes qui évoquent avec les sept autres ‘r’ de la même phrase, l’avancée frissonnante des héros au cœur de la nature. Mais, curieusement, comme un parfum, on en perçoit soudain la mélancolique incertitude, appuyée plus loin par le « gris et bleu », et reprise encore par les « fleurs de loin en loin » qui dessinent des espérances dont l’auteur nous prévient dans la même phrase qu’elles sont « fragiles comme des paroles perdues. » Très étrange description, où les buissons, les fleurs, les oiseaux ne quittent jamais le lieu du silence, alors que pour nous lecteurs, il n’est question tout compte fait que de langage. On aime alors ces ‘abrutis’ qui savent mieux que quiconque sentir le souffle de la nature et surtout son silence. On sent par ailleurs que Dhôtel abandonne volontairement toute précision sur la personne qui ‘voit’ ces choses, ‘entend’ ce silence, en bref l’auteur brouille les points de vue : la description est-elle vue par les héros ou par le narrateur ? Peu importe. Cette confusion permet à la nature de prendre toute la place, informant dans le même temps sur l’état d’esprit des visiteurs, tandis que l’auteur dessine en sous-main la destinée incertaine des héros pour piquer la curiosité du lecteur.
 La description (qui n’est habituellement qu’un creux du récit où l’auteur fait des effets dans le vide pour le seul profit d’une pause – on ne peut avancer toujours dans le fil de l’histoire -) élargit le propos d’André Dhôtel, elle l’ancre profondément dans l’évidence d’une vie liée à la nature, désignant indirectement l’appartenance à l’humanité comme un cas particulier de notre présence dans l’univers. Le romancier déteste l’humanisme de son temps, de même qu’il évite le dialogue romantique avec la nature, où les rochers et les fleurs ne sont là que pour mettre en valeur la solitude de l’homme. En un recul fabuleux, sorte de zoom arrière, il replace l’homme à sa juste place de membre d’un monde qui le dépasse largement, le déborde de tous côtés, rejoignant une vision panthéiste antique qu’il agrémente à la mode toute fugitive de notre temps. La ruse du conteur éclate dans la dernière phrase de notre extrait : « Les oiseaux et le silence c’est vraiment une affaire importante à remarquer. » Si le style n’était pas familier, cette notation pourrait avoir des allures de sentence. Mais André Dhôtel aplatit la forme pour la faire rouler dans le flot des phrases comme pour nous dire : « Vous savez, la pensée humaine, mon dieu, mais ce n’est pas plus important que la ‘friche de genévriers’. Regardons les choses telles qu’elles se présentent. Un point c’est tout. »
 Cette contestation radicale de l’humanité se fait en douceur, en fausse candeur, et commente le bien fondé des agissements ou plutôt du refus des deux protagonistes. Une attente se crée comme dans toute description, mais c’est l’attente justement qui est l’existence même, la raison d’être des héros. Attendre, par ailleurs, ce n’est pas ne rien faire, et les personnages de Dhôtel agissent, simplement ils n’entrent pas dans la vie toute faite, ils grandissent, ils vieillissent comme le font les fleurs, là où ils sont, attendant le moment où la révélation de leur être se fera, naturellement.
 On mesure la distance qui sépare un tel point de vue de ses contemporains tout brûlants de se perdre dans les actions et les idées du temps au cœur des cités populeuses. L’ambition est retournée comme un doigt de gant, elle désigne la nature comme l’élément premier, silencieux et mouvant, en bref : « les oiseaux et le silence. »

