Pascal Quignard

C’est toujours très beau, c’est un voyage qui ravit à chaque page tournée, la langue vous happe comme jamais dans un texte contemporain et miracle il écrit avec la même solennité affectée (humour ?) pour éloigner les maussades qui lui envient son talent et perçoivent obscurément qu’il est un des meilleurs écrivains vivants. A force d’être amoureux de la langue on dirait qu’il la guide de loin et qu’elle se développe toute seule, il la laisse écrire ce qui donne un sentiment de liberté ahurissant (voir son « gradus » dans Rhétorique Spéculative qui donne quantité de conseils sur l’écriture conçue comme un rêve); c’est un musicien (pratiquant depuis l’enfance), découvreur stupéfiant – Monsieur de Sainte Colombe, mais aussi Apronenia Avitia, Lycophron etc. qui reprend la manière des très grands, en suivant la geste inconsciente qui court sous les sonates. C’est un écrivain hors norme qui se repaît des découvertes au fond récentes des sciences humaines (Levi Strauss, Bataille, Benveniste) pour en faire son excellence fragmentée. Un de ses derniers livres (Les Larmes) comme les autres s’en va vers l’origine non pas de la musique (voir l’indispensable Haine de la Musique) mais de la langue française, vers la première phrase du français. Tout ou presque est inventé. C’est donc un roman. Il est ce mélange rare de quelqu’un qui enseigne et raconte dans le même temps (érudition étourdissante); « Il est si grand qu’on ne voit que ses pieds » (Cocteau à propos de Goethe). Sa musique faussement glacée est un long « grave » par lequel il fait bon se laisser prendre. C’est nous dans ce temps accéléré mais armés soudain d’un étrange tempo d’éternité (oui, cela existe). Il n’est pas du tout au même niveau que les œuvres dont il est souvent parlé ici ou là pour évoquer les ouvrages de notre temps. C’est autre chose, présence inoubliable dans la langue, érudition exceptionnelle, il est unique.
La Haine de la Musique est un ouvrage paru vers la fin des années 90 qui va à l’origine de la musique par le biais de la mue. De même que Les Larmes cherche l’origine de la langue française. C’est le seul écrivain vivant qui ait de semblables ambitions.
On n’a pas encore dit son dessein profond : le Dernier Royaume désigne la vie qui nous est allouée, notre existence hic et nunc. Et le premier royaume est donc ce temps que nous passâmes dans le ventre de notre mère. Il dit presque que c’est une fiction dont il fait le fond de ses divers volumes; il a même rattaché tardivement Vie Secrète (bien meilleur ouvrage sur l’amour que le livre de Rougemont) à la série du Dernier Royaume.
Personnellement j’aime un peu moins ses romans adjacents (Villa Amalia ou Les Larmes) que les livres qui appartiennent à Dernier Royaume qui sont presque (!) des traités de sciences humaines en style ancien toujours impeccable. Le solennel qu’on lui reproche est une recherche du silence qui lui permet de creuser un endroit où poser la musique de ses mots. Comme tout grand écrivain il est différent de tous les autres et la difficulté à le lire est de s’habituer au ton, à la tonalité.
Disons ce qu’il en est du ton : comme pour faire de la musique on exige le silence, le ton écrit, son style s’appuie sur le silence et c’est pourquoi paragraphes et chapitres sont d’une brièveté calculée ; l’œuvre nous rappelle constamment qu’il écrit sur le blanc et à la profusion bavarde de notre temps il oppose un ton latin ; ce même silence qui nous est nécessaire pour lire est mimé par le texte et l’on dirait parfois qu’il veut au cœur même de la lecture nous enfermer dans le silence de la poche amniotique du premier royaume. « In angulo cum libro » (dans un coin avec un livre) est très souvent mentionné comme pour nous rappeler qu’il est un ardent partisan de l’anachorèse. L’extrême charme du Dernier Royaume est le mélange d’anecdotes de toutes les époques, qu’il réinvente à son gré, et de considérations prélevées aux meilleures sources des sciences et de la culture ancienne ou moderne.
Il est politique comme on pourrait le dire de Montaigne. Ne te mêle pas des affaires du monde et écris comme on grave ! Sauf que chez lui on sent (il le dit presque) qu’il est terrifié par les autres, par le social, et sa démission de toutes ses fonctions en 1996 est l’évènement risqué qui fit de lui un vrai lecteur et un écrivain à part entière. C’est à cet endroit qu’il convient d’évoquer son refus total de la philosophie, ahurissante attitude incompréhensible pour celui qui n’a pas vraiment lu ses textes ; il s’appuie pour ce faire dès le début (Rhétorique spéculative) sur un auteur latin (Fronton, maître de Marc Aurèle) qui s’est élevé dans toutes ses œuvres contre l’assimilation au social, au groupe, à l’autre, à la pensée générale. On dirait que c’est ce refus de la philosophie qui structure sa pensée ainsi que l’attachement à la création ex nihilo (il faudrait sur ce point préciser mais ce n’est pas le lieu) ; ainsi Les Larmes disent-elles à peu près: on ne sait rien de l’invention du français, tant mieux, voilà une fiction qui monte en moi, voyons voir ce qu’elle donne. La littérature isole, la philosophie regroupe, tel est le principe qui préside à ses choix. Son ouvrage sur le sur-moi est à cet égard très éloquent : Critique du Jugement (Galilée)… beau pied de nez à la philosophie, provocation qu’on n’attend pas de la part d’un conteur.
Il a tellement écrit qu’on ne peut citer toutes ses œuvres. Le dernier récemment paru chez Galilée concerne l’invention du théâtre (Performances de ténèbres); il faut dire son regard stupéfiant depuis qu’il se mêle d’en faire lui-même, à sa manière. On ne peut guère aller plus avant (ou arrière). Il faut dire aussi que cette fois il s’expose physiquement aux regards des spectateurs ; il signale que c’est un tournant dans sa vie, aussi important que sa démission de 1996; la peur semble vaincue ou plutôt transmuée par la nuit du spectacle où il s’avance, un rapace vivant posé sur le poing : on lira dans Performances de ténèbres ce qu’il entend par ce geste et son avance muette sur la scène avec cet oiseau de mystère qui depuis les cintres vient se poser sur sa main gantée.

l’énigme du mont

automne
au-delà du virage, elle tend sa pente, c’est l’entente d’avance, en son tapis de grâce, de politesse aventurée vers nous, vie venue d’ailleurs qui déroule ici-bas sa noblesse rurale ; loin de l’enfance vive ou de l’âge prenant, il s’y fait une rumeur de gente maturité où la courbe ne monte qu’à peine semble-t-il, et le mont en sa ligne presqu’horizontale s’abreuve au ru du fossé et s’en souvient encore au sommet, et les arbres saluent et les feuilles s’affolent en chantant les remous empruntés au flot qui grogne encore sous le pas, au caniveau,
carole méfiante elle se fait fort de dissoudre sa tendresse lorsqu’on l’emprunte sous les pas, car la courbe et son équivalent de terre (la pente) meurent au contact de la semelle habitée pourtant du respect que la vaste robe de feuilles suscite, dentelle des troncs, ombre des halliers heureux d’être accrochés au col que l’on devine puissant alors qu’il paraissait bien mince ; en s’approchant, le sommet s’éloigne, il glisse sous les pas et lui rendre hommage ne peut se faire qu’à distance, on va l’aimer de loin, comme l’automne, ou continuer l’avance presque passivement, comme on dort,
durant le jour, toute de bleu vêtue, je suis, léger pincement au cœur, la lumière qui croule dans le jaune sombre, on voudrait, tant qu’à bouger, dévaler la pente mais c’est octobre, huit mois de montée qui accueillent la décrue des sèves et mon désir tardif et la vie qui dit alors va, allons donc, abandonnons la grandeur rêvée (l’idéal) pour la douce ascension scandée des solides godillots aux lacets assurés… et puis les traces crantées derrière moi sont ma preuve, je fus là, dans la boue, vivant,

