l’énigme du mont

automne
au-delà du virage, elle tend sa pente, c’est l’entente d’avance, en son tapis de grâce, de politesse aventurée vers nous, vie venue d’ailleurs qui déroule ici-bas sa noblesse rurale ; loin de l’enfance vive ou de l’âge prenant, il s’y fait une rumeur de gente maturité où la courbe ne monte qu’à peine semble-t-il, et le mont en sa ligne presqu’horizontale s’abreuve au ru du fossé et s’en souvient encore au sommet, et les arbres saluent et les feuilles s’affolent en chantant les remous empruntés au flot qui grogne encore sous le pas, au caniveau,
carole méfiante elle se fait fort de dissoudre sa tendresse lorsqu’on l’emprunte sous les pas, car la courbe et son équivalent de terre (la pente) meurent au contact de la semelle habitée pourtant du respect que la vaste robe de feuilles suscite, dentelle des troncs, ombre des halliers heureux d’être accrochés au col que l’on devine puissant alors qu’il paraissait bien mince ; en s’approchant, le sommet s’éloigne, il glisse sous les pas et lui rendre hommage ne peut se faire qu’à distance, on va l’aimer de loin, comme l’automne, ou continuer l’avance presque passivement, comme on dort,
durant le jour, toute de bleu vêtue, je suis, léger pincement au cœur, la lumière qui croule dans le jaune sombre, on voudrait, tant qu’à bouger, dévaler la pente mais c’est octobre, huit mois de montée qui accueillent la décrue des sèves et mon désir tardif et la vie qui dit alors va, allons donc, abandonnons la grandeur rêvée (l’idéal) pour la douce ascension scandée des solides godillots aux lacets assurés… et puis les traces crantées derrière moi sont ma preuve, je fus là, dans la boue, vivant,

hiver
que vienne l’an et sous la croûte du givre que l’on croit perpétuel dans son grossier manteau, je découvre le dénudé des arbres et pour dire le vrai je tremble lorsqu’après le détour du virage j’éprouve avec eux sur l’échine du mont l’horreur continue d’être à jamais ressuyé des vents, écorces à vif, troncs engagés ahuris dans la mousse survie contre l’hiver et les voici qui tendent leurs branches gourdes et franches pourtant, mystères d’un néant bien à elles où ça cogne dans le vide, agitations qui feraient presque douter la courbe de son élégance, si bien qu’on est troublé d’entendre le mont faire l’éloge du froid et de son esprit vif:
« le rêve est à la nuit, mais là-haut la vague langue déroule un modèle de douceur fort rigide, pente tendre mais surtout relativement immortelle, telle la vie de l’esprit que je laisse mûrir sous mes taquines craquelures, la lumière s’y prépare là où le vent écrit du bout des cimes sur la page du ciel ; suis-moi ; nuages et encre, dans leur éternel mélange, fêtent les épousailles des mains et des pensées encore tremblées dans l’attente des fleurs »,
que les choses soient claires chante l’air du temps et je scrute du haut du mont les ardoises battues, antique vêture des fermes qui se tassent à deux pas dans la fumée du vallon, les rafales de vent ne font pas frémir leurs coiffes anguleuses et sous les griffes de la pluie je me laisse descendre face au sud, emplis mes poumons en pressant ma capuche, et protégé du déluge, je chante la saison coupe gorge, dévalant la pente, mordant la terre de mes talons gras ; je voudrais avant la fin du voyage d’hiver, contempler le mont depuis le bas, sa coquille pleine des richesses qui vont surgir demain, dans dix jours peut-être ; ouvrant sa courbe au ciel enfin détendu, je devine le rideau qui se donne à la lumière déblayant de sa voile élégante le gris souris qui triomphe là-haut depuis la nuit des temps… non, depuis le onze novembre, me souffle ma jeune mémoire à l’affût,
printemps
n’en parlons plus puisque les cliquets du petit printemps ont été enclenchés et que le mont, ce mini théâtre de la nature, résonne de la musique des sphères en gésine, froissements d’appels, notes de piccolos qui meurent vite mais se relaient à intervalles irréguliers, rien de bien solennel, l’éveil a toujours de ces pincements rieurs que l’on croit entendre sur fond de silence ; repos apparent, d’autres pépiements viennent impromptu couper la parole des oiseaux éberlués par ce qu’ils éprouvent, beauté future du monde – le mont c’est le monde – qu’ils sentent du bout des plumes s’esquisser en une lézarde vie, entre chaque sillon, chaque touffe d’herbe déjà et lance le feu de joie des arbrisseaux et des haies, guirlandes incendiées des bourgeons, je vous ai tant attendus, vous, les renaissants,
le mont et le crâne c’est tout un, à l’intérieur les appels des oiseaux sont autant d’étoiles et dans le silence de soi il arrive que l’on entende aussi les pâquerettes se défroisser puis échauffer de leurs cœurs ocres le sol qui traînasse dans la glèbe encore un peu dévastée d’ouest ; les yeux fardés des bovidés qui ruminent au bas du mont meuglent leur ennui en trompes écorchées et déchirent de leur buée l’air intouché de l’aube, c’est leur cocorico (la vache élue à la place du coq eût changé la face du pays, moins de vantardises adultes et davantage d’amour pour les enfants tant la bête est englobante) placidité à toute épreuve, l’échange rôde entre nos regards, c’est hélas sans conséquence, corps lourds qui s’offrent en image inverse de notre intranquille conscience,
la montée de l’aube défrise l’arête que sur le fond de bleu découpe au cordeau (ou presque) un premier pas et la courbe prend son élan, poussée modeste que le printemps ravage du bonheur de croître, la foi est là, dieu n’a qu’à bien se tenir et peut-être le mont, au-delà du tumulus, est-il un temple prouvé , chaque brin de la pente valide l’exercice du beau qui ne cesse de varier, je sens au plein de mai que la loi est au temps qui passe, il fait évoluer en mieux, en plus doux, en plus fort, en plus élégant, fleurs ici et là qui, rassemblées d’un regard surplombant, donneraient un bijou rouge bleu jaune, c’est-à-dire la renaissance cachée dans le velours du mont… moins des bijoux finalement que des bougies en plein jour que le mont ombrage pour jouer puis découvre dans le soleil et ouvre enfin comme l’écrin d’une richesse à piller… et le temps ne s’en prive pas qui fane d’un coup les jonquilles et abat vite les coquelicots, ces étranges papillons crus annonciateurs des cerises avec leurs corolles de crépon qui frissonnent un peu, peau du printemps sous la brise, puis s’effacent à jamais,
été
assommé par la masse des arbres surhabillés, le mont pleut ses brindilles, ses feuilles un peu vieilles déjà, on dirait qu’il pèle dès juillet sa cuirasse renaissance et les verts jamais purs virent à la farce grise, les branches deviennent folles de croissance, grinçant, battant laissant craquer leurs os au moindre souffle tandis que le mont même à sec conserve la forme souple de ses artères, chemins de traverse, descentes marquées de piquets très humains qui furent toujours là sur le flanc, cicatrice assurant notre présence, les ancêtres en faisaient déjà leur enclos, du temps où les rois enfermaient les seigneurs, et par la grâce de ces piquets de pâture le mont devient butte témoin, je savais que l’été était une saison du passé, ce qui fut, ce qui en effet a été s’affiche ici et s’étale et se chante, mélancolie des mauves sans oublier l’ocre persistant des boutons d’or, ça se balance en chœur sur le mont des souvenirs, en plein été, voilà l’autrefois qui remonte, les robes et les baisers, il fait bon aller au mont, vague prétexte de promenade des doigts sur ta peau, en plein air, quand nous reverrons-nous ? , éclats de rire qui taillent les chemins,
c’est aux soirées qu’on a le meilleur de la dite belle saison avec ses guirlandes accrochées à la voie lactée, on dirait une mégalopole en l’air, un milliard de réverbères lointains, qui habite là-haut ?, et pourquoi cette chanterelle qui siffle doux ?, je lis là-bas la géométrie antique et sauf l’alpha de la petite ourse tout bouge à la verticale du mont et l’étoile qui chute vers là-bas, vers chez nous est une zébrure témoin, qui nous traverse l’échine de haut en bas, excellence de l’univers qui se rit du mont, nous jette l’effroi presque au pied, et l’analogie avec notre existence, ce feu dans la nuit, brièveté folle du passage puis plus rien, seulement la chute quelque part, et soudain la multiplication des pluies d’étoiles qui un mois plus tard vient faire son quatorze juillet sans artifice, avec un feu pur, muet qui comme notre vie toujours se pare de mystères, tout ce qui est naturel demeurant incompréhensible, pourquoi cet arbre ici foudroyé et cette admiration infinie qui bat sous le gilet léger de la saison maximale ?,
montrant sa blessure bleue au lendemain de l’orage, le mont rosit vers le soir et me souffle : « voilà ce qui arrive lorsqu’on y croit trop, on s’expose, on explose et les efforts pour croître sont rabattus, vanité, vanité », cependant qu’une autre voix venue du fond des pentes console dans l’éclat élégant tout de modestie, la voix fait miroiter sa douceur qui dit la fermeté des lois, approuve ce qui vient, il fallait sur l’arête du mont un témoin spectaculaire pour prendre garde aux rêves diffus, l’ascension sèche du chemin méconnu, c’est le tien, n’en fais pas trop, l’été donne aux rêves une expansion féroce et habillées de gris voilà que procèdent fenaisons et moissons, ferrailles une fois l’an qui viennent glaner l’affaire de vivre, croquer la baguette sera l’évidence, qu’écrasons-nous sous nos palais dans la nuit très noire de juillet ?, le mont rassure, il n’est aucun crime, va, mange et réjouis-toi, le boire est là aussi, à deux phalanges, le col de la bouteille se tend et le mont encourage, bénit, s’amuse du trop-plein de la saison où ses frères proches, d’autres monts, vont faire couler les grappes sucrées du soleil,