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conseils de l’ange

voilà c’est simple dit-il en souriant
        constelle le blanc
anime-le prends-lui son silence livide
        et offre-le à lire
tu comprends le plus petit de l’univers toi
        chante enfin chante
et ta peau rajeunie verte de l’hiver
        qu’elle se donne
pour le texte que chaque pore soit syllabe
        consolante
accorde ton absence à cet artisanat
        harmonise petit
tu verras les fleurs enfin monter les accords
        fais-les sonner
ces cordes qu’on fait vibrer tu sais suraigües
        fais-les grincer
ah oui n’aie pas peur de la fausse note
        cultive-la
au bout d’un orbe de la terre ce sera toi
        ne redoute rien

et si tu veux rester dans l’entre deux surtout
        cache-toi

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pain et main

     le pain blond revient
du soupirail du boulanger monte
     la chaleur vigueur
cette intériorité soûle de la levure magie
salon confortable débordant de buée d’amour

     tu l’as constaté
les jours ouvrent leurs doigts
     phalanges craquantes
et si lentes mon ami que même l’ange mûr
ne se risque pas à chanter la fin des gels

     alors le pain bien sûr
est la bouée des nuits lactées de rudesse
     il assouplit les paumes
il ose s’avancer vers l’espérance des aubes
toujours plus neuves et vives et plus précoces

     tu vois j’avais raison
avec mon silence nécessaire de blanc vêtu
     cette enfance compensée
avec des mains des mots ce sont lacs au désert
et la terre se rengorge avant d’ouvrir ses doigts

     les montagnes au couteau
du boulanger sur la pâte bien étalée là
     neige coupée vive
par sa main machinale où la joie rebondit
sous la lame qui va vite la mer le temps

     tu l’entendras ce temps
au sommet des Ardennes dans les lames océanes
     allez bouge tes doigts
ils savent eux le majeur le mineur musiciens
reproduis cet allant de l’hiver décentré

     l’artisanat parfumé
où dort un moment brûlant le lait de la pâte
     sueur métamorphosée
sous le feu des fours et cet ocre craquelé
quand même l’humanité la vraie quelle chance

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Les appels des chats

- Vous disiez ?
- Je disais : les appels des chats…
- Oui, les appels…
- Vous les entendez ?
- Oui, oui… et alors ?
- On dirait…
- Oui, on dirait…
- Des bébés..
- Oui, je sais, des bébés qui pleurent.
- Et alors ?
- Eh bien, comment dire… euh, en plein hiver, c’est troublant.
- Ah, et qu’est-ce qui est troublant ?
- Eh bien que ça vienne comme ça…
- Soyez plus précis, c’est agaçant à la fin !
- Six semaines après le début de l’hiver, vous ne trouvez pas ça étrange ?
- Non !
- Ah bon. Moi, si. On est en plein hiver et des signes d’une autre saison se manifestent là…
- C’est la chandeleur !
- Mais vous n’entendez pas l’espoir ?
- Euh, si, bien sûr !
- Ah bon. Donc juste après la glace, la neige, tout à coup, les chats !
- Et qu’ont-ils donc de si étonnant ?
- Ils sont l’espoir, le chant, non, pardon, l’espérance du chant. Pas encore le chant.
- Et alors ?
- Eh bien l’espérance du chant est plus belle que le chant.
- Expliquez-vous !
- Après, nous allons avoir un tel raffut, un tel tohu-bohu, que l’espérance de la vie est plus belle que la vie.
- Comme un bébé !
- Oui, après ils vont être adultes, mais là, à l’instant, quelle magnifique espérance !
- Enfin pour les parents, c’est une inquiétude.
- Non, pas pour les vrais parents. Ceux qui croient à la vie.
- Je les vois plutôt agacés d’entendre pleurer leurs enfants…
- Vous vous trompez ! Ils espèrent. C’est le meilleur moment.
- Revenons à l’hiver. Il se peut qu’il neige encore. Rien n’est joué.
- Nous aurons la glace en effet, mais quelque chose s’anime, on entend entre les roucoulements des tourterelles, comme un silence neuf. C’est le meilleur moment, vous dis-je.
- Le meilleur moment ?
- Oui, ce chant dit une attente si belle que jamais dans l’année nous n’aurons pareille fête.
- Vous voulez rire ! Mai et juillet, quelle joie !
- Pas du tout. Ce tintamarre de la belle saison est aveuglement.
- Surdité plutôt…
- Si vous voulez. Mais nous sommes avant. Tout l’espoir est ramassé dans ce temps heureux où les silences sont gros de notre vitalité.
- Vous préférez ce temps ?
- Oui. Rien de plus enivrant que cette absence de bruit constant. C’est comme une prière.
- Vous me faites sourire.
- Un futur non encore devenu, tout entier ramassé dans ces appels, puis le silence qui suit.
- Qu’a-t-il ce silence ?
- Il est pur. Ses harmoniques blanches résonnent en nous. La neige récente nous invite à rêver davantage. C’est un creusement fragile et doux.
- Je préfère le printemps et ses matins clairs.
- Vous ne comprenez rien à l’hiver. Cette page blanche.
- Vous aimez le paradoxe.
- Non, j’aime l’espoir. Pendant le réveil de la nature nous allons être absents à nous-mêmes. Là, dans le glacé encore probable, ces appels nous conduisent au plein cœur de notre vie.
- Parce que la vie est attente ?
- Oui. Les appels des chats sont nôtres. Le corps nous le dit. Attendons.
- Attendons, si vous voulez.