hiver
que vienne l’an et sous la croûte du givre que l’on croit perpétuel dans son grossier manteau, je découvre le dénudé des arbres et pour dire le vrai je tremble lorsqu’après le détour du virage j’éprouve avec eux sur l’échine du mont l’horreur continue d’être à jamais ressuyé des vents, écorces à vif, troncs engagés ahuris dans la mousse survie contre l’hiver et les voici qui tendent leurs branches gourdes et franches pourtant, mystères d’un néant bien à elles où ça cogne dans le vide, agitations qui feraient presque douter la courbe de son élégance, si bien qu’on est troublé d’entendre le mont faire l’éloge du froid et de son esprit vif:
« le rêve est à la nuit, mais là-haut la vague langue déroule un modèle de douceur fort rigide, pente tendre mais surtout relativement immortelle, telle la vie de l’esprit que je laisse mûrir sous mes taquines craquelures, la lumière s’y prépare là où le vent écrit du bout des cimes sur la page du ciel ; suis-moi ; nuages et encre, dans leur éternel mélange, fêtent les épousailles des mains et des pensées encore tremblées dans l’attente des fleurs »,
que les choses soient claires chante l’air du temps et je scrute du haut du mont les ardoises battues, antique vêture des fermes qui se tassent à deux pas dans la fumée du vallon, les rafales de vent ne font pas frémir leurs coiffes anguleuses et sous les griffes de la pluie je me laisse descendre face au sud, emplis mes poumons en pressant ma capuche, et protégé du déluge, je chante la saison coupe gorge, dévalant la pente, mordant la terre de mes talons gras ; je voudrais avant la fin du voyage d’hiver, contempler le mont depuis le bas, sa coquille pleine des richesses qui vont surgir demain, dans dix jours peut-être ; ouvrant sa courbe au ciel enfin détendu, je devine le rideau qui se donne à la lumière déblayant de sa voile élégante le gris souris qui triomphe là-haut depuis la nuit des temps… non, depuis le onze novembre, me souffle ma jeune mémoire à l’affût,
printemps
n’en parlons plus puisque les cliquets du petit printemps ont été enclenchés et que le mont, ce mini théâtre de la nature, résonne de la musique des sphères en gésine, froissements d’appels, notes de piccolos qui meurent vite mais se relaient à intervalles irréguliers, rien de bien solennel, l’éveil a toujours de ces pincements rieurs que l’on croit entendre sur fond de silence ; repos apparent, d’autres pépiements viennent impromptu couper la parole des oiseaux éberlués par ce qu’ils éprouvent, beauté future du monde – le mont c’est le monde – qu’ils sentent du bout des plumes s’esquisser en une lézarde vie, entre chaque sillon, chaque touffe d’herbe déjà et lance le feu de joie des arbrisseaux et des haies, guirlandes incendiées des bourgeons, je vous ai tant attendus, vous, les renaissants,
le mont et le crâne c’est tout un, à l’intérieur les appels des oiseaux sont autant d’étoiles et dans le silence de soi il arrive que l’on entende aussi les pâquerettes se défroisser puis échauffer de leurs cœurs ocres le sol qui traînasse dans la glèbe encore un peu dévastée d’ouest ; les yeux fardés des bovidés qui ruminent au bas du mont meuglent leur ennui en trompes écorchées et déchirent de leur buée l’air intouché de l’aube, c’est leur cocorico (la vache élue à la place du coq eût changé la face du pays, moins de vantardises adultes et davantage d’amour pour les enfants tant la bête est englobante) placidité à toute épreuve, l’échange rôde entre nos regards, c’est hélas sans conséquence, corps lourds qui s’offrent en image inverse de notre intranquille conscience,
la montée de l’aube défrise l’arête que sur le fond de bleu découpe au cordeau (ou presque) un premier pas et la courbe prend son élan, poussée modeste que le printemps ravage du bonheur de croître, la foi est là, dieu n’a qu’à bien se tenir et peut-être le mont, au-delà du tumulus, est-il un temple prouvé , chaque brin de la pente valide l’exercice du beau qui ne cesse de varier, je sens au plein de mai que la loi est au temps qui passe, il fait évoluer en mieux, en plus doux, en plus fort, en plus élégant, fleurs ici et là qui, rassemblées d’un regard surplombant, donneraient un bijou rouge bleu jaune, c’est-à-dire la renaissance cachée dans le velours du mont… moins des bijoux finalement que des bougies en plein jour que le mont ombrage pour jouer puis découvre dans le soleil et ouvre enfin comme l’écrin d’une richesse à piller… et le temps ne s’en prive pas qui fane d’un coup les jonquilles et abat vite les coquelicots, ces étranges papillons crus annonciateurs des cerises avec leurs corolles de crépon qui frissonnent un peu, peau du printemps sous la brise, puis s’effacent à jamais,
été
assommé par la masse des arbres surhabillés, le mont pleut ses brindilles, ses feuilles un peu vieilles déjà, on dirait qu’il pèle dès juillet sa cuirasse renaissance et les verts jamais purs virent à la farce grise, les branches deviennent folles de croissance, grinçant, battant laissant craquer leurs os au moindre souffle tandis que le mont même à sec conserve la forme souple de ses artères, chemins de traverse, descentes marquées de piquets très humains qui furent toujours là sur le flanc, cicatrice assurant notre présence, les ancêtres en faisaient déjà leur enclos, du temps où les rois enfermaient les seigneurs, et par la grâce de ces piquets de pâture le mont devient butte témoin, je savais que l’été était une saison du passé, ce qui fut, ce qui en effet a été s’affiche ici et s’étale et se chante, mélancolie des mauves sans oublier l’ocre persistant des boutons d’or, ça se balance en chœur sur le mont des souvenirs, en plein été, voilà l’autrefois qui remonte, les robes et les baisers, il fait bon aller au mont, vague prétexte de promenade des doigts sur ta peau, en plein air, quand nous reverrons-nous ? , éclats de rire qui taillent les chemins,
c’est aux soirées qu’on a le meilleur de la dite belle saison avec ses guirlandes accrochées à la voie lactée, on dirait une mégalopole en l’air, un milliard de réverbères lointains, qui habite là-haut ?, et pourquoi cette chanterelle qui siffle doux ?, je lis là-bas la géométrie antique et sauf l’alpha de la petite ourse tout bouge à la verticale du mont et l’étoile qui chute vers là-bas, vers chez nous est une zébrure témoin, qui nous traverse l’échine de haut en bas, excellence de l’univers qui se rit du mont, nous jette l’effroi presque au pied, et l’analogie avec notre existence, ce feu dans la nuit, brièveté folle du passage puis plus rien, seulement la chute quelque part, et soudain la multiplication des pluies d’étoiles qui un mois plus tard vient faire son quatorze juillet sans artifice, avec un feu pur, muet qui comme notre vie toujours se pare de mystères, tout ce qui est naturel demeurant incompréhensible, pourquoi cet arbre ici foudroyé et cette admiration infinie qui bat sous le gilet léger de la saison maximale ?,
montrant sa blessure bleue au lendemain de l’orage, le mont rosit vers le soir et me souffle : « voilà ce qui arrive lorsqu’on y croit trop, on s’expose, on explose et les efforts pour croître sont rabattus, vanité, vanité », cependant qu’une autre voix venue du fond des pentes console dans l’éclat élégant tout de modestie, la voix fait miroiter sa douceur qui dit la fermeté des lois, approuve ce qui vient, il fallait sur l’arête du mont un témoin spectaculaire pour prendre garde aux rêves diffus, l’ascension sèche du chemin méconnu, c’est le tien, n’en fais pas trop, l’été donne aux rêves une expansion féroce et habillées de gris voilà que procèdent fenaisons et moissons, ferrailles une fois l’an qui viennent glaner l’affaire de vivre, croquer la baguette sera l’évidence, qu’écrasons-nous sous nos palais dans la nuit très noire de juillet ?, le mont rassure, il n’est aucun crime, va, mange et réjouis-toi, le boire est là aussi, à deux phalanges, le col de la bouteille se tend et le mont encourage, bénit, s’amuse du trop-plein de la saison où ses frères proches, d’autres monts, vont faire couler les grappes sucrées du soleil,