La photo

statueC’était son bureau, inutile de m’en faire. Le rayon du matin insistait comme s’il avait voulu percer la surface du meuble ; pointe de soleil, il désignait un endroit qui me parut curieusement vide. Je me le dis à moi-même en ces termes et mes lèvres articulèrent dans le silence plusieurs fois de suite : « curieusement vide ». En sortant de la pièce je tentai de me défaire de l’insistante formule, puis comme elle battait toujours contre ma mémoire, je m’arrêtai sur place, debout près du buffet, saisis la statuette égyptienne qui se dressait entre la soupière et le cadre où riaient les photos des petits.
Je serrai longuement la statue mignonne et hiératique à la fois. Une voix, une autre voix profitant du geste me dit : ah tu vois, tu as oublié un instant ton « curieusement vide » – Oui, oui, je l’ai échangé contre la statue ; c’est que je l’aime vraiment, pensai-je ; quand je m’absente de la maison la statuette me manque, j’ai hâte de la revoir ; c’est vrai qu’elle représente un scribe. Etrangement, il est debout avec ses instruments, tablette et calame, forcément il me renvoie au métier. Ecrire, un scribe, un scribouilleur donc.
Je reposai la statue pour arrêter ce début de discussion, caressai le scribe avec reconnaissance, le bout des doigts contre son dos où des hiéroglyphes dormaient depuis 3000 ans. Et le « curieusement vide » fit retour, non pas la formule crue, ni la voix, mais mon souvenir, le souvenir d’avoir été obsédé par l’expression. La mémoire, ironique, insistait ; je haussai les épaules, allons, allons, c’est son absence, ne cherche pas plus loin, vingt-cinq ans de vie commune avec Miranda ça crée une présence et quand elle n’est pas là, le bureau, son bureau est curieusement vide, bien sûr. Voilà. Rien de plus naturel.
Il me vint alors l’envie folle de voir son visage et je fermai les yeux, mais impossible de le découvrir dans la galerie des souvenirs, impression de nuit brumeuse, vapeur des ans, buée de proximité, je fus pris de court, dirigeai mes pas vers son bureau où trônait justement une photo de notre couple, oh une vieille photo, mais bon. Ce fut un jeu : fermant les yeux, tâtonnant, j’essayai en me calant dans son fauteuil de reconstituer le visage de Miranda, sans la photo, à deux doigts d’elle… Rien ne vint.
J’ouvris les yeux : le rayon désignait l’endroit où la photo aurait dû se tenir. Le rayon donnait au « curieusement vide » un aspect malicieux, triomphant.
Je me levai d’un bond, courus au lavabo de la salle de bain ; eau froide sur les pommettes. Je finis par me gifler, m’ébrouer en soufflant : « La photo ! La photo ! »
Oui, Miranda en a eu assez de l’avoir sur son bureau, rien de plus normal, chaque jour son couple là tout jeune alors que les traits ne correspondent plus à rien, c’est cela qui use, la différence entre cette photo et le miroir du jour présent ; sans compter que la photo n’a été après tout que la fixation d’un instant, c’était l’arbitraire de cette jeunesse-là, pourquoi celle-là fut elle vitrifiée à ce moment-là, je comprends, la niaiserie du joue contre joue, les sourires au photographe, il me semble que le sourire était un peu bêta et elle – tiens, Miranda me revenait ! – tirant trop sur ses lèvres, on lui devinait les dents, oui, oui, elle était, pardon, elle est très belle, mais sur la photo les rayures du corsage, très fines certes, commençaient à faire furieusement démodé ; non je cherche des défauts, j’aime mon bras posé sur son épaule, c’est une photo apaisée qui, à la contempler, donnait espérance force optimisme.
Au fait où est-elle, cette photo ? Si Miranda veut s’en débarrasser, je la récupèrerais bien pour la mettre sur mon bureau, après tout pourquoi pas, sur mon bureau.
Non, je comprends, je comprends qu’elle ait voulu s’en défaire. Je comprends. Je m’immobilisai dans le salon ; une tasse de thé vide sur la table basse, c’était elle, hier, jour de congé, pas de clients, elle était restée à lire au divan sans doute, alors que moi sur la brèche au contraire…
ce flot, ce flot, ce déferlement au journal, les cris, c’était une suite de hurlements, l’attentat, l’attentat, il faut couvrir l’attentat, qui va aller couvrir l’attentat ?, en plein centre-ville, j’avais été désigné pour le reportage sur les lieux, la photographe m’avait embarqué, la petite énergique aux cheveux courts, beau travail c’est-à-dire un énorme désastre, les membres déchiquetés, les têtes posées à l’envers à l’endroit, comment faisait-elle la petite pour ne pas perdre son sourire à fixer ce que personne n’oserait fixer aussi longtemps qu’elle, et moi avec les tombereaux de sang à la une, abruti, j’avais même risqué dans le corps de l’article : « Parfois l’encre qu’on utilise est très proche du sang ».
Quand j’étais rentré, tard le soir, transparent, dévoré par l’attentat, Miranda avait qualifié la formule de vulgaire ; elle avait dit plus exactement (je me souvenais de l’accent de chaque mot) : « Ton article sur le net, oui ok, mais le truc là sur l’encre et le sang, hum, vulgaire cliché ! » J’avais eu envie de lui répondre que je ne le savais que trop, que le comble de l’élégance eût été de ne pas parler de cet attentat, qu’elle savait bien que c’était sous le coup de l’émotion, que les corps dispersés et le sang noir n’incitent pas à la formule originale, que l’originalité en pareil cas est même obscène, mais comme elle me regardait en portant la tasse à ses lèvres sans me quitter des yeux, j’avais dit seulement ces quelques mots : « Ça m’a échappé. Désolé. » Elle avait eu un geste peu clair, elle l’avait senti et passant près de moi pour aller réchauffer la pizza, elle avait fait une caresse rapide, distraite, du haut de mon épaule jusqu’à mon avant-bras.
Nous n’avions plus échangé un mot à ce sujet, mais ce matin j’avais besoin de lui en parler. Je me rapprochai une fois encore du buffet. Ne pas ressaisir la statue. Les enfants, oui, les enfants qui rient, envolés tous les deux, les parents sont leur tarmac dit Miranda un jour et je revis un aéroport aux Etats Unis dont les pistes débouchaient sur la mer. L’infini des eaux ; je revis la peur, photos de leurs rires en main, je vis l’impossibilité du jour ; je ne pouvais pas vivre, je ne pouvais plus vivre. La peur avait pris toute la place. Hier les cadavres explosés, aujourd’hui dès l’aube la photo et là au futur les enfants qui ne revenaient pas, qui ne reviendraient pas ou alors en riant, pour dire : « Je reviens, mais c’est pour m’assurer que je suis parti ». Une mesure de distance, tout au plus, là où regret et bonheur d’antan s’entrelacent, loin, fini, leurs fragiles voix haut perchées en allées contre les murs de la rue et leurs pas, leurs petits pas froissant dans les cris les feuilles des saules. Quand ils reviendront ce seront d’autres corps, ce seront les mêmes et tellement différents, à jamais différents.
Je revins à son bureau m’assurer du rayon de soleil en lieu et place de la photo, il avait à peine bougé ; il m’apparut évident de l’appeler à son cabinet à partir de son téléphone de bureau. Nous étions convenus qu’on ne s’appellerait jamais sur notre fixe, mais c’était une urgence, elle comprendrait, après tout comprendre les êtres, les mots et les actes aberrants, c’était son boulot. Je décrochai le combiné et monologuai dans le répondeur :
« Oui, excuse-moi, Mir, je sais bien que tu es en consultation jusqu’à trois heures…. Je t’appelle, c’est pour une histoire de photo, ben oui, c’est bête, oui, je sais, c’est la photo sur ton bureau, tu vas me dire que cela ne me regarde pas, mais c’est notre photo, oui, il n’y a que celle-là de toute façon, oui, cette photo, je ne la vois plus. Elle est où ? Tu l’as enlevée sans me le dire (ce n’est pas un reproche) et comme je l’aime bien, je voudrais la récupérer. Oui, ça peut attendre, je sais bien. Oui, ça peut attendre cet après-midi, oui. Excuse. Oui, euh, à tout à l’heure. Je ne m’attarde pas car je ne veux pas engorger ton répondeur. Oui, à tout à l’heure. »
Je m’aperçus après avoir raccroché que le malaise s’était aggravé. Nous étions cernés, assiégés, des cris envahissaient la maison, des sons de flûte, deux notes très proches, des rires d’adolescents et des râles de blessés, les corps déchiquetés sur lesquels j’avais fait l’article de l’attentat revenaient, les jeunes corps des deux enfants envolés – tes anges que tu croyais élever et qui en fait te protégeaient – et le couple détricoté, bascule tirant à hue et à dia, ironie du destin que figurait la photo disparue, ah la photo qu’était-elle ? C’était l’humeur d’un jour figée à jamais qui mentait à rendre fou puisque cette photo avait été vraie un matin, une seule fois, un unique moment, puis fausse tout le reste des décennies tandis que le sang sur l’asphalte bruni dessinait la grande peur toujours remise et ici exposée dont je devais par surcroit présenter l’horreur à la seul force du verbe, c’est-à-dire rien, un rien comme en avait écrit des milliers le scribe debout, textes oubliés comme allait l’être le mien dès aujourd’hui puisqu’il datait d’hier qu’on était au quotidien et que mon affaire de sang datait d’hier, un attentat d’hier ce n’était presque plus d’actualité, aujourd’hui éclatait autre chose ; je perçus des sons de pipeau discordants – notes plutôt aspirées que soufflées – des rires d’adolescents encore et sur le sourd rythme-battue de notre temps montèrent des éclats de voix, violences de gorges diverses, langues inconnues et la flûte douce qui ne chantait rien, ironisait plutôt, et la terreur dans la maison cernée, on allait donner l’assaut, j’allais mourir comme ceux d’hier.
Je m’allongeai sur le divan, couverture sur la tête et plongeai dans une sorte d’évanouissement sauvegarde, noyade dans un fleuve lourd de regrets dont les vagues se chevauchèrent sur ma poitrine et m’écrasèrent longtemps.
Un souffle m’éveilla. Les rideaux ramassés sur les extrémités, le soleil donnait en plein sur mon visage et Miranda disait, presque un murmure : « Réveille-toi ! » Elle agitait une feuille comme on le fait d’un éventail. Je souris en bloquant son poignet : c’était la photo. Elle sourit en retour : « Ton message ! Ah le répondeur ! Si tu savais ! La photo avait glissé à l’intérieur du bureau, je l’ai récupérée derrière les tiroirs. Tu la veux ? – Oui, dis-je. »