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rivière vaine

je vois sur la rivière
- frontière rouge sang –
des ombres innocentes
dont les casques roulent
follement follement
sur les berges tremblantes

j’y pêchais à la ligne
raccrochais mes hameçons
à ces ferrailles mortes
tandis que les poissons
se gardaient bien de mordre
glissant au long des algues mauves

c’était un pays pluvieux
aux ponts mille fois détruits
passage obligé des crapauds
raclant depuis la Germanie
qui tirèrent à boulets rouges
misère sur nos maisons

nous y avions rangé
en toute piété molle
nos habitudes nos gestes
pesant le pain et le vin
à l’aune de nos vies
qui gisaient en déveine

tu aurais dû faire un geste
pour protéger les eaux les ponts
le temps – on ne vit qu’une fois –
générations bousculées
hantises surajoutées
à la terreur de vivre

mais le clocher s’est tu
le prêtre a béni les ruines
avec l’eau rouge de l’Aisne
et plus personne n’a cru
au temps d’espoir possible
que le flot charrierait des pépites

les orpailleurs ont remisé
le tamis au rencart
il n’y aura plus d’ocre
dans le courant tourbillonnant
accroche-nous du bleu
au ciel et des passions

saules amis chantez-nous
le futur de vos feuilles d’argent
donnez l’oubli à nos suivants
donnez de vos branches douces
des airs secs de xylophones
pour que la terre repose enfin

cette musique des os
vaudra toujours mieux
que celle dégoulinante
de l’orphéon grossier
dont je fus au pas l’instrument
déguisé en militaire

au temps des guitares mouillées
je soufflais ne vous déplaise
par les rues mortes des airs
d’autrefois marches de quatorze
piteuse marseillaise et Madelon
dont nous effleurions en rêve le jupon

et l’atroce sonnerie aux morts
régulièrement cafouilleuse

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antique tragédie

tu avances avec ton antique tragédie
     à bout de bras
aucun amphithéâtre pour accueillir
     tes balbutiements
seulement des avenues sans gradins
     mouillées de flaques
que les pneumatiques affolés
     font jaillir comme ça

la machine à billets affiche
     des demandes de codes
robot qui paye ta peine des jours
     où tu as vécu libre
et rivé aux tâches dévorantes
     ami qui étais-tu
ce rôle a roulé nu à côté de toi
     personne sous le masque

tu vois l’hiver accroché à tes basques
     un de plus un de moins
tu vécus pétri de ce rôle là perdu
     et tu écris sur le silence
une absence à toi vendue à vil prix
     alors que rôdait au ciel
la longue rêverie de tes vrais pas
     que tu ramasses ce jour

décris donc sans jamais te retourner
     le petit bout d’enfer
qui persiste malgré tout bien blême
     au sein de ton penser
tu dois pouvoir éclairer ce mutisme
     de vers en vers puisque
tu avances avec ton antique tragédie
     à bout de bras

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Le sérieux de l’hiver

     Tiens j’avais oublié d’en parler et il est temps car les jours rallongent, le soir va autoriser des sorties sans écharpe et on aura tôt fait d’oublier l’évidence des corps emmitouflés contre les morsures qui taraudent l’échine.

