être

          être la terre et le temps
avancer comme elle sur les chemins encore drus et perdre sa voix pour la retrouver plus loin car il faut se taire pour que la parole s’élève dans les pages

           être le son et le sol
résonner en syllabes craquantes pour crevant le silence donner à voir le réel à travers le tamis insensé des vocables ténus qui deviennent tangibles pourtant

          être le vif et la voix
revenir sur la vibration de l’air alors que ce ne sont que des feuilles de carnet volées aux arbres mais débordant d’échos perçus dans les cimes

          être l’ici et le midi
retrouver le méridien à travers sa progression de visiteuse et se dire que chaque lieu peut être partout du moment qu’elle se pose

          être la dame et l’ange
écouter la rencontre de la terre et du ciel déflagrations communiquant véritablement alors que ces murmures presque muets miment en fait une absence

          être réel et rêvé
avancer comme elle donc sur les voies musicales sa présence bleue aux cheveux son profil de fresque et son aube blanche piquetée de bleu encore dirait-on en fait une immense présence
 
          être changeante et choisie
incarner dans l’absence le mouvement incessant du temps où l’on se croise se reconnaît s’élit et reprendre dans la glissade filée des syllabes tous les non dits

          être charme et chaleur
ressusciter en plein vent l’espérance du verbe aiguille et foin je sais bien mais le côtoiement des mélodies fait renaître tant de rouge aux joues qu’on en est ébloui

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Vers le sommeil

Moins une marche, un pied devant l’autre, qu’une progression d’une souplesse discutable, entravée qu’elle est par des brindilles fraîches, des branches souples qui cinglent derrière moi en un sifflement sec marquant ma conquête sur le chemin ; je dis conquête, je devrais plutôt parler de ce pas hanté par l’avance, par ce qui n’est pas encore, future découverte du lac aux cygnes impénétrables et droits sur leur col (toujours cette impression qu’ils portent une cravate, un jabot plissé qui trempe dans l’eau). Je me tourne dans le lit côté ventre à plat sur le matelas et je me vois écarter une branche de chêne qui me revient sur la nuque, je n’y prête guère attention et me dis que c’est simplement ma position qui m’a obligé à poser ma tête de côté provoquant cette douleur infime. La lumière inventée de toutes pièces dans mes yeux fermés et la chambre obscure, s’avance à ma rencontre, elle grésille dans l’air matin de cette avancée fictive, j’entends un ramage assourdissant et songe aux nombreuses évocations du silence de la campagne, comme si les oiseaux n’étaient rien ou rares, tandis que le raffut plaintif des branches se frottant sous le vent dans les cimes ajoute au brouhaha pépié une touche humaine. Le mot m’est venu sans réfléchir plus avant, mais humaine me fait sourire car c’est justement cette absence que je cherche, l’ange l’a dit, lorsque tu seras près des eaux, observe la surface huileuse, vaste miroir des nuages, et attends ; bientôt, alors, loin des humains tu me verras surgir puisque tu me dis que tu ne peux dormir sans m’avoir aperçu réellement (c’est-à-dire en songe) au moins une fois. Je serre l’oreiller bourré d’espérance et une fois encore je souris des plumes qui me touchent à travers la toile fraîche, elles me rappellent tout ce que j’ai inventé : oiseaux, ange etc…. Et il découvre enfin le lac au bout du chemin de l’éveil qui sombre justement dans le sommeil. Il n’y croyait plus, mais la solitude, notre état naturel, et le sourire de l’ange ont eu raison de sa conscience. C’est tellement drôle que je crois bien qu’il dort en souriant.

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éveil

          pousser la porte
qui grince en ouvrant sur le soleil
          très antique explosion
d’une journée neuve juste froide
          comme il faut
le saut du seuil est un accueil
          salut des perce-neiges
qui têtes courbées en abat-jours
          se déplient sous l’air cru
et persistent modestes malgré le gel de nuit

          regarde vers le ciel
crie l’ange à mes yeux endormis
          encore collés des rêves
je revois l’ocre thé puis le pain
          remâché distraitement
tant j’étais attentif aux appels des moineaux
          regarde reprend-t-il
toits cimes sapins et cathédrale
          tout est repeint de bleu
les blés s’allument aux ornières

du bout des pas le temps de vivre est décompté
          c’est la vieille loi
soufflée par la visiteuse qui claque la porte

