L’auguste visiteuse

Le frisson d’ambre qui s’accroche aux mois froids frôle mon nez ; le fond de l’air et la brise tendent à perdre leur roulé ; de lentes écharpes cotonneuses s’en viennent déjà chasser au-delà les clameurs bourdonnantes d’insectes affolés qui droit franchirent la saison.
Serrant négligemment son incertain foulard mauve la visiteuse commente après un bonjour folâtre :
– A toi qui veux toujours savoir, je peux bien confier que la nuance est empruntée aux lointains matinaux, ce mauve est de l’aube tissée car les jours étrécissant je pioche à leur origine la plus native – encore un peu de nuit – et à leur horizon le plus lointain – encore un peu de colline – et voilà le mélange terre ciel qui s’enroule sans le vouloir sous le menton ; davantage comme une caresse que comme un tissu noué, la belle affaire de gorge s’engage alors de mon côté pour t’offrir ces paroles dont nous savons que tu sauras en faire sourire plus d’un puisque tu es né coiffé et qu’allant vers l’embarcation grise tu ne rates plus une occasion de plaisante allusion à ton sort.
Tu es avec moi, allez, avance, dit-elle enfin en me tirant par la main comme si j’allais verser au noir décours de mes années. Aucune crainte.
Je fais oui de la tête et la laisse glisser hors des plis du rideau ; je n’entends pas son pas – touche-t-elle le sol ? – le turquoise de sa veste chuinte contre moi et sa tunique blanche m’attire loin vers l’orient, ici, en pleine forêt, vol d’envie, ah reprendre ce vieux côtoiement au beau des bruyères qui rosissent deux fois.
-Tu es venue seule dis-je, le courage de tout ce temps, tu es motif de mon sourire. Qui oublierait tes yeux bordés d’argent mat et c’est ainsi que je vais vers le mauve qui t’enlace le cou – excuse mon insistance – la couleur me dit noir et je dis :« pourquoi pas ? », ainsi vivé-je en défi à tes côtés, vif je te jure que c’est vrai, hilare peut-être pas mais décrivant tes surgissements drôles comme ce foulard mauve qui inquiète pour rien et obsède plutôt l’enfant qui fut et flotte à la proue du navire éclatant celui où navigua Télémaque et qui me revient en mémoire, tremblé, doux, qu’allait-il faire là-bas ? Il était inquiet lui aussi mais il était réalisé, adulte, alors que je suis comme dit le poète « en cet âge penchant où mon peu de lumière est si près du couchant ». Le futur jeune roi d’Ithaque au contraire s’embarque au printemps : il est curieux qu’il précède dans le récit l’apparition d’Ulysse, comme si la poésie du premier matin présidait à ce qui fut.
Toujours à l’affût d’une gaieté, la visiteuse reprit que c’était bien le cas et comme elle constatait au-delà de mon regard que l’esprit m’était en berne légère, elle dit touchant mon bras de sa main gauche en une pince quasi imperceptible :
– La clairière est le lieu de notre rire commun, bel ami ; elle est là évidente et crue, souviens-toi chaque sourire était matin et chaque rire était rouge et vert, surtout vert, sur l’élan du rayon primordial. Plus étrange présence est introuvable que cet espace ombreux et lumineux à la fois ; la clairière est source, présence, c’est l’aube du jour, lumière empruntée aux robes bleues qui bientôt par exemple hanteront les plages de septembre, légers regrets du pas, lourde chute du soleil, ralentie dirait-on par le ressac sur la laisse d’où l’on vient.
– Tu veux dire, chère visiteuse que nous allons où je crains le plus ?
– Pas encore ! L’août ambigu fait son barrage, il dit encore le temps de rire, mais je dois reconnaître que les étoiles filent en pleurs de feu et que chaque pomme tombée éclate froide aux pieds des ruminants, grêlon vert que les dents broient en éclats jaillissants ; la pomme, grâce du soleil, est devenue au feuillage son frisson et l’on s’interroge, comme s’il y avait une cause à sa chute sourde dans le silence illimité.
– Je m’attendais à ce qu’on sourie, peut-être pas rire quand même, et c’est toi qui parles froid frisson chute et silence. Où va-t-on si la visiteuse s’emballe vers l’ubac ?
– Tu parles de moi à la troisième personne vieux drille et tu irais presque jusqu’à me vouvoyer ! Allons, allons, c’est que nous faisons du surplace, quittons la clairière et avançons au travers des halliers noirs ! Tu n’entends pas la liesse obligatoire des passereaux qui pincent, pépient et confient au silence tous les accents aigus ? Ces appelants se riraient de nous s’ils comprenaient ce qui nous arrive, eux qui ne savent pas la gravitation et auxquels le sérieux des nids – love toi contre moi – est la seule préoccupation : sauf à s’envoler, ils reviennent toujours, même les migrateurs ; surtout eux. Télémaque à la proue – espérance contre la mort – aurait dû observer les oiseaux, il eût anticipé les retrouvailles, ce n’est pas un reproche, il était si jeune…c’est normal. Et toi, qu’as-tu fait de ta navigation ?
Et puis soudain :
– Oh que ma question était maladroite ajouta la visiteuse en posant machinalement les doigts contre ses lèvres. Je n’aurais jamais dû t’embarquer vers la galère des nostalgies, c’est la pente naturelle du fleuve, chaque goutte d’eau qui passe dit non à la beauté présente, c’est avec ces sortes de peines qu’on machine les philtres d’amour et les musiques prenantes alors que nous nous étions donnés pour tâche de réjouir l’instant, quelle idiote !
On entendit nos deux rires confondus. Elle me pressa le haut des bras de sa poigne double, me fixa un moment et me confia :
– Des premières saisons je te laisse les parfums. Fais-en bon usage !
– J’écrirai.
Elle s’évanouit par les plis des rideaux, comme elle était venue, après avoir fait cette promesse de la main qui augurait un retour mais dissolvait jusqu’au souvenir le tremblé de ma propre existence.
Mes rêveries livrèrent cette année-là une présence poudrée de fleurs.