La voix de Glenn Gould

Dans les enregistrements de Gould on entend sa voix.
Mais ce n’est pas sa voix. Ce chant parasite est la part intérieure du langage, remuement mélodique qui se manifeste sous les mots et qu’on n’entend habituellement qu’à peine, pris par le sens, empressés à se défendre du désert d’être soi. Ce gâchis chanté s’éveille aux confins des cordes vocales, là où les harmoniques s’essaient à la présence de Glenn. Au beau milieu de Bach, sa ritournelle risque son petit glas contre le trop plein de clarté du Cantor, si clair qu’il en est transparent, et la voix devient un peu de brume, ce peu de gorge qui fait défaillir le parfait, comme la vitre appelle le souffle pour affirmer qu’elle est là.
Et l’on voit bien que ce n’est pas la voix de Gould, mais celle de Glenn, le fils. Aucun lié chez lui, il n’est plus question de plaire, à quoi bon ; aucune pédale pour faire durer, non, c’est jouer qui importe, se souvenir et rejouer encore. Hommage, révérence chantée, rappelez-vous : l’aria c’était ça. Le détaché dit les siècles d’écart, frappe son respect envers la voix du père sur l’évidence du chant sans lui ; la mélodie est défaite par la succession des blancs silences au bord des notes noires de la partition, petits arrêts muets qui offrent une image visuelle du clavier et donnent à Bach son pointillé, son vrai lointain. Tu fus, je suis.
Père mort, fils fidèle, le plus fidèle puisqu’il mêle à la note d’antan, au fil d’autrefois, l’absence que nous avons de Lui, figurée ici par le silence qui pointe entre chaque attaque de doigt. Alors la voix de Glenn prend le silence entre ses dents, abouche son murmure à ces éclats : c’est une colle de marqueterie, un plomb de vitrail, un ciment frais de mosaïque.
Tapotant contre l’épaule du père endormi, Glenn dit les manques, les failles que la raison et ses techniques ont fait craquer depuis aux murs des nefs. Le plâtre gras de la gloire a séché, il est à vif, et si le côtoiement de l’azur fut un jour beau chant massif de Bach, le pianiste, un rien bancal, s’en vient aujourd’hui bousculer les ogives. Chantant, il s’excuse. Il tutoie le texte, le tourne, et l’on se souvient tout à coup que le motif des variations est celui d’un insomniaque qui passe ses nuits à froisser ses draps ; les ornements, les décalages de mains qui, à la fin de l’aria vont se retrouver – il faut bien dormir -, sont autant de retournements du corps meurtri par la nuit qui vient et le sommeil qui ne vient pas.
Mais on idéalise toujours le passé du père ; à défaut de Dieu, qui était un beau mensonge sans poussière, pur comme le ciel et la conscience vierge, il nous reste cet appui de jadis, et songeant follement, on se dit que l’aria devait sonner l’aube du chant, disons plutôt le soir qui ouvre enfin au dormeur la grande pâture du rêve. Et si l’on continue de trafiquer avec la folle du logis, on entend les plectres du clavecin qui mordent la corde ; plumes d’oiseau, elles accrochent de leurs crans les grandes filles tendues, leur font rendre son, et c’est ainsi que le futur dormeur devait se réconcilier avec le bruit des pièces d’or que ses mains tout le jour avaient soulevées comme on le fait des montagnes (le claveciniste était « Goldberg »), et c’était naturel, croit-on, et l’homme s’endormait auprès de son profit.
Je me dis encore, drogué de nostalgie, que les nuits en étaient vite obscures et douces ; je sais que c’est folie, mais je crois que la prière aux ruelles endormait les patients de Dieu, et si je m’entends dire cela, forcément, je vois qu’aujourd’hui est moins bien, que les cordes ne sont plus traversées, mais simplement cognées par les marteaux qui sortent tout droit des manufactures modernes. Oui, la corde n’est plus franchement accrochée comme le fut celle du clavecin, à l’imitation de la flèche de l’arc, elle est seulement vite frappée, sonne seule et sans joie et c’est pourquoi le piano est souvent la grande mélancolie ruisselante, tandis que le clavecin est chant d’oiseaux, nature pure, mythe avenant de cet âge où l’or courait sous les doigts du Cantor.
Et si le pianiste chante, c’est pour enrouer la vieille aria et dire à cru la foi éraillée. L’enfant qui adorait se retrouve seul. Il appelle.
À ce moment, le conte devient à peu près celui-ci : il était deux fois la même aria, encadrant trente variations, pour rêver, et les iseaux s’envolaient sous le regard de Dieu, sous les mains du maître. L’homme s’endormait après avoir vibré dans la sphère close du monde varié, transposé, et tout était bien. Puis la grande guitare horizontale a été remplacée par la machine outil aux cent percussions : c’était il y a longtemps. On a épuisé au piano les liés, les sons étirés, épanchements gras dans des salons allemands. Et voici que depuis peu, le clavecin est revenu, fragile ; l’éden des croyants, où le passé se tasse en enchantements successifs, jabots de dentelle et foi chevillée au chant, a fait retour vers nos tympans, plein d’hésitations mortelles, de plaintes murmurées ; alors la mélancolie qui était toute de velours bourgeois, s’est déplacée plus loin vers l’arrière, Monsieur de Blancrocher a trébuché et Louis Couperin a déroulé ses douleurs dans les châteaux d’Ile de France, aussi mélancoliques que nos divans confortables.
Et le petit récit fictif se termine ainsi : Gould aux détachés bleus apparaît comme le grand annonciateur du retour des oiseaux. Grâce à lui, le marteau s’est abstrait, s’est extrait des effusions, réintroduisant le sec pépiement des clavecinistes insatisfaits : ceux-ci voyaient bien le son venir, mais ne pouvant contenir le volatil, ils brisaient en ornements la note mal tenue ; Glenn a glissé à leur suite, d’une patte vigoureuse, au-dessus des romantiques. Il a été l’intermédiaire.
Mais cette construction est le hameau rêvé de l’historien pataud. Coupé du vaste espace futur – c’est la vieille ruse qui chasse l’angoisse du lendemain – je bâtis sur le présent un grand manoir rétrospectif, impeccablement balayé, classé monument historique, pour que mes jours de vivant aient une valeur unique, puisque mon existence, à tout prendre, est la seule qui ait quelque valeur pour moi. C’est émouvant, mais c’est un rêve d’enfant, une vaste gaucherie. L’histoire est trop belle et j’ai beau ravauder, le mouillé du chant de Glenn casse la grêle superstition que j’invente à l’instant.