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Approche de la visiteuse

          Si je la nomme mystérieuse, c’est qu’elle nous est proche, sa voix rare n’est pas faite pour éclaircir sa fine obscurité, je la sens toujours là et si l’ange parfois avec son ironie particulière croise son chemin et tente de freiner son avance, elle l’écarte en souriant d’un petit mouvement de main et lui, d’habitude obstiné et drôle dans sa fraîcheur céleste, se dérobe d’un coup d’aile, modeste frisson d’effacement. Il le fait d’autant plus volontiers qu’il sait qu’elle n’a aucune part dans ses agissements, lorsque l’aube et le couchant s’embrasent ou que le soleil nous fait cortège avec ses rires et prolixes survenues entre deux nuages : ce n’est pas du domaine de la visiteuse, et quand elle le chasse ainsi du bout des doigts, elle lui signifie qu’elle est venue non pour enchanter directement le jour mais pour affirmer au présent le perpétuel passage; voici plus précisément ce qu’elle lui murmure de sa voix insistante ; « Je ne te suis pas dans tes jeux de feu follet, j’étais là bien avant et si tu ne me connaissais pas, c’est que tu n’avais pas le regard suffisamment affûté. Maintenant, tu sais. Oui, tout est passage, et même l’instant où je le dis. Reste, cher ange, que je t’aime et ce n’est pas que passage. »
          Je reproduis ici quelques mots saisis (et répétés par l’ange) au hasard de son bref dialogue avec elle ; il me semble, à y réfléchir, que ces propos ne s’adressaient pas uniquement à l’ange, mais aussi un peu à moi, toujours en quête d’un point fixe qu’à défaut d’un autre mot je nomme écriture. Aimer, écrire, c’est tout un.

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Approche de la visiteuse (1/2)

          À force de chanter, le bel ange aux boucles bleu nuit a su m’accompagner à travers les saisons blondes et brunes, il m’a porté au sommeil en plein hiver, mélodies de pluie, symphonies de neige soufflées par les lames du vent issues de l’ombre, puis insensiblement les brumes et voiles du crépuscule se sont trouvés au bord du silence en un ensemble discret que le soleil naissant a regroupé pour faire surgir une figure neuve, accueillante et douce, visage ocre, mantille souple, la visiteuse.
          Elle ne remplace pas l’ange – qui peut rivaliser avec lui en joie et en beauté ? – elle forme de l’ange heureux et impromptu la représentation large, terrestre et bienveillante. Elle a troqué le primesaut salvateur de mon double aérien pour une autre venue bien à nous, là où les feuilles de la saison dernière figurent son avance complexe parce que droite et peu causante. La voyant, j’éprouve un léger recul, sans doute à cause du froissement des voiles et de la marche régulière des pas qui saluent le sol plus qu’ils ne pèsent.
          Elle s’est imposée sans que je le veuille – je l’ai déjà murmuré – et contrairement à l’ange fureteur elle se moque bien de mes textes, étant à elle seule la prose du monde tel qu’il va avec ses corvées, ses petites joies et son austère splendeur de mythe élégant ; elle est la veille, le jour et le lendemain, milieu du temps comme l’ange est milieu de l’espace et je la vois, immanence gracieuse, remettre constamment en place ses multiples dentelles hésitantes, elle qui justement est si sûre d’elle depuis qu’elle a surgi du fond des terres qui se couvrent un peu plus chaque jour du premier vert.

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Bientôt

Le silence se déploie autour des premiers chants et ce faisant, se creuse vers l’arrière, prend son élan depuis l’intérieur de nos corps jusqu’au plus blanc des ciels où tout remonte doucement entre les gels les jours et les errances d’un soleil cru qui avec l’aide du noroît illumine les visages emmitouflés dans la laine des bonnets et la bure lourde des manteaux qu’on serre contre le col. La voix enrouée des mésanges, longtemps bloquées au creux des arbres, remonte timide, charmes de mars blême où la visiteuse de son voile impeccable (on le voit bien aux nébuleux couchants mauves) retient de la main les secrets de l’éclatement des boutons enfiévrés, comprimés, qui n’attendent que sa voix.
Aux articulations, le sang, les nerfs commencent un petit jeu d’impatience pour l’instant presque imperceptible, et les pas n’osent pas, même si déliés de la pétrification des glaces, ils pourraient arpenter les chemins de traverses où l’on aperçoit les labours étincelants des énormes moissons promesses. Dans le lointain, on entend les appels des bûcherons, les grondements ferraillés des tronçonneuses thermiques enrageant contre les aubiers qui lancent leur baroud d’honneur ; des hommes s’encouragent à coups de merlins tranchant transversalement les bûches qui feront la joie des noëls à venir. Le monde se prépare des jours de fête. Lorsque la visiteuse au sourire vif ouvrira les mains, lâchant les graines sous le chaud des sols, les musiques vertueuses feront de la terre un velours de fraîcheur.

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Un mot d’enfant.

L’autre soir, notre petit- fils de trois ans et quatre mois me confie:

Je voudrais bien dormir sous les étoiles, parce que comme ça je pourrais voir mes rêves.