Juillet: ce que dit la visiteuse

« J’ai franchi toutes les saisons, coquelicots et épilobes plein les mains; j’allais de village en village distribuant aux vieillards ce rouge sang qui permet d’attendre sans angoisse le petit mur pelé où des roses trémières presque noires ont cru bon d’indiquer le passage. En hiver, évidemment, on me confondait avec la pluie et son ennui trop lourd aux esprits affairés. Au printemps, pourtant, ce printemps, tu m’as adoubée, reconnue au milieu des cent sollicitations des ombres et des éclats de vie; or, comme tu sais, j’ai toujours été là, m’affairant autour des étals du marché, chantant l’énergie des citadins vifs aussi bien que des truites subtiles qui relancent leurs ruses à chaque coulée du pêcheur. Je frissonne sous les platanes à l’ombre si légère, on dirait une robe du matin comme il y a des robes du soir, ah ces arbres ingrats et tellement heureux. Mais tu sais tout cela, les parasols et les voix, les robes et les pas… J’insiste simplement sur une évidence mon ami, profite des saisons, il n’y en a plus tant que cela; tu sais, on hausse les épaules en ces journées immensément frêles où un vague tremblement préside à nos visions; allons, rions, bien sûr, mais prenons au sérieux ces mêmes rires qui nous valent d’aimer et d’aimer encore, et nous verrons alors le tremblement se désépaissir sous la loi rigoureuse des raisons qui nous font vivre; surgira après un long détour l’amour pur de la vie, l’approbation du passage et ce jour-là je serai enfin reconnue. En attendant, en effet, il est un sifflement, je ne l’entends pas car il émane de mon passage, trace sonore qui appelle d’autres dialogues, ce que nous ne manquerons pas de faire, ces jours-ci… ou dans d’autres saisons.”

Brexit

Qui répond « oui » à un référendum passe pour un minable, une lavette qui se laisse influencer par un état manipulateur qui, c’est bien connu, ne veut que le mal de tous ses citoyens. C’est un type aussi bête que celui qui avouerait candidement qu’il « croit » à la publicité. En bref il est victime du complot et on le plaint avec beaucoup de condescendance de croire en la « société ». Il ne sait pas.
Qui répond « non » à un référendum est un esprit fort, original, qui s’affirme contre le monde en révolté de la « société » qu’il est (un indigné !) et qui ne s’en laisse pas conter par le « système ». Il croit qu’il n’est pas influençable par la publicité, pense que les gens sont tous des riches très méchants, en bref il ne s’en laisse pas conter par le « the » complot, c’est un individualiste plus malin que les autres. Il sait.
Dans la vie quotidienne c’est pareil : tu dis « oui » t’es un qu’un béni oui oui, un abruti qui approuve tout, une couille molle. Tu dis non tu es une « personnalité » qui sait ce qu’elle veut, un « mauvais caractère », « quelqu’un ».