Le naufragé

Puis il y eut un éclat au-dessus du roulement d’écume et le ressac cessa d’être la mer pour se faire la porteuse de mon corps; j’avais franchi la vague et je naquis ainsi en peu de temps, plusieurs paires de mains vinrent soutenir mon corps, des voix dominaient le fracas des lames criant à d’autres : « Il est vivant, il est vivant ! », je me voyais à l’abîme et à l’instant j’étais sauvé, mon dieu quelle aventure ! On me fit rendre à la plage l’eau salée dont j’avais gonflé mon estomac et autres viscères, bruit peu ragoûtant dont je passe ici les nuances, puis soudain alors que je touchais au repos, le corps langé dans des serviettes ourlées de soleil sur un fond de sable si doré que je pourrais le chanter – pour tout dire j’allais pleurer de reconnaissance – lorsqu’une voix coupante me demanda mon nom ; je l’entends encore, cette vieille chose neutre, pas le moindre accent et le silence qui suit, et je revois les visages en rond qui m’observent, quelques-uns murmurent en me poussant l’épaule : « Ben oui, dites-nous ! » comme si donner mon nom eût été le couronnement de leurs efforts. Ils avaient porté mon corps je leur devais un nom. Et un prénom.
Imaginez mon désarroi lorsque rien ne me vint. La voix coupante reprit :
– Vous n’êtes pas personne, vous avez une identité, forcément, vous venez de quelque part, il ne peut pas en être autrement.
Une voix de femme intervint, son soprano ne pesait pas lourd, mais elle risqua quand même :
– Enfin, laissez-le respirer. Vous voyez bien qu’il vient de loin.
Elle était essoufflée comme si elle c’était la première fois qu’elle s’adressait à une assemblée aussi nombreuse ; elle ajouta :
– Il ne peut pas dire son nom comme ça. Il lui faut du temps et puis il est peut-être intimidé !
Une autre femme à contre-jour reprit la parole de son alto bien timbré :
– C’est vrai ça ! Fichez lui la paix ! Et à quoi ça va vous avancer s’il vous dit qu’il s’appelle Durand ou Dupont.
L’homme qui semblait de la police s’exclama :
– Eh bien justement, nous saurons qu’il s’appelle Dupont… ou Durand… Et c’est déjà énorme !
Il se redressa, mit ses poings sur les hanches et lança à la cantonade :
– Tout de même, tout de même, c’est un monde, si les gens qu’on sauve, on ne sait plus qui c’est… Alors on va sauver n’importe qui maintenant ! Quel monde !
– Mais il n’y a là rien de scandaleux reprit la voix d’alto à laquelle le soleil faisait une auréole divine, son anonymat n’est pas un délit que je sache ! C’est un homme et il a besoin d’aide voilà tout !
Comme tous se regardaient embarrassés dans un silence où passaient des anges, je me permis d’ajouter du fond de mes serviettes souples comme les nuages :
– Je peux me redresser, je crois, maintenant.
– Et quand vous serez vertical, sur vos deux jambes, vous irez où ? suggéra la voix d’alto.
– Je ne sais pas.
– Vous ne savez pas qui vous êtes, en fait.
– Non, et j’en suis désolé Madame, croyez-le bien, dis-je en me dressant sur le coude.
– Ah ben, nous voilà propres, dit l’homme de la police.
J’avais beau chercher, ma mémoire était vide :
– Vous savez, dis-je enfin, je crois que mes souvenirs sont noyés. Je vois bien que je suis vivant mais j’ai beau scruter vos visages, aucun nom ne me revient.
– Enfin bon sang de bonsoir ce n’est pas notre nom que vous devez retrouver, mais le vôtre ! s’écria l’homme de l’ordre.
– Je sais bien excusez-moi. Tout est mouillé, tout est embrouillé.
J’étais assis maintenant. Le cercle compact de mes sauveteurs avait éclaté et quelques-uns déjà s’éloignaient. L’un d’eux crut bon de suggérer à son copain que j’étais un survivant du Titanic ; l’autre s’esclaffa en lui donnant une tape dans le dos.
Une querelle s’éleva entre la voix d’alto dont je voyais les yeux rieurs et les cheveux blonds – elle était magnifique – et le représentant de la loi (dont je compris à travers leur dispute qu’il était à la retraite) d’où il ressortait qu’on ne pouvait pas adopter un être humain comme on le fait d’un chien perdu. L’homme répétait :
– Le nom, qu’est-ce que vous en faites de son nom, nom de nom !
– Mais on s’en fiche, disait l’autre, je l’adopte, on va lancer des recherches, on verra plus tard !
L’homme de l’ordre maugréa, protesta, puis pour montrer son dépit saisit dans la laisse une poignée de sable et de coquillages mêlés et la jeta vers les vagues en hurlant :
– La loi tout le monde s’en fiche, tout le monde !
Un yacht qui croisait dans le lointain envoya un appel de sa corne comme pour approuver la colère du retraité de la gendarmerie.
Un à un mes sauveteurs récupérèrent subrepticement leurs serviettes coincées sous mon corps ; j’eus l’impression qu’on me déballait au soleil. Par bonheur une main prit ma main, m’attira vers elle. L’alto était moins belle qu’à contre-jour bien sûr, mais sa voix compensa ses disgrâces naturelles :
– Venez, j’habite à deux pas, murmura-t-elle.
Elle essuya le sable collé à mes épaules et sans plus de façons me dit que je pouvais l’appeler Pénélope, que c’était certes un prénom d’emprunt mais que celui-là valait bien le mien. La villa où nous entrâmes était une splendeur climatisée, ombrée de jalousies. Dans la légère douceur les meubles anciens miroitaient comme s’ils avaient emprunté au flot proche ses mille froissements ouatés. Il y flottait un parfum que je connaissais bien.
Jeune homme en slip de bain mouillé dans ce salon XVIIIème, j’étais finalement très embarrassé et pour dire quelque chose je confessai que le parfum ne m’était pas inconnu. Pénélope ou peu importe son nom, leva ses cheveux blonds gravement blanchis des décennies, osa un regard interrogateur :
– Ah, c’est un premier indice ! Nous suivrons cette piste si vous le voulez bien. Mais vous devez d’abord vous essuyer et vous changer derrière ce paravent. Je suppose qu’une douche vous paraîtra cruelle après un pareil bain… et sans écouter ma réponse elle poursuivit : l’affaire peut attendre et puis il faudrait songer à sombrer dans les bras de Morphée !
– Qu’est-ce que ça veut dire ? interrogeai-je derrière le paravent tout en enfilant un slip moulant et un pantalon de serge pâle.
– Ça veut dire dodo, dit la belle. Dormir. Vous devez être épuisé !
Je dis « oui » en aspirant la syllabe. Elle m’accueillit les deux bras ouverts au sortir du paravent, s’étonna que j’aie choisi avec le pantalon beige la chemise d’un bleu délavé qui rappelait la mer :
– Finalement vous avez du goût. Vous avez dû jouir d’une bonne éducation.
– Je ne sais pas, dis-je.
Il n’y eut aucune ambiguïté entre nous. Elle me désigna un lit où je me couchai nu – à quoi bon la cérémonie du paravent ? – elle vint m’y rejoindre sans un mot ni aucun vêtement non plus et nous fîmes ce que la nature ordonne avec une évidence amusée, juste et tellement douce. J’aime le sable des heures qui coula dès lors et s’inscrivit dans mon souvenir pur car ma mémoire désencombrée par la mer retint tout ce qui m’arriva. Ma première rencontre fut celle de l’ophtalmologiste ; ma logeuse prétendait que j’étais myope et de fait je le fus. Elle m’affubla de lunettes de corne plutôt larges et me conseilla dans le même temps de laisser pousser ma barbe :
– Je ne tiens pas à ce qu’on m’accuse de détournement de mineur, me dit-elle en me jetant un regard flatteur.
Au bout d’une dizaine de jours je ne me reconnus plus ; déjà que je ne me connaissais pas du tout… et lors de la visite chez les gendarmes (il fallut bien quand même en passer par là) les photos des disparus récents n’évoquèrent aucune ressemblance avec ma petite personne anonyme, flottante. Pour être franc je m’aperçus bien ici ou là, mais sauf Narcisse, son visage est celui qu’on connaît le moins bien et je n’osai poser mon index sur les sourires en couleur des jeunes disparus étalés sur le bureau du capitaine. Le silence qui présidait à cette cérémonie n’aidait pas, les gendarmes amidonnés de bleu, soupçonneux, raides, ajoutaient à l’effroi et je n’eus pas l’esprit de faire surgir mon nom d’autant que les patronymes sous les photos m’apparurent comme autant d’inscriptions de pierres tombales. Les voix sèches tranchaient dans le vif du soupçon et mon angoisse fit le reste, lassant les uniformes de ma bouche close. Les séances à la gendarmerie cessèrent, le site internet avec ma photo – lunettes et barbe – fut vite abandonné à sa désolante espérance, Facebook usa mon visage, personne ne me reconnaissait et ma mémoire n’exhumant que des parfums ou des phrases toutes faites, genre : « Ils furent heureux car ils n’eurent jamais d’enfants », on cessa enfin de me montrer dans la rue et inconnu, innommable, on m’oublia.
Je fus vite le plus heureux des hommes.
Elle était dix-huitièmiste et je suivis sa voie jusqu’à ma thèse sur « L’emploi de la virgule dans les romans licencieux du dix-huitième siècle. » J’adorai me perdre dans ces ouvrages légers, j’avais visiblement un bagage conséquent, d’autant que j’avais l’impression de faire des travaux pratiques avec ma maîtresse. Quand Pénélope – peu importe son vrai nom – fêta ses cinquante ans (tous ses collègues, et Serge son ex-mari, l’entourèrent de leurs ricanements affectueux), un malheur n’arrivant jamais seul, nous apprîmes par un des participants, verre de champagne en main, qu’un grand patron de l’automobile avait expiré des suites d’une longue maladie. Ce fut un événement considérable, non pour le pays, encore moins pour l’automobile, non, c’est pour moi seul qu’il fut considérable.
Avant de passer l’arme à gauche, cet abruti, pris de remords, était passé aux aveux écrits. Affreux. J’étais au centre des aveux.
Dix ans auparavant, frappé d’une crise mystique, le patron avait invité sur son yacht, pour se faire expliquer les origines de l’Ancien Testament, un jeune séminariste prometteur – c’était moi; je lui avais commenté les glissements de dates et les mythes assyriens qui couvaient là derrière. Trouvant insupportable que la Bible ne fût pas le premier texte de l’histoire, le patron m’avait tout bonnement fait jeter par-dessus bord provoquant une amnésie rétrograde qui m’avait fait tout oublier. On m’avait laissé dériver sur un bateau gonflable au large d’une plage.
Grâce à ce document, j’eus enfin une identité, un passé et même, inutile folie, une religion, ce qui ne s’accordait en rien avec ma nouvelle vie et, rare être humain à avoir ce choix, j’élus ma vie présente comme seule authentique, les romans libertins étant quand même plus drôles que les études historiques sur l’Ancien Testament.