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inspiration

 et lorsque le silence t’embarque
souviens-toi des ciels aux nuits lointaines
où tu arrangeais les étoiles de l’index
et de la terre aux tremblements violets
où tu cueillais des jacinthes sauvages

 et lorsque l’absence t’embarrasse
souviens-toi des rires des visages délices
où tu dessinais des espoirs de retour
et de tes pas sur le pavement marbré
où tu avançais vers l’orient encensé

 et lorsque la parole t’accapare
souviens-toi des nuits solitaires
où tu attendais des flots de poésie
et de ces marches à pas comptés
où tu scandais le chant espéré

 et lorsque l’ange précis t’attend
souviens-toi des heures et jours secs
où il ne consentait pas à paraître
et de ta peau défaite brûlante
où s’ébattaient en vain les impatiences

 et lorsque le souriant t’emporte
souviens-toi des foules de paroles
où dort l’essentiel des textes à venir
et de l’énergie affolante souple
où tu puises la joie naturelle du chant

 ta chance

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tempête

ce suffisant grondement des nuées
dicte ses rigueurs au monde soufflé
et l’ange un peu troublé mais ferme
se réfugie sous la gouttière qui claque
j’agite la main par la croisée
lui fais signe en riant aux éclats

- impossible dit-il je n’entrerai pas
dans l’enclos de tes murs sages
je surveille cette folie solennelle
il y a péril je me dois d’être là
les anges chérissent les dangers
et protègent les jardins des ravages

souviens-toi de ton enfance bousculée
j’étais là déjà à tes côtés
gardant sous mes ailes la chaleur
et la voix de ta survie plus que précaire
tes rêves sont nés de mon aube présence
le beau dans la tempête est tellement exposé

- mes tympans cher ange ont de ce temps
agité tumultueux gardé l’espérance
d’une parole en plein jour oh les mots
c’était toi c’était toi je le savais
et la tempête d’hier ou d’aujourd’hui
me fait sourire dans son vain remuement

- ces souffles dit-il sont des redoublements
du temps qui passe en frisson sur la peau
tu peux rire de ces heurts froissements
tu résides dans une forteresse élaborée
où les amours et la mesure te protègent
contre les fous errements de nos songes

ta chance

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Objections de l’ange

- Je sais bien dit l’ange qu’il y a des hauts et des bas, comme le ciel et la terre, mais moi qui suis justement dans l’entre deux, je te prie instamment de retrouver le temps présent avec ses cris de joie et son enfance inaltérable.
- Tu veux dire que j’ai oublié l’haleine tendre des ciels gris mauve et l’or des nuits lorsque la lune croit sur le souffle des petits endormis.
 - Je ne sais, dit l’ange, mais tes phrases confinées et tes résignations ressemblent peu à ton sourire intérieur …
- Que sais-tu de mon sourire ?
- Je le connais, cela suffit, dit l’ange. Laisse libre cours à ta nature ouverte ; le cœur noisette et les enfants débordant d’espérance devraient te faire tendre les bras vers l’avant sans pour autant toujours viser la barque qui guette là-bas sous le ciel défait d’étoiles.
 - C’est la saison sans doute et le temps, celui qu’il fait, celui qui va, cette double contrainte qui me rive au destin. Mais vois, j’écris…
- Oui, oui, et tes textes ne me déplaisent pas, mais là, tu vois, il est l’heure de chanter le jour.
- Le bonheur, cher ange, c’est déjà écrire. Chaque texte, tout mélancolique qu’il soit, est signe que l’envie avec ses vives trouvailles vient du rêve éveillé. Je laisse aller, je t’assure, ce lourd pas des mots qui me pressent dans une semi-conscience où le vide se peuple au bord de mon gré. Le fil n’est jamais perdu.
 - Il est des amours, dit l’ange, qui devraient te sortir de l’ornière où parfois tes proses et vers s’empoissent de vase sèche.
 - Quelles amours ?
 - Le beau, mon ami, dit l’ange. Vois la visiteuse par exemple, ne te méprends pas sur ce qu’elle dit. Il faut être hors du monde pour écrire, certes, mais elle laisse entendre qu’en écrivant tu fais ce détour nécessaire pour ressaisir la vie. Car tu es comme les autres, même hors du temps, lorsque tu parles dans ton carnet, l’horloge n’en poursuit pas moins sa course. Ne l’oublie pas sinon tu risques à ce train-là de rater le retour des hirondelles !
- Ça, c’est impossible, dis-je en riant.
- Oui, je me moque un peu, dit-il. Et j’ajouterai même que l’on n’a aucun intérêt à me prendre tout à fait au sérieux.
- Et la visiteuse ?
- Oh, dans son calcaire ombré, parfois ocre, elle est si belle… et elle est sans aucun doute bien plus sérieuse que moi.
- Mais qui est-elle ?
- Eh bien, malgré les apparences sculptées, c’est un murmure naturel, paroles de branches et de vent, elle est toutes les fleurs à venir et de plus, elle guette tout signe qui lui rendra la vie. Allez… car seuls les vivants peuvent donner forme aux figures rêvées qui sinon s’ennuient tellement dans leurs robes lointaines.

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