Religion

La religion est une blague. C’est un produit de l’imagination inventée par les hommes pour des raisons de communauté, de vivre ensemble obligatoire et de nécessité de donner de l’espérance aux plus démunis. C’est que la vie n’a aucun sens au ciel suspendu au-dessus de nos têtes. Je sais bien que c’est l’espace le plus vaste qui nous soit donné de voir et donc il nous intrigue, mais ce ciel n’a aucun sens. Il n’y a aucune transcendance ; c’est une plaisanterie. La mort nous attend sans aucun espoir d’autre chose, je vous en assure. Le paradis est une blague inventée pour que les êtres humains nostalgiques de l’enfance supportent la vie comme elle vient.
La religion est une invention de la force, donc au départ masculine : dieu le père ; les hommes sont physiquement plus forts que les femmes, donc ils imposent leurs conneries. La question des hommes « forts » fut toujours : Qu’est-ce que je vais bien pouvoir inventer pour m’assurer de l’obéissance des femmes, ces êtres fuyants (!) et qui font l’objet de tous mes désirs ? Donc la religion en profite pour faire chier les femmes. Pour assurer sa maîtrise elle tape systématiquement au-dessous de la ceinture : toujours, tout le temps, partout ; dans la moindre religion il est question de cul ; le religieux veut savoir ce qui se passe sous la couette ; le religieux est plus obsédé que la plupart des êtres normaux. La religion est obsédée par le cul ; contrairement à moi elle ne pense qu’à ça.
La jalousie lui tient lieu de bible. La Bible est comme La Recherche : hantée par la jalousie. Au couvent et dans d’autres superstitions on voile les femmes. Le mâle ou dieu se les veut pour soi. Ce faisant on les rend désirables ces fameuses femmes si mystérieuses(!) : puisqu’on les cache c’est qu’elles doivent être belles et c’est ainsi que l’on exaspère le désir, ce qui rend les hommes à demi fous et leur fait faire bien des bêtises… politiques par exemple. L’énergie est alors dirigée par le biais de la religion vers des conneries, qui, comme les guerres dites « de religion » (XVIème siècle), nous laissent à peu près indifférents.
La religion aide les miséreux à supporter leur sort ; c’est très émouvant. Je le dis sans ironie. C’est là où les antireligieux ont tort : la religion est très utile à la psyché des enfants attardés que nous sommes tous. En cas de malheur on a recours au ciel. C’est un psy gratuit. On lève les yeux, on prie et lentement la guérison vient. Ou la mort. Donc, j’y insiste, la religion est très utile. C’est du rêve. C’est beau, franchement c’est beau. D’ailleurs la religion a produit des édifices sensationnels et des œuvres picturales et musicales splendides. Quand même, les cantates de Bach, les cathédrales gothiques… ben oui, ces fiertés qui nous rendent heureux d’être des hommes sont bâties sur du sable. Le dieu derrière est le fruit de l’imagination des puissants, des rêveurs, des poètes : si les œuvres sont admirables, le motif premier est une absurdité, ça n’est rien que du vent, un pet de nonne.