La voix de Glenn Gould

Dans les enregistrements de Gould on entend sa voix.
Mais ce n’est pas sa voix. Ce chant parasite est la part intérieure du langage, remuement mélodique qui se manifeste sous les mots et qu’on n’entend habituellement qu’à peine, pris par le sens, empressés à se défendre du désert d’être soi. Ce gâchis chanté s’éveille aux confins des cordes vocales, là où les harmoniques s’essaient à la présence de Glenn. Au beau milieu de Bach, sa ritournelle risque son petit glas contre le trop plein de clarté du Cantor, si clair qu’il en est transparent, et la voix devient un peu de brume, ce peu de gorge qui fait défaillir le parfait, comme la vitre appelle le souffle pour affirmer qu’elle est là.
Et l’on voit bien que ce n’est pas la voix de Gould, mais celle de Glenn, le fils. Aucun lié chez lui, il n’est plus question de plaire, à quoi bon ; aucune pédale pour faire durer, non, c’est jouer qui importe, se souvenir et rejouer encore. Hommage, révérence chantée, rappelez-vous : l’aria c’était ça. Le détaché dit les siècles d’écart, frappe son respect envers la voix du père sur l’évidence du chant sans lui ; la mélodie est défaite par la succession des blancs silences au bord des notes noires de la partition, petits arrêts muets qui offrent une image visuelle du clavier et donnent à Bach son pointillé, son vrai lointain. Tu fus, je suis.
Père mort, fils fidèle, le plus fidèle puisqu’il mêle à la note d’antan, au fil d’autrefois, l’absence que nous avons de Lui, figurée ici par le silence qui pointe entre chaque attaque de doigt. Alors la voix de Glenn prend le silence entre ses dents, abouche son murmure à ces éclats : c’est une colle de marqueterie, un plomb de vitrail, un ciment frais de mosaïque.
Tapotant contre l’épaule du père endormi, Glenn dit les manques, les failles que la raison et ses techniques ont fait craquer depuis aux murs des nefs. Le plâtre gras de la gloire a séché, il est à vif, et si le côtoiement de l’azur fut un jour beau chant massif de Bach, le pianiste, un rien bancal, s’en vient aujourd’hui bousculer les ogives. Chantant, il s’excuse. Il tutoie le texte, le tourne, et l’on se souvient tout à coup que le motif des variations est celui d’un insomniaque qui passe ses nuits à froisser ses draps ; les ornements, les décalages de mains qui, à la fin de l’aria vont se retrouver – il faut bien dormir -, sont autant de retournements du corps meurtri par la nuit qui vient et le sommeil qui ne vient pas.
Mais on idéalise toujours le passé du père ; à défaut de Dieu, qui était un beau mensonge sans poussière, pur comme le ciel et la conscience vierge, il nous reste cet appui de jadis, et songeant follement, on se dit que l’aria devait sonner l’aube du chant, disons plutôt le soir qui ouvre enfin au dormeur la grande pâture du rêve. Et si l’on continue de trafiquer avec la folle du logis, on entend les plectres du clavecin qui mordent la corde ; plumes d’oiseau, elles accrochent de leurs crans les grandes filles tendues, leur font rendre son, et c’est ainsi que le futur dormeur devait se réconcilier avec le bruit des pièces d’or que ses mains tout le jour avaient soulevées comme on le fait des montagnes (le claveciniste était « Goldberg »), et c’était naturel, croit-on, et l’homme s’endormait auprès de son profit.
Je me dis encore, drogué de nostalgie, que les nuits en étaient vite obscures et douces ; je sais que c’est folie, mais je crois que la prière aux ruelles endormait les patients de Dieu, et si je m’entends dire cela, forcément, je vois qu’aujourd’hui est moins bien, que les cordes ne sont plus traversées, mais simplement cognées par les marteaux qui sortent tout droit des manufactures modernes. Oui, la corde n’est plus franchement accrochée comme le fut celle du clavecin, à l’imitation de la flèche de l’arc, elle est seulement vite frappée, sonne seule et sans joie et c’est pourquoi le piano est souvent la grande mélancolie ruisselante, tandis que le clavecin est chant d’oiseaux, nature pure, mythe avenant de cet âge où l’or courait sous les doigts du Cantor.
Et si le pianiste chante, c’est pour enrouer la vieille aria et dire à cru la foi éraillée. L’enfant qui adorait se retrouve seul. Il appelle.
À ce moment, le conte devient à peu près celui-ci : il était deux fois la même aria, encadrant trente variations, pour rêver, et les iseaux s’envolaient sous le regard de Dieu, sous les mains du maître. L’homme s’endormait après avoir vibré dans la sphère close du monde varié, transposé, et tout était bien. Puis la grande guitare horizontale a été remplacée par la machine outil aux cent percussions : c’était il y a longtemps. On a épuisé au piano les liés, les sons étirés, épanchements gras dans des salons allemands. Et voici que depuis peu, le clavecin est revenu, fragile ; l’éden des croyants, où le passé se tasse en enchantements successifs, jabots de dentelle et foi chevillée au chant, a fait retour vers nos tympans, plein d’hésitations mortelles, de plaintes murmurées ; alors la mélancolie qui était toute de velours bourgeois, s’est déplacée plus loin vers l’arrière, Monsieur de Blancrocher a trébuché et Louis Couperin a déroulé ses douleurs dans les châteaux d’Ile de France, aussi mélancoliques que nos divans confortables.
Et le petit récit fictif se termine ainsi : Gould aux détachés bleus apparaît comme le grand annonciateur du retour des oiseaux. Grâce à lui, le marteau s’est abstrait, s’est extrait des effusions, réintroduisant le sec pépiement des clavecinistes insatisfaits : ceux-ci voyaient bien le son venir, mais ne pouvant contenir le volatil, ils brisaient en ornements la note mal tenue ; Glenn a glissé à leur suite, d’une patte vigoureuse, au-dessus des romantiques. Il a été l’intermédiaire.
Mais cette construction est le hameau rêvé de l’historien pataud. Coupé du vaste espace futur – c’est la vieille ruse qui chasse l’angoisse du lendemain – je bâtis sur le présent un grand manoir rétrospectif, impeccablement balayé, classé monument historique, pour que mes jours de vivant aient une valeur unique, puisque mon existence, à tout prendre, est la seule qui ait quelque valeur pour moi. C’est émouvant, mais c’est un rêve d’enfant, une vaste gaucherie. L’histoire est trop belle et j’ai beau ravauder, le mouillé du chant de Glenn casse la grêle superstition que j’invente à l’instant.