Il faut tout reprendre : j’ai beaucoup parlé du passé, précieusement évoqué le présent, mais si l’on veut entendre la voix de Gould, il va falloir aller de l’avant, ne pas hésiter à côtoyer la mort, c’est-à-dire être au présent le plus possible pour que le futur éclose ; je vais apprendre à être père, tranquillement, calmement. J’ai oublié dans ma fiction que Gould travaillait en studio, sur des machines sophistiquées et que sa voix, son murmure, n’est pas une négligence, mais la ferme volonté de dire l’aria de notre temps.
Et ce fond de gorge d’avant le langage, dénonce d’abord l’impiété machinale des contemporains, ces clochards de luxe qui, chassés du village pour hanter les métropoles, ont inventé, à force de langage, des retours en arrière fabuleux vers le bourg d’origine : les crimes par millions ont aussi tué les mots, le chant et l’ensemble qui le portait. Déliés désormais, entourés d’un halo de silence que manifestent jusqu’au délire le bavardage et la musique torrentielles, nous allons aux boulevards comme les notes de Gould, secs et muets.
Le murmure est alors contre la machine que figure le piano, la présence du chant qui reste. Trace d’aria, elle laisse pourtant monter, contre l’autrefois décomposé de son jeu, contre le cliquetis qui mime le passé, une forme d’espérance hautement audacieuse, comme un nouveau plain-chant à peine éclos, et qui s’essaie masqué par Bach ; l’a capella n’existe que s’il y a une chapelle, mais ici, c’est le physique de l’homme mis à nu, seul, même plus des mots, des syllabes, ni encore moins du sens, non, c’est, après l’usure de l’éloquence foudroyée, le retour de la voix de tête, voix d’enfant sans doute, qui se mêle au passé somptueux de celui qui voyait Dieu, pour fonder, malgré les errements effroyables du temps, un petit endroit minuscule où l’on se dit par-devers soi, en secret (mais un peu en public), que l’aria reviendra.
*
J’essaie d’imaginer les lieux, non pas les étendues miroitantes où toutes les teintes convergent vers la neige, c’est trop connu, grâce flottante d’un Canada classé : alors qu’on les voit naïvement glacées, les plaines sont une seule affaire de solitude chaude. Pour Glenn s’ouvre une vaste marge, seuil qui apaise face à cet inaudible chaos de sons, le reste du monde.
Glenn est assis là, heureux, au centre du studio d’enregistrement, machines tendues à craquer d’obéissance, esclaves qu’aucune pitié ne vient mouiller.
Il se lève. Le plaisant du pays alentour : il en épouse le silence horizontal, traversé d’éclairs animaux très vifs et patauds à la fois – ours blancs ? – ( la vie toujours, partout, au pire du monde… mais pour Glenn c’est le comble du froid qui le ravit, c’est tellement lui) et par la grande baie, il guette le fruit du moment à venir, le tempo du frappé que son esprit construit par avance, partition pendant contre son corps, au bout des doigts. Il n’est pas pressé.
S’il a quitté les salles de concert, c’était à cause de la honte, du rituel trop humain où la présence est pure absence. Tu avances sur les planches, tu dois saluer, tu dois t’asseoir, tu dois devenir l’autre et charmer, oui, charmer, quel scandale, enfoncer dans l’horreur de l’oubli tous ces tympans tendus qui sont venus là pour ne pas savoir, pour ne pas entendre, torture, contradiction entre mes doigts qui cherchent l’absolu de la note écrite, alors que justement ils ne veulent pas la voir, encore moins l’entendre. Et comment chanter si le silence est habité des gorges et des semelles qu’on racle sans vergogne, murmure obscène des cités cadavres allumées de désirs hélas suscités ? Je devine l’affiche catastrophe : « Glenn Gould, Bach, Variations Goldberg ». Oh, l’admiration, l’insupportable regard des passions carrément avouées, pupilles d’enfants des métropoles achetantes, adultes oui, mais ici, à Carnegie Hall ou ailleurs, tellement dépendants, alors qu’il aurait voulu dire, alors qu’il disait du fond de sa chaire d’enfant que la liberté commence avec la fin de la fascination. S’ils avaient pu au moins ne pas applaudir, ne pas le fixer… Savez-vous que c’est en fermant les yeux que vous verrez le mieux ? Vous qui entrez ici, abandonnez toute dépendance. Comment dire des choses pareilles, puisqu’ils sont venus pour s’accrocher à ses phalanges gantées de montreur de sonates ? Non, décidément, ce n’était pas la musique n’est-ce pas, ils y voyaient une méchante acrobatie : « Mesdames, Messieurs, le clown Gould va vous donner du Cantor revu et corrigé » ; braves enfants émerveillés, vous êtes bien gentils, c’est inouï, très inouï, et vous irez ensuite contant par les avenues mouillées que Glenn est fantastique, et fantasque, et fou, bien sûr, très fou.
Glenn n’a pas quitté la baie ; il tire sur son foulard élimé, il serre sa gorge pour ne pas monologuer ; il sourit du pas qui l’a fait venir du piano à la vitre, ce fut un pas entier, posé sur la moquette en notes tendres, totale présence verticale de l’animal humain, sujet, frappe douce du talon, puis la plante totale presque ronde et les orteils enfin, tous éprouvés, danse sans chorégraphie, avance minimale, esquisse suffisante de soi qui dit oui à la vie, qui justifie sa vie. Les humeurs sont en place, la détente fait de lui une glace, un vernis blanc où tout vient comme il veut, la puissance du choc des marteaux est déjà là, il suffit de revenir vers le clavier, de s’asseoir et d’enregistrer. Il se dit que ce sera peut-être fastidieux, long, il craint l’ennui ; mais il espère tout à coup se surprendre, oui, sûrement, ses doigts vont un moment donner des pincements imprévus, on ne sait pas tant qu’on n’a pas commencé.
Il retarde encore, avant de tracer l’indélébile du son finalement accepté, il doit encore laisser monter au bout de ses deux mains la puissance qui rôde en ordre dispersé à l’intérieur du corps, même si l’épine dorsale commence à collecter les morceaux épars de sa force en gésine.
Et voilà que les concerts reviennent. Il a trop tardé. Tout se délie. C’est malheureux, il aurait dû profiter de cette minute, de cette goutte de Gould, entièrement soi. Non, peut-être faut-il en passer par-là ? Le pur son doit passer dans la boue du passé, du temps où il fut célébré, mordu.
C’est à lui-même qu’il en veut. Comment ai-je pu me prêter à ce jeu, oui, me prêter tout court ? Tel jour tu joues le quatrième de Beethoven, tel jour tu enregistres le Brahms, et même (Glenn sourit) Mozart ! Et pourquoi pas Chopin ? Ah, la pédale, le lié, le chant trop chant pour être chant ! Il sent que s’ils avaient insisté, à l’époque, il aurait fait le Chopin. D’ailleurs, il l’a fait, mais il ne sait plus pourquoi. Glenn ne comprend pas, il ne veut même pas savoir. Il sourit du piano à pédales, il est ailleurs. Mais pourquoi la douleur tout à coup d’avoir été cela, cet homme qui court, s’exhibe, pose ses fesses sur son prie-dieu, malheur ; tu as vu, ils veulent te voir, t’entendre, pour se débarrasser de toi, dire : « J’ai vu Glenn Gould », comme on a vu les temples d’Angkor. Objet de tourisme, rarement sujet.