Conversations sur les jardins

Ils avaient au printemps de brefs colloques.
– Que faites-vous dans votre jardin ? demanda le jardinier.
– Je tonds le gazon, je taille les fleurs et les arbustes, dit Stéphane.
– Et il vous arrive d’y errer pour presque rien ?
– Non.
– Vous ne vous y attardez pas ?
– Jamais. A quoi bon ?
– Pour méditer. Tenez, notre sainte patronne, Louise de Vilmorin, disait…
– Vous vous moquez.
– Un peu. Elle disait, arpentant son jardin avec Gallimard : quand je serai morte je méditerai et toi tu m’éditeras.
– Son jardin lui était une tombe.
– Un paradis, plutôt, enfin, c’est la même chose.
L’homme de l’art considérait qu’on n’y méditait pas assez, il y revenait sans cesse et comme il entendait le silence de Stéphane comme une question (c’est quoi méditer ?), il passa à l’action : sa voix légère creusait des vides, s’arrêtait sur une corolle, il se penchait, murmurait aux boutons, se relevait en rougissant, coupait une branche distraitement et reglissait son sécateur dans la poche latérale de son pantalon. Il semblait à l’écoute, se déplaçait rarement sans un bout de bois à la main ou une pousse quelconque.
– Vous devriez vous y promener, dit le jardinier.
– Je n’ai rien à bâtir dans ma clôture, c’est statique. Que pourrais-je y faire ?
– Ça bouge sans arrêt, mettez ’y la main.
– Ah non le sécateur merci, ce cliquetis, la branche qui craque, les tympans s’en souviennent trop longtemps et parfois au loin l’aigre colère de la tronçonneuse qu’on croirait à deux pas. Cette ferraille contre le bois offert, violence folle. Stéphane criait presque.
– Sans aller jusqu’à ces extrêmes, le sécateur est la main verte, l’autre nom de la méditation active, risqua le jardinier en l’observant de biais. Il ajouta presque murmurant : les coupes sont de réelles présences.
– On dirait releva Stéphane que c’est une consolation, une vengeance contre le temps.
– Le printemps est si bref. Au fait vous ne vous rasez pas ?
– Bien sûr que si, fit Stéphane en passant sa main sur le menton.
– Au jardin, c’est la même lame.
– Il est une vérité au jardin miroir ?
Le jardinier fit oui de la tête. Ainsi allaient-ils les dimanches des belles saisons au cœur des parcs dont le jardinier était le maître.

Monologue d’un jeune homme addict aux jeux de grattage

Quand j’entre au bistrot, je vais droit à la caisse et sans saluer la patronne, dont tout le monde dit pourtant qu’elle est à la fois jolie et très maternelle, je montre du doigt les jeux à gratter. J’en achète cinq. Je les serre dans ma main et je file m’installer à la même table, tous les matins, je commande un café et je pose les tickets de la chance sur le coin de la table, je garde ma grosse patte dessus, j’attends le café. J’entends nettement mon cœur qui bat, je vois mes doigts qui tremblent, j’ai peur pour moi.