Il faut tout reprendre : j’ai beaucoup parlé du passé, précieusement évoqué le présent, mais si l’on veut entendre la voix de Gould, il va falloir aller de l’avant, ne pas hésiter à côtoyer la mort, c’est-à-dire être au présent le plus possible pour que le futur éclose ; je vais apprendre à être père, tranquillement, calmement. J’ai oublié dans ma fiction que Gould travaillait en studio, sur des machines sophistiquées et que sa voix, son murmure, n’est pas une négligence, mais la ferme volonté de dire l’aria de notre temps.
Et ce fond de gorge d’avant le langage, dénonce d’abord l’impiété machinale des contemporains, ces clochards de luxe qui, chassés du village pour hanter les métropoles, ont inventé, à force de langage, des retours en arrière fabuleux vers le bourg d’origine : les crimes par millions ont aussi tué les mots, le chant et l’ensemble qui le portait. Déliés désormais, entourés d’un halo de silence que manifestent jusqu’au délire le bavardage et la musique torrentielles, nous allons aux boulevards comme les notes de Gould, secs et muets.
Le murmure est alors contre la machine que figure le piano, la présence du chant qui reste. Trace d’aria, elle laisse pourtant monter, contre l’autrefois décomposé de son jeu, contre le cliquetis qui mime le passé, une forme d’espérance hautement audacieuse, comme un nouveau plain-chant à peine éclos, et qui s’essaie masqué par Bach ; l’a capella n’existe que s’il y a une chapelle, mais ici, c’est le physique de l’homme mis à nu, seul, même plus des mots, des syllabes, ni encore moins du sens, non, c’est, après l’usure de l’éloquence foudroyée, le retour de la voix de tête, voix d’enfant sans doute, qui se mêle au passé somptueux de celui qui voyait Dieu, pour fonder, malgré les errements effroyables du temps, un petit endroit minuscule où l’on se dit par-devers soi, en secret (mais un peu en public), que l’aria reviendra.
*
J’essaie d’imaginer les lieux, non pas les étendues miroitantes où toutes les teintes convergent vers la neige, c’est trop connu, grâce flottante d’un Canada classé : alors qu’on les voit naïvement glacées, les plaines sont une seule affaire de solitude chaude. Pour Glenn s’ouvre une vaste marge, seuil qui apaise face à cet inaudible chaos de sons, le reste du monde.
Glenn est assis là, heureux, au centre du studio d’enregistrement, machines tendues à craquer d’obéissance, esclaves qu’aucune pitié ne vient mouiller.
Il se lève. Le plaisant du pays alentour : il en épouse le silence horizontal, traversé d’éclairs animaux très vifs et patauds à la fois – ours blancs ? – ( la vie toujours, partout, au pire du monde… mais pour Glenn c’est le comble du froid qui le ravit, c’est tellement lui) et par la grande baie, il guette le fruit du moment à venir, le tempo du frappé que son esprit construit par avance, partition pendant contre son corps, au bout des doigts. Il n’est pas pressé.
S’il a quitté les salles de concert, c’était à cause de la honte, du rituel trop humain où la présence est pure absence. Tu avances sur les planches, tu dois saluer, tu dois t’asseoir, tu dois devenir l’autre et charmer, oui, charmer, quel scandale, enfoncer dans l’horreur de l’oubli tous ces tympans tendus qui sont venus là pour ne pas savoir, pour ne pas entendre, torture, contradiction entre mes doigts qui cherchent l’absolu de la note écrite, alors que justement ils ne veulent pas la voir, encore moins l’entendre. Et comment chanter si le silence est habité des gorges et des semelles qu’on racle sans vergogne, murmure obscène des cités cadavres allumées de désirs hélas suscités ? Je devine l’affiche catastrophe : « Glenn Gould, Bach, Variations Goldberg ». Oh, l’admiration, l’insupportable regard des passions carrément avouées, pupilles d’enfants des métropoles achetantes, adultes oui, mais ici, à Carnegie Hall ou ailleurs, tellement dépendants, alors qu’il aurait voulu dire, alors qu’il disait du fond de sa chaire d’enfant que la liberté commence avec la fin de la fascination. S’ils avaient pu au moins ne pas applaudir, ne pas le fixer… Savez-vous que c’est en fermant les yeux que vous verrez le mieux ? Vous qui entrez ici, abandonnez toute dépendance. Comment dire des choses pareilles, puisqu’ils sont venus pour s’accrocher à ses phalanges gantées de montreur de sonates ? Non, décidément, ce n’était pas la musique n’est-ce pas, ils y voyaient une méchante acrobatie : « Mesdames, Messieurs, le clown Gould va vous donner du Cantor revu et corrigé » ; braves enfants émerveillés, vous êtes bien gentils, c’est inouï, très inouï, et vous irez ensuite contant par les avenues mouillées que Glenn est fantastique, et fantasque, et fou, bien sûr, très fou.
Glenn n’a pas quitté la baie ; il tire sur son foulard élimé, il serre sa gorge pour ne pas monologuer ; il sourit du pas qui l’a fait venir du piano à la vitre, ce fut un pas entier, posé sur la moquette en notes tendres, totale présence verticale de l’animal humain, sujet, frappe douce du talon, puis la plante totale presque ronde et les orteils enfin, tous éprouvés, danse sans chorégraphie, avance minimale, esquisse suffisante de soi qui dit oui à la vie, qui justifie sa vie. Les humeurs sont en place, la détente fait de lui une glace, un vernis blanc où tout vient comme il veut, la puissance du choc des marteaux est déjà là, il suffit de revenir vers le clavier, de s’asseoir et d’enregistrer. Il se dit que ce sera peut-être fastidieux, long, il craint l’ennui ; mais il espère tout à coup se surprendre, oui, sûrement, ses doigts vont un moment donner des pincements imprévus, on ne sait pas tant qu’on n’a pas commencé.
Il retarde encore, avant de tracer l’indélébile du son finalement accepté, il doit encore laisser monter au bout de ses deux mains la puissance qui rôde en ordre dispersé à l’intérieur du corps, même si l’épine dorsale commence à collecter les morceaux épars de sa force en gésine.
Et voilà que les concerts reviennent. Il a trop tardé. Tout se délie. C’est malheureux, il aurait dû profiter de cette minute, de cette goutte de Gould, entièrement soi. Non, peut-être faut-il en passer par-là ? Le pur son doit passer dans la boue du passé, du temps où il fut célébré, mordu.
C’est à lui-même qu’il en veut. Comment ai-je pu me prêter à ce jeu, oui, me prêter tout court ? Tel jour tu joues le quatrième de Beethoven, tel jour tu enregistres le Brahms, et même (Glenn sourit) Mozart ! Et pourquoi pas Chopin ? Ah, la pédale, le lié, le chant trop chant pour être chant ! Il sent que s’ils avaient insisté, à l’époque, il aurait fait le Chopin. D’ailleurs, il l’a fait, mais il ne sait plus pourquoi. Glenn ne comprend pas, il ne veut même pas savoir. Il sourit du piano à pédales, il est ailleurs. Mais pourquoi la douleur tout à coup d’avoir été cela, cet homme qui court, s’exhibe, pose ses fesses sur son prie-dieu, malheur ; tu as vu, ils veulent te voir, t’entendre, pour se débarrasser de toi, dire : « J’ai vu Glenn Gould », comme on a vu les temples d’Angkor. Objet de tourisme, rarement sujet.