     Le sérieux n’est pas tant notre mine austère qui scrute entre les arbres nus, se faufile toujours plus avant entre les brindilles rouges du bouleau (encore que ce soit de l’hiver la vraie dimension : mise à nu de l’infini, côtoiement ferme du regard géomètre s’ingéniant à se voir mesurer les espaces ouverts) non, le sérieux est surtout au brouillard, au froid, à ces évidences qui semblent avoir toujours été là alors qu’elles surgissent à l’instant où les gouttelettes s’agglutinent en un rideau souplement protecteur (mais ce n’est pas toujours). Il oblige en sa rigueur à songer au corps : « Mets ta capuche, prends bien soin de toi », toutes paroles caressantes qui, à l’égal du froid, humectent les paupières et rappellent à l’extrême bord des mots, (parfois) machinalement prononcés, que nous sommes mortels. Jamais dans l’année nous n’aurons pris pareil soin de nos mains, souples présences surexposées au vif et qui seules mesurent vraiment la profondeur du vent : c’est curieux, lorsque je pense à l’enfance, mes mains dénudées rouge de crevasses me surgissent lourdes au bout des bras. Le luxe que je leur donne depuis l’âge adulte est noire enveloppe souvenir, petit écrin précieux de soi en chagrin souple.

     Dès qu’il va faire tiède, l’esprit va extravaguer, je jure que nous ne serons plus nous-mêmes, plus lucides comme maintenant, au plein de ce sérieux présent où les soucis métaphysiques côtoient les soins physiques ; l’attention à soi ne sera jamais aussi savoureuse.

     Mes yeux par la croisée, au long des sentes, élaborent des calculs que les buissons croissant et les branches bardées de feuilles ne permettent jamais ; des plans se préparent ; la lumière parfois bien plus crue qu’en août dessine des arêtes si franches, tellement tranchées, qu’on a peur pour l’oiseau qui vient s’y poser : il hésite, bat des ailes sur place comme si le bord était brûlant… et il l’est d’une certaine manière.

     Reverdy décrit le sérieux de l’hiver lorsqu’il murmure : la vie est grave, il faut gravir. Au sommet de mon existence, je confirme que toute vie, si l’on veut, est un peu voyage d’hiver lorsque l’éclat des êtres et des choses nous est chanté chaque seconde en vérité.

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Toucher l’ange

L’aube de l’ange est si souple que son seul effleurement fait frissonner ; froid presque glacial sur le moment, le toucher s’ouvre en corolle dans le chaud de la mémoire et plus j’y pense, plus le souvenir m’en apparaît éblouissant.

Le tissu me revient au bout des doigts, je ne sais pas très bien comment, mais chaque empreinte de mes extrémités, là où rôde l’identité, s’anime de son contact fragile, évanescent, a-t-il eu lieu ?

Dans le gré de mes multiples songeries du jour, mes phalanges me piquent, confirmant que la rencontre avec l’aube a eu physiquement lieu ; le moment s’éloignant, j’entends ma raison bien nette qui donne des explications tirées au cordeau : tu as dû toucher la vitre au lever, glacée d’hiver ta main a dû involontairement s’échauffer aux rideaux… le froid, le tissu, tout est clair.

Vers le soir pourtant – sans doute la fatigue – j’entends revenir entre chien et loup la tendre morsure du froid au bout des mains. J’en appelle à ma mémoire qui tiraille, fait semblant de ne plus se souvenir, les braises tombent dans le fond du crâne, le tissu n’est plus que cendres.

Je n’en ai pas fini avec l’aube, car pour m’endormir, je me vois contraint d’inventer un rêve d’avant le rêve afin que le corps accepte l’abandon au tout venant de l’obscur et c’est alors que serrant l’oreiller contre ma joue j’entends, oui, j’entends déjà revenir l’aube, le froid, le tissu, puis son réchauffement doux que sera demain, toute la beauté de demain, l’ange futur. Je m’endors en souriant.