Ce qui me plaît, c’est la peur. La peur de la chance. Certains matins je pense à ma mère qui est partie vers le soleil, là-bas, loin, avec un marin. J’irais bien moi aussi, là-bas, mais j’ai l’impression que…. Pourtant je fais des efforts avec mes tickets à gratter.
L’odeur du petit noir m’envahit ; c’est âcre et doux, j’essaie une petite gorgée. Je repose la tasse, j’écoute un instant les conversations, je m’aperçois que je m’en fiche, que c’est du vent, qu’autre chose me hante. Lentement la présence des tickets à gratter me monte à la tête, ça me pénètre doucement la mémoire. Mais je retarde, je retarde.
Et si j’avais de la chance ? Une voix me dit : Et qu’est-ce que tu en ferais de ta chance ? T’as déjà eu de la chance ? Quand tu t’es marié, elle est partie. Et le boulot ? Le boulot c’est pas pour moi non plus… Un désert ; je n’y arrive pas, au bout de trois semaines je démissionne. Un désert, oui. Et quand tu es au bout du désert, tu fais quoi ? Tu bois. Je reprends une gorgée. Je n’ai toujours pas touché à mes tickets de la chance. J’ai peur.
Je sors ma lime, j’écarte avec mille précautions la tasse à café et je commence à me polir les ongles, j’adore ce moment où tout en me préparant le bout des doigts je rêve du bateau de ma mère, là-bas, loin, de l’écume qui bat contre la coque, tu sais maman je serais bien parti avec toi, la mer c’est vrai, l’horizon c’est vrai, là-bas tout est vrai, le lointain ouvre un avenir, c’est là-bas que la peur disparaît vraiment, tu sais maman, je t’aime, je t’ai aimée, et toi dis-moi, et toi ?
Tu étais ma chance, pourquoi tu es partie ? Devant la tasse de café, chaque jour, je refais ma chance, au fond du liquide noir qui tremblote dans ma main je revois ton visage, mon visage, preuve qu’on peut voir dans le noir, tu vois, c’est la preuve.
Je pose la lime à ongles, je suis prêt pour l’embarquement vers la chance. Ma main droite s’abat sur les tickets empilés au coin de la table. Je vais savoir si maman m’a aimé. Je pèse de toute ma paume sur mon espérance. Cinq tickets à gratter. Je les fais glisser doucement vers moi et mes ongles effilés commencent leur travail. Je gratte, je défais les cercles gris comme on se défait du brouillard d’autrefois, de cette incertitude. Mon cœur ne bat plus, c’est d’un calme, l’océan après la tempête.
Parfois je gagne et je suis raffermi dans l’idée que maman m’a aimé. Je sors triomphant, je ne partagerais ma joie pour rien au monde, la rue chante, la pluie me réjouit, je vois des arc-en-ciel.
Souvent je perds. En plein désarroi, j’erre longtemps par les rues, je me perds, oui, si je perds, maman, je me perds dans la ville, je me perds. Vers le soir, mâchonnant mon kebab, je me promets de recommencer le lendemain, car demain est un autre jour. C’était toi qui disais ça, maman, demain est un autre jour, tu avais raison, c’est vrai… tu avais raison.