Rarement. Ah, j’ai une excuse, j’étais jeune. J’ai aimé ces messes dont j’étais l’évêque, le fou du joueur d’échecs. Car c’était une suite d’échecs, le Sisyphe de l’ivoire, le prolétaire répétitif des touches claquées. « N’oublie pas de saluer ! », hélas oui, je n’oublie pas ! C’était beau sans doute, nécessaire pourquoi pas, il fallait être nul, absent ; mon corps avait besoin de vous, voleurs !
Et maintenant, face à la baie, il laisse glisser la partition entre ses doigts. On dirait que le papier sur la moquette est une neige nue parsemée de pattes d’oiseaux, sur des lignes penchées, ombres des fils télégraphiques groupés par cinq qui filent là-bas vers le couchant.
Ce qu’elles portent n’importe plus, puisque la mémoire de Glenn les a assurées et relues et renfermées derrière son front, au bout de ses doigts : mémoire des mains, mémoire du crâne ! Il se voit en miroir dans la baie…
Il va falloir aller là-bas, derrière, loin de la lumière du crépuscule, et dire en appuyant sur la touche des magnétophones que l’on y va. L’ascension des Goldberg n’est pas technique, quel doigt ira là, puis là, mon dieu mais ce n’est pas le Golgotha, ce n’est rien. Glenn pourrait jouer n’importe quoi, il sait, pas besoin de technique, jamais une gamme de ma vie.
Avant d’y aller, avant de s’asseoir sur sa chaise d’enfant, seul, il effleure la vitre du bout des lèvres, baiser au crépuscule, on ne saura jamais que ce fut le lien qui le tenait à la terre. En fait, il a attendu que le soleil touche la neige. Désormais, c’est possible, l’embrasement peut commencer, il pousse du pied la partition qui encombre son passage, le chant de Glenn va commencer, déferlement bientôt contre la nuit.
*
Ainsi donc je viens à vous à pas très comptés. Vous pouvez croire que je désosse le Cantor, mais je vous le transmets, traduction, sans plus. Le nez sur les touches, je frappe ce qui fut peut-être lié, pour que chaque note noire du papier, parcelle de nuit, devienne flocon de neige, afin de retrouver vos pas dans les cités où vous vous côtoyez sans vous voir. Je vous sépare à l’horizontale et le clavier devient trottoir où les croches trottent leur petit train détaché. Je ne caricature pas le Cantor, je vous l’amène au plus près de vos farcesques vacations et les variations sont nos allures, et notre histoire, notre présent, notre futur.
Si je fais l’insolent, c’est que nous avons poussé la faille plus avant, l’être oublié renaude, c’est moi dans cette solitude, je ne suis retenu ( comme le monde) par aucune technique, je vous chante votre vide, il est là dans le silence qui précède et suit chaque touché-frappé. Je mime ce que nous sommes, le Cantor dit les contours et je dis nos couleurs, notre peu de chant, je suis l’anti-chant, l’antichambre du silence, celle qui ouvre sur le chant à venir.
L’horizontale que la baie me donna tout à l’heure : voyez comme le ciel n’a plus soif et si nous marchons sur la tête (notre allure naturelle) nous percevons la plus vaste de nos visions – le ciel – comme un abîme. Je sais bien que c’est pour la raison inverse que vous aimez la musique : vous voulez que le cœur gonfle, vous voulez être tous, vous voulez tousser dans l’encens des sacrifices bleutés qui arrosèrent verticalement les dieux. Mais, amis, tout est défait.
La musique est votre drogue de solitaires, elle est illusion d’un chant où toutes les voix se tendent, que dis-je se tendent, je vois plutôt les cous dressés, les mâchoires faites pour mordre et qui se métamorphosent en mélodies d’où dieu, croyez-vous, vous regarde. Vous confondez dieu et le succès, dieu et les applaudissements, vous vous voyez dans la masse du chœur comme les bienheureux ressuscités dont vous seriez les anges auréolés, trompettes d’apocalypse soufflant dans votre dos.
Vous pensez bien sûr que je ne suis pas très tendre. Au contraire, je suis au plus près de notre pitié, je vous rappelle l’impossible direction de vos pas, de vos pensées. Je ne le fais pas à l’épate, je suis né avec un clavier sous les mains, ce n’est pas de ma faute… je m’en excuse… oui, voilà toujours ce que devraient faire les artistes de notre temps de vacance : s’excuser d’être au présent.
Mes acrobaties, dans la fosse aux lions d’où rugira l’enregistrement, viendront pour vous blesser, je m’en excuse encore, pour vous faire rendre gorge de vos milliards de chants réchauffés qui vous lient et vous bercent et vous font mille mines et dont vous sortez débordants. Mais débordants de quoi au fait ? Oui, après, dites-moi, après ? Allez, soyez courageux, dites-moi ce qui se passe après, je veux dire quand la musique s’achève ? Écoutez comme l’horloge électronique vous rebascule dans le tic de vos activités, dans le tac de vos attentes. Eh bien, c’est très précisément à cet endroit que je vous accueille. Je suis après, je viens après, lorsque vous levez votre corps et que vous reprenez les démarches et les affaires au plein des lois.
Les variations sont nos mille possibles. Je m’y accroche en précision mathématique, car rien d’autre ne compte que le « comput » qui fut la mesure mathématique d’antan et fait de nous des accrocs du computer. J’utilise au clavier ce qui nous faits ici et maintenant. Je reprends la précision où vous la pratiquez, je vous la donne, avec la caution de la foi du Cantor. Je tends le fil qui va de clochers en clochers et je danse, aujourd’hui, au plus près de vous, sans facilité, sans condescendance, pitié dont je ne m’exclus pas vous le savez bien, puisque l’aria est ma naissance et ma mort, et les vôtres aussi.
Quant au mince, à l’à peine audible chant que j’esquisse, c’est le souvenir involontaire des cantates, des messes, des oratorios… Je ne peux oublier qu’il y eut un temps de poumons et de voix, où la foi du charbonnier et celle du protestant génial était la même. L’affaire fit grand bruit dans les nefs. Il y eut des consolations. J’en suis du bout des lèvres le présent souvenir, j’en prépare le retour, à l’écart de la désolation glacée de nos luxes vivants. Mon chant de tête dérisoire se grave pour aider à la survenue d’une espérance verticale. Les oiseaux… peut-être autre chose.
Vous voyez bien que je suis avec vous, loin devant c’est vrai, mais sur le même sol.