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Piano-forte

     Il n’est pas impossible que toute cette musique mélancolique soit liée au piano qui nous chante le regret des oiseaux en allés puisque les plectres du clavecin étaient des plumes et que les marteaux, eux, viennent tout droit des machines à emboutir de l’ère industrielle. Le clavecin dort au château et le piano surgit de l’usine. Son nom même est un cache-tonnerre : le forte est son autre nom, et le forte est le bruit qui incendie nos tympans depuis 1750. Auparavant la voix frêle réservée à la noblesse des salons tout d’ors vêtus était l’apanage des tentures et des habits de grand luxe, notre clavecin était pour quelques-uns une guitare horizontale et acrobatique d’où mille pincements imitaient les oiseaux. Avec le piano, c’est soit l’eau qui descend en cataractes violentes, soit le battement intime du cœur malade de vivre : forte-piano.
      Le piano est une forme de clavecin démocratique, un piétinement de foule aussi bien que les émois intimes d’un être particulier. C’est pourquoi Chopin s’il choisit la seconde part de cette alternative (émois intimes) ne manque pas cependant dans l’étude révolutionnaire de crier sa révolte contre l’envahissement de la Pologne par les Russes… ces canons cachés sous les fleurs dont parle Schumann. Car le piano est contemporain de la démocratie : chacun va pouvoir à loisir nuancer sa pensée, chanter selon son humeur et la joie et la tristesse qui font nos vies. Nos existences vont en effet piano-forte, mais reconnaissons qu’elles sont plus souvent piano que forte, et donnons raison à ceux qui ont ainsi baptisé cet étrange instrument souple et pourtant souvent droit.

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N’écoutez pas !

Je reconnais volontiers qu’il est curieux d’aimer la solitude et le silence. Tout nous pousse au contraire : la rue, les bavardages et vacations qui tout compte fait nous répètent les considérations oiseuses entendues au présent ici ou là à la radio ou à la télé. Je pense aussi  à ces musiques rythmées absurdement toujours de la même manière (systole diastole) et qui envahissent l’intérieur des crânes de nos contemporains qui, seuls, dans le bus ou dans le train, s’exaspèrent à reprendre mille fois des enfantillages qui demain auront vécu moins que les roses. J’entends de loin le grincement rythmé, le grésillement syncopé de ces petites musiques qui ne mangent pas de pain, je m’étonne que l’on s’abandonne ainsi en ces instants qui peuvent durer une vie entière à une massive conception de l’obéissance (ouïr et obéir sont un même verbe) alors que ces personnes interrogées séparément diraient à peu près : « J’écoute ce que je veux ! » Ils n’imaginent même pas vivre sans écouter constamment ces mièvreries formatées. Je souligne à gros traits ce qui m’apparaît comme une étrangeté, mais grand bien leur fasse s’ils y trouvent leur bonheur. De même que je serais bien mal venu de dire à celui qui va prier que dieu n’existe pas. De même qu’il ne viendrait à l’idée de personne de reprocher à toutes ces jambes ( !) de porter le même type de pantalon bleuâtre ou gris ; ils nous le feraient également à la liberté : « Je porte ce que je veux ! »
Je reviens au silence ; il est condition de mon bien-être, sans lui je ne saurais écrire un mot. Page blanche de mon temps, il sort de lui quantité de mots auxquels je n’aurais pas songé si je ne m’étais mis en état de réceptivité ouverte. La difficulté est qu’une telle écoute du blanc fragilise; on se donne à l’ouvert sans savoir ce qui viendra. Le résultat est provisoirement réconfortant : c’était ce que j’avais à l’esprit sauf que je n’avais justement rien à l’esprit. C’est même ce silence, cette absence qui ont fait monter ce que je lis plus tard avec stupéfaction et rétrospectivement je me dis que cela ressemble en effet à mes petites lucidités furtives qui rôdent au bord de ma conscience. Il reste que l’art de se fragiliser est en contradiction totale avec notre temps qui veut que nous soyons toujours en forme énergiques et dynamiques : pourquoi ces mots me font-ils sourire ? Quel jugement négatif se cache là derrière ?
Rien, aucun, n’écoutez pas.

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