Fragile démocratie

Notre démocratie est-elle à ce point fragile qu’une partie très minoritaire de notre population (8%), originaire d’une autre culture, la bouscule à ce point ? Oui elle l’est. Et pour d’étonnantes raisons. La démocratie ou la République, peu importe ici, exige de ses citoyens qu’ils soient adultes. Qu’ils affrontent leur destin d’êtres mortels. Car la fragilité de notre système est qu’il ne répond pas aux questions que nous posions enfants et que François Béranger chantait ainsi il y a bien longtemps : « A quoi ça sert de vivre et tout / A quoi ça sert en bref d’être né ». Ces questions trouvent une réponse automatique dans la religion. La démocratie, elle, nous arrange la collectivité, le fameux « vivre ensemble », mais n’est pas là pour habiller le ciel d’une valeur transcendante ; elle dit respect, liberté égalité fraternité ; ce sont des valeurs mais pas des instances qui peuvent être explorées par une théologie quelconque. Quant au reste, semble-t-elle dire, écoutez, vous êtes assez grands pour vous trouver des raisons de vivre, débrouillez-vous. La mort est naturelle et ce n’est pas de mon ressort. Le sens de votre vie trouvez-le si vous pouvez ; moi démocratie je ne suis pas là pour ça, moi je suis là pour vous faciliter la vie avec les autres et donc par-là votre vie au mieux de votre liberté. (D’où la séparation de l’Eglise et de l’Etat, si originale dans notre étrange pays).
Habitués que nous sommes par la publicité, l’informatique et la télé à avoir des réponses à tout, nous oublions que nous sommes des êtres de questions. Pourtant nous avons des écoles qui nous apprennent à nous interroger (culture) et des parents qui à leur manière nos amènent vers l’âge adulte afin qu’ensuite nous puissions agir en toute liberté dans le questionnement. Voilà les principes. Voilà l’idée modeste et ambitieuse à la fois : le mammifère humain met 18 ans à devenir adulte et l’éducation démocratique consiste à maintenir ouvert le compas de l’existence et de la pensée afin que mes choix s’opèrent en toute lucidité, selon mon tempérament. La complexité est notre lot. La perplexité est notre destin. Il n’est aucune réponse aux prétendues grandes questions (qui sont, pour dire le vrai, des questions d’enfant) ; Haroun Tazieff disait avant de mourir en roulant les « r » avec une ferme volupté – lui qui avait exploré les abîmes – : « On est là pour rien ». Il faut l’admettre et tenter l’aventure du bonheur.
A contrario, la religion, elle, d’un coup de baguette magique, peuple le ciel. Elle s’appuie pour ce faire sur les grandes ombres qui peuplèrent notre enfance. Enfant j’étais désarmé, j’avais besoin d’aide et de grands bras me changeaient, me parlaient, m’assuraient de ma fragile petite personne. Les dieux sont dans la nurserie. C’est aux couches que l’enfant s’habille de foi. De cette période j’ai gardé l’illusion que je n’étais jamais seul, que j’étais un roi qu’on dorlotait, que le monde avait un sens affirmé par les deux voix. Or, il n’en a aucun. Et la tâche de l’adulte est de s’y faire, de garder sa dignité sans en rajouter. Il n’y a pas de dieux à voir ? Mais c’est notre chance. Nous allons librement et courageusement, sans béquilles divines, avancer vers la mort. La curiosité, l’enrichissement seront nos vraies valeurs. Nous aurons du bonheur aux plus belles choses du monde (art, pensées, questions, rencontres, amours) ; et pour bien être adultes nous oserons ne plus penser à la mort sur le modèle de Montaigne à la fin de sa vie : « … que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait. » (III, 13). Nous agirons librement sans penser à notre finitude, car il n’y a rien à penser de ce côté-là.
Quant à croire, mon dieu… Jean Pouillon disait : « Croire c’est ne pas croire qu’on croit ». Car si l’on croyait qu’on croit (comme on croit qu’il va pleuvoir) ce ne serait pas une certitude. Croire est une contradiction dans les termes. Ne t’attarde pas à ces billevesées, c’est ton enfance, c’est ta geste naturelle, certes, mais tu es adulte désormais, tu es un être de conscience, avance, n’aie pas peur, ne redoute pas ce que l’on appelle le ciel vide car tu es déjà en train de considérer le ciel d’un point de vue théologique, tant est aisé le retour en arrière, et si tu veux à toutes fins que le ciel soit peuplé prends le point de vue de l’astronome, au moins celui-ci te sera utile à la compréhension rationnelle de l’univers.
Notre démocratie s’appuie sur l’éducation qui devrait nous préparer à affronter notre destin d’êtres mortels. C’est le décor sur lequel nous pouvons déployer notre liberté. Elle exige ce courage que Kant évoque dans le célèbre : Was ist Aufklärung ?, là également que se déploient les notions de minorité et de majorité (ramenées ici à enfance/adulte). Cela dit, les athées ont tort de se moquer : la religion a son utilité ; elle console, elle berce, elle borde le lit des croyants, elle les dorlote. Pourquoi faudrait-il à tout prix ôter à nos contemporains égarés une once de douce régression ? L’illusion a ses vertus.
Nos législateurs dans leur sagesse ont séparé nettement le religieux du politique. Ce qui fait retour, en ces temps de grave discorde, c’est l’enfance de l’esprit. Il est vrai que la publicité, l’entertainment généralisé, le tout tout de suite de la consommation n’aident pas à penser. Or, il faut méditer. La dictature dispense de penser, c’est son attrait, son maléfice. La dictature dit : c’est simple, donne-toi à moi. La démocratie dit : c’est compliqué, ne te donne qu’à toi-même. La démocratie est effort pour dominer ce « rien n’est jamais acquis » qu’est notre existence quotidienne. Les enfants gâtés exigent une réponse et nous disons : tes mains sont vides, remplis-les de ta richesse et n’attend pas d’un improbable transcendant une aide quelconque. La leçon est rude. C’est ouvert. C’est l’existence à construire. Cela porte un joli nom : Démocratie, et c’est aussi fragile que notre vie exposée au temps et à la finitude.