Rarement. Ah, j’ai une excuse, j’étais jeune. J’ai aimé ces messes dont j’étais l’évêque, le fou du joueur d’échecs. Car c’était une suite d’échecs, le Sisyphe de l’ivoire, le prolétaire répétitif des touches claquées. « N’oublie pas de saluer ! », hélas oui, je n’oublie pas ! C’était beau sans doute, nécessaire pourquoi pas, il fallait être nul, absent ; mon corps avait besoin de vous, voleurs !
Et maintenant, face à la baie, il laisse glisser la partition entre ses doigts. On dirait que le papier sur la moquette est une neige nue parsemée de pattes d’oiseaux, sur des lignes penchées, ombres des fils télégraphiques groupés par cinq qui filent là-bas vers le couchant.
Ce qu’elles portent n’importe plus, puisque la mémoire de Glenn les a assurées et relues et renfermées derrière son front, au bout de ses doigts : mémoire des mains, mémoire du crâne ! Il se voit en miroir dans la baie…
Il va falloir aller là-bas, derrière, loin de la lumière du crépuscule, et dire en appuyant sur la touche des magnétophones que l’on y va. L’ascension des Goldberg n’est pas technique, quel doigt ira là, puis là, mon dieu mais ce n’est pas le Golgotha, ce n’est rien. Glenn pourrait jouer n’importe quoi, il sait, pas besoin de technique, jamais une gamme de ma vie.
Avant d’y aller, avant de s’asseoir sur sa chaise d’enfant, seul, il effleure la vitre du bout des lèvres, baiser au crépuscule, on ne saura jamais que ce fut le lien qui le tenait à la terre. En fait, il a attendu que le soleil touche la neige. Désormais, c’est possible, l’embrasement peut commencer, il pousse du pied la partition qui encombre son passage, le chant de Glenn va commencer, déferlement bientôt contre la nuit.
*
Ainsi donc je viens à vous à pas très comptés. Vous pouvez croire que je désosse le Cantor, mais je vous le transmets, traduction, sans plus. Le nez sur les touches, je frappe ce qui fut peut-être lié, pour que chaque note noire du papier, parcelle de nuit, devienne flocon de neige, afin de retrouver vos pas dans les cités où vous vous côtoyez sans vous voir. Je vous sépare à l’horizontale et le clavier devient trottoir où les croches trottent leur petit train détaché. Je ne caricature pas le Cantor, je vous l’amène au plus près de vos farcesques vacations et les variations sont nos allures, et notre histoire, notre présent, notre futur.
Si je fais l’insolent, c’est que nous avons poussé la faille plus avant, l’être oublié renaude, c’est moi dans cette solitude, je ne suis retenu ( comme le monde) par aucune technique, je vous chante votre vide, il est là dans le silence qui précède et suit chaque touché-frappé. Je mime ce que nous sommes, le Cantor dit les contours et je dis nos couleurs, notre peu de chant, je suis l’anti-chant, l’antichambre du silence, celle qui ouvre sur le chant à venir.
L’horizontale que la baie me donna tout à l’heure : voyez comme le ciel n’a plus soif et si nous marchons sur la tête (notre allure naturelle) nous percevons la plus vaste de nos visions – le ciel – comme un abîme. Je sais bien que c’est pour la raison inverse que vous aimez la musique : vous voulez que le cœur gonfle, vous voulez être tous, vous voulez tousser dans l’encens des sacrifices bleutés qui arrosèrent verticalement les dieux. Mais, amis, tout est défait.
La musique est votre drogue de solitaires, elle est illusion d’un chant où toutes les voix se tendent, que dis-je se tendent, je vois plutôt les cous dressés, les mâchoires faites pour mordre et qui se métamorphosent en mélodies d’où dieu, croyez-vous, vous regarde. Vous confondez dieu et le succès, dieu et les applaudissements, vous vous voyez dans la masse du chœur comme les bienheureux ressuscités dont vous seriez les anges auréolés, trompettes d’apocalypse soufflant dans votre dos.
Vous pensez bien sûr que je ne suis pas très tendre. Au contraire, je suis au plus près de notre pitié, je vous rappelle l’impossible direction de vos pas, de vos pensées. Je ne le fais pas à l’épate, je suis né avec un clavier sous les mains, ce n’est pas de ma faute… je m’en excuse… oui, voilà toujours ce que devraient faire les artistes de notre temps de vacance : s’excuser d’être au présent.
Mes acrobaties, dans la fosse aux lions d’où rugira l’enregistrement, viendront pour vous blesser, je m’en excuse encore, pour vous faire rendre gorge de vos milliards de chants réchauffés qui vous lient et vous bercent et vous font mille mines et dont vous sortez débordants. Mais débordants de quoi au fait ? Oui, après, dites-moi, après ? Allez, soyez courageux, dites-moi ce qui se passe après, je veux dire quand la musique s’achève ? Écoutez comme l’horloge électronique vous rebascule dans le tic de vos activités, dans le tac de vos attentes. Eh bien, c’est très précisément à cet endroit que je vous accueille. Je suis après, je viens après, lorsque vous levez votre corps et que vous reprenez les démarches et les affaires au plein des lois.
Les variations sont nos mille possibles. Je m’y accroche en précision mathématique, car rien d’autre ne compte que le « comput » qui fut la mesure mathématique d’antan et fait de nous des accrocs du computer. J’utilise au clavier ce qui nous faits ici et maintenant. Je reprends la précision où vous la pratiquez, je vous la donne, avec la caution de la foi du Cantor. Je tends le fil qui va de clochers en clochers et je danse, aujourd’hui, au plus près de vous, sans facilité, sans condescendance, pitié dont je ne m’exclus pas vous le savez bien, puisque l’aria est ma naissance et ma mort, et les vôtres aussi.
Quant au mince, à l’à peine audible chant que j’esquisse, c’est le souvenir involontaire des cantates, des messes, des oratorios… Je ne peux oublier qu’il y eut un temps de poumons et de voix, où la foi du charbonnier et celle du protestant génial était la même. L’affaire fit grand bruit dans les nefs. Il y eut des consolations. J’en suis du bout des lèvres le présent souvenir, j’en prépare le retour, à l’écart de la désolation glacée de nos luxes vivants. Mon chant de tête dérisoire se grave pour aider à la survenue d’une espérance verticale. Les oiseaux… peut-être autre chose.
Vous voyez bien que je suis avec vous, loin devant c’est vrai, mais sur le même sol.