(On se repasse parfois de vieux films, histoire de vérifier que la mémoire ne fait pas défaut. Ainsi en va-t-il de ce texte paru dans ce même blog il y a sept ans et que je tenais à relire. )

L’auguste visiteuse

Le frisson d’ambre qui s’accroche aux mois froids frôle mon nez ; le fond de l’air et la brise tendent à perdre leur roulé ; de lentes écharpes cotonneuses s’en viennent déjà chasser au-delà les clameurs bourdonnantes d’insectes affolés qui droit franchirent la saison.
Serrant négligemment son incertain foulard mauve la visiteuse commente après un bonjour folâtre :
– A toi qui veux toujours savoir, je peux bien confier que la nuance est empruntée aux lointains matinaux, ce mauve est de l’aube tissée car les jours étrécissant je pioche à leur origine la plus native – encore un peu de nuit – et à leur horizon le plus lointain – encore un peu de colline – et voilà le mélange terre ciel qui s’enroule sans le vouloir sous le menton ; davantage comme une caresse que comme un tissu noué, la belle affaire de gorge s’engage alors de mon côté pour t’offrir ces paroles dont nous savons que tu sauras en faire sourire plus d’un puisque tu es né coiffé et qu’allant vers l’embarcation grise tu ne rates plus une occasion de plaisante allusion à ton sort.
Tu es avec moi, allez, avance, dit-elle enfin en me tirant par la main comme si j’allais verser au noir décours de mes années. Aucune crainte.
Je fais oui de la tête et la laisse glisser hors des plis du rideau ; je n’entends pas son pas – touche-t-elle le sol ? – le turquoise de sa veste chuinte contre moi et sa tunique blanche m’attire loin vers l’orient, ici, en pleine forêt, vol d’envie, ah reprendre ce vieux côtoiement au beau des bruyères qui rosissent deux fois.
-Tu es venue seule dis-je, le courage de tout ce temps, tu es motif de mon sourire. Qui oublierait tes yeux bordés d’argent mat et c’est ainsi que je vais vers le mauve qui t’enlace le cou – excuse mon insistance – la couleur me dit noir et je dis :« pourquoi pas ? », ainsi vivé-je en défi à tes côtés, vif je te jure que c’est vrai, hilare peut-être pas mais décrivant tes surgissements drôles comme ce foulard mauve qui inquiète pour rien et obsède plutôt l’enfant qui fut et flotte à la proue du navire éclatant celui où navigua Télémaque et qui me revient en mémoire, tremblé, doux, qu’allait-il faire là-bas ? Il était inquiet lui aussi mais il était réalisé, adulte, alors que je suis comme dit le poète « en cet âge penchant où mon peu de lumière est si près du couchant ». Le futur jeune roi d’Ithaque au contraire s’embarque au printemps : il est curieux qu’il précède dans le récit l’apparition d’Ulysse, comme si la poésie du premier matin présidait à ce qui fut.
Toujours à l’affût d’une gaieté, la visiteuse reprit que c’était bien le cas et comme elle constatait au-delà de mon regard que l’esprit m’était en berne légère, elle dit touchant mon bras de sa main gauche en une pince quasi imperceptible :
– La clairière est le lieu de notre rire commun, bel ami ; elle est là évidente et crue, souviens-toi chaque sourire était matin et chaque rire était rouge et vert, surtout vert, sur l’élan du rayon primordial. Plus étrange présence est introuvable que cet espace ombreux et lumineux à la fois ; la clairière est source, présence, c’est l’aube du jour, lumière empruntée aux robes bleues qui bientôt par exemple hanteront les plages de septembre, légers regrets du pas, lourde chute du soleil, ralentie dirait-on par le ressac sur la laisse d’où l’on vient.
– Tu veux dire, chère visiteuse que nous allons où je crains le plus ?
– Pas encore ! L’août ambigu fait son barrage, il dit encore le temps de rire, mais je dois reconnaître que les étoiles filent en pleurs de feu et que chaque pomme tombée éclate froide aux pieds des ruminants, grêlon vert que les dents broient en éclats jaillissants ; la pomme, grâce du soleil, est devenue au feuillage son frisson et l’on s’interroge, comme s’il y avait une cause à sa chute sourde dans le silence illimité.
– Je m’attendais à ce qu’on sourie, peut-être pas rire quand même, et c’est toi qui parles froid frisson chute et silence. Où va-t-on si la visiteuse s’emballe vers l’ubac ?
– Tu parles de moi à la troisième personne vieux drille et tu irais presque jusqu’à me vouvoyer ! Allons, allons, c’est que nous faisons du surplace, quittons la clairière et avançons au travers des halliers noirs ! Tu n’entends pas la liesse obligatoire des passereaux qui pincent, pépient et confient au silence tous les accents aigus ? Ces appelants se riraient de nous s’ils comprenaient ce qui nous arrive, eux qui ne savent pas la gravitation et auxquels le sérieux des nids – love toi contre moi – est la seule préoccupation : sauf à s’envoler, ils reviennent toujours, même les migrateurs ; surtout eux. Télémaque à la proue – espérance contre la mort – aurait dû observer les oiseaux, il eût anticipé les retrouvailles, ce n’est pas un reproche, il était si jeune…c’est normal. Et toi, qu’as-tu fait de ta navigation ?
Et puis soudain :
– Oh que ma question était maladroite ajouta la visiteuse en posant machinalement les doigts contre ses lèvres. Je n’aurais jamais dû t’embarquer vers la galère des nostalgies, c’est la pente naturelle du fleuve, chaque goutte d’eau qui passe dit non à la beauté présente, c’est avec ces sortes de peines qu’on machine les philtres d’amour et les musiques prenantes alors que nous nous étions donnés pour tâche de réjouir l’instant, quelle idiote !
On entendit nos deux rires confondus. Elle me pressa le haut des bras de sa poigne double, me fixa un moment et me confia :
– Des premières saisons je te laisse les parfums. Fais-en bon usage !
– J’écrirai.
Elle s’évanouit par les plis des rideaux, comme elle était venue, après avoir fait cette promesse de la main qui augurait un retour mais dissolvait jusqu’au souvenir le tremblé de ma propre existence.
Mes rêveries livrèrent cette année-là une présence poudrée de fleurs.

Juillet: ce que dit la visiteuse

« J’ai franchi toutes les saisons, coquelicots et épilobes plein les mains; j’allais de village en village distribuant aux vieillards ce rouge sang qui permet d’attendre sans angoisse le petit mur pelé où des roses trémières presque noires ont cru bon d’indiquer le passage. En hiver, évidemment, on me confondait avec la pluie et son ennui trop lourd aux esprits affairés. Au printemps, pourtant, ce printemps, tu m’as adoubée, reconnue au milieu des cent sollicitations des ombres et des éclats de vie; or, comme tu sais, j’ai toujours été là, m’affairant autour des étals du marché, chantant l’énergie des citadins vifs aussi bien que des truites subtiles qui relancent leurs ruses à chaque coulée du pêcheur. Je frissonne sous les platanes à l’ombre si légère, on dirait une robe du matin comme il y a des robes du soir, ah ces arbres ingrats et tellement heureux. Mais tu sais tout cela, les parasols et les voix, les robes et les pas… J’insiste simplement sur une évidence mon ami, profite des saisons, il n’y en a plus tant que cela; tu sais, on hausse les épaules en ces journées immensément frêles où un vague tremblement préside à nos visions; allons, rions, bien sûr, mais prenons au sérieux ces mêmes rires qui nous valent d’aimer et d’aimer encore, et nous verrons alors le tremblement se désépaissir sous la loi rigoureuse des raisons qui nous font vivre; surgira après un long détour l’amour pur de la vie, l’approbation du passage et ce jour-là je serai enfin reconnue. En attendant, en effet, il est un sifflement, je ne l’entends pas car il émane de mon passage, trace sonore qui appelle d’autres dialogues, ce que nous ne manquerons pas de faire, ces jours-ci… ou dans d’autres saisons.”

Brexit

Qui répond « oui » à un référendum passe pour un minable, une lavette qui se laisse influencer par un état manipulateur qui, c’est bien connu, ne veut que le mal de tous ses citoyens. C’est un type aussi bête que celui qui avouerait candidement qu’il « croit » à la publicité. En bref il est victime du complot et on le plaint avec beaucoup de condescendance de croire en la « société ». Il ne sait pas.
Qui répond « non » à un référendum est un esprit fort, original, qui s’affirme contre le monde en révolté de la « société » qu’il est (un indigné !) et qui ne s’en laisse pas conter par le « système ». Il croit qu’il n’est pas influençable par la publicité, pense que les gens sont tous des riches très méchants, en bref il ne s’en laisse pas conter par le « the » complot, c’est un individualiste plus malin que les autres. Il sait.
Dans la vie quotidienne c’est pareil : tu dis « oui » t’es un qu’un béni oui oui, un abruti qui approuve tout, une couille molle. Tu dis non tu es une « personnalité » qui sait ce qu’elle veut, un « mauvais caractère », « quelqu’un ».