Proust: longtemps je me suis couché de bonne heure

« De bonne heure » : on y entend le « bonheur » d’écrire. Une sorte de : Enfin, j’écris. J’ai attendu « longtemps » mais ça y est je me couche pour écrire. La rêverie peut commencer.
On entend une légère distorsion riche de trois mille pages à venir, car s’il se couche de bonne heure c’est que la journée justement n’a pas duré si longtemps. Le petit pincement de sens de la première phrase de la Recherche signale le passage de la vie gâchée – à musarder chez les Duchesses – à l’œuvre qui rompt le temps donné aux autres et ouvre sur le temps donné à soi, dans le bonheur, à l’écriture de soi. Il se couche : il quitte le « monde » pour revenir à soi. L’insomnie est alors l’autre nom de l’écriture : avancer dans la nuit. Entre le jour et la nuit, entre chien et loup, c’est le long temps du rêve éveillé qui procède. Je me souviens du jour écoulé, des jours, des années, et dussé-je y passer mille et une nuits, ce sera comme on ramasse la mise. J’ai beaucoup donné de ma présence au Monde, maintenant je prends mon bonheur. Au jour, je n’étais rien et l’œuvre de nuit sera tout : vivant rêvant ni hic et nunc ni ailleurs que dans le texte qui commence. C’est le saut de la mort, au-delà d’elle, et c’est pourquoi il se couche. Il feint la mort pour dire le passé, ce qui est mort et peut être ressuscité.
La première phrase est un lieu qui s’élabore d’emblée et situe l’écriture avec précision : entre deux, le monde et moi, c’est à cet endroit que la littérature naît, Kyrie de la grand-messe écrite.
Pointe émergée de l’iceberg, la petite phrase agit sur le lecteur comme celle de Vinteuil sur le narrateur et lisant la Recherche on ne l’oublie jamais. La phrase va rôdant sur les innombrables autres, rappelle l’écriture toujours, chante en sous-main la position du corps qui construit ses verticales-souvenir alors que l’avance est de par sa nature écrite forcément horizontale : une ligne plus une ligne. Elle indique la manière hallucinée et la tardive venue (il a quarante ans) du courage de coucher les mots sur les pages contre l’à quoi bon qui a retardé si longtemps la rédaction du roman. C’est le contraire du cliché : la journée appartient à celui qui se lève tôt ; c’est son retournement littéraire : l’œuvre appartient à celui qui se couche tôt. On dit que la nuit tombe, mais au théâtre de la fiction le rideau se lève sur l’enfance des petits que l’on couche tôt. Des ombres alors se relèvent ; l’oisif qu’il fut appelle ce curieux mélange de réalité et d’imaginaire qui est le lieu réel de la Recherche, obscur moment des vraies formes écrites où papa et maman viennent rejouer avec le narrateur le temps perdu qui ne l’est jamais tout à fait. A la nuit la lumière du souvenir ou plutôt ce jeu magique de lumières et d’ombres, où couché trop tôt il entrevoit ce qui fut, comme on plisse les yeux pour mieux voir. C’est sans surprise que l’on découvre les jeux d’ombre et de lumière de la lanterne magique ; Golo et Geneviève de Brabant sont sans doute l’écho visuel des remuements sonores des parents dans leur lit. C’est ainsi que l’on régresse encore ; avant sa naissance (« de bonne heure »), il y eut un acte premier qui s’entend au coucher (« je me suis couché ») durant une insomnie qui n’est autre peut-être que l’attente (« Longtemps ») de la mystérieuse geste d’amour qui le fit autrefois. Il est normal que concevant son œuvre il la commence par sa propre conception. L’emprise de la phrase est née de l’étreinte des parents : difficile de remonter plus avant et la source d’écriture va enfin pouvoir s’écouler dans le temps.

Des pas sur le mont

Vers les premier beaux jours, je pris le chemin creux qui cédait sous le pas et la boue n’aidant pas je patinai longtemps dans l’ascension du mont qui s’arrondissait, adossé au sud-ouest : le soleil lui faisait une couronne et en ce début d’après-midi ma main esquissa les doigtés d’une sonate, mélodie d’antan habitée vers la fin d’un délire annoncé et développé où mon esprit vagabonda en un étirement délicieux qui semblait viser l’étendue souple du piano. J’avais avancé au rythme de la main gauche, notes détachées qui avaient laissé mes traces de pas tenir contre la terre en un dessin régulier que je contemplai lors d’une brève pause.

Tu es seul, dit la voix, constate-le sans en rajouter, goûte le moment et songe que rien n’est jamais venu avant cette halte, reprise de souffle face à l’ombre de toi-même qui se précipite à contre-pente, et sens la légère chaleur qui glisse sous le col arrosé des rayons. Tes pas disent que tu as été ; chacun d’eux dit la seconde fraîche et le mystère est sans doute dans l’espace franchi, entre les notes, les secondes, peut-être les pas.

D’où ma contemplation stupéfaite au milieu des bouleaux qui s’épousent, balbutiant des feuilles assoiffées de lumière ; l’écorce blême a ses traces elle aussi, songé-je, traits de crayon qui suscitent le désir d’être imités à main levée sur le croquis lumineux d’un trop modeste talent, entailles d’un alphabet magique et austère à la fois, traces encore que le tronc blanc suspend, comme le silence les notes, la boue les pas.