(On se repasse parfois de vieux films, histoire de vérifier que la mémoire ne fait pas défaut. Ainsi en va-t-il de ce texte paru dans ce même blog il y a sept ans et que je tenais à relire. )

L’auguste visiteuse

Le frisson d’ambre qui s’accroche aux mois froids frôle mon nez ; le fond de l’air et la brise tendent à perdre leur roulé ; de lentes écharpes cotonneuses s’en viennent déjà chasser au-delà les clameurs bourdonnantes d’insectes affolés qui droit franchirent la saison.
Serrant négligemment son incertain foulard mauve la visiteuse commente après un bonjour folâtre :
– A toi qui veux toujours savoir, je peux bien confier que la nuance est empruntée aux lointains matinaux, ce mauve est de l’aube tissée car les jours étrécissant je pioche à leur origine la plus native – encore un peu de nuit – et à leur horizon le plus lointain – encore un peu de colline – et voilà le mélange terre ciel qui s’enroule sans le vouloir sous le menton ; davantage comme une caresse que comme un tissu noué, la belle affaire de gorge s’engage alors de mon côté pour t’offrir ces paroles dont nous savons que tu sauras en faire sourire plus d’un puisque tu es né coiffé et qu’allant vers l’embarcation grise tu ne rates plus une occasion de plaisante allusion à ton sort.
Tu es avec moi, allez, avance, dit-elle enfin en me tirant par la main comme si j’allais verser au noir décours de mes années. Aucune crainte.
Je fais oui de la tête et la laisse glisser hors des plis du rideau ; je n’entends pas son pas – touche-t-elle le sol ? – le turquoise de sa veste chuinte contre moi et sa tunique blanche m’attire loin vers l’orient, ici, en pleine forêt, vol d’envie, ah reprendre ce vieux côtoiement au beau des bruyères qui rosissent deux fois.
-Tu es venue seule dis-je, le courage de tout ce temps, tu es motif de mon sourire. Qui oublierait tes yeux bordés d’argent mat et c’est ainsi que je vais vers le mauve qui t’enlace le cou – excuse mon insistance – la couleur me dit noir et je dis :« pourquoi pas ? », ainsi vivé-je en défi à tes côtés, vif je te jure que c’est vrai, hilare peut-être pas mais décrivant tes surgissements drôles comme ce foulard mauve qui inquiète pour rien et obsède plutôt l’enfant qui fut et flotte à la proue du navire éclatant celui où navigua Télémaque et qui me revient en mémoire, tremblé, doux, qu’allait-il faire là-bas ? Il était inquiet lui aussi mais il était réalisé, adulte, alors que je suis comme dit le poète « en cet âge penchant où mon peu de lumière est si près du couchant ». Le futur jeune roi d’Ithaque au contraire s’embarque au printemps : il est curieux qu’il précède dans le récit l’apparition d’Ulysse, comme si la poésie du premier matin présidait à ce qui fut.
Toujours à l’affût d’une gaieté, la visiteuse reprit que c’était bien le cas et comme elle constatait au-delà de mon regard que l’esprit m’était en berne légère, elle dit touchant mon bras de sa main gauche en une pince quasi imperceptible :
– La clairière est le lieu de notre rire commun, bel ami ; elle est là évidente et crue, souviens-toi chaque sourire était matin et chaque rire était rouge et vert, surtout vert, sur l’élan du rayon primordial. Plus étrange présence est introuvable que cet espace ombreux et lumineux à la fois ; la clairière est source, présence, c’est l’aube du jour, lumière empruntée aux robes bleues qui bientôt par exemple hanteront les plages de septembre, légers regrets du pas, lourde chute du soleil, ralentie dirait-on par le ressac sur la laisse d’où l’on vient.
– Tu veux dire, chère visiteuse que nous allons où je crains le plus ?
– Pas encore ! L’août ambigu fait son barrage, il dit encore le temps de rire, mais je dois reconnaître que les étoiles filent en pleurs de feu et que chaque pomme tombée éclate froide aux pieds des ruminants, grêlon vert que les dents broient en éclats jaillissants ; la pomme, grâce du soleil, est devenue au feuillage son frisson et l’on s’interroge, comme s’il y avait une cause à sa chute sourde dans le silence illimité.
– Je m’attendais à ce qu’on sourie, peut-être pas rire quand même, et c’est toi qui parles froid frisson chute et silence. Où va-t-on si la visiteuse s’emballe vers l’ubac ?
– Tu parles de moi à la troisième personne vieux drille et tu irais presque jusqu’à me vouvoyer ! Allons, allons, c’est que nous faisons du surplace, quittons la clairière et avançons au travers des halliers noirs ! Tu n’entends pas la liesse obligatoire des passereaux qui pincent, pépient et confient au silence tous les accents aigus ? Ces appelants se riraient de nous s’ils comprenaient ce qui nous arrive, eux qui ne savent pas la gravitation et auxquels le sérieux des nids – love toi contre moi – est la seule préoccupation : sauf à s’envoler, ils reviennent toujours, même les migrateurs ; surtout eux. Télémaque à la proue – espérance contre la mort – aurait dû observer les oiseaux, il eût anticipé les retrouvailles, ce n’est pas un reproche, il était si jeune…c’est normal. Et toi, qu’as-tu fait de ta navigation ?
Et puis soudain :
– Oh que ma question était maladroite ajouta la visiteuse en posant machinalement les doigts contre ses lèvres. Je n’aurais jamais dû t’embarquer vers la galère des nostalgies, c’est la pente naturelle du fleuve, chaque goutte d’eau qui passe dit non à la beauté présente, c’est avec ces sortes de peines qu’on machine les philtres d’amour et les musiques prenantes alors que nous nous étions donnés pour tâche de réjouir l’instant, quelle idiote !
On entendit nos deux rires confondus. Elle me pressa le haut des bras de sa poigne double, me fixa un moment et me confia :
– Des premières saisons je te laisse les parfums. Fais-en bon usage !
– J’écrirai.
Elle s’évanouit par les plis des rideaux, comme elle était venue, après avoir fait cette promesse de la main qui augurait un retour mais dissolvait jusqu’au souvenir le tremblé de ma propre existence.
Mes rêveries livrèrent cette année-là une présence poudrée de fleurs.

Juillet: ce que dit la visiteuse

« J’ai franchi toutes les saisons, coquelicots et épilobes plein les mains; j’allais de village en village distribuant aux vieillards ce rouge sang qui permet d’attendre sans angoisse le petit mur pelé où des roses trémières presque noires ont cru bon d’indiquer le passage. En hiver, évidemment, on me confondait avec la pluie et son ennui trop lourd aux esprits affairés. Au printemps, pourtant, ce printemps, tu m’as adoubée, reconnue au milieu des cent sollicitations des ombres et des éclats de vie; or, comme tu sais, j’ai toujours été là, m’affairant autour des étals du marché, chantant l’énergie des citadins vifs aussi bien que des truites subtiles qui relancent leurs ruses à chaque coulée du pêcheur. Je frissonne sous les platanes à l’ombre si légère, on dirait une robe du matin comme il y a des robes du soir, ah ces arbres ingrats et tellement heureux. Mais tu sais tout cela, les parasols et les voix, les robes et les pas… J’insiste simplement sur une évidence mon ami, profite des saisons, il n’y en a plus tant que cela; tu sais, on hausse les épaules en ces journées immensément frêles où un vague tremblement préside à nos visions; allons, rions, bien sûr, mais prenons au sérieux ces mêmes rires qui nous valent d’aimer et d’aimer encore, et nous verrons alors le tremblement se désépaissir sous la loi rigoureuse des raisons qui nous font vivre; surgira après un long détour l’amour pur de la vie, l’approbation du passage et ce jour-là je serai enfin reconnue. En attendant, en effet, il est un sifflement, je ne l’entends pas car il émane de mon passage, trace sonore qui appelle d’autres dialogues, ce que nous ne manquerons pas de faire, ces jours-ci… ou dans d’autres saisons.”

Brexit

Qui répond « oui » à un référendum passe pour un minable, une lavette qui se laisse influencer par un état manipulateur qui, c’est bien connu, ne veut que le mal de tous ses citoyens. C’est un type aussi bête que celui qui avouerait candidement qu’il « croit » à la publicité. En bref il est victime du complot et on le plaint avec beaucoup de condescendance de croire en la « société ». Il ne sait pas.
Qui répond « non » à un référendum est un esprit fort, original, qui s’affirme contre le monde en révolté de la « société » qu’il est (un indigné !) et qui ne s’en laisse pas conter par le « système ». Il croit qu’il n’est pas influençable par la publicité, pense que les gens sont tous des riches très méchants, en bref il ne s’en laisse pas conter par le « the » complot, c’est un individualiste plus malin que les autres. Il sait.
Dans la vie quotidienne c’est pareil : tu dis « oui » t’es un qu’un béni oui oui, un abruti qui approuve tout, une couille molle. Tu dis non tu es une « personnalité » qui sait ce qu’elle veut, un « mauvais caractère », « quelqu’un ».