Religion

La religion est une blague. C’est un produit de l’imagination inventée par les hommes pour des raisons de communauté, de vivre ensemble obligatoire et de nécessité de donner de l’espérance aux plus démunis. C’est que la vie n’a aucun sens au ciel suspendu au-dessus de nos têtes. Je sais bien que c’est l’espace le plus vaste qui nous soit donné de voir et donc il nous intrigue, mais ce ciel n’a aucun sens. Il n’y a aucune transcendance ; c’est une plaisanterie. La mort nous attend sans aucun espoir d’autre chose, je vous en assure. Le paradis est une blague inventée pour que les êtres humains nostalgiques de l’enfance supportent la vie comme elle vient.
La religion est une invention de la force, donc au départ masculine : dieu le père ; les hommes sont physiquement plus forts que les femmes, donc ils imposent leurs conneries. La question des hommes « forts » fut toujours : Qu’est-ce que je vais bien pouvoir inventer pour m’assurer de l’obéissance des femmes, ces êtres fuyants (!) et qui font l’objet de tous mes désirs ? Donc la religion en profite pour faire chier les femmes. Pour assurer sa maîtrise elle tape systématiquement au-dessous de la ceinture : toujours, tout le temps, partout ; dans la moindre religion il est question de cul ; le religieux veut savoir ce qui se passe sous la couette ; le religieux est plus obsédé que la plupart des êtres normaux. La religion est obsédée par le cul ; contrairement à moi elle ne pense qu’à ça.
La jalousie lui tient lieu de bible. La Bible est comme La Recherche : hantée par la jalousie. Au couvent et dans d’autres superstitions on voile les femmes. Le mâle ou dieu se les veut pour soi. Ce faisant on les rend désirables ces fameuses femmes si mystérieuses(!) : puisqu’on les cache c’est qu’elles doivent être belles et c’est ainsi que l’on exaspère le désir, ce qui rend les hommes à demi fous et leur fait faire bien des bêtises… politiques par exemple. L’énergie est alors dirigée par le biais de la religion vers des conneries, qui, comme les guerres dites « de religion » (XVIème siècle), nous laissent à peu près indifférents.
La religion aide les miséreux à supporter leur sort ; c’est très émouvant. Je le dis sans ironie. C’est là où les antireligieux ont tort : la religion est très utile à la psyché des enfants attardés que nous sommes tous. En cas de malheur on a recours au ciel. C’est un psy gratuit. On lève les yeux, on prie et lentement la guérison vient. Ou la mort. Donc, j’y insiste, la religion est très utile. C’est du rêve. C’est beau, franchement c’est beau. D’ailleurs la religion a produit des édifices sensationnels et des œuvres picturales et musicales splendides. Quand même, les cantates de Bach, les cathédrales gothiques… ben oui, ces fiertés qui nous rendent heureux d’être des hommes sont bâties sur du sable. Le dieu derrière est le fruit de l’imagination des puissants, des rêveurs, des poètes : si les œuvres sont admirables, le motif premier est une absurdité, ça n’est rien que du vent, un pet de nonne.

Conversations sur les jardins

Ils avaient au printemps de brefs colloques.
– Que faites-vous dans votre jardin ? demanda le jardinier.
– Je tonds le gazon, je taille les fleurs et les arbustes, dit Stéphane.
– Et il vous arrive d’y errer pour presque rien ?
– Non.
– Vous ne vous y attardez pas ?
– Jamais. A quoi bon ?
– Pour méditer. Tenez, notre sainte patronne, Louise de Vilmorin, disait…
– Vous vous moquez.
– Un peu. Elle disait, arpentant son jardin avec Gallimard : quand je serai morte je méditerai et toi tu m’éditeras.
– Son jardin lui était une tombe.
– Un paradis, plutôt, enfin, c’est la même chose.
L’homme de l’art considérait qu’on n’y méditait pas assez, il y revenait sans cesse et comme il entendait le silence de Stéphane comme une question (c’est quoi méditer ?), il passa à l’action : sa voix légère creusait des vides, s’arrêtait sur une corolle, il se penchait, murmurait aux boutons, se relevait en rougissant, coupait une branche distraitement et reglissait son sécateur dans la poche latérale de son pantalon. Il semblait à l’écoute, se déplaçait rarement sans un bout de bois à la main ou une pousse quelconque.
– Vous devriez vous y promener, dit le jardinier.
– Je n’ai rien à bâtir dans ma clôture, c’est statique. Que pourrais-je y faire ?
– Ça bouge sans arrêt, mettez ’y la main.
– Ah non le sécateur merci, ce cliquetis, la branche qui craque, les tympans s’en souviennent trop longtemps et parfois au loin l’aigre colère de la tronçonneuse qu’on croirait à deux pas. Cette ferraille contre le bois offert, violence folle. Stéphane criait presque.
– Sans aller jusqu’à ces extrêmes, le sécateur est la main verte, l’autre nom de la méditation active, risqua le jardinier en l’observant de biais. Il ajouta presque murmurant : les coupes sont de réelles présences.
– On dirait releva Stéphane que c’est une consolation, une vengeance contre le temps.
– Le printemps est si bref. Au fait vous ne vous rasez pas ?
– Bien sûr que si, fit Stéphane en passant sa main sur le menton.
– Au jardin, c’est la même lame.
– Il est une vérité au jardin miroir ?
Le jardinier fit oui de la tête. Ainsi allaient-ils les dimanches des belles saisons au cœur des parcs dont le jardinier était le maître.

Monologue d’un jeune homme addict aux jeux de grattage

Quand j’entre au bistrot, je vais droit à la caisse et sans saluer la patronne, dont tout le monde dit pourtant qu’elle est à la fois jolie et très maternelle, je montre du doigt les jeux à gratter. J’en achète cinq. Je les serre dans ma main et je file m’installer à la même table, tous les matins, je commande un café et je pose les tickets de la chance sur le coin de la table, je garde ma grosse patte dessus, j’attends le café. J’entends nettement mon cœur qui bat, je vois mes doigts qui tremblent, j’ai peur pour moi.
Ce qui me plaît, c’est la peur. La peur de la chance. Certains matins je pense à ma mère qui est partie vers le soleil, là-bas, loin, avec un marin. J’irais bien moi aussi, là-bas, mais j’ai l’impression que…. Pourtant je fais des efforts avec mes tickets à gratter.
L’odeur du petit noir m’envahit ; c’est âcre et doux, j’essaie une petite gorgée. Je repose la tasse, j’écoute un instant les conversations, je m’aperçois que je m’en fiche, que c’est du vent, qu’autre chose me hante. Lentement la présence des tickets à gratter me monte à la tête, ça me pénètre doucement la mémoire. Mais je retarde, je retarde.
Et si j’avais de la chance ? Une voix me dit : Et qu’est-ce que tu en ferais de ta chance ? T’as déjà eu de la chance ? Quand tu t’es marié, elle est partie. Et le boulot ? Le boulot c’est pas pour moi non plus… Un désert ; je n’y arrive pas, au bout de trois semaines je démissionne. Un désert, oui. Et quand tu es au bout du désert, tu fais quoi ? Tu bois. Je reprends une gorgée. Je n’ai toujours pas touché à mes tickets de la chance. J’ai peur.
Je sors ma lime, j’écarte avec mille précautions la tasse à café et je commence à me polir les ongles, j’adore ce moment où tout en me préparant le bout des doigts je rêve du bateau de ma mère, là-bas, loin, de l’écume qui bat contre la coque, tu sais maman je serais bien parti avec toi, la mer c’est vrai, l’horizon c’est vrai, là-bas tout est vrai, le lointain ouvre un avenir, c’est là-bas que la peur disparaît vraiment, tu sais maman, je t’aime, je t’ai aimée, et toi dis-moi, et toi ?
Tu étais ma chance, pourquoi tu es partie ? Devant la tasse de café, chaque jour, je refais ma chance, au fond du liquide noir qui tremblote dans ma main je revois ton visage, mon visage, preuve qu’on peut voir dans le noir, tu vois, c’est la preuve.
Je pose la lime à ongles, je suis prêt pour l’embarquement vers la chance. Ma main droite s’abat sur les tickets empilés au coin de la table. Je vais savoir si maman m’a aimé. Je pèse de toute ma paume sur mon espérance. Cinq tickets à gratter. Je les fais glisser doucement vers moi et mes ongles effilés commencent leur travail. Je gratte, je défais les cercles gris comme on se défait du brouillard d’autrefois, de cette incertitude. Mon cœur ne bat plus, c’est d’un calme, l’océan après la tempête.
Parfois je gagne et je suis raffermi dans l’idée que maman m’a aimé. Je sors triomphant, je ne partagerais ma joie pour rien au monde, la rue chante, la pluie me réjouit, je vois des arc-en-ciel.
Souvent je perds. En plein désarroi, j’erre longtemps par les rues, je me perds, oui, si je perds, maman, je me perds dans la ville, je me perds. Vers le soir, mâchonnant mon kebab, je me promets de recommencer le lendemain, car demain est un autre jour. C’était toi qui disais ça, maman, demain est un autre jour, tu avais raison, c’est vrai… tu avais raison.