Je repris l’ascension et insoucieux désormais du passé, j’eus la récompense des sommets où j’errai jusqu’au bas du jour, porté par les folles mélodies que j’inventai au cru du présent déclinant.

La visiteuse de janvier

L’étrange janvier bleu, ambigu à souhait, m’amena un matin à poser la question : Allons-nous vers la lumière andante ou allegretto ? Je guettais extravagant chaque aube là-bas, leur mordoré fuyant – une heure à peine – qui cinglait les vitres roides, je serrais l’anse du café noir, attentif aux nuances versicolores des ciels dont j’étais bien incapable de dire comment ils passaient du rouge au bleu, car j’avais beau fixer l’orient, le mouvement était si souple qu’il en était insaisissable comme les jours et je me réjouissais de découvrir enfin une chose du monde qui levait sans pourquoi, enfin un endroit chaud de vrai mystère pour rêveur encombré de questions. Je crus percevoir dans la splendeur mélancolique de ces matins incongrus la survenue brutale des pas de la visiteuse, c’était hier, et, comme on s’ébroue, après un sursaut aisément compréhensible, je repris en un murmure à peine vibrant dans l’espace – mais je savais qu’elle m’entendrait – la question où l’italien musical se mêle à la survenue de la lumière.

« L’allure, mon cher, dit-elle en riant n’est pas de mon fait. C’est affaire de battements de cœur au plein du temps qui roule, écrasant les secondes et les nuits. » Me tapotant familièrement le bras – je m’aperçus alors qu’elle m’avait manqué à en crever – elle eut un rire doux et à gorge pleine me suggéra qu’il n’y avait au fond aucune différence notable entre andante et allegretto, ajoutant que le vrai rythme était toujours le même :« La vie qui va, tu sais, au miroir, le visage qui s’emplit et la lueur de la prunelle qui demeure chaque jour un peu pareille, un peu seulement. »

Je me souviens que sa voix résonna longtemps au vif du boudoir fiévreux de ce matin-là (hier donc) où café en main je fus surpris par sa venue ; je revois la courbe élégante du menton et au milieu de son babillage sur le temps sans pourquoi et le rythme des corps, je perçois aujourd’hui encore, si je fais silence, un froissement de tissu léger comme un parfum – retour d’orient sans doute – c’est son châle je crois qu’elle arrange pour masquer sa gorge du peu de froid que l’aube cèle. « Excuse-moi, j’ai apporté, du fond d’azur qui désormais a pris l’horizon dans sa nappe, ce souffle frais que l’existence charrie forcément et qui trouble ce peu de tiédeur de la vieille saison qui toujours hante ces lieux. – L’automne ?, risqué-je sans l’avoir voulu. » Elle fit oui de la tête, glissa impromptu son index au travers de ses lèvres et murmura : « N’en parlons plus ». Je levai les cils en manière de pourquoi et je lus sur son visage une réponse hors langage que je traduisis comme suit : « Il ne fait pas bon revenir sur les jours déclinants puisque nous sommes désormais au bord du retour vers le plus beau moment, nous risquerions toi et moi de ralentir la survenue d’espérance. Tu connais les tourterelles si promptes à s’effacer et le mimosa que tu devines hésitant au-dessus des cimetières du sud. Laisse tes interrogations de jeune homme, ce n’est plus ta saison, qu’as-tu à vouloir alerter la lumière chancelante des premiers pas ? »

Je lui reprochai avec une véhémence de vieil enfant un sérieux que je ne lui avais jamais connu : « Ta voix même a changé de direction. Elle va vers une porte close et tes cordes vocales semblent grincer sans suite. » Elle sourit franchement, ses yeux, ses cheveux avaient l’éclat du ciel et je m’aperçus avant d’entendre sa réponse que je m’étais trompé du tout au tout. Il n’était pas question d’elle, chanta-t-elle en imitant la poupée mécanique, la voix lestée de cette ironie particulière qui ne blesse pas. « Tu perçois ce que tu veux, le sérieux est chez toi. Mon retour est lumière : transcris la joie telle que tu l’éprouves. Ne rate pas cette aube ni les marches suivantes, ne boitille pas et franchis ce janvier de ton vrai pas joyeux. »

Elle s’effaça à l’instant derrière les rideaux comme à son habitude. Son rire est resté, vibrant, flèche plantée au milieu du jardin où elle désigne l’aube.