Religion

La religion est une blague. C’est un produit de l’imagination inventée par les hommes pour des raisons de communauté, de vivre ensemble obligatoire et de nécessité de donner de l’espérance aux plus démunis. C’est que la vie n’a aucun sens au ciel suspendu au-dessus de nos têtes. Je sais bien que c’est l’espace le plus vaste qui nous soit donné de voir et donc il nous intrigue, mais ce ciel n’a aucun sens. Il n’y a aucune transcendance ; c’est une plaisanterie. La mort nous attend sans aucun espoir d’autre chose, je vous en assure. Le paradis est une blague inventée pour que les êtres humains nostalgiques de l’enfance supportent la vie comme elle vient.
La religion est une invention de la force, donc au départ masculine : dieu le père ; les hommes sont physiquement plus forts que les femmes, donc ils imposent leurs conneries. La question des hommes « forts » fut toujours : Qu’est-ce que je vais bien pouvoir inventer pour m’assurer de l’obéissance des femmes, ces êtres fuyants (!) et qui font l’objet de tous mes désirs ? Donc la religion en profite pour faire chier les femmes. Pour assurer sa maîtrise elle tape systématiquement au-dessous de la ceinture : toujours, tout le temps, partout ; dans la moindre religion il est question de cul ; le religieux veut savoir ce qui se passe sous la couette ; le religieux est plus obsédé que la plupart des êtres normaux. La religion est obsédée par le cul ; contrairement à moi elle ne pense qu’à ça.
La jalousie lui tient lieu de bible. La Bible est comme La Recherche : hantée par la jalousie. Au couvent et dans d’autres superstitions on voile les femmes. Le mâle ou dieu se les veut pour soi. Ce faisant on les rend désirables ces fameuses femmes si mystérieuses(!) : puisqu’on les cache c’est qu’elles doivent être belles et c’est ainsi que l’on exaspère le désir, ce qui rend les hommes à demi fous et leur fait faire bien des bêtises… politiques par exemple. L’énergie est alors dirigée par le biais de la religion vers des conneries, qui, comme les guerres dites « de religion » (XVIème siècle), nous laissent à peu près indifférents.
La religion aide les miséreux à supporter leur sort ; c’est très émouvant. Je le dis sans ironie. C’est là où les antireligieux ont tort : la religion est très utile à la psyché des enfants attardés que nous sommes tous. En cas de malheur on a recours au ciel. C’est un psy gratuit. On lève les yeux, on prie et lentement la guérison vient. Ou la mort. Donc, j’y insiste, la religion est très utile. C’est du rêve. C’est beau, franchement c’est beau. D’ailleurs la religion a produit des édifices sensationnels et des œuvres picturales et musicales splendides. Quand même, les cantates de Bach, les cathédrales gothiques… ben oui, ces fiertés qui nous rendent heureux d’être des hommes sont bâties sur du sable. Le dieu derrière est le fruit de l’imagination des puissants, des rêveurs, des poètes : si les œuvres sont admirables, le motif premier est une absurdité, ça n’est rien que du vent, un pet de nonne.

Conversations sur les jardins

Ils avaient au printemps de brefs colloques.
– Que faites-vous dans votre jardin ? demanda le jardinier.
– Je tonds le gazon, je taille les fleurs et les arbustes, dit Stéphane.
– Et il vous arrive d’y errer pour presque rien ?
– Non.
– Vous ne vous y attardez pas ?
– Jamais. A quoi bon ?
– Pour méditer. Tenez, notre sainte patronne, Louise de Vilmorin, disait…
– Vous vous moquez.
– Un peu. Elle disait, arpentant son jardin avec Gallimard : quand je serai morte je méditerai et toi tu m’éditeras.
– Son jardin lui était une tombe.
– Un paradis, plutôt, enfin, c’est la même chose.
L’homme de l’art considérait qu’on n’y méditait pas assez, il y revenait sans cesse et comme il entendait le silence de Stéphane comme une question (c’est quoi méditer ?), il passa à l’action : sa voix légère creusait des vides, s’arrêtait sur une corolle, il se penchait, murmurait aux boutons, se relevait en rougissant, coupait une branche distraitement et reglissait son sécateur dans la poche latérale de son pantalon. Il semblait à l’écoute, se déplaçait rarement sans un bout de bois à la main ou une pousse quelconque.
– Vous devriez vous y promener, dit le jardinier.
– Je n’ai rien à bâtir dans ma clôture, c’est statique. Que pourrais-je y faire ?
– Ça bouge sans arrêt, mettez ’y la main.
– Ah non le sécateur merci, ce cliquetis, la branche qui craque, les tympans s’en souviennent trop longtemps et parfois au loin l’aigre colère de la tronçonneuse qu’on croirait à deux pas. Cette ferraille contre le bois offert, violence folle. Stéphane criait presque.
– Sans aller jusqu’à ces extrêmes, le sécateur est la main verte, l’autre nom de la méditation active, risqua le jardinier en l’observant de biais. Il ajouta presque murmurant : les coupes sont de réelles présences.
– On dirait releva Stéphane que c’est une consolation, une vengeance contre le temps.
– Le printemps est si bref. Au fait vous ne vous rasez pas ?
– Bien sûr que si, fit Stéphane en passant sa main sur le menton.
– Au jardin, c’est la même lame.
– Il est une vérité au jardin miroir ?
Le jardinier fit oui de la tête. Ainsi allaient-ils les dimanches des belles saisons au cœur des parcs dont le jardinier était le maître.

Monologue d’un jeune homme addict aux jeux de grattage

Quand j’entre au bistrot, je vais droit à la caisse et sans saluer la patronne, dont tout le monde dit pourtant qu’elle est à la fois jolie et très maternelle, je montre du doigt les jeux à gratter. J’en achète cinq. Je les serre dans ma main et je file m’installer à la même table, tous les matins, je commande un café et je pose les tickets de la chance sur le coin de la table, je garde ma grosse patte dessus, j’attends le café. J’entends nettement mon cœur qui bat, je vois mes doigts qui tremblent, j’ai peur pour moi.
Ce qui me plaît, c’est la peur. La peur de la chance. Certains matins je pense à ma mère qui est partie vers le soleil, là-bas, loin, avec un marin. J’irais bien moi aussi, là-bas, mais j’ai l’impression que…. Pourtant je fais des efforts avec mes tickets à gratter.
L’odeur du petit noir m’envahit ; c’est âcre et doux, j’essaie une petite gorgée. Je repose la tasse, j’écoute un instant les conversations, je m’aperçois que je m’en fiche, que c’est du vent, qu’autre chose me hante. Lentement la présence des tickets à gratter me monte à la tête, ça me pénètre doucement la mémoire. Mais je retarde, je retarde.
Et si j’avais de la chance ? Une voix me dit : Et qu’est-ce que tu en ferais de ta chance ? T’as déjà eu de la chance ? Quand tu t’es marié, elle est partie. Et le boulot ? Le boulot c’est pas pour moi non plus… Un désert ; je n’y arrive pas, au bout de trois semaines je démissionne. Un désert, oui. Et quand tu es au bout du désert, tu fais quoi ? Tu bois. Je reprends une gorgée. Je n’ai toujours pas touché à mes tickets de la chance. J’ai peur.
Je sors ma lime, j’écarte avec mille précautions la tasse à café et je commence à me polir les ongles, j’adore ce moment où tout en me préparant le bout des doigts je rêve du bateau de ma mère, là-bas, loin, de l’écume qui bat contre la coque, tu sais maman je serais bien parti avec toi, la mer c’est vrai, l’horizon c’est vrai, là-bas tout est vrai, le lointain ouvre un avenir, c’est là-bas que la peur disparaît vraiment, tu sais maman, je t’aime, je t’ai aimée, et toi dis-moi, et toi ?
Tu étais ma chance, pourquoi tu es partie ? Devant la tasse de café, chaque jour, je refais ma chance, au fond du liquide noir qui tremblote dans ma main je revois ton visage, mon visage, preuve qu’on peut voir dans le noir, tu vois, c’est la preuve.
Je pose la lime à ongles, je suis prêt pour l’embarquement vers la chance. Ma main droite s’abat sur les tickets empilés au coin de la table. Je vais savoir si maman m’a aimé. Je pèse de toute ma paume sur mon espérance. Cinq tickets à gratter. Je les fais glisser doucement vers moi et mes ongles effilés commencent leur travail. Je gratte, je défais les cercles gris comme on se défait du brouillard d’autrefois, de cette incertitude. Mon cœur ne bat plus, c’est d’un calme, l’océan après la tempête.
Parfois je gagne et je suis raffermi dans l’idée que maman m’a aimé. Je sors triomphant, je ne partagerais ma joie pour rien au monde, la rue chante, la pluie me réjouit, je vois des arc-en-ciel.
Souvent je perds. En plein désarroi, j’erre longtemps par les rues, je me perds, oui, si je perds, maman, je me perds dans la ville, je me perds. Vers le soir, mâchonnant mon kebab, je me promets de recommencer le lendemain, car demain est un autre jour. C’était toi qui disais ça, maman, demain est un autre jour, tu avais raison, c’est vrai… tu avais raison.

Fragile démocratie

Notre démocratie est-elle à ce point fragile qu’une partie très minoritaire de notre population (8%), originaire d’une autre culture, la bouscule à ce point ? Oui elle l’est. Et pour d’étonnantes raisons. La démocratie ou la République, peu importe ici, exige de ses citoyens qu’ils soient adultes. Qu’ils affrontent leur destin d’êtres mortels. Car la fragilité de notre système est qu’il ne répond pas aux questions que nous posions enfants et que François Béranger chantait ainsi il y a bien longtemps : « A quoi ça sert de vivre et tout / A quoi ça sert en bref d’être né ». Ces questions trouvent une réponse automatique dans la religion. La démocratie, elle, nous arrange la collectivité, le fameux « vivre ensemble », mais n’est pas là pour habiller le ciel d’une valeur transcendante ; elle dit respect, liberté égalité fraternité ; ce sont des valeurs mais pas des instances qui peuvent être explorées par une théologie quelconque. Quant au reste, semble-t-elle dire, écoutez, vous êtes assez grands pour vous trouver des raisons de vivre, débrouillez-vous. La mort est naturelle et ce n’est pas de mon ressort. Le sens de votre vie trouvez-le si vous pouvez ; moi démocratie je ne suis pas là pour ça, moi je suis là pour vous faciliter la vie avec les autres et donc par-là votre vie au mieux de votre liberté. (D’où la séparation de l’Eglise et de l’Etat, si originale dans notre étrange pays).
Habitués que nous sommes par la publicité, l’informatique et la télé à avoir des réponses à tout, nous oublions que nous sommes des êtres de questions. Pourtant nous avons des écoles qui nous apprennent à nous interroger (culture) et des parents qui à leur manière nos amènent vers l’âge adulte afin qu’ensuite nous puissions agir en toute liberté dans le questionnement. Voilà les principes. Voilà l’idée modeste et ambitieuse à la fois : le mammifère humain met 18 ans à devenir adulte et l’éducation démocratique consiste à maintenir ouvert le compas de l’existence et de la pensée afin que mes choix s’opèrent en toute lucidité, selon mon tempérament. La complexité est notre lot. La perplexité est notre destin. Il n’est aucune réponse aux prétendues grandes questions (qui sont, pour dire le vrai, des questions d’enfant) ; Haroun Tazieff disait avant de mourir en roulant les « r » avec une ferme volupté – lui qui avait exploré les abîmes – : « On est là pour rien ». Il faut l’admettre et tenter l’aventure du bonheur.
A contrario, la religion, elle, d’un coup de baguette magique, peuple le ciel. Elle s’appuie pour ce faire sur les grandes ombres qui peuplèrent notre enfance. Enfant j’étais désarmé, j’avais besoin d’aide et de grands bras me changeaient, me parlaient, m’assuraient de ma fragile petite personne. Les dieux sont dans la nurserie. C’est aux couches que l’enfant s’habille de foi. De cette période j’ai gardé l’illusion que je n’étais jamais seul, que j’étais un roi qu’on dorlotait, que le monde avait un sens affirmé par les deux voix. Or, il n’en a aucun. Et la tâche de l’adulte est de s’y faire, de garder sa dignité sans en rajouter. Il n’y a pas de dieux à voir ? Mais c’est notre chance. Nous allons librement et courageusement, sans béquilles divines, avancer vers la mort. La curiosité, l’enrichissement seront nos vraies valeurs. Nous aurons du bonheur aux plus belles choses du monde (art, pensées, questions, rencontres, amours) ; et pour bien être adultes nous oserons ne plus penser à la mort sur le modèle de Montaigne à la fin de sa vie : « … que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait. » (III, 13). Nous agirons librement sans penser à notre finitude, car il n’y a rien à penser de ce côté-là.
Quant à croire, mon dieu… Jean Pouillon disait : « Croire c’est ne pas croire qu’on croit ». Car si l’on croyait qu’on croit (comme on croit qu’il va pleuvoir) ce ne serait pas une certitude. Croire est une contradiction dans les termes. Ne t’attarde pas à ces billevesées, c’est ton enfance, c’est ta geste naturelle, certes, mais tu es adulte désormais, tu es un être de conscience, avance, n’aie pas peur, ne redoute pas ce que l’on appelle le ciel vide car tu es déjà en train de considérer le ciel d’un point de vue théologique, tant est aisé le retour en arrière, et si tu veux à toutes fins que le ciel soit peuplé prends le point de vue de l’astronome, au moins celui-ci te sera utile à la compréhension rationnelle de l’univers.
Notre démocratie s’appuie sur l’éducation qui devrait nous préparer à affronter notre destin d’êtres mortels. C’est le décor sur lequel nous pouvons déployer notre liberté. Elle exige ce courage que Kant évoque dans le célèbre : Was ist Aufklärung ?, là également que se déploient les notions de minorité et de majorité (ramenées ici à enfance/adulte). Cela dit, les athées ont tort de se moquer : la religion a son utilité ; elle console, elle berce, elle borde le lit des croyants, elle les dorlote. Pourquoi faudrait-il à tout prix ôter à nos contemporains égarés une once de douce régression ? L’illusion a ses vertus.
Nos législateurs dans leur sagesse ont séparé nettement le religieux du politique. Ce qui fait retour, en ces temps de grave discorde, c’est l’enfance de l’esprit. Il est vrai que la publicité, l’entertainment généralisé, le tout tout de suite de la consommation n’aident pas à penser. Or, il faut méditer. La dictature dispense de penser, c’est son attrait, son maléfice. La dictature dit : c’est simple, donne-toi à moi. La démocratie dit : c’est compliqué, ne te donne qu’à toi-même. La démocratie est effort pour dominer ce « rien n’est jamais acquis » qu’est notre existence quotidienne. Les enfants gâtés exigent une réponse et nous disons : tes mains sont vides, remplis-les de ta richesse et n’attend pas d’un improbable transcendant une aide quelconque. La leçon est rude. C’est ouvert. C’est l’existence à construire. Cela porte un joli nom : Démocratie, et c’est aussi fragile que notre vie exposée au temps et à la finitude.